OUVRAGES APOLOGÉTIQUES. — CORRESPONDANCE ET OPUSCULES
Intérêt seeomdaire des antres œuvres de Rousseau, sauf les ce Confessions ». — Lenr liste. — Les autres ouvrages de Rousseau ne font pas partie intégrante « du système », comme il le remarque lui-même, et n'offrent plus qu'un intérêt secondaire, même au point de vue littéraire, sauf les Confessions, Ce sont d'abord ses écrits apologétiques, qui se composent de trois autobiographies se faisant suite, à savoir : les Confessions en deux parties et douze livres, les Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques^ au nombre de trois, et les dix Rêveries du promeneur solitaire; et de deux écrits polémiques, à savoir : la Lettre à Christophe de Beaumont^ et les Lettres de la Montagne^ au nombre de neuf et en deux parties.
Dans ces cinq ouvrages, Rousseau se raconte et se défend. Ces deux desseins qu'il ne sépare jamais, étant aussi les caractères dominants de sa Correspondance, elle se joint naturellement à ses ouvrages autobiographiques et apologétiques. Enfin, pour être complet, et achever de faire le tour de son esprit, il faut dire un mot de son théâtre et de ses opuscules.
Les ce Confessions ». L^hlstolre d*nne àme. — Rousseau a dit de ses Confessions : ce C'est l'histoire de mon âme ». Pour la raconter, ce il s'enlace de lui-même » comme à l'île Saint-Pierre, et se séduit si bien qu'il se déprend môme de son système. On suit curieusement dans sa correspondance l'intérêt progressif qu'il découvre dans cette recherche de son moi. En 1763, de Métiers où il commence à rassembler,
à classer, et peut-être à rédiger les matériaux des ce Mémoires de sa vie », il écrit à son ami Moultou : « Il est certain que la vie de votre malheureux ami, que je regarde comme finie, est tout ce qui me reste à faire, et que Thistoire d'un homme qui aura le courage de se montrer intus et in cute peut être de quelque 'instruction à ses semblables ». Trois ans après, prenant enfin la plume pour rédiger les six premiers livres, il écrit de Wootton à Mme de Boufflers : « J'ai ici un homme qui est de ma connaissance et que j'ai grande envie de connaître mieux.... Je l'estime assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m'invite. » Cet homme qu'il est si curieux de connaître mieux, c*est luimême, et sa grande curiosité est partagée par quiconque a lu ses autres écrits. Mais l'estime que l'on a pour son talent ne doit pas ôter à tous ses lecteurs toute crainte de l'intimité qu'il leur offre. Il faut attendre l'âge de la pleine nioustache, pour pénétrer dans « le labyrinthe obscur et fangeux des Confessions », comme l'appelle l'auteur luimême, avec cette franchise dont il faisait profession.
Un ce ouvrage unique par nne véraeité sans exemple ». — Opposant en effet la sincérité de son dessein à ce la fausse naïveté » de Montaigne qui, ce faisant semblant d'avouer ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables », il déclare : ce Je résolus d'en faire un ouvrage unique, par une véracité sans exemple, afin qu'au moins une fois on pût voir un homme tel qu'il était en dedans. »
Quelques inexactitudes que des découveîtes récentes y aient montré dans le détail, on ne saurait contester que Rousseau a tenu parole à un degré inimitable. Jamais on n'a mis et on ne mettra tant d'orgueil à s'humilier et à calomnier l'humanité, en se déclarant incessamment ce le meilleur des hommes», alors que l'on confesse les vices les plus flagrants. On peut remonter jusqu'aux Confessions de saint Augustin, sans trouver l'exemple d'un pareil besoin de tout dire, et le plus contrit des pécheurs, au tribunal de la pénitence, ne murmure jamais qu'à mots couverts des aveux que Rousseau étale, en les grossissant encore, à son insu, par le relief de son style.
