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Ello a pour litre : Dalc Lilia

132 SUR HARBEY D AUREVILLY

L'enfant qu'hier la mort a marqué de son signe, L'enfant de tout mon cœur et qu'elle m'a volé, L'étouffant sous ses doigts comme on étouffe un cygne, Où s'est-il envolé ?...

Et c'est par une strophe désespérée que la pièce se termine :

Que voulez-vous de plus ? quand j'espère et je prie. De celle qui n'est plus lorsque mon cœur est plein, N'exigez pas de moi que je le remercie. Ce Dieu — qui m'a fait orphelin !

De pareils vers ne font-ils pas songer au quatrième livre {Pauca meae) des Contemplations? Mais l'amertume ne pouvait ni dominer ni durer dans l'œuvre de Saint-Maur. La douleur devait rester, mais il fallait que Texpression s'apaisât. Aussi les douze ou quinze pièces consacrées par le poète à sa petite-fille Susanne (un Art d'être grand-père^ avant la lettre) débutentelles, sans doute, par la plainte mal contenue d'une tristesse attendrie. Mais, peu à peu, et comme pour laisser le lecteur sur une dernière impression de grâce, le poète, qui voit déjà la mère revivre dans la fille, s'attache avec complaisance aux peintures délicates et mignardes, tantôt ironiquement réalistes, tantôt de l'idéalisme le plus suave, et chaque fois d'une gaîté moins mélancolique: le spectacle de Susanne, si triste que Ton soit, est une joie positive. Et voici les grandes lignes de son histoire, à cette enfant :

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L'ouragan qui se lord sous la nue et qui râle A fait craquer les os du grand peuplier pâle : Un oiseau dans son nid sur la branche est resté, 11 est sans plume encore et regarde la nue, La mère est envolée et n'est pas revenue...

Dans son petit lit pompadour Susanne chante avec le jour

Sa chansonnette, Et l'on croirait dans la maison Entendre monter la chanson

De l'alouette.

Elle est la plus petite et la plus tapageuse, Gomme une fleur de pourpre elle éclate au soleil ; Chacun en la voyant, de s'écrier : « Heureuse La mère d'une enfant, d'un chérubin pareil ! »

Seigneur, vous qui savez, vous qui savez les choses. Ce bonheur est amer et vous le connaissez... Laissez-nous nos enfants échappés de leurs langes ; Donnez-nous, sous le ciel qui les fait resplendir, Le temps de les aimer et de les voir grandir ; Ne nous les prenez plus pour en faire des anges...

Susanne est méchante, dit-on.

Et ne veut jamais qu'on l'habille :

— Pauvre mignonne ! laissez donc !

Toute nue, elle est si gentille !

Dans son lit, comme un écureuil.

Elle tourne et rit, elle joue.

Et vous met son talon dans \\v'\\.

Hier, dans le grand missel bleu, Elle a d'une façon très bravo Coupé la léte du bon Dieu !...

Tout cela est charmant. Et le poète aussi Tétait. Fin, délicat, plein de sentiment et point dupe, très parisien, très athénien et très gaulois, il ne lui a peutêtre manqué que le sens ou le e^oût de la réclame. Félix cidpa !

Donc, en 1861, Barbey d'Aurevilly avait fait la connaissance d'Hector de Saint-Maur. Ils devaient se plaire, et ils se plurent immédiatement. Dès leurs premières lettres, le ton est familier et plus que cordial, — presque intime. C'est que la poésie, sans doute, était un lien : mais il y en avait d'autres. Mêmes originesfamiliales,memearistocratiemodesteetloyaliste. Le grand-père de Saint-Maur avait été quelque temps garde du corps de Louis XV, et les ultra ne manquaient pas non plus dans sa famille. Ainsi, sa grand' mère, qui l'avait élevé, était la sœur de Jacques-Barthélémy de Salgues, dont les sentiments légitimistes présentaient une analogie frappante avec ceux de Théophile Barbey, le père de Jules. Ce M. de Salgues avait collaboré au Drapeau blanc et fondé r Oriflamme ,

Drapé dans les longs plis de sa chère oriflamme, Sur l'école nouvelle il jetait feu et flamme,

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a dit de lui Hector de Saint-Maur, qui pourtant représente

Ce vieux Titan poudré,

Aimable et doux, de fleurs et d'oiseaux entouré,...

