magnifiait tout », disait de lui Coppee
2. Je sais bion qu'il y avait ces magnifuiues couchers de soleil, derrière le jardin des Frères de Saint-Jean-de-Dieu. Mais le solcirnc se couche <|u"une fois par jour. Et encore!...
Voici comment il juge V Obermann, de Senancour :
Destinée à faire pitié ! Lac si épais que rien ne s'y reflète en y passant, ni l'ombre d'une pensée, ni l'ombre d'une femme. Si la nature y a laissé une empreinte isolée, c'est qu'elle ne quitte pas ses rives, c'est que nous ne rêvons point à vide en tant que nous rêvons, c^est que, dans cette informe conscience, la sensation brute du monde extérieur était tout ce qui retentissait le mieux. Ou plutôt, c'est que l'homme n'est jamais complet même dans l'incomplet, et que, ne pensant pas à faire un livre, mais écrivant comme on regarde marcher son ombre au soleil, Obermann s'est surpris à faire le beau, c'est-à-dire à avoir des velléités d'écrivain.
Dans la même lettre (15 octobre 1833), on lisait déjà :
Tout est avorté, dans Obermann, style et pensées. A l'exception de quelques beaux paysages alpestres, idéalisés par l'ardente mélancolie du cœur, tout y est vague, pâle, terne, souffrant... Pas de ces belles urnes d'albâtre où l'on renferme un cœur éteint, pas de ces cristallisations faites avec des larmes et sur lesquelles le soleil de la pensée a éternise son rayon : rien ne les nacre, ces larmes incolores qui moururent presque inaperçues sous la paupière qui les dévora...
Je m'imagine que le cœur de sa poitrine ressemble au point imperceptible et sanglant que forme le germe dans l'œuf, première et lointaine apparition de la vie. Puis, sans développement ultérieur, l'enibryon vient à mourir, il s'atrophie comme s'il avait eu des organes.
Voici maintenant quelques lignes sur Trebutien (l*^"" septembre 18o3) :
Ma dédicace est une poignée de main, voilà tout. Je n'ai pas
92 SUR lîARBEY d'aURRYILLY
la prétention de vous peindre en quatre mots. Je vous peindrai plus tard, mais je veux un cadre à mettre, une fresque pour vous tout seul. On ne fourre pas la base d'une colonne d'ordre composite comme vous sur le pied d'un verre à patte... Il j a tant de choses en vous, des styles divers, des capacités différentes ; et puis, avec l'intelligence qui nest que de lairain, une âme qui est l'argent et l'or du vibrant et riche métal dont Dieu a composé votre être. On ne dit pas cela en trois lignes...
Sur Trebutien encore (septembre 1847) :
Pourquoi ne m'écrivez-vous pas des profusions?... H j avait si longtemps que je n'avais revu cette bonne grosse écriture, — splendide de netteté, — qui me réjouit les jeux et le cœur ! Vous êtes un paresseux. Quand vous avez épousseté la docte poussière de votre bibliothèque, vous laissez votre esprit, si amoureux des belles choses pourtant, s'endormir touché par cette torpille qui s'appelle la rêverie ! Ah ! mon ami, l'opium tue un peuple ; la rêverie, c'est l'opium de rintelligence. Et ce n'est pas à propos de lettre que je vous dis cela, mais ù. propos de l'article que je voudrais vous voir écrire pour notre Revue... ^
Sur une bossue, « qui avait une tète cliarmante et qui se peignait déjà avec la rage d'une femme qui sent sa seule beauté — la beauté de son visage — se passer et se flétrir » :
Je fus frappé de sa belle tête, une tête de chérubin sans ailes, que Dieu avait roulée sur le buste déformé d'un démon qui s'était cassé la colonne vertébrale en culbutant du ciel. Cette tête sur ces épaules indignes avait une mélancolie plus grande que celle d'une tête coupée sur le fer d'une lance.
i. Il s'agit de la Revue du Monde calholique, fondée on même tnmp.s ([uo la Sociéfë calholique, dont il est parlé plus haut.