lie style des « €oiifessloiis »• lie pkis passI^Hinaat ^te
ses écrits. — Mais c'est par ce style aussi qu'il est unique. Quelle variété de tons I quels frais tableaux du premier âge et de l'adolescence, évoqués par un prodigieux effort de sa mémoire et de sa sensibilité, retouchés avec un art consommé, et qui illuminent tant d'endroits des six premiers livres, écrits dans le calme relatif de la retraite de Wootton 1 Quels sombres chapitres dans ces derniers livres, griffonnés à la dérobée, où l'on voit le malheureux s'enfonçant dans « l'effrayante obscurité » de « Tédificc de ténèbres » que ses chimériques persécuteurs élèvent autour de lui! Quelle naïveté de traits, quelle justesse de touche, quelle bonhomie même dans cette première partie, mais aussi quelle verve sombre, quelle âpreté, quel pathétique d'accent dans la seconde 1 et partout quel intérêt soutenu par la plus ardente sympathie pour le héros, ou piqué par les plus légitimes révoltes contre ses fanfaronnades ou certaines de ses franchises voisines du cynisme ! Mais les nombreuses citations que nous avons dû en faire, en contant sa vie, nous dispensent de fournir ici de nouveaux échantillons de leur intérêt et de leur style. Telles quelles, les Confessions sont bien le livre unique que nous promettait Rousseau, et certainement un de ses cinq grands chefsd'œuvre. {Discours sur Vinégalité; Contrat social; Nouvelle Héloïse; Emile), Il est sans doute d'une portée moindre que les quatre autres par les idées exprimées, mais il leur est supérieur par l'intérêt, au moins leur égal par le style et, au demeurant, le plus inoubliable de tous ses écrits , et même le plus passionnant, pour employer un néologisme qu'il eût pardonné.
liCS Dialogues. li'œavre d'une ce Imagination elfa-
ronehée ». — Les Confessions s'arrêtent à son départ de l'île Saint-Pierre, mais deux ouvrages leur font suite. Le premier en date est composé de ces trois étranges dialogues intitulés : Rousseau juge de Jean-Jacques^ où Rousseau discute sur Jean-Jacques, avec un Français prévenu contre lui. Il y défend pied à pied, contre les préventions de son interlocuteur, l'innocence de ses actes et l'authenticité de
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ses écrits. Il dispute à ses persécuteurs, à «nos messieurs» 9 ce aux ligueurs », « aux complots et aux complices », son « cadavre moral » pour le ressusciter. Il proteste de sa bonté, de « sa passion la plus vive et la plus vaine qui était d'être aimé», et il en appelle là-dessus à tous ces témoins de sa vie, « à son chien ^ à sa chatte, à un serin » dont ce il était l'ami, presque l'esclave ». Il y plaide enfin le pour et le contre avec une prolixité dont il se lamente, avouant qu'il est incapable d'y « mettre un peu d'ordre et de suite », et que le dégoût ce et le serrement de cœur Tétouffent ». Et pourtant à travers cette plaidoirie haletante, œuvre ce de son imagination effarouchée », nous voyons briller des aperçus sur sa vie et son œuvre dont nous avons mis plus haut à profit la netteté. Et çà et là quels accents pathétiques, tandis qu'il met sous nos yeux son ce cœur transparent comme le cristal » ! ou encore quelle bizarrerie dans les saillies d'une verve qui grimace douloureusement, par exemple, dans cette étrange comparaison de Rousseau et du héros picaresque Lazarille de Termes, qui donnera la mesure du reste : « Quand le pauvre Lazarille de Tormes, attaché dans le fond d'une cuve, la tête seule hors de l'eau, couronné de roseaux et d'algue, était promené de ville en ville comme un monstre marin, les spectateurs extravaguaient-ils de le prendre pour tel, ignorant qu'on l'empêchait de parler, et que, s'il voulait crier qu'il n'était pas un monstre marin, une corde tirée en cachette le forçait de faire à l'instant le plongeon? Supposons qu'un d'entre eux plus attentif, apercevant cette manœuvre et par ià devinant le reste, leur eût crié : Uon vous trompe, ce prétendu monstre est un homme, n'y eût-il pas eu plus que de l'humeur à s'offenser de cette exclamation, comme d'un reproche qu'ils étaient tous des insensés? » Pauvre, pauvre Rousseau ! mais c'est encore Rousseau. Il ne passa pas moins de quatre années de ce ce délire » dont il évalue la durée à dix ans, à écrire ces dialogues, monument navrant du chaos de son esprit envahi par la folie.