Dans sa douillette puce ou son spencer de laine,

faisant envier

aux sages du Portique Ses conversations de fine fleur attique.

On dirait presque, — avec une nuance d'intellectualisme en plus, — cette aristocratie de Yalo^içnes dont Barbey a crayonné le délicat pasteP. Bref, en évoquant ses souvenirs d'enfance, Hector de Saint- Maur rappelait à d'Aurevilly les siens propres. Et M^''' Flavie de Glatigny, que Barbey d'Aurevilly appelait sa « presque-mère » et que Saint-Maur a chantée, donnait comme une antiquité solennelle et douce à cette amitié neuve.

Voilà quatre-vingts ans bientôt qu'elle est sur terre, Elle aime le vieux toit qui l'abrita toujours, Kt rélcrncl figuier qui depuis tant de jours Jette aux pans du vieux mur son ombre héréditaire.

En ce corps maigre et vierge est une âme de feu...

Droite sous la douleur comme une javeline, Elle offre à Dieu son àmo el son corps Hagclié,

1. A rapproclief encore dos esquisses d'aristocratie normande, Iracces dans le Chevalier Des Touches, et ailleurs, la pièce Md (Inniir TanLe.

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Et dans lomhre on croit voir la grande Jacqueline Debout sur le seuil noir de Porl-Kojal croulé.

La similitude de leurs vues politiques contribuait également à unir les deux amis, et si les sentiments religieux de Barbey d'Aurevilly étaient plus profonds ' et plus intransigeants, sur ce point encore il trouvait chez Saint-Maur plus que de la sympathie.

Et puis, les « habitués » du poète étaient assez attirants. Hector de Saint-Maur, qui fuyait le bruit, ne s'entourait pas d'un grand nombre d'amis, mais il avait su les choisir. On rencontrait dans sa maison des Batignolles Arsène Houssaye, Labiche, les deux Dumas-, Edouard Fournier, Cham (lecomte de Noë), la comtesse Dash% l'acteur Lhéritier, et quelques autres poètes on écrivains moins connus, tels que Prosper Delamare \ Le joyeux Roger de Beauvoir,

1. Les critiques qui n'ont vu dans la religion de Barbey qu'un panaciie ou un plumet se sont lourdement trompés, on ne saurait trop le redire.

2. Malgré cette amiti(' commune, Barbey dWurevillyno ménageait pas toujours Alexandre Dumas fils dans sus feuilletons dramatiques du Nain Jaune.

3. Gabriclle-Annc de Cisternes de Courtiras, marquise de Saint- Mars, dite comtesse Dasii, i'emme de lettres, auteur de nombreux ouvrages. Barbey d'Aurevilly, dès 1838, avait publié, dans le Xouvelliste, un article bibliographique sur elle.

4. Poète, auteur de Petif.es Comédies par la poste. Enfants et femmes, Parquet cV ai (/ ailles, Paradis et Parterre. 6es vers sont originaux et iiumoristi(|ues. Il avait été, au collège Bourbon, camarade de Saint-Maur, qui était le poète attitré des réunions d'anciens élèves. Une autre gloire de cette « classe » là était Ernest Legouvé.

alors oublie de Tingrat boulevard, mais toujours bien cher à Barbey, compta, lui aussi, jusqu'à sa mort (1866) au nombre des visiteurs assidus. Il apportait rue des Dames sa verve épigrammatique, sa gaîté pétillante et les grâces ou les ironies de son dandysme impénitent. Ruiné ou à peu près, en proie à mille difficultés, il vivait, comme Saint-Maur, aux Batignolles, torturé par la goutte et souvent cloué à son fauteuil, «véritable lit de Procuste»*. Mais, dit M. Jacques Boulenger, « il n'en buvait pas sensiblement moins de Champagne et rimait toujours, tel Scarron»-.

