Voir Amaïdée
Les amis.
De véritables amis, Barbey d'Aurevilly en a eu très peu. Maurice de Guérin, Trebutien, Saint-Maur, l'abbé Anger-Billards, Coppée, voilà sans doute les principaux. Et peut-être devrait-on allonger de quelques noms la liste, ne fût-ce que pour plaire à M. Paul Bourget*. Mais cette liste serait vite close. Les amitiés même de second ordre se dénombreraient aisément. Au temps des Memormida, on devrait mentionner Gaudin de Villaine et Scudo ". Plus tard, les « amis » de Barbey sont surtout les « membres de la Congrégation de Saint-Maur » (voir plus baut). Pour la dernière
4. Barbey lui a dédié Une llisloire sans nom : a Je veux, dit-il, mettre votre nom à la tète de cette llisloire sans nom, et vous oiïrir cette pierre, de couleur sombre, qui vous intéressait pendant que je la gravais. Que ce soit là un monument... oh ! un très petit monument, mais d'une chose très grande, mon amitié pour vous. »
2. Scîido (Paul), né à Venise en d806, compositeur, élève de Clioron sous la Restauration. Il a publié un grand nombre de mélodies. Plusieurs journaux inséraient de lui des articles de critique musicale, et, de 1851 à 1863. il fut rédacteur à la Revue des Deux Mondes. Barbey d'Aurevilly, qui l'estimait et l'aimait fort, parle souvent de lui dans ses lettres à Trebutien. il avait publié, dans runii|ue numéro de la Revue de Cnen. que firent paraître eu 1832 Barbey, Trebutien et Edelostand du Méril, un article de P liilosopkie poliLique, sous le pseudonyme de Fra Paolo. C'était donc un ami de jeunesse. Il est mort fou à Blois, en 18(Ji.
période, il suffit de renvoyer au volume de Charles Buet, oii défilent (chapitre v) : Roselly de Lorgnes, Xavier Aubryet, Henri de Pêne, Jules Vallès, Théophile Silvestre, Théodore de Banville, Léon Bloy, Georges Landry, Rollinat, Michel Ménard... Mais on ne doit pas se laisser duper par ce titre d'ami, souvent employé à défaut d'un autre. Si brève que soit la nomenclature, le terme de « relations littéraires » conviendrait maintes fois où on dit « amitié ». La vraie amitié, répétons-le, Barbey d'Aurevilly ne Ta rencontrée et accordée que cinq ou six fois. C'est un isolé. Il Ta été surtout dans le monde littéraire et ne s'est trouvé en intimité avec aucun des grands écrivains du xix'' siècle.
« Poussières. »
M. Fernand Clei'get l'a fort bien dit : « La poésie en vers ne suscita que rarement l'inspiration de Barbev d'Aurevilly ; c'est le roman et la critique qui forment ses deux grands aspects littéraires. »
Quiconque néanmoins veut connaître à fond Fauteur d'Lne Vieille Maîtresse doit lire et relire ses vingt-sept pièces de vers réunies sous le titre de Poussières (Lemerre, d897). Ces « poussières » sont chaudes, ensoleillées, vibrantes : mais surtout elles
intéressent l'histoire naturelle des esprits. Il y a là les plus curieux éléments biographiques, — et les plus déformés, — des sentiments souvent sincères et profonds à côté de pures virtuosités d'imagination.
C'est la seule chose que j'en veuille dire ici, et peut-être la seule importante, car pour goûter cette poésie très claire, un peu étriquée, sentie sans doute et personnelle, mais qui ne chante pas « comme l'homme respire, comme Teau murmure en coulant », il n'est rien tel que de la lire. Encore le lecteur doit il être prévenu que, dans ces pièces autobiographiques, un détail est vrai, l'autre est arrangé, ceci est historique, cela ne l'est pas.
De très belles strophes de Barbey {la Maîtresse- Rousse^ les Nénuphars^ etc.) sont, au fond, oratoires. Le Buste jaune (celui de sa vieille tante de Ghavincour, buste usé qu'il a toujours vu là et qui fut son premier amour de sauvage comme il sera le dernier) lui sert seulement à illustrer un thème, etc.
Il faut savoir, au contraire, que tels et tels morceaux fournissent à l'historien de Barbey les documents les plus sûrs et de la plus poéti(|ue éloquence :
Saigne, saigne, mon cœur, saigne pUis lenleiiicnl. Prends garde ! on t'entendrait... Saigne dans le silence Comme un cœur épuisé qui déjà saigna tant. A bout de sang et de souffrance !
