Cf. ci-dessus, pp
critique éclectique des lois positives, de manière à pouvoir écrire : « Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes », Fauteur du Contrat social les a variées et systématisées, avec une intrépidité et une force de logique qui ont valu jadis à son livre cet éloge : « C'est le portique du temple et le premier chapitre de YEsprit des lois ». Aussi en dépit de ses contradictions et de ses obscurités, le saluait-on ; hier encore, avec une reconnaissance éloquente, comme « le grand initiateur » de la théorie de Tétat contractuel, laquelle nous fait espérer tous les remèdes au mal social, et « la seule société qui soit conforme à la justice, une société où tous seraient parfaitement libres et où tous cependant seraient unis* ». C'est un si grand honneur pour Rousseau que les mérites de son éloquence n'y peuvent guère ajouter ici.
Le style du « Contrat social ». — Us sont grands pourtant et môme neufs chez lui. Les citations que nous en avons faites suffisent à prouver en effet avec quelle maîtrise il a exécuté le dessin qu'il nous confie, dans une note des Confessions^ et qui consistait à mettre, dans le Contrat social, a uniquement toute la force du raisonnement, sans aucun vestige d'humeur et de partialité ». S'il a péché en quelque chose, ce n'est que par l'étalage même de cette force de raisonnement qui va jusqu'à une affectation passagère des termes de géométrie. Mais peut-on insister sur ce reproche, en le voyant lui-même s'excuser de le mériter, par ce besoin d'être court, qui lui a fait trouver tant de formules plus ou moins contestables, mais toujours éloquentes et gravées à jamais dans la mémoire des hommes et sur les tables mêmes de la loi, témoin la Déclaration des droits de l'homme^ où chacun peut les retrouver aisément, à toutes les lignes.
La Nouvelle Héloïse.
Après le contrat social le contrat de mariage. — Sn
écrivant la Nouvelle Héloïse^ et en passant de l'examen du
1. Cf. Altred Fouillée : La Théorie de Vétat et le rôle de l'idée de contrat dans a science sociale conic:iiporaine (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1879» p. 393).
contrat social à celui du contrat de mariage, Rousseau faisait succéder à la métaphysique de la politique et des inté- ] rets celle du cœur et de la morale ; à des êtres de raison, des êtres de passion ; à des êtres selon sa tête, « des êtres selon son cœur », comme il aimait à les appeler. « Il faut des spectacles dans les grandes villes et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres ; que n'ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu ! » telle est son excuse hautaine pour écrire une fiction après avoir pris pour devise : vitam impendere vero.
Rousseau et Richardson. — La Nouvelle Héloïse est donc un roman. Il est, par lettres, dans la manière sentimentale, bourgeoise, prêcheuse, de Richardson; mais, conçu avec une sobriété, dans le nombre des personnages et des situations, qui n'appartient qu'à Rousseau, et dont il a eu raison de se prévaloir contre le devancier anglais qu'il avait étudié dès les Gharmettes , dans les imitations de l'abbé Prévost. Dans toute son étendue, six personnages, dont quatre épisodiques, suffisent à soutenir l'intérêt : ce sont partout les deux amoureux, Julie et Saint-Preux; et çà et là leurs deux amis intimes, le chevaleresque milord Edouard et la gaie Glaire; enfin, dans les trois premières parties, le père de Julie ; dans les trois autres, son mari, M. de Wolmar. Les amours de Julie et de Saint-Preux traversées, rompues et moralisées par le mariage de l'héroïne, voilà pour les incidents ; les états d'âme qu'ils engendrent chez les principaux personnages, voilà pour l'intérêt romanesque. Reste la thèse.
Clorrespondance des deux parties du roman aux deux parties du système de Rousseau. — On retrouve exactement dans les deux parties du roman, c'est-à-dire avant et après le mariage, la première et la troisième partie du système de Rousseau, mais reprises avec quel lyrisme ! La première moitié est un hymne délirant à la passion selon la nature, à la force inéluctable de « la beauté fatale », à ses pudeurs et à ses ivresses, au bonheur parfait que l'homme goûterait dans l'union libre. Mais il faut des époux assortis,
i46 JEAN-JACQUES ROUSSEAU;
et la nature n'a pas seule voix au chapitre : il y a des convenances^ celles-là mêmes dont Rousseau tracera si soigneusement le catalogue, dans le cinquième livre de YÈmile. Un père entiché de sa noblesse et de son rang sépare la nouvelle Héloïse de son précepteur, roturier et pauvre, et, malgré la voix de la nature à laquelle nos malheureux amants ont fait tous les appels permis et défendus, il marie sa fille à un de ses amis, homme mûr et de qualité. C'est sur cette base chancelante, suite d*un acte «de l'inique despotisme du père », que Rousseau va fonder cette réforme des mœurs domestiques qui, dans sa pensée^ prépare celle des mœurs publiques, entreprenant de ployer les passions au joug de la foi jurée devant Dieu et devant les hommes. C'est la deuxième moitié du roman, et nous y reconnaissons la troisième partie de son système. Mais jamais il ne s'était heurté à une difficulté pareille.
Hardiesse du sujet. — Il a posé le problème avec une hardiesse inouïe. La situation de Julie vis-à-vis de M. de Wolmar, n'est pas en effet celle de la princesse de Clèves, après qu'elle a confessé à son mari son amour pour le chevalier de Lorraine, car, outre le fantôme du premier amour, il y a entre eux la réalité de la faute ineffaçable. Or, c'est au cœur de cette situation que Rousseau s'installe, en ramenant Saint-Preux au foyer même de Julie. Il y revient du bout du monde, dont il avait « mis le diamètre » entre elle et lui, et d'où il écrivait, — sur le ton du malheureux amant de Bérénice, quand il s'écrie :
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !
— : ce Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux parties ; celle où elle est et celle où elle n'est pas ». Et c'est l'époux lui-même qui le rappelle pour entreprendre la cure des deux amants. Échapper au. ridicule, faire jaillir du cœur de ces trois personnages un hymne grave aux vertus de la famille et au bonheur domestique, voilà le tour de force qui a tenté Rousseau.
£.a seène de l'église et l'expiation. — Ironie mélan*
JEAN-JACQDES ROUSSEAU. 147
eoliiine et Térlté de la conclusion. — La crise a commencé dans le cœur de Julie à la messe de mariage, dans l'église même. Cette scène où elle tente d'arracher son amour de son cœur sous « Toeil éternel qui voit tout », touche au sublime. Par la situation, elle rappelle la Pauline de Polyeucte; par le pathétique Bérénice; et le style de Rousseau n'est indigne ni de Tune ni de l'autre.
