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ses sentiments, en général, mais une certaine manière de les éprouver.

Ainsi, il est catholique à la façon des Barbey. Tous ses biographes parlent de conversion, et la date qu'on assigne à cet événement, ou du moins au premier retour bien net de Barbey d'Aurevilly à l'idée religieuse et à la doctrine catholique, c'est l'année 1846. Mais, à cette époque, l'auteur de Germaine, à'A?7iaïdée, de r Amour impossible et du Dandysme, n'avait encore que trente-huit ans, et si ces premières œuvres trahissent, en effet, un scepticisme au moins relatif, le « retour », en tout cas, n'a pas été tardif. J'estime, d'ailleurs, que, même dans cette période d'agitations mondaines et de difficultés matérielles, Jules Barbey, malgré certaines phrases révoltées ou ironiques, a beaucoup moins renié qu'oublié sa foi... A peine revenu au catholicisme, il l'expose et le défend avec toute la fougue, avec toute l'intempérance de sa race, qui semble bien avoir été intransigeante et rude. Si les Barbey furent plutôt jansénistes et Barbey d'Aurevilly plutôt enclin à soutenir la politique religieuse des Jésuites, on retrouve pourtant chez le fils le goût qu'avaient ses pères de pousser, en certaines matières, les principes jusqu'à leurs conséquences extrêmes. Il n'est ni plus flexible, ni moins rigoureux que ses ancêtres.

11 est bien clair aussi ({ue d'Aurevilly a hérité d'eux

son goût des temps passés, cette passion implacable et sauvage pour ce qui « a été ». Quand on appartient à une famille aussi anciennement honorable, on est porté à idéaliser les époques disparues, à médire du présent et à rêver pour Favenir un retour en arrière. On prophétise le passé. Si Barbey a tant combattu son temps, si la violence de certaines de ses critiques ^ est telle qu'on ne peut, en le lisant, se le représenter qu'armé de matraques, de lanières et de cravaches ; si, jusque dans les élégances archaïques de son costume, il apparaît, le lier paladin, comme chevauchant éternellement contre son siècle, c'est qu'il a été héréditairement disposé, formé, élevé à le haïr; c'est que, pour cet ennemi de tous les réalismes, il n'y a de beau et de satisfaisant que les récits des temps héroïques, c'est-à-dire des temps où vivaient ses aïeux et oii, lui, il ne vit pas. Ah ! s'il était venu au monde avant les démocraties haineuses et sottes ! Ah ! si son enfance même avait pu se prolonger toujours ! Qu'il était doux, le temps des fiefs ! Gomme les sociétés hiérarchisées sont heureuses! Tous h^s Barbey ont toujours dit que ce ({ui perd les rois, et avec eux les nations, ce ne sont ni les coups d'Etat, ni les révocations de Tédit de Nantes, ni les Saint-Barthélémy même, mais les lâches concessions aux démagogies toujours prêtes à

1. Les Ridicules (lu. lc>iij)S, les Vieilles Ac/rices, le Tliéâlre contemporain, les lids-lileus.

naître. Cello race de provinciaux loyalistes et vaillants n'a aimé que la force et Ta vénérée dans un somptueux passé imaginaire... Us ont été aristocrates d'instinct et de tradition, comme Barbey d'Aurevilly le fut de tempérament et d'expérience.

Et il est aisé de prolonger l'exposé des similitudes. Ceux qui connaissent mal Barbey d'Aurevilly se le représentent volontiers comme un « artiste », dans le sens « rapin » ou « bohème » du mot. Ce grand homme qui vivait dans un garni semble aux rentiers avoir été un incapable, un impratique, un panier percé, etc. Et l'hérédité ? disent-ils. Que devient la légende d'après laquelle les Normands « savent compter » et tenir leur ménage ?

Ce raisonnement serait bon si la proposition initiale était vraie et si Barbey d'Aurevilly s'était réellement montré désordonné dans ses finances et résolument inapte à diriger une maison, si petite qu'elle fût. Mais ce n'est pas cela du tout. Barbey n'a pas été si « mauvaise ménagère ». Entraîné par des amis, il a fait des spéculations malheureuses, dont il a longtemps supporté les conséquences. Mais, obligé de vivre avec le maigre salaire dont on payait ses articles de critique (quatre ou cinq cents francs par mois à la belle époque), il atteignait toujours le bout de son mois et s'offrait pourtant des cravates en point d'Angleterre, et avait « grand air », après tout.

