Cela veut dire : la notice écrite par M. de Gerville
VOUS?... Ne vous lassez pas. Envoyez-moi toujours ce que vous pourrez. Consultez pour moi, dans votre pays, tout le monde...
(24 avril 1850).
Je vous sais bon gré de votre insistance à revenir sur l'alTaire d'AchéK..
Quel était ce d'Aché ? Son caractère, son tempérament, son physique (son physique surtout ; le physique est une clef pour moi !), son âge, les affaires où il s'était distingué, l'année où il prit les armes, l'année et le mois dans lesquels il tomba sous le l'usil de Foison -.
Y a-t-il des biographies sur cet homme ? Dans son détestable roman, Bonnelier en fait un personnage un peu niais pour un chef de parti ! le tout pour le rendre plus héroïque (une idée béte !). Par exemple, ce M. d'Aché a des scrupules. Il trouve mauvais que Chevalier arrête les diligences, comme si l'argent de l'Etat et même des particuliers n'appartenait pas à qui fait la guerre pour le Roi ! Gomme si, quand on veut la fin, on ne devait pas vouloir les moyens ! Les vrais hommes d'action sont jetés dans un autre moule. Envoyez-moi le moule de ce d'Aché.
Joignez-y celui de Chevalier. Toutes les questions que je vous fais sur d'Aché, je les répète sur Chevalier. Celui-là ma l'air d'un homme avec du métal sous la peau.
Bonnelier lie dans son livre la destinée de M. d'Aché, de Chevalier et de M'"° Acquêt. En réalité, en fut-il ainsi? D'Aché fut-il amoureux de Caroline Acquêt? Y eut-il rivalité entre Caroline Acquêt et M"'" de Vuubadon ? Ce Bonnelier le prétend, — et le drôle paraît renseigné.
1. « L'affaire d'Aché », c'était le fond inèinc du roman projclé : Une Tragédie à Vaubadon. D'Aché. chef de chouans, ai)ros avoir ou les faveurs de M™» de Vaubadon, fut livre par elle à la police do l'Empire (voir plus haut, p. 21).
2. Foison élait le gendarme déguisé à qui M'"» de Vaubadon remit traîtreusement d'Aché (voir ibid.).
102 SUR liARIîEY d'aUUEVII.LY
Si M™° Acquêt est mêlée — en quoi que co soil — à la vie (le M. d'Aché, il me faut un daguerréotype de son genre de beauté et de son genre de caractère.
Même chose pour la Vaubadon. Je voudrais une exactitude pointilleuse ! Qu'on me dît, par exemple : elle avait une tache et un petit bouquet de poils sur la lèvre supérieure, si elle Tavait.
Même chose pour M^''^ de Montfiquet. Quel genre de relations (bien préciser) eut la Montfiquet avec dAché ? Ce qu'elle devint après la catastrophe ?
D'Aché avait-il fait partie des Douze qui enlevèrent Des Touches, ou Des Touches fut-il enlevé après la mort d'Aché ? — Bien préciser l'année de l'enlèvement de Des Touches et Tannée de la mort de M. d'Aché. — Ceci est important.
Quelle relation avait d'Aché avec le marquis de Frotté, cet assassiné de la façon de Bonaparte, qui n'a été qu'un vrai Corse dans toute cette guerre de Chouans?...
(21 juillet ISoO.)
Et les questions continuent... Et on en trouverait d'analogues dans une vingtaine de lettres.
Si c'est le critique, le bibliographe, le feuilletoniste qui travaille, les mêmes soucis d'art et d'exactitude se manifestent. On a constamment l'impression directe que ses moindres articles sont rédigés avec la conscience de Fécrivain de race. Non seulement il aie respect de ce qu'il fait, mais son métier lui devient un sacerdoce, et c'est pour lui, chaque jour ou chaque semaine, — lorsqu'il a réussi endn à caser sa prose, — une véritable et très noble ivresse, que d'avoir exprimé, en sincérité comme en beauté, une idée
bien à lui, un jugement personnel auquel il tenait.
Car il y tient, à ses idées, il y tient violemment, et l'un des aspects sous lesquels il apparaît le plus souvent dans sa correspondance, c'est l'aspect du polémiste. Tous les écrivains académiques et libérdtres, la plupart des habitués de la « maison Buloz », comme il dit, leur manière terne et correcte, leurs idées justemilieu, heurtent son tempérament artistique, son goût de la vigueur et de l'outrance... Et il se charge de le leur dire, car c'en est un qui n'a pas su haïr à moitié, et dont les colères, les haines et les dégoûts se sont toujours exprimés avec une verve diabolique et accablante. Or, quelle aubaine pour de semblables tempéraments que des lettres familières, où rien n'arrête l'explosion des sentiments * !