Dès lors l'expiation commence. Aidée par son mari, Julie, qui écrivait jadis cet aveu d'une naïveté toute racinienne : « J'oubliai tout et ne me souvins que de l'amour >3, se sublime, comme épouse et comme mère ; tient le serment tacite fait à Dieu, au sortir de l'église : « Je veux aimer l'époux que tu m'as donné, je veux être fidèle » ; et y ajoute même qu'elle serait « chaste veuve ». La « charmante prêcheuse... charmante en vérité, mais prêcheuse pourtant... pérorant à ravir », entraîne avec elle, dans cette ascension héroïque vers le plus difficile des devoirs, Saint-Preux luimême, auquel elle a dit, dans l'élan d'un mysticisme tout platonique : « Oublions tout le reste et soyez l'amant de mon âme. »
Elle meurt, victime de son dévouement à son fils, sans que ses efforts surhumains, qui l'ont sauvée de toute nouvelle défaillance, par «l'horreur d'un plus grand crime », aient pu la sauver de l'amour qu'elle garde au fond de son cœur. Il se trahit avec une ironie mélancolique dans cette avant-dernière lettre, que Rousseau appelait en note son « chant du cygne ». « Mon ami, écrivait-elle enfin à Saint- Preux, je suis trop heureuse : le bonheur m'ennuie ; un jour de plus peut - être et j'étais coupable ! » Tel est son cri suprême dans la lettre posthume, aveu mélancolique, grâce auquel l'auteur de la Nouvelle Héloïse a pu, sans faire mentir la nature, affirmer le triomphe possible des sentiments de la famille sur la passion. A-t-il réussi à démontrer ici la supériorité de l'état social sur Tétat de nature à tous ceux qui voient la formule du bonheur dans une chaumière et un cœur? Du moins son honneur est de l'avoir entrepris.
"^ ^rln-
eeaae de Clèvea ». — lilenx communs de morale lubrique.
— Mais il ne faut pas lui demander la sereine et solide vertu de Richardson, dans Pa/méla^ ou la décence exquise de Mme de Lafayette, dans cette Princesse de Clèves^ avec laquelle il provoque lui-même le parallèle. La donnée de son choix ne lui permettait ni l'une ni l'autre. Que de lieux communs de morale lubrique, — en prenant Texpression au sens de Boileau censurant Quinault, — il a réchauffés de l'ardeur de son style! celui-ci, par exemple, qui est de Claire : « Une tache paraît-elle au soleil? combien de vertus te restent pour une qui s'est altérée.... je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions ! »
Intempérances voulues du ton et du style. — Répliques narquoises de Fauteur A ses critiques. — Que d'intempérances même dans ce style, sans aller jusqu'à dire avec Fauteur lui-même qu'il est parfois « emphatique et plat»! Mais quel abus des figures! et du don des larmes ! Combien rare « la douleur sèche » ! que de redites ! que de hors-d'œuvre ! Mais sur tout cela, dans ses préfaces et dans ses notes, il a passé condamnation, avec une bonhomie tour à tour sincère et narquoise qui émousse la critique. Ne va-t-il pas jusqu'à s'écrier dans ces notes dont il escorte curieusement son texte : « Leurs pauvres têtes n'y sont plus! » ou encore : « Le galimatias de cette lettre me plaît! »
Peut-on, par exemple, s'expliquer plus finement sur certains reproches d'indécence adressés aux premières parties du roman : « Je pense au contraire que la fin de ce recueil serait superflue aux lecteurs rebutés du commencement et que ce même commencement doit être agréable à ceux pour qui la fin peut être utile » ? En somme il veut être lu et « le public n'est pas composé d'hermites ».
Aux reproches sur la diffusion fréquente de son style, sur là longueur des sermons de la Suissesse, il répondra que c'est ainsi que parle la nature, et il s'écrierait volontiers avec Dorine, que jamais les a/mants ne sont kts de jaser. Ce n'est pas là, dit-il, « le jargon paré des passions », ce style d'auteur qui brûle le papier, sans que la chaleur aille
plus loin. Et certes il s'y connaissait, témoin certaines pièces de sa propre correspondance. Qu'importe d'ailleurs que sa Julie ne soit chère qu'aux provinces, aux vrais campagnards? « Quand on aspire à la gloire, il faut se faire lire à Paris; quand on veut être utile, il faut se faire lire en province ».
Il ne faudrait pourtant pas le prendre au mot, quand il déclare : « La grâce et la facilité n'y sont pas, ni la raison, ni l'esprit, ni Téloquence..., c'est une longue romance ». Mais comme il se rendait justice en remarquant que « le sentiment y est, qu'il se communique au cœur par degrés, et que lui seul à la fin supplée à tout ».
Les digressions t Le duel. — Le suicide. — La « gynéeoeratie parisienne ». — La poésie du ménage. — i^aint-Preux découvre les Alpes. — AjOUtons-y les
digressions, notamment celles d'une dialectique si vigoureuse contre le duel, ce préjugé qui « met toutes les vertus à la pointe d'une épée » (P« partie, lettre lvii) ; pour et contre le suicide (III® partie, lettres xxi et xxii), « le plus simple des droits de la nature », selon Saint Preux, ou une faillite au bien qu'on peut faire « seul prix de la vie », selon milord Edouard; celles d'un humour si caractéristique sur le brillant, la fausseté et le grand creux de ce « vaste désert du monde», et le dégoût du demi -monde (II« partie, lettres xiv sqq.), sur les femmes deParis, « la gynécocratie parisienne », et l'Opéra (II« partie, lettres xxi, xxiii, xxvii); celles d'une poésie si douce, inconnue à Xénophon et môme à La Boétie sur la ménagerie, l'intérieur et la vie patriarcale de la famille Wolmar (IV® partie, lettres X, xi; V® partie, lettres ii, m, v); enfin et surtout celles où il peint le cadre de son action, qui sont à peine des digressions. Elle ne sont pas la moindre nouveauté du livre, La lettre où sont décrites les montagnes du Valais (P® partie, lettre xxiii) fut une révélation; on disait alors que la musique italienne déboucha les oreilles^ on peut dire que cette lettre déboucha les yeux ; c'est Saint-Preux qui a découvert les Alpes, auxquelles il ne manquait, comme il dit, que le regard des hommes,
Rousseau et Lamartlae. — Et pour tout dire là-dessus, ne suffit-il pas de remarquer que ses sombres méditations à Meillerie, plus tard sa promenade sur le lac avec Julie, furent les modèles incontestables du Lcx de Lamartine? (I"» partie, lettre xxvi; IV* partie, lettre xvii.) N'y a-t-il pas, dans cette prose chantante, une harmonie et une mélancolie rivales de celles des immortelles strophes que l'on sait, et ne les entend-on pas déjà vibrer à travers ces lignes : « Mais, hélas I vois la rapidité de cet astre qui jamais ne s'arrête; il vole et le temps fuit, l'occasion échappe; ta beauté, ta beauté même aura son terme.... Le bruit égal et mesuré des rames m'excilait à rêver.... Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont Teau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne peut détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses... « C'en est fait, disais-je en moice môme, ces temps heureux ne sont plus, ils ont disparu « pour jamais. Hélas I ils ne reviendront plus; et nous vivons, ce et nous sommes ensemble, et nos cœurs sont toujours ce unis !... 5> ? Et le marquis de Mirabeau n'était-il pas fondé à saluer en Jean-Jacques « le plus grand harmoniste de notre langue»?
li'anteur de la ce Nouvelle Héloise » pessimiste et psychologue, A la mode d'aujourd'hui. — D'ailleurs Tauteur de la Nouvelle Héloïse ne s'en est pas tenu à celte suave mélancolie et il serait aisé de prouver que son lyrisme a eu tous les accents du pessimisme le plus moderne, de même que sa psychologie romanesque n'a rien laissé à inventer aux analyseurs de nos jours. N'est-ce pas, par exemple, jusqu'à l'auteur des Fleurs du mal qu'il faudrait venir pour trouver l'équivalent, moins la sincérité peut-être, de cette phrase de Julie mourante : ce Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante, et son cœur où tu ne seras plus » ? Que nous sommes près d'aujourd'hui, et que nous voilà loin de la suavité de l'antique élégie qui se consolait en faisant naître des violettes de la cendre bienheureuse de la femme aimée !
