‹ Sur Barbey d'AurevillyChapitre 34 sur 54 · La plupart sont inédits · texte numérisé non relu

La plupart sont inédits

y a, au milieu de choses que j'ai trouvées très poétiques et réussies, beaucoup de passages à refaire, et je les ai marqués à la marge.

« Ton tricot n'est pas assez serré. Tes mailles sont trop larges. Tu laisses tomber des points.

« Ce n'est pas une légende que ce poème. L'inspiration personnelle, — là prédication en vers ^ y interviennent trop pour que ce puisse être l'intention du poète d'enluminer ce vitrail qu'on appelle une légende. Mais pourtant, il y a, ici et là, souvent des détails légendaires et ils doivent être traités avec la simplicité, mais Fart profond, de la légende.

(( Tu as bien la simplicité, la naïveté du sentiment; tu n'as pas l'exécution pointillée, miniaturesqiie^ que je voudrais et qui est de nécessité, quand on ose, non plus la légende des moines et des bonnes femmes^ mais la légende des poètes, moines ou non !

« Tu as des tons faux, des discordances, des langages qui jurent parfois avec ton sujet. J'ai souligné bien des mots, les uns comme effacés^ impropres, lâchés, vulgaires, — un fer qui n'est pas assez chaud et qui manque la boucle ! Mais je voudrais, par un exemple, te faire sentir ce que je dis... Là, au passage qui commence par ces mots :

Puis, quitlant tout à coup un sujet plein de flamme, 1. L'abbé d'Aurevilly était bon prédicateur.

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je trouve ces vers :

L'amour qu'elle prêchait dans son naïf langage De ses jeux éloquents paraissait déborder.

« D'abord, mon ami, on ne prêche pas dans un naïf langage. Celui ou celle qui prêche instruit, apprend aux autres, renseigne. Inspiré ou laborieusement volontaire, homme ou femme, le prêchant n'est pas naïf... Il ne prêcherait pas alors. Il pourrait éclairer encore, toucher, entraîner, avoir Faction, le résultat de la prédication dans l\hne. Mais il ne prêcherait pas. Il aurait un naïf langage tout-puissant; mais le mot prêcher implique une science de ce qu'on dit, une attitude d'enseignement, une suite de doctrines et de ratiocinations, qui excluent toute idée de naïf langage.

« Mais ce n'est pas tout. Je répugne à voir l'éloquence déborder des yeux de la petite Germaine. Elle peut avoir les yeux très éloquents, cette petite faiblette et maigrelette, cette cigale des champs, mais rien ny devait déborder. L'idée d'un débordement quelconcjue, qui implique Vabondance, la violence, h^ trop-plein, ne pcuit approcher de hi conception que nous avons de cette (illette, éloquemment malingre (c'était son éloquence, à Elle !). Si lu l'avais vue comme moi je l'ai vue à Pibrac, dans ce tableau, sans nom de peintre, et (jui est de son temps, qu'on a

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placé, dans sa cliapelle, en face de son tombeau, lu comprendrais, Abbé, que rien n'a débordé jamais dans cette pauvre petiote ou dans son bistoire, si ce n'est le torrent, fait par la pluie d'un jour d'orage, qu'elle a devant elle et qui l'oblige à relever, d'un geste que j'appelle, moi, la pudeur dans la solitude^ sa robe, son cbiffon de robe, sur ses petits pieds nus. (( Ali ! ce n'est plus ici cet envol de la Beauté, portant, comme une Canépbore, la vie, corbeille en Heurs, avec ce coup de vent dans le bas des jupes (dans Lazzara) :

Elle lève sa robe et passe les ruisseaux

et les oiseaux

Pour ses pieds donneraient leurs ailes !

« Ce n'est plus cela ! Mais c'est bien mieux ! Je n'ai jamais rien vu de si timide et chaste, avec une ombre de souffrance, éclaircie par la confiance en Dieu. Si tu avais vu cela, tu n'exagérerais pas la sainte fillette, — cet ange éclos dans l'obscurité et dont on voit comme rayonner l'aile bleue par les déchirures de sa robe.

« J'ai tout dit, mon cher Abbé, — Fais et refais dans le sens que je t'indique, et ton poème se transfigurera.

« Ton ami sous toutes les espèces, ton ami d'esprit comme de cœur.