Tous les sentiments de Barbey sont à l'avenant. La modération est inconnue à cet énergique. Ses enthousiasmes, comme ses aversions, ont toujours eu quelque chose d'exubérant et d(^ noljlement spontané.
1. On n'aurait que l'embarras du choix' pour donner des échantillons de sa manière. Voici un exemple entre mille. Il avait annonce à Trehutien un ére'nilemenl, comme on ose dire aujourd'hui, de Saint-Marc (Jirardin. Mais rarticie. destiné au Pays, avait dû subir des coupures avant de paraître dans ce journal. « Vous y chercherez, d'après mes précéclentes lettres, écrivait donc Rarbey d'Aurevilly, un petit hachis de Sainl-Marc Girardin. saupoudré de poivre Ions <'t de i^ini^cMiibre. et vous ne trouverez à la jilace ([u'uno assez Iroidc et innocente bian(|uettc de criliqui^au lait doux, et vous croirez peut-être ((ue j'a,i i^asconné en vous parlant d(> la, cuisine que je devais servir à C(; suceur d'ailes de poulet indij^n-stionné, depuis dix ans, des meringues du plus sot succès... »
De là, même, la difficulté de blâmer, entre autres excès ou erreurs ou inconséquences, l'instabilité de ses convictions politiques. De tendances aristocratiques et antiparlementaires, il n'a pas été partisan du régime bourgeois de Louis-Pliilippe, c'est évident. Il n'a jamais eu non plus la moindre sympathie pour les socialistes, qu'ils eussent nom Cabet ou Fourier. Mais d'autres opinions ont eu tour à tour ses suffrages. Avec aisance il est passé de l'une à l'autre, acclamant le comte de Cbambord un an avant le coup d'Etat et saluant le coup d'Etat à peine accomplie Je laisse pourtant à nos politiciens le soin de lui jeter la pre-
1. Voici une lettre curieuse, datée du 9 décembre 1851, où nous saisissons sur le vif l'évolution :
« Mon cher Trcbutien, je suis, vous le savez, un légitimiste, mais un légitimiste catholique qui croit deux choses que tous les légitimistes n'admettent pas. Primo : qu'il y a des races qui tombent, justement frappées parles péchés des ^ncQirQs ; secundo ;"quc là où le droit n'est pas, là où il ne vit plus que comme une abstraction. les pieds sur son drapeau plié, inactif, impuissant, impossible, la force est le droit du moment et doit être considérée comme telle. Toute force qui sauve les nations de l'anarchie est un fait d'ordre divin. Celle-ci nous sauvera-elle ? Dieu le sait seul. Mais c'est déjà beaucoup quelle ail voulu nous sauver...
« Je l'ai écrit hier à ma mère. Voilà donc le premier pouvoir décidé que les hommes de ma génération aient vu ! Le monde oubliait trop que la volonté est tout, et non l'esprit; que vouloir est toute la force humaine. 11 se rencontre un homme ([ui neparle pas, mais ([ui agit dans Ja nation la plus parleuse de la terre, devenue bavarde, comme les vieilles gens : et cet homme réussit!... C'estson obscurité d'il y a quelques jours que j'aime. On faisait le compte sur les doigts de toutes ses impuissances, et il a dit nettement : Je veux, sans s'embarrasser des consétiuences, et, à l'instant même, il a tout pu. »
mière pierre ! Barbey d'Aurevilly a fait de la politique en artiste, ami de la force : voilà tout. Il a eu successivement en face de tel ou tel parti, des impressions de mort ou de vie S et avec sa fougue coutumière, avec son outranciëre ardeur, il a bataillé...
Mais son retour au catbolicisme (1846-1847) fut un acte autrement sincère, profond et définitif que ses conversions politiques. Il est regrettable que Barbey d'Aurevilly n'ait pas cru devoir en expliquer la genèse à Trebutien. Il lui annonce le fait plutôt qu'il ne décrit le travail intérieur qui a déterminé ce cbangement. De très bonne heure, Barbey d'Aurevilly avait perdu, ou, plus exactement, oublié, négligé, boudé la foi. Mais, fils de chouan, premier-né d'un ultra qui refusait de servir ce « libéral » de Louis XYIIÏ, il avait dû garder au fond de sa conscience les tendances de ce milieu traditionaliste, et comme des germes de retour aux croyances religieuses des ancêtres. Ajoutez la vanité de la vie mondaine, l'insuffisance des clubs et des cafés pour un homme de sa trempe, le dégoût aussi des faiblesses passées, l'aspect de l'athéisme croissant et des révolutions montantes : c'en était assez pour ramener à la foi un fils de famille, plus oublieux que renégat, un artiste, naturellement pris par la magnificence du culte, et un politique,