Emile ou de VÊducation,
Rousseau, voulant refaire le monde, refait l'éducation. — Rousseau écrit, en parlant de V Emile : « Ce que m'en dirent, ce que m'en écrivirent les gens les plus capables d'en juger, me confirma que c'était là le meilleur de mes écrits, ainsi que le plus important, » Gomment un ouvrage de pédagogie pouvait-il prendre tant d'importance? Leibnitz a donné à entendre que qui est le maître de Féducaliony est le maître du bien public et de V humanité; voilà pourquoi Rousseau, voulant refaire l'humanité, pour le plus grand bien de tous, en l'améliorant, tenta de refaire l'éducation.
li' <c Émlie » n'est pas un manuel de péda§poKie, e'est une construction schématique. — Mais il faut bien Se garder de considérer V Emile comme un manuel de pédagogie pratique. Malgré la sobriété de ses programmes, il est aussi inapplicable, à la lettre, que le système d'éducation de Rabelais, avec l'entassement de ses connaissances encyclopédiques. Gomme le Contrat social, c'est une construction idéalement simplifiée, semblable à ces figures, dites sché^ matiqueSy par lesquelles les physiologistes, faisant abstraction de certaines particularités de forme dans les organes ou de simultanéité dans les phénomènes, montrent clairement les divers stades de l'évolution d'un être vivant. Le reste, c'est-à-dire l'application de ces schèmes à l'étude complexe de tel ou tel individu de l'espèce, est laissé à la sagacité de l'expérimentateur, et c'est en ce sens que l'auteur de V Emile déclare : « Le lecteur ne s'attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d'étude... S'il faut tout vous dire, ne me lisez point. » Il répliqua même, dit-on, à un père de famille qui était venu se vanter à lui d'avoir élevé son fils suivant la lettre de Y Emile : « Tant pis, monsieur, tant pis pour vous et pour votre fils. Je n'ai point voulu donner de méthode^ j'ai voulu empêcher le mal qui se commettait dans l'éducation. » Nous voilà sur nos gardes.
Doiiiiée du livre. — Le disciple abstrait * l*éeo9.e dn maître abstrait. — D'ailleurs est-ce quo la donnée même du livre ne suffirait pas à nous y mettre? « Il faut donc, dit Rousseau dès le début, généraliser nos vues et considérer dans notre élève Thomme abstrait, l'homme exposé à tous les accidents de la vie humaine. » Emile sera donc le disciple abstrait en face du maître abstrait : il est le seul élève d un précepteur unique qui, étant « aussi jeune que peut l'être un homme sage», le prend en nourrice, le mène à la lisière presque toujours et à son insu, et ne le quitte qu'à vingt-cinq ans, marié. S'il en devait toujours être ainsi, la moitié de Thumanité passerait donc le meilleur de sa vie à élever l'autre. Ajoutons qu'Emile est séparé des hommes, des livres et de la famille par des cloisons hermétiques, qui s'ouvriront au gré du précepteur, comme autant de fenêtres sur tous les mondes, que son évolution intellectuelle et morale est machinée comme une féerie, à grand renfort de trucs et de coups do théâtre, et nous comprendrons qu'il s'agit là d'une expérience idéale, dont les conditions sont autant de postulats, et dont les conséquences demandent, pour être bien tirées, toutes les prudences de Thabileté technique. Voilà sans doute les considérations qui dictaient à un éminent pédagogue de nos jours cet arrêt : « Emile est un enfant de la nature, élevé par la nature, d'après les règles de la nature, pour la satisfaction des besoins de la nature. Ce sophisme n'est pas seulement inscrit comme par hasard au frontispice du livre; il en est l'âme, et c'est ce qui fait que, séparé du corps des réflexions et des maximes qui lui donnent un intérêt si puissant, le plan d'éducation de Rousseau n'est qu'une dangereuse chimère. » 1/ ce Emile », lien et eouronnemeiit du ce système » de Hoasseaa. — Mais si on le rapproche du corps des réflexions et des maximes^ il apparaît comme la synthèse de tout le système de Rousseau, comme le chef-d'œuvre de toute cette architecture de paradoxes brillants et de vérités latentes.
Dans son premier discours, Rousseau protestait déjà contre cette édiLcation insensée qui, ce dès nos premières années, orne notre esprit et corrompt notre jugement »• De
]à date ce dessein tant de fois déclaré dans ces termes à la fin de VÉmilej « former Thomme naturel », et cette apparente contradiction dans les termes^ résume à merveille tout ce que nous avons observé sur la manière dont Rousseau entend restaurer partout la souveraineté de la nature déchue. C'est là précisément, comme nous Tavons vu, qu'est le lien entre les deux parties extrêmes de « son grand système ». Il s'en explique d'ailleurs avec une franchise parfaite : « Considérez que, voulant former l'homme de la nature, il ne s'agit pas pour cela d'en faire un sauvage et de le reléguer au fond des bois ; mais qu'enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu'il ne s'y laisse entraîner ni par les passions, ni par les opinions des hommes; qu'il voie par ses yeux, qu'il sente par son cœur; qu'aucune autorité ne le gouverne hors celle de sa propre raison : «... Emile n'est pas un sauvage à reléguer dans les déserts, c'est un sauvage fait pour habiter les villes ».
Analyse de l*cc JËniile». — Ses étapes. — Les humanilés A la Rousseau. — Ces réserves faites, et elles sont très nécessaires, on peut lire sans danger cet intéressant roman d'éducation. Analysons-le avec quelque détail : c'est le chef-d'œuvre de notre auteur.
L'évolution d'Emile se fera, par étapes bien marquées et suivant le rythme naturel des lois de la physiologie, de l'intelligence et de la morale, vers le but idéal qui est ainsi défini : « Vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de nos mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre : il sera premièrement un homme. » En un mot, il tura fait ses humanités^ àlaRousseau bien entendu.
Premier état de renfance (livre l). — La première étape, celle de l'enfance, remplit le premier livre. Nous prenons Emile au berceau, et dès lors nous lui rendons la liberté naturelle de ses membres, avec cette éloquente protestation : a L'homme civil naît, vit et meurt dans l'esclavage; à sa naissance on le coud dans un maillot; à sa mort on le coud dans une bière ; tant qu'il garde la figure humaine, il est enchaîné par nos institutions. » C'était une première révolution. Elle en entraîne une seconde beaucoup
plus grave et qui fit époque, bien que d'autres l'eussent prônée avant lui, mais, comme dit Buffon, l'un d'eux : « Oui, nous avons dit tout cela, mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir » : Emile sera allaité par sa mère, sinon « point de mère, point d'enfant. » Quant au père, il devrait être l'instituteur, comme la mère est la nourrice. S'il ne le peut, qu'il se fasse un ami ayant « Tâme sublime » d'un gouverneur. Dès lors : « Emile est orphelin. Il n'importe qu'il ait son père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu'à moi. C'est ma première ou plutôt ma seule condition. Emile sera ce un enfant bien formé, vigoureux et sain... Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l'âme... Un corps débile affaiblit l'âme... » Suivent les détails les plus minutieux sur les qualités à exiger delà nourrice, si la mère ne peut l'être. Emile sera emmené aux champs, chez sa nourrice, et son précepteur l'y suivra, car « réducation de l'homme commence à sa naissance; avant de parler, avant que d'entendre, il s'instruit déjà ».