22f SUR BARBEY d'aUREVILLY
Mais je ne permets pas aux hommes de la foule. Insolents curieux de tout cruel destin, De t'approcher, cœur fier, pour entendre en mon sein Dégoutter le sang qui s'écoule.
De même, Isn^ihce Pourquoi voyage?'? est à annexer aux premiers Memoranda. J'attacherais moins d'importance aux visions purement spectrales, noblement et romantiquement sinistres.
N'as-tu jamais senti sur tes lèvres avides
De réchanson de mort le philtre affreux passer ?...
Dans la Haine du Soleil, poésie sincère au fond, et d'une inspiration forte, la déclamation, parfois, n'est pas éloignée non plus :
L'œil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie, Un jour perdra son feu, son azur, sa beauté, Et tu l'cclaireras de ta lumière impie, Insultant d'immortalité !
Soit ! mais ceci est oratoire :
Pour voir errer parmi les spectres de la terre Le spectre aimé qui semble et vivant et joyeux, La nuit, la sombre nuit est encore trop claire... Et je l'arracherais des cieux !
En somme, il y aurait encore à extraire la quintessence de ces « poussières ». De ces parterres sans "•randc ampleur, on pourrait, on devrait tirer un léger bouquet souple, composé d'un petit nombre de fleurs
très rares. Alors, Barbey d'Aurevilly poète aurait de quoi ravir l'expert le plus délicat. Une vingtaine de perles, pêchées dans ces poèmes, dont Trebutien, en 1854, avait déjà publié quelques-uns, ne peuvent pas ne pas figurer dans une étude sur Barbey, parce qu'elles donnent du prix à sa vie.
Le cadre de sa miniature la plus menue en devrait être décoré :
Si tu pleures jamais, que ce soit en silence !
Si l'on te voit pleurer, essuie au moins tes pleurs.
A ce monde sans cœur je cache mes regrets ;
Sous un dédain léger je voile ma torture,
Et si bien — que toi-même aussi t'y tromperais !
C'était dans la ville adorée, Sarcophage pour moi des premiers souvenirs [Valognes]...
Oh ! les yeux adorés ne sont pas ceux qui virent Qu'on les aimait !...
Barbey (ï Aurevilly journaliste.
Avant Tépoque de son entrée au Constitutionnel (4 août 1868), où il devait bientôt prendre la succession de Sainlo-Beuve et se placer ainsi dans la presse au tout premier rang des critiques, Barbey d'Aure-
villy avait déjà collaboré à un grand nombre de journaux et de périodiques. Il avait été rédacteur :
A la Revue de Caen (un conte, Lea, dans le numéro unique du 30 octobre 1832) ;
Au Journal officiel de V Instruction 'publique (articles anonymes, \oir le Premier Mémorandum, 1836-1838);
Au Nouvelliste (3 juillet 1838-G juillet 1839) : dixsept articles (critique dramatique et bibliographie) ;
Au Moniteur de la Mode, sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène (20 avril 1843-30 avril 1843): deux articles intitulés : De F Elégance ;
Au Journal des Débats (25 octobre 1844-14 septembre 1845) : deux articles sur « Innocent III et ses contemporains, par Hurter, traduction de Saint- C héron » ;
A la Sylphide (24 août 1845-15 décembre 1846) : trois articles (dandisme et critique) ;
Au Constitutionnel, sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène (1^' septembre 1845-23 février 1846) : sept chroniques ;
A la Bévue du Monde catholique (4 avril 1847- 15 avril 1848) : dix articles (critique, bibliographie biographie, critique religieuse) ;
A l'Opinion publique (19 décembre 1849-17 janvier 1850) : deux articles [le Comte Joseph deMaistre, le Vicomte de Donald, — études pour les Prophètes du passé) ;
A la Mode (5 mars 1850-12 octobre 1850) : dixneuf articles ou publications (politique, critique, Ricochets de conversation : le Dessous de cartes d'une partie de whist. — C'est dans la Mode que parut, le lo mai 1850, Tarticle qui fit grand bruit : Du Sacerdoce de répée) * ;
A l'Assemblée Nationale (28 août 1830-11 février 1852) : dix articles, et r Ensorcelée en feuilletons ;
A r Univers (4 janvier 1851) : un article ;
Au Public (juillet 1852-août 1852) : deux articles bruyants [U ny a plus de partis^ — Ce cpie doit faire le parti légitimiste) ;
Au Pays (6 novembre 1852-10 avril 186G, avec une interruption du 21 octobre au 6 décembre 1863, une autre du o octobre 1864 au 16 juillet 1865, et neuf articles seulement à partir de cette date. — Il y a aussi quelques lacunes moins importantes) : au total, trois cent trente-neuf articles (critique littéraire, bistorique, pbilosopbique, etc.), et U/i Prêtre marié en feuilletons ;
Au Réveil (2 janvier 1858-4 septembre 1858) : quatorze articles (critique-polémique) ;
Au Figaro (5 février 1863-10 décembre 1863) :
1. Dans cet arliclo, rauleui' envisageait la guerre civile coiuhk» peul-êlrc nécessaire, et la mission des armes, comme sainte en ce cas, L'arlicle fit scandale. Deux mois plus lard, Jules Favre le si^^nalait à l'indignation de l'Assemblée nationale.
