‹ Sur Barbey d'AurevillyChapitre 23 sur 54 · Ce « Uoger », c'est Roger de Beauvoir · texte numérisé non relu

Ce « Uoger », c'est Roger de Beauvoir

écuelles de la canaille. Je le donne à laper à Victor igo * !

Tout à vous...

Hugo * !

Vendredi, midi *.

Ohé ! Ohé !

Mon cher poète,

Tout est pour le plus mal... comme presque toujours. Je ne dînerai pas chez vous, ce soir! Cette lettre vous arrivera trop tard ! Vous m'aurez attendu ! Le rôt sera brûlé à cause de moi! J'aurai manqué le miséricordieux M. Fournier% mon adorateur bien obstiné ! Je ne verrai pas vos amis, et, ce qui est plus triste, je ne verrai pas les miens!

J'aurais bien envoyé l'élégie de mes regrets, de mon paquet de regrets, à M""" de Saint-Maur, mais je

1. Il est fort possible — mais possible seulement — vu ce « mot de la lin ». que la présente lettre soit de 1862, car c'est en 180:2 (19 avril, 28 mai, 9 juin et 22 juillet) (]ue Barbey d'Aurevilly avait fait paraître dans le Pays une critique serrée et rigoureuse des Misérables de Victor Hugo. Ces articles parurent en brochure au mois d'octobre de la même ann(''e. On sait le scandale ({u'ils produisirent. Cest alors que les murs du quartier latin se couvrirent de l'inscription : Barbey d'Aurevilly idiot. — 11 s'en moquait pas mal !

2. On ne peut dire a quelle date exacte cette lettre a été adressée par Barbey au poète. Mais elle remonte certainement aux premiers temps de leur liaison.

3. Edouard Fournier (1819-1880), érudit spirituel et perspicace, auteur du Roman de Molière (18G3), etc. Barbey d'Aurevilly a écrit dans le Pays plusieurs articles sur lui.

BARBEY d'aUREVILLY A HECTOR DE SAINT-MAUR 1^7

suis superstitieux, et ce serait d'un trop mauvais augure que de lui écrire pour la première fois et d'avoir à lui tracer cet exécrable mot de regrets, qui exprime pourtant plus que la moitié de la vie...

Lundi, 4 heures (1863).

En grande hâte.

Mon cher Saint-Maur,

Oui, demain — chez vous, — vers 5 heures et demie, puisque c'est mardi et que vous êtes libre plus tôt ce jour-là.

Je n'ai jamais assez de vous.

Aurez-vous deviné mon projet ou avez-vous vu ProsperDelamare \ à qui j'ai lu en épreuve ma chose sur Buloz"? Retardée, elle paraîtra, je pense, mercredi, si je ne me cogne pas encore contre du Ponlmartin '

1. Poêle et littérateur. (Voir la note qui le concerne, p. 136.)

2. Il s'agit de la diatribe, merveilleuse d'audace et d'insolence, que Barbey d'Aurevilly publia dans le Figaro du 30 avril IS6o sous le titre : Monsieur Buloz. «C'est une des plus désagréables puissances de ce temps-ci », disait-il, et il expliquait pourquoi. Le directeur de la Revue des Deux Mondes se fâcha et répondit. Harbey, à son tour, répliqua le 14 mai. Il y eut un procès retentissant, que gagna Buloz.

3. Armand de Pontmarlin (1811-1889), critique littéraire. Barbey d'Aurevilly eut quelque temps pour son talent une certaine estime. Plus tard, il ne lui pardonna pas certaines atla(]ues, dont la violence, peu intelligente, alla, d'ailleurs, toujours croissant.

158 SUR BARBEY DAUREVILLY

OU quelque autre beLe de cette espèce. Avec cette invention misérable qu'on appelle des journaux, on n'est jamais sûr de rien !

Je n'ai que le temps de vous embrasser avec tous les sentiments de mon cœur.

Mardi.

Mon cher Saint-Maur,

J'ai vraiment du guignon. Vous venez chez moi, je n'y suis pas. Vous me dites de venir chez vous, je ne peux pas, du moins jeudi.

Je vais vous l'expliquer tout a l'heure, mais laissez-moi d'abord vous dire pour vous tenir l'esprit en repos :

C'est que vous m'avez apporté, sans le savoir, une lettre du chanoine * qui me prie à dîner pour le 5 janvier, — et que, comme d'ici-là je puis me retourner et avancer pour mes damnées besognes, je suis décidé à accepter pour ce jour-là.

Maisjeudi, non ! It is impossible. Et vécy'^ pourquoi.

