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ET HECTOR DE SAINT-MAUR

En 1861, Barbey d'Aurevilly avait dépassé la cinquantaine. A cet àge-là, si peu enclin que Ton soit à vieillir, on n'est plus tout à fait semblable au jeune bommc que Ton fut, et Barbey d'Aurevilly différait sensiblement du « gandin » meurtri qu'il avait décrit ou imn'^iné d'dns les Memoranda de 1836 etde 1838.

Il a toujours été un isolé, mais il l'était alors plus que jamais. Des deux amis dont l'intimité avait suffi à

1. J'ai utilisé, pour écrire cetlo étude, tous les (locuinents qu'avaient conservés Hector do Saint-Maur et Barbey d'Aurevilly. Presque toutes les lettres et presque tous les fragments de lettres cités au cours de ce travail sont inédits. Aussi dois-je tout d'abord exprimer mes remerciements à iNl'"» S. de Saint-Maur. à M"» Louise Read et à M. H. Roger de Beauvoir, (jui ont bien voulu en autoriser la publication.

remplir et à consoler sa vie passée, l'un, Maurice de Guérin, le camarade de jeunesse, était mort dès 1839, lui commettant le soin de sa gloire, l'autre, Guillaume- Stanislas Trebutien, son éditeur, son conseiller, le premier « barbeyiste » entliousiaste, avait, en 1858,

— après une amitié de vingt-cinq ans, entretenue par une correspondance débordante, — cessé tous rapports avec lui. Cette rupture, clief-d'œuvre d'une diplomatie diabolique et féminine, faisait dans sa vie un cruel cliangement.

De plus, son dandysme, ou plutôt ses semblants de dandysme, tendaient à disparaître. Jadis, il s'était montré ou il s'était cru — sur certains points, du moins

— disciple du « beau» Brummell. Sans avoir jamais connu la sécheresse de cœur, l'ironie crue et niaise, l'outrecuidance facétieuse et brutale de l'illustre ami de Georges IV, il avait affecté les tons tj'anchants, les propos audacieux, l'indifférence d'un don Juan sublime, à qui la vantardise môme messied : plaire aux dames lui semblait simple. Victime d'une passion maliieureuse et obsédante, il avait pris un masque d'amertume sèche. Il avait joué le fat, le persifleur glacial. Il s'était gaillardement noirci : « Je me suis montré, dans cet entretien, hypocrite et suavement cruel )), écrit-il. Gomme un maccarony de Londres, il prétendait attacher à sa toilette une importance capitale, relevant, bien entendu, d'un piment d'inso-

lence voulue ses élégances, naturellement peu discrètes : aussi portait-il sans sourciller des limousines normandes. La lég-ende, qui va vite, le dotait même de formidables jabots en dentelles ; on lui faisait, sur le boulevard, endosser les corsets des hussards d'opérette : et il laissait dire, dédaigneux. Mais, dans son journal, il consignait gravement les séances d'essayage et s'efforçait de donnera ses redingotes la valeur d'un poème. Quant à sa coiffure, elle était un poème épique. Ouvrons, au hsL&arà^les Me)no)'anda : «Choisi des gilets, importante chose... Fait tordre mes cheveux par le fer... Fait attacher à ma boutonnière la plus jolie rose-thé possible... Le coiffeur est venu me fourrer des papillotes... Essayé un pantalon et commandé une redingote, affaires graves, choses presque religieuses... Passé deux heures à ma toilette... » Un jour, un de ses amis est «renversé» de la solennité qu'il y met : ne la proclame-t-il pas la « suprême chose» de l'existence? Il s'appelle bravement un « pille phalène à la taille svelte », un « séraphin, à ki taille féminine ».

Ajoutez des poses byroniennes, fixées dans le vocabulaire romantique. Monsieur affirme (ju'il s'ennuie de vivre, se déclare las, las, et « vieux, vieux, vieux ». Etant au bal, il s'est, dit il, élendu (sic) sur \v canapé ; là, il a critiqué des valses, mais il a trouvé i( une robe jolie ». 0 indulgence ! — Aujourd'hui, on

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dirait (\iii\ fut neurasthénique. Ses menus bizarres, ses jeûnes clairsemés d'alcooP, ses veilles laborieuses ou mondaines, ses difficultés financières, ses tristesses d'amour, tout contribuait à le mettre dans cet état. Et sans doute son imagination en exagére-t-elle la peinture (avec Barbey d'Aurevilly, on doit toujours se défier, et il faut le lire en exégète) ; mais il a, pour le moins, confiné à la névrose.