Dressage d'Emile en nourrice. — Le dressage d'Emile commence par le choix dans les objets qu'on lui montre pour lui éviter les terreurs vaines, celles que suscitent les animaux laids, les masque ^ les bruits. On étudiera et déchiffrera la langue de ses vagissements, de ses gestes et de ses pleurs; puis on dirigera ses premières articulations de manière à le douer d'un débit net et mâle, comme celui des enfants du village que Rousseau entend jouer sous sa fenêtre, en écrivant ce précepte. Et on prendra bien soin que « les mots qu'elles expriment ne se rapportent qu'à des objets sensibles qu'on puisse d'abord montrer à l'enfant ». C'est déjà la leçon de choses qui empêche de se payer de mots, sinon « l'écolier écoule en classe le verbiage de son régent, comme il écoulait au maillot le babil de sa nourrice». Emile a appris « à parler, à manger, à marcher, à peu près dans le même temps. C'est ici proprement* la première époque de la vie. » Tel est ce premier livre si sage.
Deuxième état de l*enfanee(livre II].— Lil»ertéde l'enfant et de l*iiomme. — Dans le second livre, Rousseau
considère le second état de Tenfance. Il s'agit d'amener Emile à « travers le pays des sensations, jusqu'aux confins de la raison puérile ».
Mais que de problèmes ardus sur la route, et que d'éloquence ou de sophismes employés à les résoudre ou à les tourner ! C'est d'abord un plaidoyer pour la liberté de l'enfant, qui l'amène à traiter de celle de Thomme, le secret de Tune et de l'autre étant de se passer le plus possible des autres : « Ces considérations sont importantes, s'écrie-t-il, et servent à résoudre toutes les contradictions du système social ». En éducation, la conséquence est de maintenir Tenfant « dans la seule dépendance des choses » et de lui éviter la dépendance des hommes, source de tous les vices, car ce c'est par elle que le maître et l'esclave se dépravent mutuellement ». Ce faisant, « vous aurez suivi Tordre delà nature dans le progrès de son éducation ». Emile ne fera donc rien « par obéissance, mais seulement par nécessité » . Contrairement à la grande maxime de Locke ^ on ne raisonnera pas encore avec lui, et Ton attendra sagement a Tavènement de sa raison, qui est la dernière à se développer parmi nos facultés ». Il sentira le pesant joug de la nécessité, ne recevra aucune espèce de leçon verbale et les tiendra" toutes de l'expérience.
L'éducation négative. — « Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation? ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit. » Bien déraisonnable qui « ne veut pas faire d'un enfant, un enfant, mais un docteur ».
La grande règle de tout ce second livre est donc que « la première éducation doit être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice et Tesprit de Terreur ».
Réponse A une objection grave. Emile A la campagne. — Mais on ne peut murer pour Emile toutes les portes du monde; où le placer? « dans le globe de la lune, dans une île déserte?... Ne verra-t-il pas ses parents, ses
voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un ange ?» — « Cette objection est forte et solide » confesse Rousseau et il ajoute : « Je montre le but qu'il faut qu'on se propose : je ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi». Cependant nous aurons mis bien des chances de notre côté en élevant « Emile à la campagne, loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres ».
Emile et l'Idée de propriété. — Ses vertus de singe. — Ses saillies. — Là, nous lui donnerons d'abord l'idée de la propriété présentée comme « le droit de premier occupant par le travail ». Nous ferons détruire par le jardinier les fèves qu'Emile aura plantées juste sur un carré de jardin déjà ensemencé. Sur l'idée de la propriété se greffe celle de sa conservation et « nous voilà dans le monde moral; voilà la porte ouverte au vice» et à la punition. « Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs. » Dès lors, prêchez-le d'exemple ; qu'il prenne d'abord par l'imitation des vertus de singe^ en attendant mieux, et donnez-lui le temps de mûrir. Et surtout n'attachez point trop d'importance à ses saillies plus ou moins heureuses : « Un instant vous diriez, c'est un génie, et l'instant d'après, c'est un sot. Vous vous tromperez toujours; c'est un enfant. C'est un aiglon qui fend l'air un instant, et retombe l'instant d'après dans son aire. »
ce Ne lui brouillez pas la tête avec plusieurs langues, c'est là une des inutilités de l'éducation » et même un de ses dangers, si l'on en croit Rousseau, car « les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes ».
Les langues; les fables de La Fontaine; la leeture et la réeitallon ; les exerelees physiques. — Mais l'auteur de V Emile se corrigera plus loin, car son élève rapportera de son tour d'Europe la connaissance des deux ou trois principales langues. Ce n'est pas d'ailleurs parler plusieurs langues que de parler plusieurs dictionnaires; or c'est le cas, — toujours d'après Rousseau et jusqu'à douze ou quinze ans, — de « ces petits prodiges qui croyaient parler cinq ou
six langues ». Ici reparaît le précepte, signalé dès le premier âge, de ne pas se payer de mots. Rousseau le pousse jusqu'à écrire : « Emile n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu'elles sont ». Il fonde son exclusion du grand fahlier^ sur des raisons tirées de la difficulté du sens des mots, dans ses fables, et surtout des vices de leur morale mondaine. Elles sont fameuses, sinon irréfutables. Nous retrouverons d'ailleurs plus loin le moment d'apprendre ces mêmes fables et tous les éloges qu'elles méritent. Mais ici la méthode de Rousseau devient tout à fait radicale : « En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants, j'ôte les instruments de leur plus grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de l'enfance, et presque la seule occupation qu'on sait lui donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c'est qu'un livre. »
Voilà le plus hardi de ses paradoxes, mais il est suivi des plus sages considérations sur l'utilité des exercices du corps, auxquels Emile se livrera selon son âge, «. sans abrutir son esprit ». Et il cite, à l'appui, les anciens et Locke et le bon RoUin, etc., en ajoutant avec dépit cette prophétie que notre temps se charge de démentir. « C'est le plus judicieux de leurs préceptes, c'est celui qui est et sera toujours le plus négligé. »
Jeux des sens et de l'espril. Le dessin sans modèle dessiné. JLa géométrie par les gaufres. — AUX exerciccs du corps s'ajoutent les jeux et tout un système d'inventions, de trucs, pour développer l'adresse de l'esprit avec celle du corps. Notons, au passage, ce précepte, aujourd'hui universellement suivi, de n'apprendre le dessin à ïlmile que d'après les objets, et non d'après des dessins. Un exemple encore, pour finir et montrer à la fois l'ingéniosité et la subtilité de la méthode : « Je n'oublierai jamais d'avoir vu à Turin un jeune homme à qui, dans son enfance, on avait appris les rapports des contours et des surfaces en lui donnant chaque jour à choisir dans toutes les figures géométriques des gaufres isopérimètres. Le petit gourmand avait épuisé l'art d'Archimède pour trouver dans laquelle il y
avait le plus à manger. * Certes le procédé a du bon, en passant; la génëralisation en serait grotesque, et elle a été tentée, hors de France. Si Emile doit apprendre ainsi le calcul àes maxima et des minimay il court le risque d'être plus tôt barbon que bachelier es sciences. Mais l'objection, nous le savons, eût fort peu touché Rousseau.