1. Ce surnom désic^ne la comles.sc Dasli. Tous les amis de Saint- Maur rappelaient ainsi, et il faut croire que ce pseudonyme ne lui était pas désagréable, puisqu'elle s'en sert elle-même pour signer ses lettres. — Elle habitait, elle aussi, les Batignolles. On la voyait souvent dans la maison de Saint-Maur, rue des Dames.

2. Patois normand. Barbey d'Aurevilly, on le sait, ne s'est pas fait faute d'employer le patois, mrnu^ — ou plutôt surtout — dans SCS romans.

BARBEY d'aUREVILLY A HECTOR DE SAINT-MAUR 169

Je suis rentré au Pays ^ et j'y ai le feuilleton du dimanche — régulièrement. Or, il faut, pour les convenances de l'administration du journal, que mon feuilleton (c'est-à-dire ma copie) soit donné le jeudi dans la journée.

Je n'ai pas (c'est le cas pour jeudi prochain) fini les deux énormes volumes de Préuost-Paradol, sur lequel je vais passer mes fantaisies, et de plus j'ai à finir un article pour SchoU '' — retardé (l'article) par cette infernale grippe qui m'a griffé.

Je n'ai donc que deux jours pour toute cette masse de choses, et je n'en puis rien distraire. Vous le comprenez, n'est-ce pas...? Je suis à jour ^^e, et ce n'est pas au moment où je rentre au Pays que je puis me permettre la détestable licence d'être inexact.

Hélas ! cette combinaison du Pays me prive des mardis de ma bien-aimée rue des Dames. Du lundi au jeudis désormais je lirai et articlerai, et je ne pourrai plus être à vous que du vendredi au lundi inclusivement. C'est assez gros qu'un article à faire

1. C'est en décembre 18G3, après un arrêt de quatorze mois, que Barbey d'Aurevilly avait repris sa collaboration au Pays. Mais celte lettre n'est peut-être que des premiers jours de 1864, car l'arlicle projeté, dont il est question plus loin [Essais et nouveaux essais de politique et de littérature, par M. l'rcvost-ParadoI), ne parut que lo -S lévrier.

:2. Aurélien Sclioll avait récemment fondé le Sain Jaune, où Barbey d'Auri^villy v(>nail de publier ses Quarante médaillons de l'Académie.

quand on lit comme moi tout ce dont on rend compte, avec points et virgules, et quand on ne se contente pas de la table et de la préface, comme cCaucuns,

Telle est, mon ami, ma raison. Prenez-la pour ce qu'elle est, pour une bonne et péremptoire raison dans laquelle ma volonté n'est pour rien, mais la destinée. Il faut que je fasse mon métier de nègre sous le bâton de la nécessité (une rude planteuse) !

Seulement, ce n'est pas du sucre que je fais ! Si j|ino ^QpJiiQ Qçiy ^\^\\^ vivante, elle dirait bien que ce n'en est pas !

Tout à vous et pas assez. Si vous voulez de moi lundi, dites-le.

Encore à vous.

Mardi matin, 8.

Cber poète.

Oui, des ennuis far /«'... et par ailleurs. J'en suis une cariatide et j'en porte un bel entablement. Mais j'irai m'en essuyer le front, samedi, cliez vous, si vous y êtes. Si vous n'y êtes pas, avertissez-moi.

Ce sera le lendemain de l'apparition de mon Des Touches en volume'-. Je vous l'apporterai, et mon cœur itou...

\. « Par là », c'est évidemment au journal le Pays.

'1. Le Chevalier f^e.sToMcAes avait paru en feuilletons dans /eiVa<«

Jeudi, 18 octobre 63.

Une voile !

— C'est moi !

— Qui va toucher ton bord !

Sainl-MaurE, mon ami, nous revoici d^accord !

En effet, j'arrive de Normandie. J'ai vu Flavie, qui m'a parlé de vous et à qui j'en ai parlé plus encore ; Flavie, la tête physique, saine; — l'intellectuelle s'est toujours bien portée ; l'esprit, immortel ! J'ai vu un automne, inconnu même en Normandie ! J'ai vu la mer! J'ai même monté sur elle... J'ai même continué mon métier de critique — en péchant des huîtres, aussi rares maintenant que des g"ens d'esprit !

Et je me disais en faisant tout cela avec délices : tout cela ne serait pas si bon si je n'avais pas le dîner Saint-Maur au retour, où je pourrai le raconter!

Le puis-je demain?... Vendredi est-il toujours vendredi ^? Verrai-je Brot (qui devrait s'écrire Broc)^ pour le remercier d'une loge qu'il m'a donnée, une

Jaune, du 18 juilIoL au 2 scpUMiibre 1803. (Vvsl en iS6-'i (ju'il fut publié en volume (ln-12, Paris, Michel Lcvy). La IcUre est donc de 1864, et probablement du début de l'année.