Les ce Rêveries du Promeneur solitaire ». — Un intervalle de pleine quiétude. — Langueur délleleuse et iim-
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pidité tnaltéraMe di« style. — A cette triste période, succéda «c un interyalle de pleine quiétude et de repos absolu », qui devait durer jusqu'à la crise obscure de la dernière heure, et auquel nous devons les Rêveries du Promeneur solitaire^ « suite, dit-il, de l'examen sévère et sincère que j'appelai jadis mes Confessions ». lU'appelle « un informe journal de ses rêveries ». Grardons-nous bien de le croire sur parole. Ce dernier écrit de Rousseau est fécond en sensations toutes nouvelles. On y est en face d'un Jean-Jacques attendri, bâtissant encore des châteaux en Espagne tels que le : Si f eusse été possesseur de l'anneau de Gygés ( VI^ Promenade), qui fait pendant au Si fêtais richey de YÉmile^ et étendant son <c âme expansive » sur tous les êtres : « Je sens, écrit-il, des extases, des ravissements inexprimables à me fondre, pour ainsi dire, dans le système des êtres, à m'identifier avec la nature entière ». Et ce sont de touchantes descriptions de ses derniers divertissements, de ses herborisations savantes, jusque « sur la cage de ses oiseaux » ou à travers les champs de la banlieue, et surtout du besoin d'aimer de sa vieille âme sensible. Un invalide ayant accepté que Rousseau paye son péage pour gagner celte île des Cygnes, — où il fut question de placer son tombeau, — il est « assez enfant pour en pleurer d'aise ». Mais le voilà distribuant, au bois de Boulogne, des oublies à une bande joyeuse de petites filles, et cherchant dans les yeux d'un enfant encore en jaquette « une pure caresse » , avec ce cri de remords à l'idée de ses propres enfants abandonnés : « Ah! je ne serais pas obligé de chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance » ! Mais un petit garçon de cinq à six ans a saisi ses vieux genoux : quelle alarme alors ! « mes entrailles s'émurent; je me disais : c'est ainsi que f aurais été traité des miens y>. Ailleurs, il analysera ses sensations après un heurt terrible, avec une curiosité toute pareille à celle de Montaigne dans le passage si intéressant des Essais, où il conte et commente sa chute de cheval. Puis ce seront des retours gracieux vers le passé, comme cette notation si délicate de ses sensations à l'île Saint-Pierre,
entre les rives « romantiques » du lac de Bienne, qui remplit la cinquième promenade. Et dans la dixième qui commence ainsi : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de Wareni », quelle fraîche et pardonnable évocation du passé lointain, quelle langueur délicieuse dans ce style dont la folie même n'avait d'ailleurs pu altérer la limpidité. C'était la dernière de ces rêveries « où, disait-il, je prépare d'avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi ». Elle est interrompue, mais il avait fermé le cercle; la vie de son esprit, « le long rêve » , comme il l'appelle dans une lettre à Malesherbes, était fini.
On ne le saurait pas tout au long, sans la Correspondance.
lia Oorrespondanee. — llonssisaii épiscoller. — Goût allobro|;e de son sel attlque. — Certes, il n'était rien moins qu'épistolier. Il n'avait ni la souplesse, ni la coquetterie, ni la présence d'esprit que le genre exige. Il le confessait : « C'est un genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton et dont l'occupation me met au supplice... je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs » : et encore sur ce chapitre de l'esprit est-il mauvais juge. Qu'on lise, par exemple, certaines plaisanteries de Saint-Preux et de Rousseau en personne sur l'Opéra français, ou mieux la Vision de Pierre de la Montagne^ dit le Voyant, Combien laborieuse est sa fantaisie ! Quels épais calembours ! Se peut-il rien voir de plus allohroge? Et c'est à propos de cette erreur de son goût qu'il écrira : « Du Peyrou fit imprimer à Genève ce chiffon qui n'eut dans le pays qu'un succès médiocre, les Neuchâtelois, avec tout leur esprit, ne sentant guère le sel attique ni la plaisanterie, sitôt qu'elle est un peu fine » I II n'a donc pas eu, en général, plus d'esprit dans ses lettres que dans la conversation, où il ne trouvait qu'après coup ce qu*il avait à répondre, ayant comme on dit, le mot de l'escalier. « Que n'ai-je ma plume dans ma bouche! » s'écriait-il. Il ne l'avait môme pas souvent au bout des doigts, quand il écrivait un simple billet.