(( JuLKs Barbry J)'Auukvilly. »

Barbey d'Aurevilly et les Giiérin,

Du jour où Barbey d' Aurevilly connut au collège Stanislas Maurice de Guérin, il s'enflamma pour les idées de ce camarade un peu plus jeune, et pour sa manière de les rendre. Avant et après le séjour de Guérin à la Chênaie, chez Tabhé de La Mennais, il ne laissa jamais échapper une occasion de le voir ou de correspondre avec lui ^ Trebutien môme ne devint le confident de toutes ses pensées — ou de presque toutes — que lorsque Maurice de Guérin fut mort (1839). La liaison peut compter au nombre des plus intimes et des plus confiantes. Elle assura, tant aux deux amis qu'à Eugénie de Guérin, les joies les plus pures.

Mais cette amitié de jeunesse fut aussi la cause initiale de bien des malheurs, dont la plupart sont encore fort mal connus, ou fort inexactement, du public le plus lettré.

Comme Barbey avait beaucoup aimé Maurice et lui croyait du génie, mademoiselle de Guérin qui, dès une premit're rencontre (lors du mariage de Maurice),

1. Voir Maurice do Guérin, Ae///'e5 à 7. Barbey d'Aurevilly.-pnhWées en 1908 à, Paris, chez Sansot.

avait très fort apprécié Téminent causeur, ne crut pas pouvoir mieux faire, lorsque après la mort de son frère elle revint à Paris chez la baronne Almaury de Maistre (1841), que de charger l'ami si fidèle d'éditer tous les manuscrits laissés par le malheureux poitrinaire. Barbey ne prédisait-il pas à l'auteur du Centaure une immense gloire posthume? Son imagination lui faisait même entrevoir la possibilité d'une publication très prochaine. Il annonçait avec éloquence un succès immédiat... Aussi bien, l'article de la Revue des Deux Mondes, dans lequel George Sand, renseignée et stimulée par Barbey, avait présenté à la littérature ce nom, inconnu la veille, semblait-il légitimer tous les espoirs.

Mais les difficultés surgirent. Eugénie de Guérin, à qui la personne de « Monsieur d'Aurevilly » n'était, certes, pas indifférente (encore que, peut-être, elle s'en rendît mal compte)^, et qui avait eu à subir dans son propre entourage de Paris les plus curieuses, les plus cruelles scènes de jalousie, était repartie pour son castel solitaire, le cœur déjà meurtri. Il lui restait Fespérance que les manuscrits si chers seraient

1. En somme, je no vois pas qu'en ce qui concerne les rapports de Barbey d'Aurevilly et d'Eugénie de Guérin, on ait beaucoup avajicé depuis ce qu'en a dit Lamartine {Souvenm<i et portraits) : « l']ile pouvait aimer : il paraît même que la préférence qui l'entraînait à son insu vers un ji\une ami de son frrro se serait facilement changée en un sentiment dont cet ami était bien digne... »

promptemenl édiles par « Tami de bronze » qu'elle appelait depuis longtemps son frère et qui l'appelait sa sœur \ Mais l'ami, Féternelle dupe de sa magnifique imagination, avait vu les choses autrement qu'elles n'étaient.

Pauvre, dénué presque de tout, il était aussi sans nom littéraire, n'ayant qu'ébauché ses futurs chefsd'œuvre. Il ne pouvait se charger d'une publication coûteuse. Peut-être même un jour les chers manuscrits furent-ils confiés à quelque libraire, à qui Barbey, pauvre honteux et endetté, n'osa les réclamer. Il est aussi hors de doute que d'Aurevilly ne jugeait pas la pensée intime de Maurice de Guérin aussi voisine du catholicisme que le voulait sa sœur. Celle-ci encore, à la différence de Barbey, ignorait les liens étroits qui unissaient à la baronne de Maistre le mort infortuné. L'ami de bronze, enfin, connaissait

1. Si l'on se reporte à tous los textes connus, il semble bien que ce soit la « pastoure » du Gayla qui ait la première adopté ces vocables. Dans son Journal, à la date du 16 mai 1839, elle le nomme son « second Irère ». Et c'est seulement dans une lettre du 9 septembre 1839, qu'elle écrit : « Il m'appelle sa sœur ». — Il est donc plus (jue probable (juc M. Krnest Seillière, en attribuant {Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1909) à Barbey d'Aurevilly la paternité de ces termes amicaux et familiers, se trompe. — Mais, à partir du mois de septembre 1839, Jules Barbey et Eugénie de Guérin en usèrent couramment. « Frère d'adoption, l'rère de cœur », dit Eugé- Die dans son Journal le 19 octobre 1839. Etc., etc.