Boliôme, dépensier, coureur, ribaud, que sais-je ? Il a dit qu'il fut tout cela, mais en le disant il a fait de belles pbrases et n'a pas su couper le jet d'une imagination trop puissante. Si nous Ten croyons, nous manquons de critique. Sa vie habituelle a été rangée, son « ménage » n'augmentait pas ses dettes, et la race bourgeoise des Barbey normands se retrouve encore ici. Non, le connétable n'avait pas de notes chez la fruitière !

Je sais que très justement d'Aurevilly a dit qu'il était né pour être riche. Il était de ceux qui aiment à laisser glisser l'or entre leurs doigts ouverts. Mais, trompé par le sort, il eut le mérite de ne satisfaire cette espèce de passion que dans les intérêts de la charité. Sa générosité est demeurée jusqu'à ce jour proverbiale à Saint-Sauveur. On ne sait pas, dans le peuple, (|uels livres il a écrits, mais on sait qu'il y a trente ou trente-cinq ans un original venait de temps à autre loger chez le menuisier Vindard, — en face de l'hôtel Barbey, vendu à la famille Delisle, — et que les mendiants se donnaient le mot pour lui extorquer chaque matin, sans le moindre ellort, une moyenne « de quinze à dix-sept francs ». C'était sa joie, de donner ! Trait de famille encore. Cette générosité était héréditaire. Les Barbey anoblis avaient des allures de grands seigneurs et prodiguaient leurs libéralités. Les descendants de leurs fermiers continuent

(le célébrer l'heureux temps où on ne jjayait pas les fermages de M. Théophile...

Il est certain, d'ailleurs, que chez Barbey d'Aurevilly le sentiment chrétien élevait et ennoblissait cette manière de faste. Il agissait un peu comme son frère Léon, FEudiste, qui donnait aux pauvres la somme destinée à l'achat de ses bas et allait nupieds dans ses souliers. Le même recevait annuellement de Jules un billet de cent francs, avec l'injonction de se payer une soutane, mais conservait toujours sa vieille loque verdâtre et faisait profiter les misérables de son aubaine...

Quand on a parlé des sentiments catholiques et aristocratiques de Barbey, de sa fidélité au sol natal, de ses habitudes généreuses, et qu'on l'a montré sur tous ces points héritier des ancêtres, il semble bien qu'on n'ait plus guère à insister pour prouver que ce traditionaliste vérifiait en sa propre personne les lois d'hérédité.

Certaines précisions sur (|uel(jues-uns de ses ascendants aideront cependant à l'expliquer mieux encore.

De son grand-père Ango, le lieutenant du bailliage*, d'Aurevilly lui-même a tracé dans une lettre

1. Voir plus loin, au chapitro intitulé Aitreinlbi-ann, co qui le concerne [Barbey d'Aurevillij avait-il du sang liuurboii'!).

à Trebutien (26 février 1855) un portrait ma^^nifique :

Il fut envoyé aux États généraux, et le roi Louis XVI qui l'aimait lui donna, comme souvenir, le jour de l'ouverture des Etats, la poignée du cierge qu'il avait tenu à la main pendant

la Messe du Saint-Esprit Mon grand-père fut de ceux qui ne

reconnurent pas la constitution insolente du Jeu de paume et qui s'en retournèrent fièrement chez eux avec l'idée terrible et nette que la monarchie française avait fait assez de fautes pour périr. On dit (je ne l'ai pas connu) que c'était un homme d'un génie profond, mais dune intolérable fierté. Et il en a bien l'air : son portrait est dans la salle à manger de mon père et je vous réponds qu'il a, des deux côtés des lèvres et dans larcure de ses sourcils, le plus implacable mépris qui soit jamais tombé sur cette plate misère qu'on appelle la vie. 11 n'a rien laissé qui prouve son génie, mais les ratures sileîicicuses qu'il avait faites à son exemplaire de VEsprit des lois de Montesquieu montrent bien que son mépris était une grande intelligence. Jamais arrêt de lui (et il jugeait seul et souvcraincmeiU) n'a été cassé par le parlement de notre province. C'était d'ailleurs un homme qui se communiquait peu. Tout en réflexion, tout en pensée, l'oiseau non pas hagard des quatre tourelles de Mirabeau, mais un hibou tranquille et encliaperonné, toute sa vie, dans la plus sourcilleuse attitude. Ou tremblait devant lui et il n'élevait pas même la voix. 11 dédaignait les livres et les plumes, et il a passé dix ans de sa vie à se promener de long en long dans ses appartements en enfilade, les mains derrière le dos et sans dire un seul mot, pendant que sa femme, une sainle qui l'adorait comme Dieu, tricotait ou brodait dans une embrasure de fenêtre, et ne se serait pas même permis de respirer un peu haul.