LES LETTRES A TUEBUTIEN 93
Quelques fragments maintenant sur ses projets et sur son art (31 décembre 1849) :
Je vous remercie des précieux détails que vous me donnez dans votre lettre. C'est un bon commencement. Ab Jove principium. Vous êtes mon Principium et mon Jupiter et mon Zeus, en fait de renseignements, d'intelligence et d'amitié. Vous avez bien compris ce qu'il me faut. J'étais bien sûr que l'idée de mon Ouest ^ vous plairait. Allez ! je ferai cela royalement C'est déjà commencé. J'ai une moitié de volume écrite. On y reconnaîtra la main du Normand, cette main crochue qui prend et qui garde, cette main de la force, moitié serre d'aigle, moitié pince de crabbe (sic), qui devait étreindre une poignée d'épée et qui n'a qu'une plume, mais dans laquelle il coule la vertu de l'acier. Vous verrez que je n'y parlerai pas normand du bout des lèvres, mais hardiment, sans bégaiement, comme un homme qui n'a pas désappris la langue du terroir dans les salons de Paris et qui porte, comme un descendant des pêcheurs-pirates, d'azur à deux barbets adossés et écaillés d'argent. J'ai déjà dit deux mots de ma vieille Normandie. La côte de la Manche est peinte à grands traits dans le second volume de Vellini - et les poissonniers y parlent comme des poissonniers véritables. Est-ce que Shakespeare, s'il avait été Normand tout entier au lieu de l'être à moitié, aurait eu peur de notre patois ? et toute langue n'estelle pas le moule à balles du génie dans lequel il coule son or et en fait de ces projectiles qui cassent toutes les résistances sur leur passage et traversent les siècles avec un sifïlement harmonieux ?
On n'en finirait pas de citer. C'est une véritable
\ . G'iUait la série projctéo d'ouvrages sur le soulèvement de l'Ouest pendant la Révolution.
2. Barbey d'Aurevilly a longtemps songé à donner ce nom do la principale héro'ïne au roman môme d'Une Vieille Maîtresse.
pluie de métaphores, une nuit de Saint-Laurent où les termes diamantés ruissellent comme des étoiles filantes, un cliquetis de mots qui portent, qui touchent, qui frappent. Les immenses lectures que faisait Barbey d'Aurevilly, sa mémoire qui était extraordinaire, sa verve étincelante, batailleuse et cinglante, tous ses dons naturels, toutes ses connaissances acquises contribuent à donner à ses lettres un coloris richissime. Il est un des très rares hommes chez qui le calembour même produise un eliet lumineux : c'est que ses calembours ne sont surtout que ces antithèses parfaites, où l'opposition est à la fois intellectuelle et matérielle, où l'oreille même saisit le contraste, où les termes choisis, en contraignant la langue à une articulation plus nette, s'opposent, même physiquement.
Mais en voilà peut-être assez sur cet aspect premier, et, pour ainsi dire, extérieur, des Lettres à Trebiitien. Le fond, plus encore que la forme, est capable d'intéresser, car, loin d'être de purs exercices de style, elles sont au contraire très pleines.
Non qu'il faille y chercher, en grande abondance, des détails ignorés sur les milieux littéraires, sur la vie des grands écrivains du siècle. Leurs noms, sans doute, reviennent constamment sous la plume de Barbey et toutes les fois qu'il a lu leurs œuvres, nous savons sans tarder ce qu'il en pense et même ce
qu'on en disait devant lui. Jamais non plus, Barbey d'Aurevilly ne laisse échapper l'occasion de dire à Trebutien qu'il a vu Sainte-Beuve ou George Sand ou tout autre. Songez que Trebutien est un provincial, friand de pareilles nouvelles, et que, d'autre part, Barbey ne dédaigne pas Telfet produit. Ainsi, c'est Victor Hugo qui patronne sa candidature aux Débats : n'ayez crainte, on le saura. — Sainte-Beuve lui remet un exemplaire de ses poésies avec une dédicace élogieuse : l'histoire est donnée, tout au long. Et ainsi de suite. Mais cette exactitude à relater de semblables événements en prouve la rareté relative. Toutes ces rencontres, on le sent nettement, sont presque accidentelles. L'ami de Trebutien n'était pas l'ami véritable de beaucoup d'autres S et^ dans le grand courant littéraire, sa barque n'était pas à la remorque des escadrilles à pavillons. Il n'a pas été enrôlé tout à fait sous la bannière romantique, il n'a pas balancé l'encensoir des petits cénacles, et comme il n'était pas embrigadé, les chefs de brigade oubliaient, d'ordinaire, de lui décerner leurs compliments protecteurs, salaire humiliant des éloges trompettes... Ce n'est donc pas le journal d'une coterie que cette
1. Jus([u'à la mort de Maurice de Guérin (1839). il avait, du nioins. cet ami-là. On sait quelle aHeclion les a unis. C'est Barbey d'Aurevilly qui a eu lei)remier Tidôe de publier ses Reiiqiiiae. C'est Sainte- Beuve qui en a écrit la l'ré/'ace, sans nommer Barbey. Ainsi va le monde (voir plus loin, p. :21()).