Or, à l'heure qui nous occupe, — le temps ayant agi sur la passion amoureuse, cause de tout, — il était un mondain et un romantique bien calmé. De tout ce dandysme ou pseudo-dandysme, à peine lui restait-il un goût des toilettes à la d'Orsay, — goût déjà vénérable par sa parenté avecl'amour du bon vieux temps, et dont il était bien le dernier à soupçonner la bizarrerie présente. On eût dû lui passer ses chapeaux à bords de velours noir' et son élégance, désormais criarde, comme on pardonne à une habitude invétérée.

C'est (|ue le culte du temps jadis, — voire même d'un temps jadis relativement récent, — le culte des vieilles mœurs, le culte des anciens régimes et de l'antique province s'était, lui aussi, singulièrement

4. Je crois, d'ailleurs, qu'il embellit ou poétise et les jeûnes elles alcools.

2. Kl non pas «cramoisi », coiunie le dil encore, dans son ouvrage sur les Dandijs. M. Jacques Boulenger.

accusé chez Barbey d'Aurevilly. Il avait toujours été aristocrate de tendances et dédaicrneux du bourireoisisme philippotard : on n'est pas impunément fds àhiltra, et de famille chouanne. Dès le temps de Guérin, il lisait avec passion Joseph de Maistre, « le grand de Maistre», comme il l'appelle, « un admirable cerveau». Mais il avait longtemps vécu loin des siens et il s'était attiré les rigueurs d'un père, étroitement et noblement archaïque, par son attitude d'artiste libéré : aussi l)ien n'afdchait-il pas un mépris intégral pour toutes les nouveautés parisiennes. Ainsi 1830 le surprit, âgé de vingt-deux ans, sans que ni M. de Villèle, ni même M. de Martignac, lui eussent parudamnables, et, sous Louis-Pliilippe dél)utant, on put le voir, à Caen, frayer avec des modérés, qui necroyaient pas venue la dernière heure du monde. La Normandie même, (jui allait redevenir sa grande et clière inspiratrice, il l'avait quelque temps oubliée, sinon reniée : on oubliait tant de choses, et surtout la province, au Café de Paris !

Mais le hobereau de Saint-Sauveur-le-Vicomte, né au bruit des vagues, au sifflement des dernières balles de la chouannerie, et qui portait, comme un descendant des pécheurs- pirates, « d'azur à deux barbets adossés et écaillés d'argent », s'était (h'dinitivement ressaisi. Aristocrate et Normand : tel il se sentait. Aristocrate surtout. Et les convulsions de 1818

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(Haient faiLcs pour consolider eu luiuue lliéorie, pour (lire innée, de Taulorité eL de la force. Di^puis plus de dix ans, donc, le gentilhomme provincial primait en lui riiabitué du boulevard de Gand ou du passage Ghoiseul, le fidèle deCorazza. Une réconciliation touchante avec son pèi'e avait eu lieu, et si Ions les instincts anti-démagogiques de cette nature héréditairement énergique et hautaine avaient, depuis le coup d'Etat, déhnitivement dévié vers un bonapartisme plus ou moins violent, c'était sa race encore qui se manifestait dans cette reconnaissance d\me légitimité nouvelle et d'un pouvoir fort. Il ne changera plus maintenant. Il se campe en Normand \ en anti-démocrate, en «prophètes dupasse».

Ses idées religieuses ont subi une évolution analogue. De mondain sceptique, il est devenu, en 184G, sous rinlluence de Raymond lîr*ncker-, catholique ardent, catholique ligueur, — rarement mystique et intermittent dans la pratique, mais livré quelquefois, comme par crises, aux plus purs abandons religieux. « La douleur, écrit-il à Trebutien, en juillet 1850, la

1. Voir plu.s liiiul. pa;^'!' 213 : « Quand ils (li.sojit de pailoiil que los iiaLioiialilLS dOcainpcril, planions-nous liardinicnl, c.oinnio des Termes, sur Ja ])orle du pays d'où nous sommes et n"en houf^eons plus. » {Metnorandiim de (acn, )8û6.)

2. Voir dans les OEuvres eL les Uomnies (Les Romanciers ci les l'hilosop/ies ef é'.rivaifis relifjieujc) les éUules que Barbey d'Aurevilly lui consacre.