Ce (( génie y>, cette « fierté », ces dédains silencieux, cette contemption souveraine des entreprises démocratiques et même constitutionnelles, toute cette

SUR lîARBEY D AUREVILLY

vig-ueur concentrée et terrible, n'est-ce pas un peu son petit-fils?

Quant à la grand'mëre Barbey, née La Blairie, quelle influence ne dut-elle pas exercer sur Jules enfant ! c'est peut-être elle qui l'a marqué intellectuellement de la plus forte empreinte. Je Fimagine, je la vois charmante. Dans la « chambre bleue » où elle filait « son petit rouet de bois de rose », elle ravissait ses petits-enfants avec ses histoires'. Elle avait connu Des Touches, elle avait plus ou moins chouannê. Sur les guerres du temps elle était intarissable, et mouvementée, et vivante. D'une famille qui ne craignait pas grand'chose, elle avait aussi des souvenirs épiques de temps plus anciens. Elle savait l'ancien régime, la Révolution, l'histoire et les historiettes de la province. Elle disait les sorcelleries, les maisons hantées, toutes les choses terrifiantes qui, à peine transformées ou embellies, fiî2:urent dans l'Ensorceléc comme dans tous les romans ou les contes de Barbey, et les font si pathétiques. C'est à elle que le romancier catholique doit d'avoir eu le sentiment direct de la présence et de l'action du diable dans le monde. C'est à elle qu'il doit son goût des aventures héroïques et l'exaltation toujours jeune de sa nuignifique imagination. La grand'mère, d'ailleurs.

1. Voir la lotti'C de Rarboy d'Aurevilly à Trcbutien (12 septembre

pleine de fougue en toutes choses, était follement joueuse, capable de tout perdre pour satisfaire cette passion, alors si répandue dans son Gotentin. Pour comprendre tout ce qu'il y a de superbe, de passionné, d'indompté, dans la vie du petit-fds, comme de vivant dans son art, il faut connaître la g-rand'mère. Elle lui a donné le sens et la vision du grand et elle lui a transmis bien des gouttes de son sang ardent.

La mère de Barbey d'Aurevilly (M"" Ango) scandalise rétrospectivement les mijaurées provinciales. Les bonnes langues du pays disent qu'elle avait une grande liberté de langage. Faut-il, comme je le pense, voir dans ces sévérités l'expression maladroite de la jalousie locale qu'inspirait une femme trop intelligente ? Elle avait sans doute de trop pittoresques trouvailles de style... D'Aurevilly aurait eu alors de qui tenir, et cet artiste à (jui les mots ne donnaient point d'effroi aurait été, dès son enfance, habitué par sa mère à n'en pas concevoir... Physiquement, il lui ressemblait beaucoup ^ Et n'avait-elle pas, elle aussi, l'habitude des toilettes légèrement surannées ? Sous le second Empire, elle portait encore le turban cher à M"'*" de Staid ".

1. Des (jualfc Irrrcs Itarbcy, l'aiiu' (Jules) et le Iroisièiiie (Edouard) rappelaient leur iiièro. Le second (Lt-on. l'eudisle) ressemblait au l)èi(>. Quant au (lualriènie (lù-nest), il était, dit-on, ((dlenienl laid, (|u"il ne ressiMublait qu'à lui.