1. « Je lui préférerais les dangers du ballon Nadar, il y a au moins de l'émotion », écrivait-il à Saint-Maur (dans une Jeltre non datée, mais qui doit être de la fin de 1863, car c'est cette année-là que Félix; Tournachon, dit Nadar, avait construit son fameu.'ç aérostat à hélices, et c'est le 4 octobre 1863 qu'il était allé tomber à Mcaux avec son immense ballon),

2. Il envoyait sans cesse à ses amis des quatrains, des chansonnettes, des épigrammes. de petites poésies, ornées souvcînt de dessins à la plume (paysages, natures mortes, bonshommes). — Comme la vie de Hogcr de Beauvoir s'est trouvée assez miMée à celle de Barbey d'Aurevilly, il y a peut-être intérêt adonner ici d'un peu plus amples détails sur ce joyeux rimeur qui, sans doute, no l'ut pas dans le lirmament romantit]ue une étoile de première grandeur, mais que l'amitié seule de Musset et de Hugo empècheiait (W, considérer comme négligeable (voir sur lui les Dandys, de Jacques Bou- Icnger).

Les œuvres de Roger de Beauvoir sont innombrables. Romans, vaudevilles, lyrisme, petits vers, il a tout essayé. Dans le roman pseudo-histori(iue, il s'est même montré pres(]uc passahie, et son Ecolier de Cluny (1832), dont le sujet était le même (|ue celui de la Tour de Nesle, obtint un franc succès dans le public d'Alexandre Dumas. Heureux temps, où l'abominable Marguerite de Bourgogne soulevait les passions! Quant aux vers de Roger de lîeauvoir.

Or, on buvait sec, chez Saint-Maiir. Le délicat poète donnait des dîners délicats, qui prenaient par son prétendu faible ce vieux « lion » de Barbey. On sait que le chantre épique de la Chouannerie normande,

Musset voulut bien ne pas les dédaigner toujours, et, dans quelques pièces, l'extraordinaire facilité du poète — sa qualité la moins niable — l'a servi assez bien.

Mais c'est surtout l'existence de ce dandy romantique qui fut curieuse et qui reste attrayante pour les anccdotiers.

Roger de Beauvoir s'appelait Roger et était riche. C'est un de ses oncles, député dans ces Chambres introuvables du naissant parlementarisme, qui, fâché de voir ce jeune homme, d'abord destiné à la diplomatie, s'occuper de littérature et de théâtre, c'est-à-dire tourner mal, le contraignit à adjoindre à son nom celui d'une ferme normande. Il a longtemps rendu ce pseudonyme assez célèbre : Roger de Beauvoir fut, pendant trente ans, lun des hommes les plus connus du boulevard.

Aussi bien avait-il été de ceux qui le créèrent, le « boulevart ». Gandin de la première heure, son élégance lui avait valu, parmi les « gants jaunes » du temps, l'aurore de la gloire. Il portait un habit bleu à boutons d'or, un gilet de poil de chèvre jaune, un pantalon gris perle, une canne en corne de riiinocéros.

C'en était presque assez pour donner le ton. La tenue de Roger et ses bottes faisaient autant de bruit qu'en avaient fait, vingt ou trente ans avant, ces gilets bleus de Brumtnell, qui causaient les insomnies de lord Byron, jaloux.

Mais Roger de Beauvoir n'était pas seulement une gravure de mode. Rien de plus pétillant, de plus spirituel, de plus vivant et de plus fou que ce fils de famille, doué, à son entrée dans la vie. île 30.000 livres de rente, et qui conduisait, flanqué de son petit groom à la mode, le tilbury, alors imposé par le code éternellement caduc de l'élégance. Une terre cuite de Dantan, que possédait son lils (mort en 1909) et qui représente Roger de Beauvoir en pied, pantalon collant, redingote ouverte à vaste col, cravate infinie, chapeau de trois kilos à bords « lèvres de nègre », — celte terre cuite, que l'on sent exacte, prèle au modèh^ bouclé comme une aïeule, un si joyeux regard qu'on éclate de rire, rien qu'en la contemplant. Cet homme était désopilant.

Gros mangeur comme les fins dandys, buveur pour l'éternité, infatigable soupeur du Café de Paris, fidèle du passage Choiseul,

le farouche conteur des Diaboliques, le romancier psychologue de la Bague d'Annibal et d'Une Histoire sans nom tenait ou croyait tenir des Normands ses aïeux un assez fort penchant pour les vieilles caves

de rOpéra et de Corazza, il avait partout tous les succès imaginables — et même quelques autres.

