Lettre inédite
2. D'Aurevilly, (}ue le seul nom do Saint-Maur mettait en galté, avait recours pour lui écrire à tout l'arsenal de ses encres fameuses. Gomme le poète ne dissimulait pas son culte pour l'éloquent, sauvage et génial ami, sans doute celui-ci savait-il le soin pieux avec lequel seraient conservés ses moindres billets et jusqu'à ses enveloppes. Aussi ses lettres à Saint-Maur donnent-elles la plus cuiieuse impression d'éclat et de miroilenjont. Sur des papiers dignes do Lucullus, coulent des Ilots verts, rouges, bleus, violets, tout pailletés d'or. Des parapiies rayent et déchirent la page de leurs zigzags sanglants.
M. Grêlé, des « crises d'individualisme aigu », qui devaient se prolonger, et qui l'irritaient sans Tassouvir. Il n'avait jamais été souple. Tous les groupes littéraires, toutes les coteries, tous les cénacles d'admii'ateurs mutuels lui répugnaient instinctivement. Mais alors, et plus que jamais, les « vieilles baraques » le heurtent. Il déchire de sarcasmes cinsrlants la Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats, les Quarante de l'iVcadémie. Il est brouillé avec cette « vipère » de Sainte-Beuve, qui a publié sans le nommer l'édition de Maurice de Guérin, à laquelle il a travaillé depuis vingt ans. Il perd un procès que lui fait Buloz pour le punir d'un terrible article publié dans le Figaro. Il critique si vivement les Misérables que les murs du quartier latin, par républicanisme sans doute et pour venger le grand proscrit, se couvrent de cette intelligente injure : Barbey d'Aurevilly IDIOT. (« Voilà ma couronne murale », disait-il.) Il attaque les Parnassiens, la plupart des auteurs dramatiques; et parfois la passion politique se mêlant à ses critiques, les ennemis du régime impérial passent sous sa griffe des quarts d'heure pénibles. Quant h ses romans, quelques-uns font scandale ou déconcertent: Un Prêtre marié, publié dans le Pays, provoque une pluie de désabonnements. En un mot, il est, presque continuellement, stupéfiant et stupéfait. Et la succession de Sainte-Beuve, (ju'il accepte au
BARBEY d'aUREVILLY ET HECTOR DE SAINT-MAUR 147
Constitutionnel un peu avant la guerre, ne calme pas sa fougue batailleuse.
Quel soulagement, quel bienfait pour ce jouteur, éternellement hostile à tout son siècle et incompris, que de trouver, au moins une fois la semaine, une maisonnée d'amis véritables, — avec qui Ton rit, avec qui Ton cause M... Car les conversations les plus endiablées roulaient chez Saint-Maur, et Ton sait quel plaisir Barbey prenait à ce jeu. Il causait exquisement, avec flamme, esprit et poésie. L'imagination qui illumine toutes ses œuvres jusqu'à Téblouissement, il lavait si naturelle et si rapide qu'elle brillait plus encore peut-être dans ses propos de table ou de salon que dans ses livres. Dès qu'il ouvrait la bouche, il conquérait et ravissait. C'était vraiment ï improvisateur^ en état d'inspiration perpétuelle. Chez Saint- Maur, où Ton était libre, j'imagine qu'il donnait sa mesure !
En résumé, ce prieuré de Thélèmc lui fut providentiel. Il avait eu Guérin au temps du « vague-àl'âme », Trebutien à l'époque des grandes conceptions et de la mise en chantier. La première amitié s3^mbolisait pour lui le romantisme byronien ; la seconde, le labeur enfiévré. Saint-Maur, c'était, sans
\. « Dites bien à (rAurovilly. écrivait ArsùiK^ lloussaye, que depuis que j'ai dîné avec lui, j'ai aime Ihoiiinio. le galant iionimo, le gontilhoninio, coninio j'aimais son taltuil. » [Lettre inédite.)
doute, ïélé de la Saint-Martin. Mais Barbey d'Aurevilly a souvent dit et écrit de lui : c'est l'homme que fai le mieux aimé. Il était la gaîté suprême.
Les deux lettres suivantes, dont Tune fut écrite à la fin du siège et Tautre après la mort de Tabbé Léon d'Aurevilly, frère du romancier, suffiront, d'ailleurs, à montrer combien ces deux amis, àlagaîté si franche et si profondément unis, savaient au besoin prendre entre eux tous les tons et parler le langage de tous les sentiments:
Paris, le 8 [février 1871].
« Mon cher Sainl-Maur, — je suis toujours de ce misérable monde. J'ai échappé aux obus et à la faim. Je ne sais pas si j'ai échappé aux conséquences de la nourriture du siège, car j'ai Testomac en quatre morceaux. Nous avons mangé du chien et du rat et de l'avoine! Gomme je pensais à vos dîners, ô prieur de la congrégation de Saint-Maur !
« Mon quartier a été haché par les obus. Je suis resté stoïquement sous ce dais d'acier. L'honneur ma empêché de quitter Paris el je ne me repens pas de ma résolution, quoique je l'aie payée bien cher. J'ai vu des choses à navrer un cœur de Français un peu fier. Nous relèverons-nous de ces hontes?... Je n'ai jamais eu d'espérance. Je savais ce que nous méritions ; mais je naurais jamais cru que le Dieu irrité se montrerait aussi terriblement implacable.
« J'attendrai que les lettres soient cachetées pour vous écrire. Seulement, prcvcncz-moi de la réception de celle-ci.
« Que je aacke que vous me savez vivant !
« Dès que je le pourrai, je partirai pour Saint-Sauveur. J'ai
besoin de refaire ma santé et de faire mes affaires de famille.
« Votre ami dévoué, « .1. B.D'A». »
« Il y a des temps que je n'ai vu Delamare. Mais, s'il était mort, je le saurais. Il a été aussi, lui, joliment bombardé ! »
Valognes, 2 décembre 76.
Hôtel Grandval-Caligny .
« Mon cher Saint-Maur, j'ai reçu votre lettre, dans laquelle votre amitié cherche à me consoler de la perte que j'ai faite. Vous me donnez les plus mâles, les plus religieuses et les SEULES raisons de consolation qu'il y ait. Mais V arrachement par la mort, vous l'avez connu, vous en avez saigné et vous savez l'impossibilité de la consolation humaine. Je ne crois point que l'homme qui n'oublie pas...^ puisse se consoler d'un malheur irréparable, comme la mort. Par Dieu ! on vit ; on met pardessus ce qu'on souffre du rire et quelquefois des folies, mais c'est tout ! Mais le quatrième dessous !...
« Mon cher Saint-Maur, il faut reprendre la vie de travail ; rentrer dans le Ilot, se remettre à nager contre les courants, voilà le destin ! Je quitte ma solitude et ce pays dans deux jours, et je vais vous revoir à Paris. Vous serez ma première visite comme vous êtes maintenant le premier de mes amis, (hein ? Saint-Maur, combien avons-nous déjà d'années d'intimité sur la tête?...) Ah ! si le temps nous ôte, il nous apporte aussi. Vous êtes venu tard dans ma vie et vous y voilà enraciné !
« La mort de Léon m'a coupé comme avec un couteau au moins la moitié du cœur ; je vous aimerai avec le reste. »