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correspondance, c'est le cri du cœur hebdomadaire d'un isolé. On y trouve bien de jolis portraits, des anecdotes délicieuses, car Barbey recueillait beaucoup d'historiettes au vol, — mais il passait, il ne logeait pas dans l'antichambre d'un maître, et nous n'avons jamais que son propre son de cloche, non celui d'une petite chapelle.
C'est donc lui, lui surtout, qui se révèle. Les autres ne sont là qu'en fonction de lui. Comme les Mémoranda, les Lettres à Trebutien sont essentiellement « personnelles^ ». S'il parle des autres, c'est pour les juger à sa façon, pour développer enco/e son mot et l'opposer aux moi d'autrui. Rien de plus curieux que cette autobiographie et que cette éternelle analyse de soi, — mais c'est de l'autobiographie, c'est de l'analyse de soi. C'est Barbey que Barbey raconte, analyse et peint.
Son modèle, d'ailleurs, ne manque pas de traits. Il est d'abord, ou veut être ou croit être dandy, — non pas précisément à l'anglaise, le véritable dandysme n'ayant pu, paraît-il, être importé, mais dandy-gandin, dandv « gant-jaune ». 11 est fat, osé, insolent, et systématiquement tout cela. — Tl s'efforce également au byronisme, premièrement par admiration pour Byron, et secondement par tempérament d'insoumis ou
4. Ce n'est pas à dire qu'on doive accuser Barbey d'Aurevilly d'ésoïsmc et inAme d'éf^^otisme.
de révolté. — Assez longtemps, il aime le monde, il court les salons, les théâtres, les cafés du Palais- Royal et du naissant boulevard. Sa tenue, cette fameuse toilette, si dénaturée par la légende, l'occupe comme elle occupait tout le monde alors ^ Les temps sont durs pour lui, — ils Font toujours été, — mais sa redingote n'en saura rien.
Et Barbey d'Aurevilly va plus loin dans les détails, sa confession est plus complète, les révélations que contiennent ses lettres laissent peu à désirer. Si, en général, il est relativement discret sur ses aventures passionnelles, lisait en maintes circonstances pousser la confidence jusqu'à l'acte d'humilité, et Fimmilité... jusqu'à la fanfaronnade. Ainsi, en sa qualité de Normand, il était, il entendait être buveur émérite. De
4. Ce fat môme Trebuticn que Barbey d'Aurevilly chargea de lui procurer la première de ses illustres « limousines » : a Et maintenant, cher ami, lui écrivait-il en 1844, toujours en raison des elTronteries de l'amitié, je m'en vais vous demander de me faire une commission. Vous m'avez dit, je crois, l'an dernier, qu'une limousine coûtait de 12 à 13 francs à Gaen. Voulez-vous m'en acheter une ? Je la voudrais blanche à larges bandes rousses, ou bleues, ou brunes... Vous auriez soin de prendre cette limousine la plus large et la plus longue possible. — Vous allez vous récrier, mais il me semble que ce caprice n'est pas de mauvais goût. Je m'imagine que. en doublant do soie ou de velours ce vêtement d'apparence grossière et do couleur tranchée, on aurait ce que les petites fdles appellent une jolie sortie de bai. En voiture, on s'arrange mal d'un manteau espagnol de douze mètres comme le mien; et c est un dessus pour voilure que je veux. Voilà, mon très cher, l'explicalion do ce ([ue vous pourriez croire une bizarrerie un peu trop forte. Les femmes les plus élégantes portent des Uiilières cette année, je ne vois pas pourquoi, moi. je n'aurais pas un manU^au de routier. »
98 SUR lîARBliY D AUUKVILLY
tempérament très vigoureux et de lùLe solide, l'alcool ne lui faisait pas peur, il voulait qu'on le sût. Il avoue donc à plusieurs reprises sa faiblesse avec une telle verve, et un tel débordement d'imagination qu'on doit relever surtout dans ses aveux la sincérité... du poète.