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douleur, c'est la visite de Dieu... Dans tout état de cause, cela est bete de ne pas penser à Dieu; mais quand on sait Dieu, quand on y a pensé, qu'on n a pas d'insolente objection à lui faire, qu'il n'est, pas seulement une cause première, mais une personnalité sans laquelle nous ne comprendrions même pas la nôtre, on est moins que bêle^ on est coupable de ne pas se jeter à lui. » Déjà, le 2 février 1855, il disait à cet ami : « Je n'oublierai plus qu'après toute ma vie de désordres et de ^ardanapaleries \ Brucker m'a conduit à l'autel où j'ai communié la première fois <lepuis mon enfance, et qu'il a communié avec moi. 11 a été pour moi caUioliqutment ce qu'étaient les parrains à la réception des cbevaliers de Saint-Louis. 11 m'a donné du plat de l'épée sur l'épaule, baisé aux joues et armé catlioli({ue ». Comme l'a bien montré M. Emile l>auinann% ce catliolicisme a nMiouvelé et fécondé l'art de Barbey. Ses preniiers Mcmoranda, ses premiers contes, romans ou poèmes, comme yb;^rt/dèc ou Ce qui ne meurt pas, « accusent les égarements de sensibilité, la détresse d'orgueil oii ses forces eussent dépéri ». Son catliolicisme a donné, au contraire, à son œuvr(% unité, vigueur et vie. II le sen-

\. n()ul)li> ovunr-ralion di^ pot'-lc : il n'a jamais éti' un Sardanapalo ; (Ml revanche, il a iiarl'ois oublie (ju'il élail converti « à la pralit\ue ».

2. Dans son élude sur le CuLltol'u'uîinc de Barbey (rAurccilly {A)nitiède /*'r«nce, janvier l'JOD).

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tait assez pour ne plus songer, une fois conquis, à secouer ce joug inspirant...

Mais, comme nous l'avons dit, il était seul, désespérément seul. 11 n'avait plus Guérin, qui lisait son journal, ni Trebutien, qui lisait ses lettres. Après avoir erré de journaux en journaux, après avoir même publié, sous le pseudonyme lamentable ^ de Maximilienne de Syrène, des clironiques de la mode, il faisait depuis dix ans la critique littéraire au journal le Pays. Mais, dans cette feuille même — d'un bonapartisme avéré pourtant — on le craignait, on i'éplucbait, on jugeait inquiétantes ses idées, ou scabreuses ses violences. Et les mieux disposés de ses confrères, redoutant un rival trop brillant, le défendaient avec mollesse.

1. Lamentable ? — On le trouve. Mais je lis dans It; Mémorandum de 1838 (29 juillet) ce passage qui ferait atténuer l'épithète : « Ai reçu une lettre de Gaud [Gaudin de Villaine] qui m'apprend la mort de M"» Cl{3mence de Syrène, baronne de Vicq par mariage, morte tout à coup et bien jeune encore. — L'avais silencieusement adorée à Gacn (1830) et ne l'avais pas revue depuis ce temps... Jolie, non de traits, mais d'air, — grande, svelte, distinguée, et forte nonobstant; d'une pâleur de soufre avec des cheveux noirs et de grands yeux sans rayons. Bien patricienne au milieu de tout cela ! — J'ai trop vécu depuis le temps où je l'ai connue pour être attristé de cette mort, et pourtant j'y ai pensé tout aujourd'hui. » — IJref, Barbey d'Aurevilly avait dans la mémoire le nom de M"» de Syrùne... Ge n'est pas, d'ailleurs, dans le seul choix de ses pseudonymes qu'on relèverait des ré/niniscenccs. Les noms de ses héros, il les a aussi trouvés quelque part, dans sa vie ou dans ses lectures, — ils ne sont pas de lui. Le singulier prénom de Ryno qu'il donne à M. de Marigny, le triste héros d'Une Vieille Maîtresse, il l'avait découvert dans Ossian et jugé bon à prendic;. Ainsi fut fait. VAc.

Enfin, son cœur ardent ne s'était guère fixé. Il avait bien éprouvé, disais-je, une grande passion^ et de tout le passé il pouvait dire, comme Lamartine :

L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Mais c'était un amour sans espoir, dont il n'avait jamais connu que le poids et la douleur, — et je ne parle pas ici de M^'^^du Vallon (laBérengère deGesvres de l'Amour Impossible et la 7narchesaàeii Memoranda), avec qui Barbey d'Aurevilly s'était exercé à un sentimentalisme coquet. Je ne parle pas non plus, certes, d'Eugénie de Guérin, sur qui, de toute évidence, il a fait impression, mais dont il analyse en ami seulement et décrit dans son journal les grâces aristocratiques... Quant au sentiment beaucoup plus récent qui le liait à V/hige blanc \ il était — je crois bien — d'une tout autre nature : c'était une amitié enflée par l'imagination et romanti({uement idéalisée. Mais le Mémorandum de Port-Vendres, écrit en septembre 1858, reflète plus la douleur de Trebutien perdu (jue lajoie de l'Ange blanc présent. Ce n'était donc pas une de ces passions qui « peuplent les jours ».

Ainsi, vers 1860, une place était à prendre dans son cœur et dans sa vie. Ce fut Hector de Saint-Maur

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