ïJ. Le f?oût do Barbey pour la « loilette » serait-il un i;oùl noi-

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C'est enfin du père môme de l'écrivain qu'il faut parler. En lui dédiant le CJievalier Des Touches, d'Aurevilly lui disait :

Vous avez passé votre noble vie comme le Pater familias antique, maître chez vous, dans un loisir plein de dignité, fidèle

à des opinions qui ne triomphaient pas Je n'ai pas eu cette

calme et forte destinée. Au lieu de rester, ainsi que vous, planté et solide comme un chêne dans la terre natale, je m'en suis allé au loin, tète inquiète

D'Aurevilly accuse ici les différences, mais le père et le fils, au total, se ressemblaient fort. « Homme solitaire, égoïste et dur, dit M. Grêlé de Théophile Barbey, il n'y avait, paraît-il, rien de plus terrifiant que son air taciturne et irrité, rien de plus implacable que son regard, quand il voulait condamner une attitude ou un simple geste. » Plus loin, il l'appelle (( homme dur, mécontent des hommes et des choses, de tout le monde sauf de sa propre personne ». Eh bien ! c'est inexact, et si Barbey d'Aurevilly, longtemps séparé de sa faniille après sa première fugue à Paris, a laissé, à différentes reprises, échapper sur son père de semblables ou d'analogues

niaml? Je noie dans le discours prononcé par M. Jacques do Riez à l'iriaUjiîuraliun du nionuniont de Sainl-Sauv(iur le i)assa^n suivant : a\Norniand. il le lut... nièmo par ses allures exlérieures. Le vieil historien Guillaume de Mahuesbury na-L-il pas écrit des Normands do France qu(î, peu di-pensiers dans leur maison, ils étaient soigneux dans leurs babils jusqu'à la recliercbe? »

esquisses, il se trompait lui-même. Ceux qui l'ont connu s'accordent à le louer. On le préférait en général à sa femme. C'était un homme « d'autrefois )>, qui ne transigeait ni avec l'honneur, ni avec la religion, ni avec la politique, et qui, chouan de cœur puisqu'il s'était trouvé naître trop tard pour pouvoir l'être de fait, entendait n'approuver que les chouans \ Il se ruina — ou plutôt acheva la ruine commencée par sa mère — lors de l'équipée de la duchesse de Berry (1832), et si, après la phase, intolérahle pour lui, de l'orléanisme, il semhla plus volontiers accepter la politique vigoureuse et le gouvernement personnel du second Empire déhutant, il mourut comme il avait vécu, en chouan.

Barhey d'Aurevilly a été moins ferme en politique. Mais n'a-t-il pas eu, en face de la démocratie et de la (( Révolution », la même attitude que son père ? n'a-t-il pas éprouvé le même dédain et la même haine pour les faihlesses des rois ? et n'est-il pas, à sa

]. C'élail même un lionimo « charmant», m'a-t-on dit à Saint-Sauveur. Charmant, entendons-nous : ce n'était tout de même pas un père commode. Les longues ahscnces que Jules iJarbey d'Aurevilly lit de Saint-Sauveur le prouvent, après tout. Mais c'était un parfait j^enlilhomme, « pas lier du tout ». Il tenait même beaucoup plus à son vieux nom de Barbey, très honorablement connu. (|u'à sa noblesse récente. Ses compatriotes — j'entends les vieux, car voici plus de quarante ans ([u'ilest mort — m'ont l'ait beaucouj) plus volontiers son éloge que celui de sa femme. 11 est vrai que j'ai eu l'occasion d'interroger plus de femmes (juc d'hommes.

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manière, comme son père, un exemple de résistance et de fidélité?

Ainsi, r « isolé » Barbey est un gentilhomme étroitement dépendant de sa race et qui ne se comprend complètement qu'en elle et par elle...

Reste son génie, sans doute. Les éléments qui le composent peuvent, à la rigueur, être héréditaires : mais le composé ne l'est pas, et je ne prétends pas que la race explique tout. Certes, non ! Le génie, c'est le don divin, et il est individuel. Dieu envoie son ange, dont l'aile irisée et céleste ne frôle que la tête désignée...

Tous les « barbeyistes » (car il y en a) connaissent Texistence des cinq gros volumes in-4'' où s'enferme la copie, faite par Trebutien, des lettres que lui adressa Barbey d'Aurevilly. Les originaux ont été brûlés en grande partie. Mais pour quiconque sait la minutie qu'apportait Trebutien dans les copies calligrapliiées dont il avait la douce et lieureuse manie, il ne saurait subsister aucun doute sur l'autlienticité du texte, sur son exactitude la plus scrupuleuse. Trebutien poussait souvent sa conscience de copiste jusqu'à reproduire fidèlement les ratures de la lettre originale, en sorte (jue son manuscrit, dont le papier est superbe, l'écriture étincelante, la métbode impeccable, reste — sans valoir évidemment celui de Barbey — un des plus vivants, des plus précieux vi des plus beaux du xix^ siècle.