228 SUR BAUDEY D AUREVILLY
huit articles (portraits et polémiques, — Buloz, les Débats^ etc.) ;
Au Nain Jaune (18 juillet 1863-14 octobre 1863) : h Chevalier Des Touches, les Quai^ante médaillons de r Académie, Gi un article sur M. Renan et la critique; — (23 juillet 1864-27 juillet 1864) : deux articles, dont les Èreinteurs ; — (5 septembre 1865-9 septembre 1869) : collaboration très fréquente, avec (juelques interruptions ; — au total : deux volumes et cent soixante articles (critique, critique dramatique, polémiques, chroniques) ;
A r Éclairai"'' décembre 1867-5 avril 1868) : trois articles ;
A la Veilleuse (13 juillet 1868-26 décembre 1868) : vingt-deux articles (critique et polémique, le Musée des Antiques, les Vieilles Actrices, etc.).
Historiettes^ fantaisies, légendes.
Barbey d'Aurevilly est embué de légendes. Tantôt on met à son compte, en les pimentant d'insolence, de romantisme, de dandysme cabotin, tous les « bons mots » piteux qui traînent. Tantôt on croit ressusciter le causeur de génie en lui prêtant des propos fades. Ou bien encore on lui crée rétrospectivement
une bouffonnerie spéciale, dans laquelle on le fige et où se mêlent la pire « plaisanterie de séminaire », le calembour Victor Hugo, un parisianisme malappris et les sentences prudbommesques et poncives. La critique ne peut pas admettre ces contes. Nos bons chroniqueurs oublient vraiment trop que Barbey connaissait à merveille le prince de Ligne et le citait sans cesse...
Ne peuvent donc être acceptées que sous bénéfice d'inventaire et sous les plus expresses réserves des historiettes comme celles-ci, qu'on trouve partout (nous n'en transcrivons que quelques-unes, pour donner le ton) :
A un visiteur un peu surpris de le trouver vêtu d'un gilet et d'un caleçon rouges, Barbey répondit :
— « Oui, monsieur, vous me voyez en bourreau, pour la femme Sand. »
A l'un de ses amis qui s'étonnait de le trouver si merveilleusement sangle dans sa redingote :
— « Monsieur, si je communiais, j'éclaterais. »
Le « Connétable des lettres » rencontra un jour Louis Blanc dans un café de la rive gauche.
On sait que le grand homme de 48 était dune taille plutôt exiguë. Au cours de la conversation, il avait tiré son crayon pour prendre des notes, et comme il l'oubliait sur la table de marbre, Barbey d'Aurevilly lui dit avec une politesse exquise :
« Monsieur, je crois que vous oubliez votre canne ! »
C'était un soir d'hiver, Barbey d'Aurevilly quittait le Gil Blas,
230 SUR BARBKY d'aUREVILLY
qui occupait alors un enlrcsol à l'angle du boulevard et de la place de l'Opéra. Il pleuvait. La chaussée glissante était encombrée de voitures. Au premier pas que fit l'écrivain sur le bo'ule- A^ard, une de ces personnes que leur profession oblige à s'intéresser aux passants, prit son bras et pria Barbey de lui faire traverser la chaussée. Grave, digne, le haut de forme étincelant, ganté de blanc, chaussé de vernis, Barbej arrondit son bras comme il eût fait pour une princesse, prit mille précautions pour passer parmi les voitures et arrivé en face, sur le trottoir où la belle allait exercer ses fonctions, salua d'un geste large et dit : a Vous êtes chez vous, Madame ! »
« En fait de femmes, dit Barbey, c'est dans les huîtres qu'on trouve les perles. »
Ces citations (textuellement tirées d'un e^rand journal parisien) suffisent. La dernière est insipide. Quant à rhistoire du crayon-canne, elle se trouve dans des recueils de bons mots du xviii*' siècle ^ Ainsi du reste. La (( plaisanterie Barbey », telle que la présentent les journalistes pressés, est donc historiquement fausse. Si même tel propos est exactement rapporté ou conservé, le contexte, j'entends les circonstances, sont faussées. Barbey d'Aurevilly ne parlait pas d'ordinaire comme on le fait parler, et j'admets tout au plus qu'il se soit donné parfois le plaisir d'adopter son fameux ton légendaire pour estomaquer un importun. Mais, avec ses familiers, il était autre.
i. S(!lon quelques anccdoliers, c'est, d'ailleurs, à Lccontc do Lisle que Barbey d'Aurevilly aurait dit « le bon mot ».