1. Le vendredi était désormais le jour des dîners chez Saint- Maur.

2. Cetlc plaisanterie est fré(iuente dans les lettres de Barbey d'Aurevilly. — Brot (Charles-Alphonse), né en 1809, était poète, auteur dramatique, romancier. II mettait (luelquelois ses romans authéàlre (ainsi Jane (^ii'ey) .

loge de fou, car j'y ai ri comme un fou, mais de fou heureux? Verrai-jeDelamare, le noir Cambronne'?... Verrai-je Fournier, mon article fugace, mais Famabilité présente?...

Il y a mieux. Verrai-je ces dames ? Sont-elles revenues comme moi de leurs pérégrinations ?

Mais, fussiez-vous seul, je serais heureux.

Votre ami à outrance.

Vendredi soir-.

En hâte.

Mon cher et noble Saint-Maur,

Votre lettre m'est entrée dans le cœur. Merci de votre amitié. J'irai demain homardiser chez vous, car vous avez deviné qu'un fils de la Manche, comme moi, doit aimer le homard ; et je l'aime.

Des ennuis, j'en ai. J'en ai toujours. Mais ce n'est pas cela qui peut m'éloigner de vous ! au contraire ! Vous me consolez du genre humain. Sans les cœurs comme vous, il y a longtemps que je serais misanthrope, et Alceste ne serait que de l'eau claire auprès de moi.

i. Surnom habituel de l'rosper Dclamare chez les amis d'Hector de Saint-Maur.

2. Cette lettre — c'est tout ee (|u"un en peut tUre au point de vue de la date — n'est certainement pas postérieure à J866, car il y est (|ueslion de Roger de Reauvoir. ([ui est mort cette année là.

BARBEY d'aube VILLY A HECTOR DE SAINT-MAUR 163

Voilà mon feuilleton qui m'arrive. Corrigez-en une bêtise avant de l'envoyer à Roger : ils ont mis imprudent pour prudent à la deuxième colonne de la deuxième feuille.

Rien que ça, les imbéciles !

Lundi 22 [octobre 1866].

Mon cher prieur,

Je croyais être seul avec vous, vendredi. Vous aviez Brot, et c'est pourquoi je ne vous parlai pas de ce qui est pour moi une contrariété inexprimable, le retard de cet article sur le Psautier \ que je veux faire et que je ferai. Mais quand? Voilà la question.

C'est pour rapprocher de nous ce temps-là que je vous écris.

Dans mes prévisions et dans mes plans, cet article (où je mettrai le cœur démon esprit et l'esprit de mon cœur, allez !) devrait être fait. Il ne l'est pas. La bombe tombée sur le Pays, ses déchirements entre deux rédactions, ses sept procès, Cassagnac et sa progéniture ont tout renversé de mes plans. On ne paye plus la copie au Paijs (du moins on m'a dit qu'on ne me la payerait plus) ; on m'a refusé l'article sur l'Éli-

1. Hector de Saint-Maur venait de l'aire paraître sa traduction en vers des Psaumes.

sabelh de Dargaud\ et on y exile les grands articles pour y fourrer les puantes et betes petites chroniques que vous pouvez y lire, puisque vous recevez ce lamentable journal. L'article sur Dargaud a paru dans le Nain Jaune ", mais si, au lieu d'écrire un livre d'histoire sur Elisabeth, mon pauvre Dargaud avait traduit les Psaumes, je suis bien sûr qu'un article sur ses Psaumes n'aurait pas passé, malgré mon inlluence au Nain. Et, il faut être juste, il n'y a rien à dire à cela. Le Nain est un journal satirique, léger et mondain. Il a des grelots à son bonnet. Il n'a point à parler des Psaumes à ses lecteurs... C'est déjà beaucoup de m'y voir risquer des impertinences catholiques, comme je le fais de temps en temps ; mais un article carré sur les Psaumes j avec des citations, non ! c'est impossible, hic non est locus.

Loudun fait une revue littéraire (dans" le format ridicule de laquelle on devra étouffer) et il m'a prié d'y écrire, mais chacun y a sa spécialité, et la spécialité des poètes est donnée à Armand Pommier \ C'est

■\. Dargaud (.loan-Maric) ('tait un bon historien qui connaissait particulièrement le xvi» siècle. Harboy d'Aurevilly a public sur lui plusieurs articles élogieux. — Le « plan » de. d'Aurevilly était sans doute do rentrer au Pays,o\ii\ n'écrivait plus depuis le2"7 septembre 1865. 11 était alors cantonnti au Nain Jaune.

Page 1