Troisième étape (livre lll). Un « enfant fait ». Age des études, ce Non multa sed nraitum. » — Arrivé là, il considère Emile dans le troisième état de l'enfance, c'est-à-dire comme « un enfant fait » au moral et au physique, et il ajoute : Le premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas d'homme. L'enfant robuste fera des provisions pour l'homme faible.... Voici donc le temps des travaux, des instructions, des études; et remarquez que ce n'est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature ellemême qui l'indique. 5>
Avant do s'engager dans ces « périlleux sentiers », Rousseau rétrécit le cercle de ses investigations, et, revenant à une idée et à une image du Discours sur les sciences et les artSj s'écrie : « Ténèbres de l'entendement humain, quelle main téméraire osa toucher à votre voile? Que d'abîmes je vais creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné ! » Voici d'ailleurs l'esprit de sa méthode excellemment défini : « Souvenez-vous toujours que l'esprit de mon institution n'est pas d'enseigner à l'enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes et claires ».
Leçons de Inexpérience et du sentiment. Un lever de soleil. La physique sans maeiiines. — Emile transformera ses sensations en idées, en passant graduellement des objets sensibles aux objets intellectuels, et il ne fera rien sur parole ; « nos vrais maîtres seront l'expérience et le sentiment ». La première leçon de cosmographie lui sera suggérée par un lever de soleil dont Rousseau fait une description fameuse. Mais n'essayez pas, pendant ou après ce spectacle, de communiquer votre enthousiasme à Emile. Point de dissertations non plus, même en face de la nature : « Pure bêtise! C'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du
spectacle de la nature ; pour le voir il faut le sentir. L'enfant aperçoit les objets; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise. » Les tours d'un joueur de gobelets, attirant un canard mécanique et flottant sur l'eau, avec un aimant caché dans du pain, lui feront trouver les lois de l'aimantation; un bâton à moitié plongé dans l'eau et paraissant brisé lui fera trouver l'optique. « Emile ne saura jamais la dioptrique ou je veux qu'il l'apprenne autour de ce bâton », comme l'enfant de Turin apprenait la géométrie des surfaces autour d'un gâteau. Point de machines ingénieuses qui rendent l'esprit passif; retrouvons-les : par exemple, point de balances, mais « un bâton en travers d'une chaise » pour la première leçon de statique, etc. On voit la méthode et son excellence en principe; elle part de l'objet pour arriver à l'idée, et gagne les idées générales par la méthode de proche en proche, celle-là môme qu'avait trouvée et suivie Rousseau aux Gharmettes.
IVaissance des Idées n^énérales. « A quoi eela est-ii bon? » — De ces idées générales, la première acquise est celle de l'utile : « A quoi cela est-il bon? Voilà désormais le mot sacré », et Rousseau, cherchant « une situation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à l'esprit d'un enfant », la trouve dans Robinson Crusoé qui sera le premier et longtemps le seul livre d'Emile. « C'est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où l'on ne reconnaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté. » La pratique des arts naturels mène Emile, installé dans son île^ à la recherche des arts d'industrie, de ceux qui exigent le partage et la distribution du travail. Voilà donc Emile promené d'atelier en atelier, comme l'élève de Rabelais, mais mettant lui-même la main à l'œuvre.
Notions de l'éeliange et de l'égalité. Emile menuisier et les révolutions & venir. — Il a appris à connaître les hommes « par leur rapport sensible avec son utilité ». La notion de l'égalité lui vient par celle de l'échange. Il sait ce
que c'est que la vie, il doit donc apprendre à la conserver. Un métier y pourvoira, le travail des mains étant de toutes les occupations propres à fournir la subsistance à Thomme ce celle qui le rapproche le plus de l'état de nature ». « Un métier à mon fils ! mon fils artisan ! monsieur, y pensezvous? — J'y pense mieux que vous, madame.» Écoutez plutôt ces paroles qui prophétisaient si nettement la Révolution, encore éloignée d'un tiers de siècle : « Nous approchons de Tétat de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire ; il n*y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de luimême, et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort! » Écoutez ces paroles plus graves encore sur la révolution de demain : « U n'est point juste que ce qu'un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu'il lui doit. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu'il ne paye que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société. Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole; et un rentier que l'état paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants. » Emile apprendra donc un métier « qui pût servir à Robinson dans son île », il sera menuisier en dépit des préjugés de « ses agréables contemporains ».
Emile ce apprenii homme ». — Mais un autre apprentissage plus long et plus pénible le réclame aussi; malheureusement ce nous ne sommes pas seulement apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes ». Ouvrier, il a ressenti l'inégalité des conditions, il compare ses sensations, il est forcé de juger, au risque d'errer souvent. Il reste à lui
apprendre à bien juger : ce sera l'objet du quatrième livre. Mais établissons avec Rousseau le bilan de l'éducation d'Emile à quinze ans.
Bilan de l'édncation d*Éinile A quinze ans. — Il sait peu, mais il ne sait rien à demi : ses connaissances sont véritablement siennes. Elles sont « naturelles et purement physiques ». Il ne sait « ni histoire, ni métaphysique, ni morale. Il 'connaît les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul des rapports moraux de l'homme à l'homme.... U sait peu généraliser d'idées. » Quelques figures de géométrie, quelques signes d algèbre, voilà les seuls « supports de ses abstractions ». Il est « laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage.... Il a le corps sain, les membres agiles, l'esprit juste et sans préjugés, le cœur libre et sans passions», hormis une pointe d'amour propre qui n'altère pas ses vertus personnelles et va nous servir, dans le livre IV, à acquérir les vertus sociales qui lui manquent. En somme, « sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la nature l'a permis, » et, satisfait de son œuvre, Rousseau s'écrie, d'un air de défi : « Trouvez-vous qu'un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année ait perdu les précédentes? » En un mot, à quinze ans, Emile est bon à tout et propre à rien, sauf à être garçon menuisier. Mais patience ! Rousseau nous le répète sur tous les tons.
Qnatriéme étape (livre IW) . — Emile adolescent et les passions. — Emile est adolescent, les passions le guettent: ce Ulysse, ô sage Ulysse ! crie Rousseau au gouverneur, prends garde à toi, les outres que lu fermais avec tant de soin sont ouvertes; les vents sont déjà déchaînés; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu ». Ici, Rousseau élabore toute une psychologie de la sensibilité dont le but est de se servir des passions naissantes pour gouverner Emile, comme on se sert du vent pour naviguer.
