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Madame de B

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des Débats, des Quarante de l'Académie, du Parnasse, des « Vieilles baraques » ? Ces coups de fouet ou de massue, peut-être quelques-uns les ressentent-ils encore.

Mais le temps fait sa besogne, et devant cette imagination phénoménale, devant cette vigueur de pensée et de plume, qui ne s'inclinerait à la longue ? Il n'est certes pas mort : de quel littérateur parle-t-on aussi souvent ?

C'est qu'il est unique *. Il ne ressemble à personne. Mieux encore, il est une protestation contre tout ce qui n'est pas lui, ou, si l'on préfère, contre tout ce qui n"est pas conforme à son idéal d'art, de religion, de politique. Rien, rien au monde ne l'a fait dévier de cet idéal, ni les dédains, ni les rebuts, ni la pauvreté. Son habit même était une protestation théâtrale : cette attitude de lutteur armé et solitaire le grandit à distance.

Elle lui vaut aussi les complaisances de camps opposés. Catholique et a réactionnaire », il est agréable aux révolutionnaires eux-mêmes, qui sont protestataires comme lui et à qui il offre le spectacle déjà connu depuis Chateaubriand, de ces « conservateurs » (jui sabrent beaucoup de choses, par herté, par hauteur, ou pour le seul plaisir.

1. Il est même, selon roxprcssion d'Eugénie de Guérin, « un beau palais où il y a un labyrinthe ».

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A ceux enlln qui n'ignorent pas les souffrances intimes de sa vie, sa dignité hautaine apparaît comme héroïque. Dès lors, ce sont même les cœurs qui lui sont gagnés. Dans son œuvre, si fréquemment personnelle, et où des volumes entiers [Memoranda, correspondance) ne parlent que de lui, il a trouvé le moyen d'être discret. Il a résolument caché certaines douleurs, et ses opulents bavardages, sur quelques points, sont laconiques. Il suffît de savoir le détail de son existence pour estimer que ces silences sentent vraiment leur gentilhomme et leur galant homme. Barbey d'Aurevilly a eu quelques passions; mais la première, celle qui cause le désespoir des premiers Memoranda^ et qu'on soupçonne à peine en lisant le début des Lettres à TrehiUien, a été de beaucoup la plus vive et la plus malheureuse. Je crois bien que dans les autres il n'a cherché que l'ombre de celle-là ' . Au cours d'une lettre, écrite après 1880, et cjui, pour des raisons particulières, ne sera sans doute januiis publiée intégralement, Barbey d'Aurevilly s'exprime ainsi, en parlant d'un mariage : « Je les liais tous parce que j'ai manqué le mien... » Une douleur si

1. Une récente étude, d'ailleurs très consciencieuse, de M. Fernand Glcrget (voir plus loin le chapitre qui lui est consacré) « signale encore, à propos des poésies de Harbey [Voussicres], trois inspirations successives » : Clary, marquise du Vallon et baronne de B... Mais « Clary » n'est même pas une personne, c'est un nom passcpartout.

longtemps ressentie et bien d'autres chagrins encore doivent ennoblir à nos yeux sa vie, d'ailleurs si pleine, et n'ont pas dû nuire au développement de son talent. La douleur a été son maître. Il ne nous manque que des confidences moins voilées : « Pour moi, — écrivait-il à Trebutien le 16 septembre 1846, — le talent est un écho des plus grands sentiments qui ont passé dans ma vie. »

Plus on étudie Barbey d'Aurevilly et son œuvre, plus on se convainc que ce fougueux lutteur, ce « cosaque indiscipliné » de l'art, ce créateur d'une si originale puissance exprime en quelque sorte et résume toute sa race. Les influences familiales sont chez lui extrêmement marquées. Les plus forts de ses goûts, la plupart de ses opinions, de ses affections ou de ses haines, il les tient de ses parents ou de ses aïeux. En vain, pendant les premiers temps de son séjour dans la capitale, dont il a dit faussement — et peut-être pour se tromper ou se consoler lui-même — qu'elle était « la pairie anonyme de tous les hommes qui ont brisé le lien de la famille et qui ont quitté la province pour éviter le regard qui tombait de trop près sur eux », en vain s'est-il cru libéré de ces attaches si fortes. Les impressions, les souvenirs de l'enfant, les sentiments de toute sorte qu'il

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devait à sa famille se sont imposés à lui et ont scellé ses œuvres. Lui qui croyait « que les sociétés les plus fortes, sinon les plus brillantes, vivent d'imitation, de tradition, de choses reprises à la même place où le temps les interrompit », il est bien tel que les siens Font formé. Indépendant, superbe, isolé, unique, déroutant, soit ! On peut voir cependant en lui l'aboutissant et la synthèse d'une race.