80 SUR BAU151:Y d aurkmi.ly

Il est aujourd'hui la propriélo de M''° Louise Read, rexéculricc testamentaire de Barbey d'Aurevilly, si connue pour son dévouement éclairé à la mémoire de l'écrivain, et qui a poursuivi avec le zële le plus désintéressé et le plus intelligent l'édition complète de ses œuvres.

Or, M^^° Read a autorisé, assez souvent déjà, les érudits, les critiques et les travailleurs à consulter ce sompteux recueil. Aussi, dans son étude intitulée : Barbeij cV Ain'evilly , impressions et souvenirs, et qui parut au lendemain de la mort du maître, Charles Buet publiait-il déjà quelques-unes de ces lettres. Puis vintM. Eugène Grêlé qui, dans les deux volumes de sa massive thèse sur Barbey d' Aurevilly ^ en cita un très grand nombre, — par fragments d'ordinaire assez courts, mais qui laissaient désormais soupçonner nettement l'importance de cette correspondance, unique en son genre. Ensuite, M. Jacques Boulenger, dans son étude pittoresque sur les Dandys (Paris, Ollendorf, 1007), publia tous les passages des Lettres à Trebiilien qui concernaient le célèbre ouvrage de Barbey d'Aurevilly sur le Dandysme et George Brimimell. C'était, de plus en plus, fixer sur le recueil l'attention des lettrés, et comme, d'autre part, à telle ou telle occasion, quelques journaux en avaient également fait paraître des extraits remarqual)les, l'opinion se trouvait, en novembre 1908, lors du cente-

LES LETTKKS A TREBUTIRN 81

naire de Barbey d'Aurevilly \ très disposée à bien accueillir les publications partielles ^ annonçant et préparant la publication complète, — ou à peu près, — entreprise en janvier 1909 \ Elle était mieux prête encore à goûter celle-ci.

Les lettres de Barbey d'Aurevilly à Trebutien sont, en effet, de nature à satisfaire bien des curiosités. Nous n'avons pas là une correspondance occasionnelle, ne portant que sur des points précis, ni encore des bribes éparses, des épîtres capricieuses et isolées. C'est toute une suite, c'est une série régulière et de grande étendue. De 1832 environ à 1857 ou 1858, Barbey s'est donné le plaisir d'envoyer à Trebutien, non des billets d'amitié ou des souvenirs en trois lignes, mais des lettres dans toute la force du terme, des vraies lettres « du genre épistolaire », tout à fait dignes de l'ancien temps par leur abondance, leur grand air et leur sérieux.

Or, en 1832, Barbey d'Aurevilly a vingt-quatre ans ; en 1857, il en a quarante-neuf. Ce quart de siècle est donc pour lui répo(|ue de la formation der-

1. Jules Barbey d'Aurevilly est nu à Sainl-Sauvour-le-Vicûinte (Manche), le 2 novembre 1808.

2. Voir notamment : le Bulletin de la Semaine, du 4 novembre 4908, le Correspondant du 10 novembre, la Revue bleue du 28 novembre; la Revue de Paris, du l»'' décembre; la Nouvelle Revue, de janvier 1909 ; la Revue générale (de Belp;ique), du !•■• janvier, etc.

:\. Deux volumes, in-8«, chez Rlaizol, Paris.

nière et de la maturité. Il est plus apte que jamais à créer et à juger. Mais que d'événements littéraires, pendant cette période ! 1832, c'est l'année même d'/;idiana^ de Steilo, du Spectacle dans un fauteuil, Victor Hugo donne le Roi s'amuse. Nous ne sommes qu'à deux ans à'Hernani, et plus proches encore des Feuilles daut077ine. Théophile Gautier vient de débuter. Alfred de Musset, qui n'a que vingt-deux ans, est déjà en pleine gloire. Balzac écrit ses chefsd'œuvre. Le romantisme touche à son apogée. En 1857, par contre. Chateaubriand sera mort, Lamennais aussi, Sainte-Beuve aura presque achevé son Port-Royal, Lamartine sera à la retraite, et Leconte de Liste, Taine, Renan, se seront déjà fait connaître... Oui, cette période littéraire est assez pleine, et ce qu'a pu en dire, au jour le jour, un passionné de lettres, a des chances d'intéresser.