Éducation du sentiment de la pitié. — Emile ce Jeté hors de lui-même». — Le ce premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon Tordre de la nature », c'est la pitié. Voilà par où Rousseau aura, suivant son expres-
sion favorite,'une nouvelle /)me sur le cœur d'Emile. Mais, pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut la généraliser et l'étendre sur tout le genre humain. « Je jette ainsi mon élève hors de lui-même », remarque-t-il énergiquement. Emile va devenir altruiste, comme nous dirions aujourd'hui. Son premier ami sera son gouverneur.
lies hommes « montrés an loin » par l'histoire. — Critiques contre les historiens. — Pour lui apprendre à connaître les hommes et à choisir parmi eux, il faut « prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu'à présent, et instruire plutôt le jeune homme par l'expérience d'autrui que par la sienne ». Nous allons lui montrer d'abord les hormnes au loin et, « voilà le moment de l'histoire ». Mais que de vices elle al Par les révolutions, par les catastrophes qu'elle peint surtout, « nous ne savons que le mal, à peine le bien fait-il époque ». Et puis « les faits changent de forme dans la tête de l'historien, se moulent sur ses intérêts, prennent la teinte de ses préjugés ». Aussi combien rares les bons historiens! Thucydide est, à son gré, le seul quia ne s'interpose pas entre les événements et le lecteur »! Et puis ils montrent bien plutôt les actions que les hommes et l'on s'attend bien qu'ici Rousseau payera une fois de plus sa dette à l'ami de toutes ses heures, s'écriant avec Montaigne : « Voilà pourquoi, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque! » Qu'il est donc difficile de trouver dans l'histoire ce qu'elle doit à chacun, qui est « de se rendre sage aux dépens des morts ! » Donc que les fables y arrivent si l'histoire n'y peut atteindre.
Temps des fautes et des fables. — « Le temps des fautes est celui des fables.... II n'appartient qu'aux hommes de s'instruire dans les fables. » Rousseau rend donc à La Fontaine envers Emile adolescent, le rôle qu'il lui refusait envers Emile enfant, et il met entre ses mains « cet auteur inimitable », non sans retrancher pourtant ses moralités qui sont à ses yeux autant d'applications inutiles.
Crise de l'Ame. — Emile « s^approche des mystères ». — Mais les idées d'Emile se multiplient dans le tourbillon social et d'autant plus que sa curiosité sur tout a été niieux
préparée; nous regagnons tout ce « que nous paraissions avoir perdu, en temporisant, en le tenant inscrit dans un cercle d'idées 5> trop étroit. « Le progrès naturel à Tesprit est accéléré, mais non renversé 5>, s'écrie Rousseau triomphalement, en comparant sa méthode à toute autre. Il ajoute même : « La quantité d'acquis est peut-être assez égale de part et d'autre ; mais les choses acquises ne se ressemblent point; les autres sont déjà philosophes et théologiens, Emile sait à peine s'il a une âme et n'a jamais entendu parler de religion ni de Dieu ». Mais après la crise de l'adolescence du corps, voici celle de l'âme. Emile à dix-huit ans « s'approche des mystères », et Rousseau pose cette « question formidable » : « A quelle secte agrégerons-nous l'homme de la nature? »En proie à une émotion sacrée, il ceint ses reins et avec une mâle angoisse que l'événement ne justifia quetrop, il s'écrie :
Incedo per ignés Suppositos cineri doloso.
N'importe : le zèle et la bonne foi m'ont jusqu'ici tenu lieu de prudence; je n'oublierai jamais ma devise »; et la profession de foi du Vicaire savoyard éclate.
lia proffesaloii de fol du ¥lcalre sairojard. — Rousseau et Deseartest ce Je sens, done Je sais » . — C'est, selon Rousseau, un exposé du « théisme ou religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec l'athéisme ou l'irréligion, qui est la doctrine directement opposée. » Le Vicaire savoyard est d'abord « dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la Vérité ». Il part de là pour constater la prodigieuse diversité des opinions des philosophes. « Consultons la lumière intérieure! » s'écrie- t-il, et elle va lui fournir « les preuves directes » de l'existence de « l'Être des êtres, dispensateur des choses ». Comme Socrate il déclare : « Il faut donc d'abord tourner mes regards sur moi, pour connaître l'instrument dont je veux me servir». «Je pense, donc je suis», disait Descartes. Le vicaire ne remonte pas si haut. « J'existe et j'ai des sens par lesquels je suis affecté », dit-il, et il s'é-
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crierait même volontiers : «Je sens, donc je sais»; la sensibilité lui suffit pour fonder tout.
La métaphysique du Ylcaire saToyard. — Ses deux articles de fol. — Il en tire la distinction du moi et du non-moi, et cette conviction qu'une volonté meut l'univers et anime la nature : « Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi ». Fort de cette conviction, il fait le procès au « matérialisme » et au « jargon métaphysique» qui « jamais n'a fait découvrir une seule vérité. »
Mais la matière n'est pas seulement mue, ce qui prouve une volonté , elle l'est suivant certaines lois, ce qui prouve une intelligence; « c'est son second article de foi ». Sa certitude vient moins de sa raison que de sa persuasion interne, c'est-à-dire de sa sensibilité, car il dit : « Je le vois, ou plutôt je le sens ».
Il délaisse les questions supérieures à sa raison, et arrive sur certains points à formuler des réserves qui sentaient le fagot: ce Que la matière soit éternellee ou créée^ ose-t-il déclarer, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point ; touj ours est-il certain que le tout est un , et annonce une intelligence unique ». Il borne là sa métaphysique et passe à l'homme.
liC dualisme moral de l*étre humain et le dof;me de la Providence. — En méditant sur sa nature, il y trouve deux principes distincts « dont l'un l'élève à l'élude des vérités éternelles... et dont l'autre le ramène bassement en lui-môme, l'asservit à l'empire des sens ». Ici, Rousseau traite une question que bien des fois on lui a reproché à la légère de n'avoir pas même considérée, à savoir : « Gomment l'homme, né bon, a-t-il pu faire le mal? » — C'est, répond Rousseau, par un abus de cette liberté qui fait sa noblesse, sans qu'il puisse d'ailleurs troubler l'ordre général auquel veille la Providence et qui rend méritoire le bien qu'il fait par choix. Après avoir fait cet appel à la Providence — qui est, ne l'oublions pas, le suprême argument de Rousseau pour harmoniser toutes les dissonances du monde moral, celui qu'il mettait en vedette à la fin du Discours sur les sciences et réservait à la fin de celui sur Pinègalité, — il rentre adroitement dans sa thèse générale : « Le mal particulier
n'est que dans le sentiment de Tôtre qui souffre : et ce sentiment rhomme ne l'a point reçu de la nature, il se Test donné.... Otez nos funestes progrès, ôtez nos amours et nos vices, ôtez Touvrage de Thomme, et tout est bien. 5)
D'ailleurs, il y a une sanction du mérite et du démérite au delà de la vie, car l'âme est immatérielle et survit au corps. Rousseau n'en veut qu'une preuve, « le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde ». Gela étant, tout ne peut finir là, et il proleste, avec une éloquente image que lui fournit sa science de musicien, « contre une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle ».