Son intarissable drôlerie le faisait rechercher comme pas un. L'épigramme, pour lui, était un jeu. Quand il lui en venait une, on le voyait, sur le boulevard, tirer son calepin et l'écrire. Gare alors à ceux qu'il touchait ! car tout Paris savait immédiatement ses plaisanteries par cœur. En voici deux :

Ci-gît Bequet, le franc glouton, Qui but tout ce qu'il eut de rente.

Son gilet n'avait qu'un bouton.

Son nez en avait plus de trente.

Un bruit, que je crois controuvé,

A couru dans la capitale :

On dit que Crémieux s'est lavé.

— Mon Dieu! que l'eau doit être sale!

D'autres quatrains ou piécettes, d'une liberté plus verte, seraient plus difïîciles à citer. Ainsi, George Sand et M'"» Ancelot se sont entendu dire des vérités pénibles.

En 1843, Roger de Beauvoir se maria. 11 épousa une actrice, M"» Doze, que Barbey d'Aurevilly appelle « un mois de mai dans une robe rose », Mais, quatre ans après, une instance en séparation de corps commençait à défrayer Paris. Ce procès fut épique. Roger de Beauvoir lui-même en parlait à tout le monde, restant jusque dans ses malheurs un objet de gaîté.

Je dis ses malheurs, car la ruine aussi était venue. La goutte arriva à son tour et, pendant de longues années, confina sur un lit de douleur le joyeux dandy, peu à peu oublié, que no visitaient plus guère dans sa retraite des BatignoUes que sa vieille amie, la comtesse Dash (marquise de Saint-Mars) et Barbey d'Aurevilly, le fidèle des fidèles.

Une pareille vie n'est sans doute pas un modèle à ofTrir. Avoir dépensé, comme disait Barbey, « un million en vin de Champagne » est un tour de force peu édifiant. Mais je sais gré, du moins, à Roger de Beauvoir de n'avoir pas dégénéré en Eugène Sué, autre dandy rallii'^ à la sociale. Il avait, lui, du bons sens, et né légitimiste, la Révolution, les démagogues ne lui inspirèrent jamais que de l'horreur. Toute son nmvre respire cette haine.

et les alcools parfumés*. Dans les cent vin^t-sept lettres qu'a conservées de lui la famille de Saint-Maur, il est souvent question de la table bien garnie qu'on trouvait cbez le cber hôte, et les membres habituels de cette nouvelle et originale « Congrégation de Saint- Maur», comme ils disaient, ont toujours célébré l'hospitalité opulente du prieur. On compterait les lettres de Barbey où il n'est pas question de ces dîners mirifiques et gais - :

« Ave, Sancte Maure, cœnaturus te salutat ! »

« A demain lundi ! Gigotons ! »

« Je suis rentré hier chez moi à l'heure où l'on ne dîne plus.

1. Nous l'avons dit : il y a, sans doute, sur ce point, à ruiner des légendes. Car, à en croire les « chroniqueurs », le « Connétable des Lettres » aurait été à la fois fin gosier et gosier pavé, fort buveur et connaisseur. Or on l'a entendu (était-ce pure politesse?) déclarer bon un vin qui ne létait pas, et on l'a vu siroter toute une soirée le même verre de cognac (une fois, il est vrai, est-elle coutume V je ne sais). — Il n'en aimait pas moins les tempéraments énergiques, et les « beuveries » épiques du bon Rabelais lui rappelaient des époques moins veules. Je ne le vois pas faisant l'éloge des buveurs d'eau. Il appréciait même certainement les celliers de Saint-Maur, lequel respectait la tradition des plus fervents poètes bacchiques, se laissait appeler « Saint-Amant » par Roger de Beauvoir et restait souvent avec ses amis douze heures de suite à table, de sept heures du soir à sept heures du matin (à fumer, il est vrai, et à causer autant ([u'à boire). Mais tout cela ne rend pas plus dignes de foi les historicLtes malveillantes, et Barbey d'Aurevilly a raison en fait lors(iuil proteste contre les rancunières victimes de sa crili(iue, qui se vengeaient de lui en le faisant passer pour un ivrogne : c'est faux.

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