Ajoutons que ce qu'il a pu dire de lui-même, ou laisser entendre, ou faire voir, est indispensable pour le connaître.

Parmi ceux-là même qui ont la prétention de ne pas ignorer Barbey d'Aurevilly, beaucoup, en effet, en sont restés — sur cette période précisément — aux plaisanteries publiées aussitôt après sa mort (avril 1889) par MM. Anatole France et Jules Lemaître. « Il y a, disait M. Anatole France, des parties obscures dans sa vie. On dit qu'il fut pendant quehjue temps

LES LETTRES A TIIEBUTIEN 83

Tassocié d'un marchand d'objets religieux du quartier Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me plairait que ce templier eût vendu des chasubles. J'y trouverais une revanche amusante de la réalité sur la convention. » — « On ne saura jamais ^ écrivait M. Jules Lemaître, ce qu'il a fait pendant vingt ans de sa vie, de 1830 à 1850. II ne Fa dit à personne. Plusieurs prétendent qu'à cette époque il tint un magasin de chasubles dans la rue Saint-Sulpice, mais les preuves font défaut. » L'origine de cette légende, c'est la part prise par Barbey d'Aurevilly, de 184G à 1848, c'est-à-dire pendant dix-huit mois environ, à la constitution d'une Société catholique, fondation à la fois religieuse, artistique et industrielle, qui dura peu, mais qui, comme on le voit, a imprimé sa trace dans l'imagination de nos chroniqueurs et de nos essayistes K Comme toutes les légendes, celle-ci a eu la vie dure, et ceux qui voient encore en Barbey d'Aurevilly un « marchand de chasubles », vissé pendant vingt ans d'obscurité à son comptoir de la rive gauche, pourront, en feuille-

1. Barbey d'Aurevilly a laissé plus tard les journalistes et les critiques façonner ou colporter sur son compte des erreurs pittoresiiues. se souciant peu, comme il le disait dans une lettre à M"" Read « de la gloire des biographes », estimant au contraire que « la sienne était dans l'obscurité de sa vie ». « Qu'on devine l'homme à travers les œuvres, si on peut, ajoutait-il. J'ai toujours vécu dans le centre des calomnies <^t des inexactitudes biogiapliiques de toute sorte, et j'y reste avec le bonheur d'être Irùs déguisé au bal masqué... »

tant la correspondance à Trcbutien^ dresser la liste de ses occupations incontestables, qui ressemblent bien peu à ses occupations légendaires. Ils sauront alors que cette période de 1832 à 1857 fut une des plus fécondes de sa vie. — Oyez plutôt.

En 1832, il essaie avec son cousin Edelestand du Méril et Trebutien, de fonder la Remie de Caen. On le trouve ensuite rédacteur au Journal officiel de r Instruction publique, au Nouvelliste, au Moniteur de la Mode, au Journal des Débats, à la Sylphide, au Cons^ titutionnel, à la Mode, à l' Assemblée Nationale \ à r Univers, au Public, au Pays, au Réveil. Dans quelques-uns de ces journaux, il ne fait, il est vrai, que passer. Ainsi, à l'Univers, il ne publie qu'un article". Il n'en publie que deux au Moniteur de la Mode, aux Débats, à l'Opinion Publique. Mais, au Pays, par exemple, Barbey d'Aurevilly devait faire un long séjour, et d'ailleurs la liste des articles publiés par lui, de 1832 à 18o7, en comprend à peu près deux

1. Barbey d'Aurevilly collabora à ce journal depuis le mois d'août 1850 jusqu'au mois de lévrier 1852. Il y était devenu rédacteur grâce à l'appui d'un écrivain lettré, Louis Hervé, qui tenait un cabinet de lecture et éditait aussi quelques ouvrages. (Ainsi, la première édition des Prophètes du passé, imprimée parles soins de Trebutien, à Caen (1851), était officiellement donnée par Hervé.)

2. Cet article bibliographique est du 4 janvier 1851. H avait pour litre : « Aa vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, écrite par les quatre évangélistes, coordonnée, explicjuée et ordonnée par les Saints- Pères, les docteurs et les orateurs les plus célèbres, par M. l'abbé Brispot. »

cents, — en général de grande étendue, et toujours très travaillés, quoique peu rétribués. A part quelques contes, ce sont des études critiques, historiques, bibliographiques et politiques. — A quoi il faut ajouter sa thèse de licence en droit (juillet 1833), son ouvrage sur le Dcmdysme^ les trois volumes à' Une Vieille Maîtresse, les Prophètes du Passé, l'Ensorcelée, le recueil de ses Poésies^ la publication des Reliqiiiae d'Eugénie de Guérin, et enfin quelques brochurettes ou opuscules.