Rousseau et les attributs métaphysiques. — Ainsi, contemplant Dieu dans ses œuvres, il s'est approché en esprit de l'éternelle lumière; mais là il est ébloui, il ne peut plus « juger des causes suivant ses lumières naturelles », et ne conçoit pas les attributs métaphysiques; mais qu'importe? s'écrie-t-il dans la sécurité ^de sa foi à l'existence de Dieu : « Être des êtres, je suis parce que tu es », et il ajoute, à peu près comme Pascal : « Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi ».
Rousseau et les doffmes. — Rousseau et Pasc^al. — Sk»B optimisme. — Hjmne de l'Orphée savoyard & la eonseienee morale. — Pourquoi donc, déclarera-t-il tout à l'heure : « Il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »? C'est qu'il s'agit de n'être pas dupe des dogmes^ c'est-à-dire pour Rousseau, des hommes. Aussi après s'être incliné devant les attributs métaphysiques, se redresse-t-il contre les dogmes. Quel abîme se creuse alors entre le Vicaire savoyard et l'auteur des Pensées prescrivant de chercher ici le remède, à l'exemple de tant d'autres qui se sont gué- Hs, dans la coutume qui incline Vautom,ate^ et s'écriant : « Suivez la manière par où ils ont commencé ; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau béniie, en faisant dire des messes, etc. Naturellement cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'avez-vous à perdre? » La paix! la paix ! clamait Pascal, en vain : tandis que Rousseau y arrive aussitôt. « Grâce au ciel, dit-il, nous voilà délivrés de tout
cet effrayant appareil de philosophie; nous pouvons être hommes sans être savants. » Et son optimisme se donne fièrement carrière comme dans cette déclaration de Julie au lit de mort : « Qui s'endort dans le sein d'un père n'est pas en souci du réveil », où lui-même a pris soin de montrer en germe la profession de foi du Vicaire savoyard.
De ces principes optimistes, il tire aussitôt une morale. Elle a pour instrument la conscience. « Conscience ! conscience! s'écrie-t-il, instinct divin, immortelle et céleste voix; juge infaillible du bien et du mal qui rends r homme semblable à Dieu ^> ; et l'hymne du Vicaire savoyard s'élève ainsi « sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô.... dans l'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnant le paysage ». Tel apparut l'antique Orphée ce chantant les premiers hymnes et apprenant aux hommes le culte des dieux » . Tel sera TOrphée de Ballanche, rêvant sur la colline de la Groix-Rousse, sa Palinrgénésie sociale.
Une ce horrible discussion ». — L'Évangile parle * son cœur. — Soerate et Jésus. — Conclusion. — A cet exposé de la religion naturelle succèdent des questions posées par Rousseau au Vicaire sur la révélation et les Écritures, c< ces dogmes ohscurs ». ce Considérez, mon ami, s'écrie le bon prêtre, dans quelle horrible discussion me voilà engagé. » Et il appelle Charron lui-même à la rescousse. Et nous, quittons-le, après avoir relevé seulement cette sage précaution : ce Pour être de bonne foi, je ne me crois pas infaillible », et cette fameuse déclaration : « La sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon cœur... Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. » Sur le reste, le Vicaire déclare qu'il faut ce être toujours modeste et circonspect ». Il se repose sur certains points dans ce un scepticisme involontaire », content d'avoir vérifié ceux qui sont ce essentiels à la pratique », et de ce servir Diewdans la simplicité de son cœur», convaincu d'ailleurs qu' ce en tout pays et dans toute secte^ aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soimêm£, est le sommaire de la loi ». Il fuit d'autre part.
ce les désolantes doctrines » de ces philosophes « dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires », et conclut enfin : « Osez confesser Dieu chez les philosophes ; osez prêcher l'humanité aux intolérants. » Rousseau ajoute : « Voys serez seul de votre parti, peut-être... » : on le lui fit bien voir.
Innocenee de cette profession de fot. — Elle eoaronne 1» a Emile ». — Telle est celte fameuse profession de foi de rOrphée savoyard qui fut le catéchisme de tant d'hommes, depuis un siècle, et qu'il ne faut pas rendre responsable des férocités de ceux qui oublièrent que la tolérance était un des dogmes essentiels de ce culte de l'Être suprême.
Elle couronne magnifiquement V Emile et fait corps avec le reste, car, selon l'auteur : « les seules lumières de la raison ne peuvent, dans Vinstitution de la nature, nous mener plus loin que la religion naturelle : et c'est à quoi je me borne avec mon Emile ».
Fin du IV*-' livre. — Le goût. — « La pare littérature. » Les anciens et les modernes. — Démosthéne et Gleéron. — Il reste à compléter l'instruction d'Emile, à faire enfin une part aux belles-lettres. Ce dessein tardif tient quelque place dans la fin de ce quatrième livre, mais reste en somme assez vague. Rousseau s'applaudit des nouvelles prises qu'il s'est données sur son élève : « Jusqu'ici je Farrêtais par son ignorance; c'est maintenant par ses lumières qu'il faut l'arrêter »• Ces lumières touchent bientôt à des points délicats, où la délicatesse de Rousseau est évidemment insuffisante, et sa confiance dans ses freins des passions réellement excessive.
Emile fait dans le monde « un début simple et sans éclat »; il apprend à le déchiffrer; il « n'apprécie rien sur le taux de l'opinion » et <c le voilà philosophant sur les principes du goût ». Rousseau, un peu plus tard, le « fait remonter aux sources de la pure littérature », préférant en général les livres des anciens aux nôtres, car « les anciens sont plus près de la nature et leur génie est plus à eux». Emile fera entre eux, de lui-même, les différences légi-
times: « Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, il dira : C'est un orateur; mais en lisant Gicéron, il dira : C'est un avocat »; ce qui n'est pas si maljugé qu'on le prétend d'ordinaire.
Dédain pour les lettres. — « SI J'étais ridie... » — « Au reste, ajoute dédaigneusement Rousseau, qu'il réussisse ou non dans les langues mortes, dans les belles-lettres, dans la poésie, peu m'importe. Il n'en vaudra pas moins s'il ne sait rien de tout cela, et ce n'est pas de tous ces badin âges qu'il s'agit dans son éducation. » L'essentiel, en lui apprenant à sentir et aimer le beau dans tous les genres, est d'y fixer ses affections et ses goûts, de lui apprendre « à user de ses richesses pour son bonheur ».
Ici Rousseau laisse un moment Emile « dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de règle à personne », et pour se rapprocher des mœurs du lecteur, se met en scène sur ce thème : « Si j'étais riche ». U le développe avec un mélange piquant' de verve et de bonhomie dans ses vœux, dans celui-ci, par exemple, qui est fameux: « Sur le penchant de quelque colline bien ombragée j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts, etc. »
iSmile A la recherche de Sophie. — (< Adieu Paris! » — Mais il est temps de marier Emile. Pour trouver SSophie, sa digne compagne, la femme forte dont parle l'Ecriture, il faut quitter Paris. « Adieu donc, Paris, s'écrie Jean- Jacques, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur, ni les hommes à la vertu. » C'est sur ce trait que finit le quatrième livre, le plus important de tous.
