‹ Sur Barbey d'AurevillyChapitre 24 sur 54 · Le 3 octobre · texte numérisé non relu

Le 3 octobre

3. Ecrivain moins connu qn'Amédée Pommier, avec qui il ne faut pas le confondre. (Voir sur lui l'étude de Barbey d'Aurevilly dans les Romanciers .)

BARBEY d'aUREVILLY A HECTOR DE SAINT-MAUR 465

môme dans cette Revue litléraire que je compte mettre mon article sur le La Bruyère de Fournier, ne pouvant le mettre au Nain, où il en a déjà eu un très favorable. Que n'êtes-vous de la littérature, vous, mon cher Saint-Maur, au lieu d'être de la poésie, vous tomberiez dans mon département, et je pourrais dire sur les toits d'un journal ce que je pense de vous, — de votre personne et surtout de votre talent.

Me voilà donc bien empêché, et croyez — parce que c'est la vérité — que je souffre de cet empéchement-là. J'ai ce retard d'article comme une montagne sur le cœur. De tous les hommes, vous êtes actuellement celui que j'aime le plus, et il se rencontre que c'est celui que j'aime le plus pour lequel je fais le moins! C'est indignant et j'en suis exaspéré! Cette circonstance, toute personnelle à vous, me paraît plus douloureuse que les autres, et les autres qui m'étreignent — l'affaire du Pays qui me tord le cou — ne me sont de rien presque, en comparaison de celle-là.

Je ne puis pas rester niatèriellcnient dans la position où le désastre du Pays me met, il faut que je trouve quelque -part le rebord de tuile du passei'eau ou le soliveau de l'hirondelle. Quand je l'aurai trouvé, mon cher Saint-Maur, je vous y abriterai avec moi. Si le Pays seulement voulait prendre, sans bourse délier, un article sur vos Psaumes^ je le donnerais bien volontiers, le plaisir de parler de vous m'étant

ICG SUR RARIÎEY d'aURKVIF.LY

bien plus sensible que quelques misérables pièces de cent sous, mais il a déjà refusé mon article Bargaud pour m'imposer certaines idées que je n'ai pas acceptées et avec lesquelles il prétendait inaugurer mon retour.

Mon cher Saint-Maur, je voulais vous dire cela, vendredi. L'occasion m'en a manqué. Chez vous, et c'est le charme de chez vous, la conversation entraîne et emporte tout, dès le potage, et 2 heures du matin sonnent qu'on a tout oublié, avec le temps...

Mercredi, 11 décembre 1866.

Mon cher Saint-Maur,

J'ai reçu votre lettre hier soir. J'avais passé la journée au lit, tué de grippe, d'enrouement, de fièvre. Aujourd'hui, s'il avait fait beau, je serais allé vous voir, mais il fait trop mauvais et je suis trop souffrant encore pour sortir.

Mon cher ami, au milieu de ces misérables maux physiques, je n'ai pensé qu'à vos douleurs, à vous et à M'"^ de Saint-Maur. La pensée de votre chère enfant morte ne m'a point quitté... Tout ce que j'aime le plus au monde perd ses enfants* !...

1. La lille de SainL-Maur, jeune mûre, était morte le 6 décembre. •^ Lo po(He devait écrire plus tard sur cet événement si douloureux

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Je VOUS aimais bien. Je vous aime mieux. J'irai, certes, chez vous comme par le passé, puisque vous m'y autorisez. Je suis aussi bon pour la douleur que pour la joie, et depuis longtemps je suis apprivoisé à ceux qui souffrent.

A bientôt, et à vous, et plus étroitement que jamais, dans son souvenir.

Vendredi [fin de 1866 ou début de 1867]. Mon cher Saint-Maur,

N'allez pas croire que votre pensée me soit moins présente depuis que le malheur vous a visité ! mais je n'ai pu, tout ce temps, aller jusqu'à vous. J'ai gardé le lit — j'y étais encore le jour de Noël — sous l'action de cette impitoyable bronchite. Je n'en puis guérir... et cependant il importerait fort que je pusse sortir et me servir de cette gorge déchirée pour mes affaires qui périclitent et m'accablent des plus mortels ennuis!

Je me hasarde aujourd'hui, tenté par le soleil, à mettre cette gorge en loques dehors. Si demain vous êtes chez vous, j'ai le projet d'aller y rompre le pain. Si vous n'y étiez pas, un signe, et je m'abstiendrais.

le poème admirable, Baie LUia, dont nous citons plus haut (p. 131) quelques fragments.

Une bonne poignée de main fait du bien dans les déroutes. J'irai prendre la vôtre et vous oflrir la mienne, — quoique je ne compare pas, certes! mes misères à votre douleur.

Que Dieu soit sur vous, mon ami !