Ce n'est pas que « l'esprit de Barbey ne soit souvent d'aspect singulier. Ses boutades, tantôt subites et brèves, tantôt préparées, délayées, retournées, amusent en effarant un peu. Si Ton veut connaître sa manière vraie de plaisanter, son « genre » dans la causerie débridée, la qualité même de ses calembours, il faut lire sa correspondance ou ses articles de critique truculente.
Voici, sans commentaires, quelques citations entre mille :
Elle [M'"^ du DefTandJ dura presque un siècle, en soupant, avec rap[)élit d'un cormoran, tous les soirs [Litlcratarc cpistolaire, p. 101).
Cette Sophie Arnould, dont le nom de Sophie — dérision ! — signifie sagesse, n'a plus de sagesse à l'extrémité d'une vie i'olle que de vivre en bonne intelligence avec les femmes que ses anciens amants ont épousées {ibid., p. 310).
Des mœurs ! c'est par là surtout que pèche cette pièce de j(|mcs (^g Montanbrèche. Oui, là est la brèche de cette comédie, et c'est par cette brèche que je m'en vais monler {Théâtre contemporain, t. I, p. 44).
M. Blum, qui n'est pas Boum! parle retentissement {ibid., p. 140).
jyjmo Victoria Lafontaine a été d'une insignifiance !..
Je vins à la fontaine. Que mon Cdîur, que mon cœur a de peino !
[Ibid., p. 187.)
Ces Goquelin — c'est presque Poquelin — ont un grand avenir {ibid., p. 216).
Le fam e ux costume.
La « tenue » de Barbey d'Aurevilly n'était certainement pas banale et « ordinaire ». Mais on a dit sur ce sujet tant de sottises que les réfuter même serait leur faire trop d'honneur. A ces tirades on doit préférer, certes, le laconisme, peut-être excessif, mais après tout exact, du Cri de Paris (24 janvier 1909) :
Dans quelle tenue le sculpteur Rodin va-t-il représenter Barbey d'Aurevilly? Le vieux gentilhomme sera-t-il en vêtement d'intérieur : bonnet de Dante et longue chemise ? En costume de ville : redingote cambrée, boutonnée, pantalon à sous-pied? Tenue de campagne : longue redingote en peau de bique ou vaste limousine à la mode des charretiers normands ? Tenue de soirée : habit, cravate de soie frangée de dentelle ?
Le sculpteur présentera probablement lauteur à'Unc Vieille Maîtresse vêtu de cette fameuse limousine qui lui était chère...
Non! Rodin n'a même pas immortalisé la limousine. Assez d'autres avaient tenté de populariser le prétendu jabot, les rebords prétendus rouges du chapeau, etc., etc. Rodin s'est efforcé seulement de présenter une tête fine, élégante et forte. C'est ce qui doit rester de Taspect physique de Barbey.
Barbey <£ Aurevilly causeur.
Le 24 avril 1855, Barbey écrivait à Trebutien : (( Hier, j'ai passé une partie de ma soirée chez Sainte- Beuve. Il était en verve et il a été charmant... Eh bien, j'ai fait comme le baril de poudre de Jean Bart, je ne suis pas parti sous l'étincelle. Il faut maintenant la bannière et la croix pour que je parle avec la véhémence et Vestro d'autrefois. »
Barbey d'Aurevilly se calomnie. En 1883, c'est-àdire vingt-huit ans plus tard, M. Paul Bourget pouvait encore écrire (Préface des Memoranda^), sans que
nul habitué de la rue Rousselct son^reât à le contre-
dire : « Depuis Rivarol et le prince de Ligne, personne
n'a causé comme M. d'Aurevilly. » Il a dit encore :
« C'était du Saint-Simon parlé... »
Le masque de Barbey d'Aurevilly .
Quand Barbey d'Aurevilly mourut, M"*' Read ■ cou-
1. Une lies meilleures notices (lui aient été composées sur le maître.
2. Barbey {Lettres à une amie, 25 janvier 1881) voulait qu'on l'appelât « Mademoiselle Maglolre ».
rut chez Falguière et ne trouva clans l'atelier du sculpteur qu'un jeune mouleur. C'est à cet artisan qu'on doit le beau masque mortuaire, la plus saisissante image qui reste du romancier. Le mouleur ne voulut accepter aucune rémunération de son travail. Le masque a servi de document à Rodin pour le buste de Saint- Sauveur.