Dans le cinquième et dernier livre, l'imagination romanesque de Jean-Jacques va se donner carrière et nous n'aurons garde de le suivre partout.
Cinquième liwre. — Un roman. — Éducation de Sophie. — « lia femme de l*homme. » •— I«e monde (( livre des femmes. )) — Sophie élève de la nature. — Il s'agit donc de former la femme qui convient à l'homme naturel, la femms de Vhom,me^ comme dit Rousseau. Cette femme abstraite devra apporter en dot toutes les qualités qui feront
le bonheur de Thomme^et d'abord la douceur, « la première et la plus importante qualité d'une femme ». Elle saura « le chant, la danse et les arts agréables ». « A Tinterrogation dure : A quoi cela est-il bon? par laquelle on contenait le babil des garçons, on substituera cette autre : Quel effet cela fera~t-il? » Voilà le principe qui mène au but, la femme étant faite « spécialement pour plaire à rhomme ». Il est bien entendu que le mot plaire a ici la dignité et la noblesse morales que Rousseau visa toujours, sinon Sophie serait, comme on le lui a durement reproché, une esclave du sérail. Elle est, au contraire, une femme très moderne, non qu'elle soit lettrée: «Toute fille lettrée restera fille, déclare Rousseau, quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre.
« Quœris cur nolim le ducere, Galba ? diserta es. »
Elle sait lire à merveille dans le monde qui est, dit-il, « le livre des femmes ». En somme, il tient, comme Molière, pour suffisantes « des clartés de tout ».
Sophie est, comme Emile, une élève de la nature, en ce sens qu'elle a été élevée « avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant son goût qu'en le gênant ». Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre, tout cela lui est permis, et est sans danger en effet « pour des yeux sains ». Nous n'aurons garde, bien entendu, d'oublier la modestie, que ne remplace aucune de ces vertus du sexe fort, affichées par la fameuse Ninon de Lenclos, laquelle s'était (c faite homme », à la grande indignation de Rousseau.
Mais, cette réserve faite, c'est, on le voit, l'éducation à l'américaine. Ce qui complète l'analogie, c'est que Sophie choisira elle-même son époux ; mais, ajoutent ses parents, « c'est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les convenances » ; et le chapitre en est long, heureusement ! Sophie est, à l'égard d'Emile, a son égale par la naissance et le mérite, son inférieure par la fortune, etc....» Nous voyons ici clairement pourquoi Rousseau n'a pas marié Saint-Preux à Julie. D'ailleurs, ajoute-t-il, « réalisez une héroïne de roman ».
d'Emile «( de Sophie. — On pense si Emile prend feu, dès la première rencontre : « les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à son cœur », et réciproquement, suivant la doctrine romanesque dite du coup de foudre ou de Yétincelle^ dont Rousseau est un des plus authentiques théoriciens. Le gouverneur tient dès lors « le journal des amours » d'Emile et de Sophie, et vraiment il rencontre de délicieuses scènes de dépit amoureux, des tableaux d'une grâce passionnée. Sophie a même, en plus d'un endroit, « quelque chose de commun avec la fille d*Alcinoûs», notamment dans la scène exquise où la ce nouvelle Atalante » lutte à la course avec Emile, a Me voilà donc, dit Rousseau, le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours. » Et comme il s'éprend de sa fiction ! Sophie veut-elle manier le rabot d'Emile, Rousseau, témoin de sa maladresse, s'écriera : a Je crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes ; je crois l'entendre pousser des cris d'allégresse et dire : Hercule est vengé ».
Emile séparé de Sophie subit l'épreuve des yrojuge».
— lie « choix d'un asile » et le « Contrat social ». — Mais il faut éprouver Emile et achever de le former : ce ce sera l'ciffaire des voyages », qui ce poussent le naturel vers sa pente, et achèvent de rendre l'homme bon ou mauvais ». D'ailleurs Emile aura pour sauvegarde lamour de sa fiancée. On consacrera ces deux ans de pérégrination à apprendre les rapports civils avec les autres hommes, après les physiques et les moraux; à choisir « un asile en Europe où vous puissiez vivre heureux avec votre famille». C'est ici le cas de traiter toutes les matières de gouvernement, et Rousseau fait commenter à Emile le Contrat social^ comme il lui faisait méditer tout à l'heure, dans le choix d'une épouse, la leçon du ménage Wolmar.
Emile marié A Sophie. — Fin du rôle du goavenevr.
— Mais ce il est temps définir », comme l'avoue Rousseau, et il ramène Emile à Sophie, pour lui faire trouver a le paradis sur la terre », qui est l'art ce de prolonger le bonheur de l'amour dans le mariage ». Rousseau a taint de
peine à quitter ces deux êtres selon son cœur, qu'il reste en tiers, avec une indiscrétion déjà bien fâcheuse.
Une suite déplorable. — < Emile et Sophie on les Solitaires. y> — Une erreur de goût. — Sophie et Rosine. —
Mais il a fait pis. Ne s'est-il pas avisé de les reprendre dans un opuscule posthume intitulé Emile et Sophie ou les Solitaires, de les ramener dans ce Paris qu'il avait quitté avec tant d'allégresse, où Sophie ne pouvait se rencontrer et qui va la gâter, elle dont Rousseau disait en la formant : « Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante ». Hélas ! quel triste pendant ici à la scène du rabat dans VÉmile que celle où l'épouse coupable arrose de larmes de honte le seuil de l'atelier dans lequel Emile est venu cacher son déshonneur ! Et comme la main s'alourdit !
En s'obstinant à écrire cette suite pour laquelle il cherchait même des collaborateurs , Rousseau obéissait-il à quelque scrupule de réalisme, exactement comme Beaumarchais faisant de sa sémillante Rosine la dolente Mère coupable ? Il se peut, mais nous y étions moins préparés : salir un si beau rêve est au moins une erreur de goût. Nous ne l'aurions pas indiquée s'il n'y avait là un trait caractéristique de l'homme et de l'écrivain.
Mérites et défauts littéraires de V « Emile ». — Mais qu'il est facile d'oublier celte erreur, et bien d'autres, en se reportant à V Emile! C'est incontestablement le chef-d'œuvre de Rousseau. Nous avons vu d'ailleurs, au passage, quels liens intimes le rattachent à toutes ses autres œuvres, notamment à la Nouvelle Héloïse et au Contrat social, et comment il les résume.
La composition en est lâche, bourrée de digressions, et l'auteur en convient lui-même vingt fois ; mai» le style en est d'une admirable solidité, d'un ton généralement intermédiaire entre le lyrisme imagé qui domine dans la Nouvelle Héloïse et la gravité algébrique qu'affecte le Contrat social, allant d'ailleurs de l'un à l'autre avec une flexibilité parfaite. Et toutes ces qualités brillent à la fois dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, où de bons juges,
tels que Cousin et Nisard, voyaient le chef-d'œuvre de Rousseau. Elle est en effet le chef-d'œuvre du chef-d'œuvre. Nulle part Rousseau n'a été plus éloquent : or il est, presque de pair avec Bossuet, Técrivain le plus éloquent de la langue française, sinon « le dieu de l'éloquence », comme l'appelait Mirabeau lui-même, dans un élan hyperbolique d'admiration.