Quant à mon affreux goût pour l'eau-de-vie ou le rhum, je sais tout ce qu'on en peut dire. Mais que voulez-vous, il est en moi! Est-ce de dépravation ou de constitution '? Je ne sais*.. Mais VAnge blanc ^ seule dans le monde pouvait être plus puissante que ce goût destructeur et m'en interdire les ivresses. Un ennui dont vous avez mesuré la profondeur et la surface, mon cher Trcbutien, puisque vous avez copié le mémorandum que j'avais écrit pourGuérin, une vie plus tard désespérée, un isolement de cœur égal à celui du Moïse de de Vigny :
Mou Dieu ! vous nravcz fait puissant et solitaire !...
les abominations de la désolation enfin ont été sur le point de faire de moi un ivrogne, — un ivrogne enragé ! Je serais, sans VAnge blanc, mort comme Edgar Poe, ce sinistre Shéridan américain, asphyxié et dans le ruisseau. J'ai bu jusqu'à de l'éther. Tenez, (iuérin, dont nous parlons tant entre nous, Guérin, notre rabàcherie éternelle, avait aussi cette pente vers les alchools [sic). Rappelez-vous ses lettres ! 11 aimait aussi ce dial)le d'état qui fait tinter les oreilles, les yeux, les pieds, les mains, comme si tout l'être était métallique, comme si l'on était une espèce de gong vivant et vibrant, sous une main moqueuse et acharnée ! Si je disais (môme à part l'ivresse, cet inépuisable panorama de rêves qui lient dans les quelques goultes d'un fluide), si je disais l'elTel yhijsiquc et vUuel que me produisent les breuvages qui
1. M"» de B... — Toute la page, en somme, est un compliment, plus ou moins conscient et voulu, à VAnge blanc.
grisent, on m'appellerait fou, et l'on croirait que c'est après en avoir bu que j'écris...
Je ne puis comparer cela qu'à l'effet des pierres précieuses — que j'aime tant, mon cher Trebutien, que je ne passe jamais auprès de la boutique d'un orfèvre sans fermer les jeux. Et ne nos inducas in tentationem / 11 j a entre les pierres précieuses et les liqueurs une singulière intimité de rapports. Les liqueurs, selon la couleur qu'elles jettent, ressemblent à des dissolutions d'émeraudes, de rubis, de topazes. Je ne connais rien qui fascine davantage et qui fasse plus longuement rêver. Le mystère de la couleur y scintille comme s'il allait s'y révéler, et il ne s'y révèle pas. Pline disait que c'était la majesté de la nature dans un petit espace. Il avait raison, mais il eût pu ajouter encore que c'était aussi son secret. La majesté de sa discrétion !
De semblables détails sont, certes, précieux MVIais que dire de tout ce que Barbey d'Aurevilly raconte h son ami sur ses lectures, sa manière de travailler ses projets, ses espoirs, ses déceptions, ses œuvres? En le lisant, on le voit à sa table bénédictine, véritable forge où ce puissant atblète, que M. Jules Claretie appelle quelque part et qui s'est appelé lui-même un Titan, discipline et condense des matériaux accumulés. La seule énumération des plans d'ouvraaes qui lui ont passé pendant vingt-cinq ans par la tête, occuperait de longues pages. Pour un grand nombre, il s'est borné au plan ou à la conception première. Ainsi, Barbey d'Aurevilly a rêvé une sorte d'immense
1. Et exagérés, d'aillours. — si exagérés, que, dans une lettre à M'i" Bouillet, son amie irenfance. Barhciv d'Aurevilly a pu se plaindre qu'on ait voulu le faire passer pour un ivrogne î
épopée sur la chouannerie, toute une série de romans et de contes, où eussent défilé les terribles héros qu'il avait pu voir encore dans son enfance. Deux de ces récits ont été écrits, le Chevalier des Touches et l'Ensorcelée ; — mais où sont les autres [Une Tragédie à Vaubadon, Un Héros de grand chemin, etc.), qui, dans les Lettres à Trebutien, semblent parfois presque mûrs? D'Aurevilly projetait de même un volume de Mystiques, un volume sur les grands ministres du XVIIP siècle, etc., etc. En un mot, il se sentait une merveilleuse énergie créatrice, et les idées volantes prenaient immédiatement des formes dans son imagination superbe, bouillonnante et volcanique.
Mais il ne se contentait pas d'entrevoir des œuvres possibles et faisables : il en réalisait ; et c'est merveille alors de le voir travailler. Avec quelle minutie, quel scrupule d'historien, le romancier s'informe auprès de Trebutien de tel ou tel fait, — pour nous, vulgaire, sans conséquence, mais capital pour lui, — d'un détail géographique, d'une légende ! Il le charge d'enquêter lui-même auprès des érudits, auprès des vieux. Il se compare à Walter Scott, qui interrogeait « les postillons et les cabaretières ».
Je vous remercie de votre patience à me copier la notice gervilieane ^ sur Blanclielande. Est-ce que vous connaissez ce pays-là,