Les meilleures des quinze cents lettres de lui que l'on a publiées jusqu'ici sont des mémoires, des plaidoyers ou
des dissertations, toujours des pièces d'élocfuence. Mais elles offrent toutes sortes de renseignements précieux sur ses œuvres et sa vie, expliquant Tune et apportant aux autres les plus curieuses corrections, sous le coup des critiques. En un mot, elles achèvent de nous faire connaître son caractère et ses idées ; elles montrent l'ardent Jean- Jacques en action.
lia «Lettre A Cliristophe de Beanmomt ». — La Lettre à Christophe de Beaumont se rattache aux écrits biographiques de Rousseau, par la première partie où il se peint en raccourci. Elle présente, dans son développement, une dialectique aussi serrée que celle de la Lettre à d'Alembert^ et elle est surtout remarquable par sa conclusion. La nature du débat et Torgueil de Tauteur mis à part, Rousseau n'a rien écrit qui soit d*une plus fîère allure, d*une plus mâle éloquence que cette péroraison. Elle vaut, parla, les plus beaux passages de la Profession de foi du Vicaire savoyard.
lies « Lettres de la montagne ». — Les Lettres de la montagne n'ont ni le même feu, ni le même éclat. Ce n'est pas qu'il faille prendre à la lettre la déclaration « de stoïque modération », qu'afficha plus tard leur auteur. Bien qu'il proteste dans ses notes sur le Sentiment des citoyens « qu'il a fait de douloureux sacrifices pour ne pas troubler la paix de sa patrie », et bien qu'il les ait faits réellement dans la suite, on paurrait relever, parmi ces Lettres, plus d'une conséquence formidable tirée du Contrat social^ dont il voyait la violation dans celle de la Constitution genevoise. Il y a môme une théorie en règle du droit du « peuple souverain» à s'insurger contre « les vingt-cinq despotes... injustes magistrats, qui se mettent au-dessus des lois. » Mais ses efforts pour se contenir sont évidents, et donnent ici à son éloquence un accent de gravité curieux à noter.
Le Théâtre de Roassean. — Il y a un Rousseau peu connu, intéressant, par contraste, et qu'il faut avoir lu, pour connaître l'auteur tout entier : c'est l'auteur drama> tique. Avant d'avoir voué son talent d'écrivain à la vérité, au point de s'excuser de publier un roman, Rousseau avait écrit, donné à des scènes publiques ou privées, ou gardé ea
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portefeuille : trois comédies, Narcisse ou ramant de luimême et les Prisonniers de guerre. Tune et l'autre en un acte et en prose, et Y Engagement téméraire, en trois actes et en vers; une pastorale dramatique, Le Devin de village, intitulée « Iptermède » ; une comédie opéra-ballet. Les Muses galantes, intitulée « Ballet »; une tragédie lyrique, La découverte du Nouveau-Monde, intitulée « Tragédie »; plus deux autres ébauches de tragédies lyriques, Iphis et Lucrèce, cette dernière en prose ; enfin, Pygmalion, scène lyrique, également en prose, sans compter divers opuscules dramatiques encore inédits, tels qjï Arlequin amfioureux malgré lui, qui est à la bibliothèque de Neuchâtel.
Sa melUenre plécse t 1* « Engagement téméraire » . — De ces sept pièces de théâtre achevées, la meilleure, de beaucoup , est YEngagement téméraire. C'est une très jolie comédie de paravent, un adroit pastiche de Marivaux, qui va jusqu'à l'esprit avec de délicates nuances de sentiments (a. in, se. m), et quelques scènes bien dialoguées (a, I, se, m), vives et gaies (a. I, se. iv et a. III, en entier), très piquantes, en dépit de la fantaisie de la donnée (a. H, se. viii), ou intriguées et filées avec assez d'art pour que l'une d'elles (a, II, se. v) ait évidemment servi de modèle à l'auteur du Barbier de Séville, dans la scène de la fausse lettre que Rosine laisse prendre à Bartholo, en figurant un évanouissement. Cette comédie nous révèle un Rousseau gai, de style presque fringant, et si curieux à comparer avec l'autre que cette pièce mériterait d'être plus connue.