1. Il a dit précisément ({u'il voyait au parti Icj^ilimislo le signe de la Bête, le signe do la Mort.
lOG SUR IJARnEY d'aUHKVIMA'
ami (le l'ordre, qui n'avait pas assez de mots pour exalter la constitution de TEglise. Trebutien le connaissait suffisamment pour n'avoir nul besoin d'être éclairé sur ses motifs. Aussi Barbey se contente-t-il de le prévenir : l'annonce des diverses étapes de son cbangement intérieur est faite avec la bonhomie et la ciiaude sincérité des artistes \
En résumé, c'est toute la vie d'un homme et d'un grand littérateur qui s'étale dans cette correspondance. Le métier d'homme de lettres est quelquefois (rarement, je le veux bien) agréable et lucratif. Mais le métier de grand écrivain, lorsque la plume est la seule ressource, est atroce. Voir Barbey d'Aurevilly contraint, à quelques reprises, de faire, sous le pseudonyme de Maximilicnne de Syrène, des articles de mode, c'est affligeant. « Ce ne sont pas toujours, dit-il, les choses élevées, les choses de l'intelligence la plus fière, qui rapportent le plus (I'air vrrAL, et il , faut
1. Il y aurait vrainicnl trop de disscrlalions à faire sur lecaliiolicisnic (le lîarhoy. Je me contente ici de dire (lue Barijey fat calliolifjue et je renvoie le lecteur à la meilleure étude — on [xnil dii-e à la seule — qui ait paru sur ce sujet. (Voir pourtant, plus loin, le chapitre consacré au volume de M. Seillière.) KUe est de M. Emile Haumann et a été pul)li(''e en janvier 1!)U0 dans la revue VAjnifié de France. — On sait, d'ailleurs, (juo la religion (h; Uarbey ne rem|)rcluiit i»as de revendiiiuer très haut les droils de son art et spécialement les droits du roman.
Vivre. Cruelle, affreuse, abominable nécessité ! Ceci explique tout. Diderot a fait dix-lmit sermons. . . » Ainsi Maximilienne était plus heureuse que Barbey, lequel frappait vainement à la porte des journaux et des revues. — Buloz le traite en petit garçon, discute pied à pied chacune de ses idées, et mot à mot chacune de ses phrases, puis, finalement, lui refuse un chefd'œuvre. Les Débats font de même. Quand on accepte ses articles, on le paie mal. Il est constamment dans une situation précaire... Mais, chose merveilleuse, il ne se décourage pas \
Aussi l'image de Barbey d'Aurevilly se dégaget-elle de cette correspondance, attachante et noble. Sans doute, ces lettres témoignent d'un certain apprêt. On n'écrit pas ainsi des centaines de missives, l)ondées de nouvelles, de dissertations, de fleurs d'éloquence et de poésie, sans songer beaucoup à la postérité. Barbey d'Aurevilly la voyait déjà lui battant des mains. On connaît le passage du Monorandum de Caen (185G), écrit api'ès une visite à Trebutien : « Parcouru mes lettres à Trebutien, — collection qui doit être la plus belle [)lume de mon aiU% si je dois
1. Ses abattements soiU 1res rares, il se relève toujours. « J'ai bien soull'crt, écrit-il le 10 dcceui[)re ISl.'l; je suis uirine allé jus((u'au pistolet de Glivo, qu'il arinatrois fois, et (|ui lit trois l'ois louj; fou sur son front; oui. j'ai cruellement soull'crt de bien des choses (luii vaut mieux oublier (juc l'appeler, mais je n'ai jamais ptMilu la force de mon espérance... » Ces dcrnitM's mois sont exacts. Le « i)islolet de Clive » est de rimai^iniilion.