Ce qui manque vraiment trop pour établir l'histoire de leurs rapports, ce sont les lettres de Barbey. 11 est vraisemblable qu'elles ont été détruites (et peut-être par Eugénie elle-même), au moins pour la plupart.

le proverbe : « On ne joue pas avec le feu » et redouta sans doute les epancliements épistolaires... Il y eut donc d'éternelles lenteurs, que, dans sa tourelle du Gayla, Eugénie de Guérin ne pouvait s'expliquer. Où était la gloire promise? Que devenaient même les manuscrits prêtés ? Elle écrivait en vain et finit par se plaindre à tous les éclios.

Quant h Barbey, le cœur lui manqua pour avouer ses mécomptes. Découragé, il préféra passer pour un (c lâcheur » et fit le mort, de même que plus tard, liante par le souvenir de ces pénibles années, comme par le remords d'avoir laissé la sœur de son ami à toutes ses illusions douloureuses, il n'hésita pas, en manière d'excuse ou d'explication, à calomnier sa propre vie et à se qualifier de «. ribaud »...

Mais peu à peu, dans sa retraite, Eugénie s'éteignait. Son frère mort, son ami muet, la gloire de Maurice échappée, c'était assez pour tuer cette plante frêle. Elle mourut sans avoir vu la publication rêvée. Et, par une dernière ironie, ce fut Sainte-Beuve qui la fit enfin, cette publication, si longuement, si tendrement préparée par Barbey... Celui-ci n'était pas nommé dans la préface.

Les Rdlquiac de Maurice parurent en 1801, trois

années environ après la brouille de Barbey et de Trebutien. Or, vingt ans avant cette date, Fami du malheureux poète pouvait écrire au docte libraire, devenu son seul confident : « Je publierai incessamment un volume tout entier de Maurice de Guérin. » Il ajoutait avec ivresse qu'il détenait « les matériaux d'un livre immortel, bonheur aussi grand pour la littérature française que la publication des œuvres inédites d'André Ghénier ». Il pouvait se vanter enfin d'avoir « souftlé à George Sand son fameux article de la Revue des Deux Mondes », article dans lequel la romancière avait attaché le grelot de cette gloire posthume, et qui, d'ailleurs, en de nombreux endroits, reproduisait purement et simplement les notes que Jules Barbey lui avait remises...

D'Aurevilly, dont la sensibilité était des plus vives et qui la cachait sans la diminuer

(Si l'on Le voit pleurer, essuie au moins tes pleurs)

ressentit cruellementrodieux affront de Sainte-Beuve. Mais, inflexiblement fier, il se contenta, dans le Pags du 1" février 18G1, de publier sans se plaindre un beau, un supeibe compte rendu de l'édition.

11 y analysa le talent de Maurice, talent unique, qui, selon lui, n'est ni antique, ni moderne, et qu'on aurait tort de trop comparer mùme à celui d'André Ghénier. « Maurice de Guérin, dit-il bien nettement,

est un panthéiste, mais un panthéiste d'un accent jusqu'à lui inconnu. » Ses qualités de forme l'égalent aux plus grands poètes. « Poète naturaliste, qui trace verse la description pour aller heurter obstinément « sa rêverie contre l'obstacle, éblouissant ou sombre, « de la nature, qui cache invinciblement son secret « sous les formes incompréhensibles de la vie, il pro- « cède toujours par larges échappées de paysages, « par prolongement d'horizons, ou par ces traits qui, « tout déliés qu'ils soient, se fondent dans la trans- « parence qui est l'infini du regard. »

C'est bien l'admirateur enthousiaste et l'ami, intransigeant dans son amitié, qui déroule avec une telle splendeur ses panégyriques et ses analyses. Pour Barbey, en effet, Guérin était Somegod^ quelque Dieu ^ Il avait, dit-il, « le mal de l'idéal », et toute sa vie qui fut courte, « il souffrit de cet idéal vers lequel « il aspirait, mais qu'il n'atteignait pas et qu'il aurait (( atteint probablement s'il avait vécu davantage ; « car nos désirs sont les pressentiments de nos facultés, « les précurseurs des choses que nous sommes capables « d'exécuter, a dit Gœtlie, dans un éclair».

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