IVarelsse. — Intérêt de la préface et médiocrité du marivaudage de la piéee. — Narcisse, au contraire, ne doit sa célébrité relative qu'à sa préface. Pour la comédie, elle est presque partout d'un si gauche marivaudage, qu'on y chercherait en vain la trace de ces remaniements que Marivaux lui-même, au dire de l'auteur, lui aurait indiqués, sauf, peutêtre, dans une scène assez piquante, entre Valère et Frontin (se. ni). D'ailleurs, Tauteur passa condamnation dans ses Confessions et publiquement, comme on l'a vu plus haut.
Le ce Devin de village » . — Ronssean « blbon de SII- . — Ce n'est pas par sa musique seule, délicieuse
d'ailleurs, el d'un charme encore pénétrant dans plus d'une mélodie, que le Devin de village mérite sa célébrité. Il y a, dans les situations, de la sensibilité; mais Rousseau l'exagère singulièrement quand il voit dans Colette, « une sœur de Julie ». Les vers ont de la franchise, de la grâce même, de la fraîcheur surtout, ce sont les plus originaux et même les meilleurs de Rousseau, après ceux de V Engagement téméraire, La musique aidant, on peut répéter le mot de Ghamfort, tout précieux qu'il soit : « On disait de Jean-Jacques Rousseau: c'est un hibou. Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve, et quand je sors du Devin de village^ j'ajouterais : déniché par les Grâces ».
£,es ce Mases f^alantes ». — Les vers des Muses galantes ont pourtant quelques mérites ; ils sont assez coulants. Le ton a partout un tour galant, avec une grâce qui est assez sévère dans la scène d'Hésiode, assez dramatique dans celle d^Ovide, assez épicurienne dans celle d'Anacréon.
lijA DéeouYerte du IVoiiYeau-nonde. — Iphis. — Les iP«lBoniilers do guerre. — I/ueréee. — Ce SOnt là des mérites assez minces, mais que n'annonçaient pas les fadaises débitées par le conquérant Altar à Carine, dans La Découverte du Nouveau-Monde, composée à Lyon, vers 1741. La versiCcation en est d'un apprenti médiocrement doué. Même gaucherie dans les fragments de la tragédie où Anaxarête^ de sang royal, éprise à' Iphis, simple officier du roi, sacrifie son amour à sa gloire comme Viriathe, ou tout autre héroïne de Corneille.
Dans Les Prisonniers de guerre, nous ne voyons à signaler qu'un incident assez vif, à la scène ix, où une lettre de Dorante à son fils étant prise par Sophie pour celle d'une rivale, provoque chez elle l'aveu de son amour. Le reste est assez embrouillé et terne.
Il n'en est pas de même des fragments de Lucrèce : ils font regretter que Rousseau n'ait pas poussé cette ébauche. Nous croyons démêler des accents tragiques et de l'élévation dans le rôle de l'héroïne, malgré sa situation romanesque de femme mal mariée, analogue à celle de Pauline, où la jetait Rousseau au début.
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Pygmalion. — Originalité de cette forme dramatique.
— Mais le plus intéressant de ces essais nous paraît être Pygmalion. Ce n'est pas seulement parce que Rousseau y tentait de marier une prose chantante et rythmée avec un accompagnement musical, — ce qui est d'ailleurs fort remarquable, et conséquent avec sa théorie sur le récitatif, — mais aussi parce que la situation est filée avec art , que le style en est coloré et que les tableaux devaient être d'un bel effet plastique. Nous ne serions pas surpris de voir Pygmalion remonter sur la scène, avec un plein succès, à l'aide d'une musique dans ce style tout moderne de « la mélodie continue » comme on dit aujourd'hui, que Rousseau demandait déjà, et avec raison, à âluck.