108 SUR BARBKY d'aUREVILLY
devenir un oiseau glorieux, — un oiseau de paradis de la gloire ! — Le meilleur de moi est dans ces lettres S où je parle ma vraie langue et en me fichant de tous les publics ! — Trebutien pense ainsi, et Trebutien m'aime assez pour avoir la sagacité à'iine femme qui aime... Ecrit un mot orgueilleux sur le caliier qui renferme cette collection, — un mot orgueilleux qui peut devenir un mot juste ! — Comme je ne suis pas Kepler, qu'il reste où il est, ce mot que l'avenir justifiera ^jei^^e^re. Je ne l'écrirai point ici. » — Ce mot orgueilleux qu'il ne consigne pas dans son journal, mais qui, au fronstispice du recueil calligrapliié par Trebutien, fulgure en lettres rouges, le voici : « Je puis attendre la gloire, appuyé là-dessus ! » Ainsi donc, ce monceau sur lequel il peut s'appuyer en confiance, c'est presque un socle pour sa statue. Tel est le rôle qu'il fait jouer dans l'avenir à ses Lettres à Trebiitieii. Et s'il n'a pas tort de les considérer comme un des plus beaux monuments de son talent, il les a soignées et couvées avec un zèle presque trop pieux". On y relève quelque solennité, un air
1. A mon humble avis, le «meilleur «de Barbey serait plutôt dans les Lettres à une amie.
2. Aussi ne fut-il guère étonné lorsque Trebutien lui proposa, dès l'armée 185:3, de faire de ses lettres un tirage à cent exemplaires. « Je ne vois aucun inconvénient pour les lettres à cent exemplaires, écrivait-il, — et avec le temps devant nous d'imprimer, de retrancher, de choisir enfin comme nous le ferions. Donc, oui, quand voi/s voudrez et comme vous voudrez! Carte blanche. » — Le projet n'eut,
parfois guindé, de l'afFectation jusque dans le ton dégagé. Le dandy jeune et vieux s'amuse parfois à scandaliser, s'écrie Diable ! à tout bout de charnp, débite de temps à autre une fanfaronnade. Si nul de ces défauts n'est vraiment accusé, on est bien obligé pourtant de reconnaître que, dans ce long et dense recueil, il y a parfois de l'essoufflé, du tendu et du rengorgé. Que Barbey d'Aurevilly, songeant à la postérité \ avait parfois posé devant elle, qui s'en étonnerait, quand on sait avec quelle obstination inquiète et avisée le bon La Fontaine — le propre type de l'artiste naïf — créait lui-même sa légende ? Est-ce à dire que la valeur biograpliique et documentaire de cette littérature épistolaire en soit diminuée ? Non, du tout. Pour avoir fait un brin de toilette, Barbey d'Aurevilly n'a pas cessé d'être lui. Il est utile, seulement, que son lecteur soit doué d'esprit critique.
Le naturel de ses lettres, ce fameux « naturel », tant exigé des « épistoliers », en est-il même atteint ? Il faudrait, pour répondre, être bien fixé d'abord sur ce que vaut cette notion du naturel dans: la correspondance. Est-il naturel d'aller, dans une lettre,
d'ailleurs, qu'un conimcnceincnl d'cvéculiou. Quelques feuilles d'iiiipriinerie seulement furent tirées.
1. Habitude aristocratique, peut-être. Ses Mémoires, ce sont surtout ses lettres. Trebutien est comme le dépositaire de ses archives, de ses parchemins, de ce qu'on appelait autrefois son livre de raison.
110 SUIl BAHI$I<:Y DAUIiKVILI.Y
raconter, comiiie M""^ de Sévigné, la iiiorL de Louvois en empruntant le vocabulaire des échecs? Y a-t-il du naturel dans la fameuse lettre sur le mariage de Mademoiselle d'Orléans, d'Eu, de Bombes, et autres lieux? On peut y voir surtout de l'esprit, de la gaîté, de l'entrain, — mais c'est une composition comme une autre et ({uiconque compose s'applique, c'est-à-dire (c se compose ». D'autre part, il est bien certain que beaucoup de lettres médiocres sont naturelles, et il est fort possible que des lettres naturelles soient médiocres. Cessons donc de voir dans le naturel (trop difficile à définir ici spécifiquement) la qualité nécessaire et suffisante de la lettre. Ce qu'on demande, en littérature, aux correspondances, c'est plutôt d'être intéressantes, d'abord, de dire ({uelque cbose, et puis c'est de le dire bien, donc d'être travaillées, mouvementées, artistiques. Que les natures bien douées aient à cet exercice épistolaire plus d'aisance que les autres, c'est l'évidence même, c'est une tautologie. Encore font-elles avec une certaine coquetterie montre de cette aisance. — C'est poui'(|uoi on ne peut blâmer, on ne peut que féliciter Barbey d'Aurevilly d'avoir eu cette idée, naturelle ou non, en tout cas d'une originalité lieureuse, d'envoyer cba(|ue semaine une « dominicale », comme il disait, à un ami Normand, pour lui raconter tous ses faits et tous ses gestes, avec considérations multiples, métapboi'es
LES LETTUES A TRElîUTIEN 111
opulentes, verve magnifique. Il y a là une œiœre aussi légitime que toute autre, — mais qui se diflerencie de la plupart des autres par un éclatant mérite littéraire.