Ses ancêtres sont des bourgeois terriens, qui ne voient que leur monde, — d'ailleurs honnête, élégant et fermé, — qui se serrent donc les coudes et qui admirent presque d'instinct une organisation politique et sociale où l'autocratie et la hiérarchie ont assuré leur indépendance, leurs progrès, leur fortune, et les ont mis à la fin dans un noble rang. Les Barbey, de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qu'ils fussent Barbey d'Aurevilly, Barbey du Motel, Barbey de Taillepied, des Tesnières ou du Roncy, ne se mariaient qu'entre eux, j'entends dans leur milieu social, dans leur province normande, souvent même dans leur famille.

Ainsi, le père de Barbey d'Aurevilly, Théophile Barbey, a épousé en 1807 Ernestine-Eulalie-Théo- (lose Ango, d'une race bien normande, illustrée* dès

1. Si, du moins, cette lointaine filiation n'est pas une légende.

le xvi" siècle par le célèbre navigateur et corsaire Ango, vicomte de Dieppe. Le grand-père de Jules, c'est-à-dire le père de Théophile \ s'est lui-même marié avec une demoiselle Lucas de la Blairie (Marie- Françoise-Louise-Jacqueline), dont la famille était de noblesse cotentinaise. Dans UEnsorcclée, Barbey d'Aurevilly nomme ces la Blairie parmi les seigneurs locaux qui menaient grande et libre vie : ils étaient solidement attachés au sol et Normands de pied en cap. La grand'mère maternelle de l'écrivain, Marie- Anne -Françoise Belloy, femme de Louis Ango, « lieutenant général civil et criminel du bailliage à Saint-Sauveur », est Normande, elle aussi, et d'une famille alliée déjà aux Barbey... Bref, on trouverait de toutes parts des racines normandes à l'arbre généalogique de Barbey d'Aurevilly. A peine les chercheurs signalent-ils qu'un des bisaïeuls du romancier, Jac- ({ues-Picrre Ango, avait épousé, le 22 août 1737, M"*" Julie Dalleron, de Versailles. C'est, semble-t-il, le seul « croisement » (|ue ses Normands aïeux se soient permis dans le siècle (jui précédait sa naissance.

Rien donc de plus « terrien », de plus assis que ses ancêtres. Quoique fils lointains des Vikings, ils n'ont pas été ballottés à tous les vents. Ils sont restés attachés à leur glèbe. Bourgeois ou de petite

i. 11 s'appelait Vincciil-Fclix-Maric Harbey du iMoh.'I cL avait, on 1765, aclictt3 une charge crécuyer.

noblesse, ils ont eu aussi les principes de conduite les plus stables, les idées les plus invariables en toutes choses, et môme en matière matrimoniale. J'ajoute que tous étaient, non seulement catholiques de fait\ mais catholiques zélés, rigoureux.

Jetons, d'abord, un coup d'œil spécial sur les Barbey, qui doivent nous intéresser tout particulièrement, puisque aussi bien Jules Barbey d'Aurevilly devait porter et continuer leur nom. C'étaient de grands propriétaires, ayant hôtel dans leur petite ville, s'occupant de chevaux, tenant le rang de seigneurs (qu'ils fussent ou non dispensés de la taille). A Saint-Sauveur-le-Vicomte, où il y eut, au xviii^ siècle, une garnison et un haras, ils se trouvaient précisément dans le milieu qu'ils eussent élu. Le loyalisme militaire était leur fait, à ces solides bourgeois normands, naturellement éloignés de toute idéologie ; l'air de la cour qu'apportaient les oiïiciers grands seigneurs plaisait aussi à leur noblesse naissante et à leur distinction native ; enfin, cette race gaillarde de cavaliers intrépides et infatigables trouvait sans doute quelque attrait au luxueux voisinage des étalons du Cotentin.

Je ne crois pas, certes, avoir encore complètement caractérisé ou défini les Barbey. Mais ne semble -t-il

1. On sifjjnalc sculcmcnl un Uatltoy protestant., ([iii s'exila en

pas qu'en esquissant ces premiers traits, quelquesuns de ceux de Barbey d'Aurevilly se dessinent, si l'on n'oublie pas, surtout, l'estampille normande de toutes les alliances ae sa race.

Il est possible, en effet, que le « normandisme )> de l'écrivain ait été exagéré \ La qualité de « normand » n'est pas chez lui aussi essentielle que la qualité de catholique, par exemple, ou d'aristocrate. En d'autres termes, la Normandie, tout en s'imposant d'ordinaire à son imagination descriptive ou constructive, n'intervient pas à proprement parler dans la formation profonde de son goût ou de sa manière artistique. Mais si le conteur — et surtout le critique — est intelligible pleinement en dehors des qualités, des instincts ou des tournures d'esprit (|ue la Normandie peut, j'imagine, imposer à un écrivain normand comme l'Angleterre à un écrivain anglais, il n'en reste pas moins que, dans son sentiment intime, dans le fond de son être, Barbey d'Aurevilly n'est rien moins qu'un déraciné. L'âme de ses aïeux provinciaux est en lui. C'est d'eux qu'il tient le goût des paysages normands, de la Manche grise, des falaises de Carteret, des costumes, des coutumes, des ciels normands, du patois, des héros locaux, des légendes locales. C'est d'eux aussi qu'il tient, non seulement

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