Il suffit d'énumérer ces travaux pour montrer quelle lumière peut projeter sur eux et sur leur auteur une correspondance, qui en parle depuis leur conception première jusqu'à leur naissance et même jusqu'à ^eur croissance, jusqu'à leur succès ou leur insuccès dans le monde. — En somme, c'est bien alors que se manifeste et se développe tout ce qui peut intéresser dans le talent de Barbey. Le chantre de la chouannerie normande, un moment infidèle à son pays natal, puis redevenu Normand jusqu'aux moelles ; le conteur psychologue des Diaboliques ; le romancier fils de Byron et de Walter Scott, d'ailleurs si personnel et si inimitable ; le critique enfin dont l'œuvre immense, si dillerente de la manière anecdotique et «dilettante » de Sainte-Beuve, finit par s'imposer» elle aussi, — Barbey d'Aurevilly tout entier apparaît déjà, dans sa puissance, dans sa singularité, dans sa

conscience et son insolence d'artiste. — Cette « partie obscure » de sa vie est la partie lumineuse.

Mais quel fonds peut-on faire sur les confidences adressées à Trebutien par Barbey?

Elles valent le plus souvent les confessions les plus sincères*. Jules Barbey d'Aurevilly et Guillaume- Stanislas Trebutien ont été des amis comme on n'en voit guère ou comme on n'en voit pas, des amis « monomotapiens », ainsi qu'ils s'appelaient. Ils n'avaient vraiment qu'un cœur et qu'une âme. C'est à Caen, lorsqu'il y faisait son droit, que Barbey avait connu Trebutien. Tous deux Normands, tous deux curieux de lettres, ils s'étaient vite convenu. Trebutien pourtant, né en 1800, était sensiblement plus âgé que Barbey. Mais l'imagination débordante de celui-ci éprouvait peut-être comme le vague besoin de se discipliner au contact d'un esprit plus mûr. Trebutien était plus mesuré, d'un talent plus classique et plus convenu. Son cœur, sans doute, était fort cbaud, et — phénomène curieux — son goût pour le romantisme quelquefois plus accusé que celui de Barbey. Mais il avait dans l'expression et dans l'esprit une réserve qui manquait à son compatriote, plus jeune, et les sciences ardues et rares l'attiraient déjà. Il s'occupait

i. Voir cependant, sur les restrictions nécessaires et sur la manière dont il faut lire certains passages, l'étude consacrée plus loin au livre de M. P>ncst Seillière sur Barbey d'Aurevilly.

des littératures médiévales. Il apprenait aussi le turc et le persan, traduisait des poèmes célèbres de ces langues, publiait des Contes extraits du Thouti-Nameh, des Contes inédits des Mille et une nuits, extraits de Toriginal arabe, commençait, en un mot, à se faire un renom d'orientaliste. De plus, il était libraire et devint bibliothécaire adjoint à la bibliothèque de Gaen : vivant ainsi au milieu des livres, il les aimait en connaisseur, et, si l'on peut dire, en dégustateur, distinguant les impressions soignées, les papiers opulents, les reliures luxueuses. Il professait le culte des éditions rares, tirées à petit nombre pour des lecteurs de choix qui savourent leur trésor. Toutes les qualités, toutes les manies, toutes les exigences du bibhophile-phi- ^ologue, il les avait déjà. Comme, déplus, il était collectionneur et tout spécialement amateur de manuscrits et d'autographes, les productions de Barbey d'Aurevilly se trouvaient, pour ainsi dire, d'avance en bonnes mains. Enfin, ses qualités morales étaient telles que la rencontre d'un pareil ami devait être considérée comme une faveur de la Providence.