Ces lettres se distinguent même très nettement des autres lettres écrites par Barbey. On sait qu'avant l'édition des Lettres à Trebiitien, il en avait déjà paru deux volumes : Lettres à une amie, Lettres à Léon Blo7j\ Dans les premières, adressées à M'''' Louise
1. La correspondance publiée de Barbey d'Aurevilly comprend donc, dès maintenant, quatre tomes. Ln cinquième volume, où seront groupées les Lettres à des amis, est, comme disent les libraires, en préparation. Enfin, il reste — en grand nombre — des lettres inédites à Trebutien, ([ui ne pourront être données (jue plus tard, peut-être dans Tort longtemps. — i'our un homme qui n'était pas « écrivassier » et qui même écrivait fort peu de lettres (tous ceu.v qui l'ont connu en témoignent), cette série constitue un joli bagage, jîi^aucoup de nos grands écrivains n'en ont pas fourni de semblable à leurs éditeurs posthumes. Mais, si jieu que l'on écrive, on arrive vite à fournir « de la copie » jjour (iuelc[ucs centaines de pages. Il s'agit seulement d'avoir à faire à des correspondants soignru.v. C'est, je crois, ce ((ui est arrivé à Harbey d'Aurevilly. Par un phénomène uni(iuo, toutes ses lettres, ou presque toutes, ont été conservées. Quel barbare eût allumé son feu avec ces papiers de lu.ve, — chiffrés, armoriés, cachetés. — où l'aristocrate s'est conjplu, où llamboie toute la gamme de ses encres légendaires, où se dresse, hautaine et diamanté'e, la poésie de son style? On n'avait jamais vu de manuscrits comme ceux-là. Aussi les a-t-on gardés, et la grande majorité , la pres(iue lolalité des lettres de liarbey se trouve sauvée pour la littérature et les collectionneurs.
Tout le monde sait, d'ailleurs, que si l'on se mettait à parler des manuscrits polychromes du « Sagittaire », on n'en finirait pas. Qu'il écrive des lettres, des dédicaces ou des brouillons, il s'amuse à tracer des arabesques d'un art sauvage et plaisant, à badigeonner des fres(iues hâtives, dos flèches d'azur, dor ou « do gueules ». Ses épîtres — surtout les lettres moins sérieuses que celles (ju'il écrivait à Trebutien — sont souvent émaillées de considérations sur son
112 sua BARBEY D AUREVILLY
Read, — celle-là même qui, devenue Texécutrice testamentaire de l'écrivain, travaille depuis plus de vingt ans, avec un zèle si pieux et une activité si intelligente, à donner une édition complète de son œuvre critique, — c'était le vieux lion, digne, royal et toujours isolé, qui s'épanchait mélancoliquement. Ces missives ressemblent à un testament. C'est l'effusion suprême, et encore réservée, d'une âme fière et superbe, ayant enfin rencontré l'ange de la consolation. Quant aux Lettres à Léon Bloij, ce qui faisait surtout leur intérêt, c'était le spectacle, pris sur le vif, de l'homme de lettres et de plume, pareil à l'homme d'épée, qui, déjà vieux (je ne dis pas vieilli), ne connaît toujours que sa consigne et sa ponctualité; — du journaliste et de l'écrivain de métier, fournissant sa copie à l'heure fixée, surveillant ses épreuves, mourant {sic) d'une faute d'impression, — tout entier à sa tâclie.
Ici, — dans les Lettres à Trebiiticn, — nous voyons, dans sa période de pleine force, et nous voyons sans voiles, sans cachotteries, l'indompté superbe que fut toujours Barbey, dans sa vie comme dans son talent.
encre, sa plume, son écriluro, son papier. Il prévient fréquemment (jue telle lettre est un R ou un P. « Quel pâté ! dirait Bridoison. Voilà un I) (jui ressemble au tlelta égyptien. » (A Trebutien, 31 octobre 18j1). Etc., etc.
]1 n'a été dompté ni par la fortune, ni par la politique, ni par les exigences des tyrans littéraires, ni par leb conventions qui s'opposent toujours à la libre expansion de Fart: il n'a été dompté que par l'amitié. Partout et toujours, il est un loup sauvage, plein de la poésie et de la rudesse des solitudes. En amitié, il est un agneau.