Intérêt relatif du théAtre de Ronssean. — Tel est le théâtre de Rousseau. A ne considérer ses mérites de détail qu'en valeur absolue, c'est-à-dire en dehors de l'intérêt qui leur est prêté par le nom de l'auteur, et par le piquant des contrastes qu'ils offrent parfois avec le reste de ses œuvres, il est médiocre, Rousseau était trop plein de luimême pour caractériser fortement des personnages qui lui fussent extérieurs.
Opnseules. — Dissertations techniques. — « La Reine Csntasqne. » — <( Les lettres A Sara. » — Le Lé-vlte d'Éphralm. — Rousseau, critique et poète médiocres.
— Parmi ses opuscules publiés à diverses époques, figurent des dissertations plus ou moins techniques, notamment celle sur VÉconomie politique^ à-dnQV Encyclopédie, (1756), premier crayon du Contrat social , très important à consulter pour l'ensemble de ses idées politiques; ou encore celles sur VOrigine des langues, sur la musique, sur la botanique, voire même sur la sphère. Nous n'avons qu'à y relever cette solidité de langue, cette netteté d'exposition, et, à l'occasion, cette rigueur de dialectique qui ne l'abandonnent presque jamais. Son conte de la Reine fantasque se recommande par d'autres qualités, et est vraiment d'une allure assez dégagée, qui est rare chez lui. Mais bien qu'il se défende d'y « étaler du phœbus à des marmots », et qu'il se fût essayé à y moraliser sans grivoiserie, le sujet ni le ton
n'en sont guère à leur portée, et Ton y trouverait plus de rapprochements à faire avec les récits scabreux de Mademoiselle de la Force, qu'avec l'inimitable naïveté des Contes de ma mère VOye, Signalons encore, dans ses mélanges, une nouveauté qui a son prix pour l'histoire du sentiment dans la littérature. Ce sont quatre lettres à Sara^ sorties d'une autre gageure, souvent gagnée depuis sur la scène, celle de rendre intéressant un soupirant quinquagénaire. Rousseau n'y a pas trop mal réussi, et nous avons là, peut-être, une transposition atténuée de ses lettres perdues à Mme d'Houdetot. Mais mieux vaut s'arrêter, pour finir, à un autre de ses opuscules : Le Lévite d'Éphraïm.
Si nous en croyons l'auteur, c'est un chef-d'œuvre, très digne de clore l'inventaire critique de ses œuvres complètes : « Le Lévite d'Èphraïm^ dit-il, s'il n'est pas le meilleur de mes ouvrages, en sera toujours le plus chéri,., je suis sûr de n'avoir rien fait en ma vie, où règne une douceur de mœurs plus attendrissante, un coloris plus frais, des peintures plus naïves, un costume plus exact, une plus antique simplicité en toutes choses, etc.... ». C'est beaucoup trop louer ce petit poème en prose, dans « la manière de Gessner ». Mais nous savons que Rousseau est un médiocre critique, qu'il méconnut notamment la main de Voltaire dans le Sentiment des citoyens, et reconnut formellement celle de Diderot, dans la Fausse Lettre de Frédéric, œuvre de deux Anglais. La vérité est pourtant ici que « le style champêtre et naïf » est visible et souvent heureux, Mais il se concilie mal avec le ton de certains passages déclamatoires; par exemple avec celui de ^^r^voca/^on qui rappelle de très près ce début des Histoires de Tacite que Rousseau avait traduit jadis pour se faire la main. Il y a d'ailleurs de l'émotion, de la rapidité, de la simplicité même, et, à tout prendre, un écho assez direct de la Bible, dont il avait fait alors son livre de chevet.
Enfin, outre ses comédies, il avait rimé, en différents temps, quelques riens de circonstance, tels que le Verger des Charmettes ou V Allée de Sylvie. Mais ce n'est pas en vers qu'il est poète et ses écrits n'ont plus rien à nous ap-
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prendre sur son génie. Nous connaissons d'ailleurs toute sa vie et pouvons essayer de porter un jugement définitif sur rhomme et sur Tauteur.*