Aussi, pendant les vingt-cinq années (jue dura leur intimité, n'eurent-ils l'un et l'autre qu'à se féliciter sous toutes les formes et dans tous les tons des joies mutuelles qu'ils se causaient*. Barbey d'Aurevilly

i. Il faut que tout ait une fin. Vers 1858, il y eut entre eux malentendu et brouille : ils cessèrent de s'écrire... Mais ils ne cessé-

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envoyait à Trebutien des épîtres somptueuses, écrites avec des encres omnicolores, lui soumettait les précieux manuscrits de ses essais et, déjà, de ses chefsd'œuvre, les lui offrait même en présent, flattait ses goûts raffinés. Et Trebutien, de son côté, copiait d'une écriture, digne de celle des moines, les moindres billets de son ami, collectionnait, classait, sauvait à la postérité tout ce qui sortait de sa plume, et surtout, — surtout ! l'éditait. Ah ! l'éditeur! que de débutants ont senti de combien pesait sa rencontre sur la destinée d'un homme de lettres ! Et quelle reconnaissance, quel amour nedevaitpas éprouver Barbey pour Trebutien, qui, en 1845, donnait du Dandysme une édition merveilleuse, aoec quelques exemplaires sur papier de couleur ; — puis, en 1851, imprimait les Prophètes du Passé, avec quelques exemplaires sur grand papier de Hollande ; — puis tirait à trente-six exemplaires (rechercliés aujourd'hui comme des perles) les Poésies de son ami ; — et enfin, en 1855, publiait avec son concours les Reliquiae d'Eugénie de Guérin, sur papier de Hollande, et ne mettait pas l'édition « dans le commerce » ! Oui, à un pareil ami, si secourable, si obligeant, si llatteusement enthousiaste, et qui

rcnt pas de s'aimer : Barbey d'Aurevilly connaissait trop le cœur et le dcsinléressernent de Trebutien, conime les services qu'il devait lui rendre auprès de la postérité. Si des tiers, les éternels tiers empressés ne s'étaient pas mêlés de la partie !...

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épuisait une santé faible et une bourse fort plate à éditer avec ce luxe un écrivain encore inconnu, — celui-ci pouvait vraiment se confier.

Barbey d'Aurevilly s'est confié, en effet.

Il se livre tout entier, du moins intellectuellement tout entier. Il se livre avec faste. La première impression qu'on ressente, à la lecture de cette correspondance, c'est même celle d'un éblouissement, d'un étonnement admiratif et quelque peu effaré, — assez analogue, mon Dieu ! à l'effet que devait produire l'apparition de Barbey d'Aurevilly en personne. Si le ton des premières lettres diffère légèrement de celui des dernières ; si, en 1832, le romantisme, le byronisme, le dandysme naissant — vrais ou imaginés— s'étalentavec une emphase juvénile et rhétoricienne, qui disparaît plus tard ou s'atténue ; — si la tendresse de Barbey pour son correspondant est évidemment plus discrète au début qu'à la lin; — si la couleur générale des réflexions se modifie à mesure que l'écrivain est éprouvé et mûri par la vie ; — si les espérances de l'homme de quarante-cinq ans se formulent avec une réserve inconnue plus tôt, — encore a-t-on le sentiment que cet homme, présent devant nous, fut au total assez immobile, au moins dans ses conceptions artistiques, dans sa manière de sentir la beauté, et que les qualités générales comme les défauts du style et de l'esprit de Barbey sont restés sensiblement

les mêmes. Or Barbey d'Aurevilly, disent tous ceux qui l'ont vu de près, ne vivait que par l'imagination. C'était l'imagination qui le soutenait toujours, qui le relevait toujours, qui Fenchantait, qui servait de respiration à son âme \ Ainsi, n'est-ce pas un véritable problème pour nous autres, les bibelotiers contemporains, que cet aristocrate, connu pour son dédain des choses mesquines et pour sa passion du luxe ou du majestueux, ait pu passer quarante ans de sa vie dans une chambre comme celle qu'il occupait rue Rousselet, où l'on n'aperçoit guère qu'un lit en acajou, un fauteuil de chêne médiocrement sculpté et le portrait armorié de Démonette, la jolie petite chatte noire'? Sans nul doute, l'imagination de d'Aurevilly peuplait de merveilles cette cellule monastique, ou plutôt la fête ininterrompue et royale que lui donnaient ses pensées, ses créations, ses rêves, les héros de ses romans, suffisait à sa joie. Il vivait ailleurs, — dans le monde idéal.

Eh bien, c'est l'imagination qui d'abord éclate, dans les lettres à Trebutien. Elle s'en donne à cœur joie, l'imagination de Barbey. Il y a des cascades, des déluges d'images.

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