M. de Saint-Maur, prieur de la Congrégation des Bons-Vivants !

Voulez-vous me permettre de vous amener à dîner demain un vieux Rembraiult qui n'est pas sans valeur?...

C'est le poète allemand Lndwig Wilh, l'auteur des Hiroiidelles et du Pays bleu.

Figurez-vous — oui, une belle toile de Rembrandt enfumée ! Quand il est sale, — il l'est souvent, — c'est V AlcJiimiste dans son capbarnaiim ; mais quand il est propre, en toque et en fourrure, c'est un Roi-Mage.

Je l'ai prévenu, ce Juif, — et de Hambourg- encore, — qu'il se barnacbât pour dîner cbez vous, comme le roi Salomon dans sa gloire et sa splendeur.

Il a connu Heine, et Sclielling, et toute l'Allemagne iilustie. W a beaucoup de tabmt et de naïveté allemande et d'orgueil allemand, mais c'est un très noble cœur allemand avec toutes les allemanderies de la cbose.

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Malgré le baragouin le plus infernal, il sait le français dans ses nuances les plus ténues... Grotesque et enthousiaste, il vous amusera diablement, Saint- Maur, c'est moi qui vous en réponds !

Et nous rirons !... ^

Mon brave Prieur,

L'adresse du vieux mage est boulevard du Prince- Eugène, 145 ou 147. — Voilà !

Faut-il vous l'amener vendredi, ce vieux bouc d'Israël qui sera à la gauche du Très-Haut le jour du jugement?

Allez ! boucs, au feu éternel !

Mais que vous, notre tr es-haut ici-bas, mettez à votre droite à table!?

1. II y a loul lieu do croii'c (jue celle lellro cl la suivanlc sont anlcricures à 1870, car, après nos désaslrcs, Barbey d'Aurevilly ne frayait plus avec les Allemands cl ne plaisantait plus si doucement les «allcmandcries » : son volume sur GœLlie et Diderot le prouve;. Il a dû écrire ces deux billets enl8G6 ou 1807. C'est, en elïol, le moment où Ludwig Willi a été le plus connu, ou, si l'on prérére. le moins inconnu à i'aris. Ce « vieux Kembrandl » — qui. d'ailleurs, ne comptait qu'un an de plus que Barbey d'xVurevilly, éliminé près de Dusscldorf en 1807 — avait été, après 48, condamné à un an de d(Hention dans une forteresse pour sa collaboration, juj^ée trop déniocrati(iue, à un journal polilitiue de Paderborn. Il s'était rt'fuf^ié en France. ISes lliromicilcs avaient ét(i rééditées à l'ai is en 18(10. Le Pays bleu parut en 1865, à Paris également.

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5 avril 67.

Mon cher Saint-Maur,

Merci de votre lettre, qui me prouve que vous pensez à moi. Je ne serais pas allé demain chez vous. Je n'irai point ce soir. Irai-je la semaine prochaine ? D'ici le 15, je ne puis rien prévoir. Je me fais l'effet de rouler en spirale dans un tourhillon... mais non de plaisirs ! Caramha ! Je cherche, pour l'heure, de l'argent, en attendant que la position vienne*, et il y avait longtemps que je n'avais fait pareille chose. J'y suis gauche. J'avais désappris.

Dès que je serai tiré de mes casse-cous actuels, j'irai dîner chez vous, et je vous préviendrai par une lettre pour ne pas me heurter à une porte fermée. Je me heurte à assez de choses comme cela!

A ami triste, ami sombre.

Mardi.

Giaour — oui î car cela veut dire chrétien, — mais infidèle, non! Je ne vous serai jamais inhdèle, mon cher Saint-3Iaur. Je n'ai pas répondu avec cette main qui s'ennuie d'écrire à votre billet au crayon. J'y voulais répondre avec toute ma personne en

1. Barbey d'Aurevilly n'avail alors coiiimc ressources que ses articles au Nain Jaune.

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allant dîner chez vous, mais les théâtres me prennent mes soirs* et me les déchiquëtent. Je m'en venge en me moquant d'eux.

Mais vendredi, quoi quil arrive^ je dînerai au Prieuré, et puisque je suis chez les prêtres de Satan", le lundi S chez le chanoine. J'irai chercher Antier^ jusque dans les hras de sa femme, et j'irai l'y remettre, pour qu'il dîne avec nous.

Je ne connais pas M. Auhertin, entré au Pays depuis que j'en suis dehors. Mais je le lis... J'ai un vague souvenir d'un article dans lequel il ne me traitait pas de pliune magnifique, mais il vous a fait une politesse en vous disant du bien de moi. Qu'importe le reste! Beiœons frais! Auhertin... j'aime ce nom. Ça rime à Chamhertin!

A vendredi.

Avez-vous mon article du dernier Nain sur votre ami Bumas et le Théâtre Français?'*

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