A SA INT-SAUVEUR-LE-Vl COMTE
DE DAllBEY D'AUREVILLY
(oeuvre de Rodin)
27 novemI)re 190Î). — La petite ville, «joliecomme un village d'Ecosse », est déjà en fête. Décorations naïves, maigres faisceaux de drapeaux,, branches de sapin au bord des rues, joie de commande. On inaugure demain le buste de Barbey d'Aurevilly, dont Rodin est l'auteur, et tout le monde s'entretient de la chose, et les paysannes, qui voient là une bonne affaire, trottinent et bavardent au marché du samedi.
Aux bribes que l'on saisit, aux questions que l'on pose, on s'aperçoit vite (juele héros n'est guère populaire ici. 11 n'y venait pas bien souvent, en somme, quoiqu'il y fût né. Depuis sa première fugue, sous Louis-Philippe débutant, il ne lit à Saint-Sauveur que
236 SUR BARlîKY D AUREVILLY
(le rares el assez brefs séjours dans Tliôtel Barbey. Militaire manqué, il s'était cru boulevardier au temps du naissant boulevard: Après une longue absence, la nostalgie l'avait ramené. Mais, jusqu'en 1870, la vie de province le lassant toujours, il repartait éternellement, satisfait à peine d'avoir quelque peu étonné.
Lorsque après la guerre, calamité publique à laquelle s'ajoutaient pour lui des mallieurs privés, il lui eut fallu vendre tous ses biens, il se fit de plus en plus rare à Saint-Sauveur. A peine y passait-il, de temps à autre, quelques beures rapides, en rasant les murs. Il descendait, tantôt cbez son amie d'enfance et sa filleule, M"*^ Élisabetb Bouillet, tantôt cbez Frédéric Vindard, menuisier. Des fenêtres de cette dernière maison, il faisait encore face à la demeure paternelle. Mais, peu à peu, il ne vint plus.
Aussi, plus de vingt ans après sa mort, ne le connaît-on guère à Saint-Sauveur, en debors de quelques salons. Les vieilles, sans doute, se rappellent bien « Monsieur Jeules», mais n'ont, en général, vu en lui qu'un bizarre et croient seulement savoir qu'il a fait des livres. «Va-t-on en finir, disent-elles, avec toutes ces fêtes pour ce toqué, cet innocent ! » Elles ont dit : innocent.
Les bonnes langues, il est vrai, n'acceptent pas ce terme dans tous les sens. Il y a encore ici d'bonorables
vieilles filles qui, s'étant signées jadis quand passait V'duieur des Diaboliques, se signent aujourd'hui quand on leur prononce son nom. Les curés interdisent jusqu'à la vente des œuvres de cet incontestable catholique. On peut croire enfin que l'indulgence d'un grand nombre de « Saint-Sauveurais » s'explique par leur ignorance. Quelques lettrés de l'endroit avouent que V Ensorcelée ne peut avoir pour eux qu'un seul attrait, celui de l'inconnu, et seuls, ou à peu près seuls, les membres du comité du Centenaire savent, en longeant la Douve, que Barbey d'Aurevilly en a aimé les bords, et en regardant le château, qu'il y a montré Duguesclin^ Non ! l'on n'est pas prophète dans son village.
Mais quel village charmant! et quel Eden il dut être ! Il y avait autrefois à Saint-Sauveur-le-Vicomte jusqu'à vingt hôtels particuliers, tous riches et vastes, tous simples d'extérieur, mais noblement dignes. On vit ici un haras, une garnison, beaucoup de beau monde. Avant et après la Révolution, les hobereaux y singèrent la Cour avec assez de grâce, donnant ingénument à leurs terres et à leurs pignons les
1. Le château de Saint-Sauveur, niagniluiuo ruine, a été eonvcrli en liospice. L'iiospicc est desservi par des religieuses de Saint-Paul de Chartres. On y relève cette inscription : « Dortoirs restaurés par la munificence do M. le comte Geor^^es d'iiareourt et en mémoire de ses illustres aïeux, anciens seigneurs de ce cluitoau.» — Voir SiiiiéDU Luce. Histoire de Dtnjuescliii, et Léopold Uelisle. Uisloife île Sainl- Sauveur.
2X8 SU 11 BAIUJEY D AUREVILLY
noms de Versailles, des Tuileries, de Trianon. Parfaitement! Et on jouaitici comme chez le Roi, et Barbey n'a eu qu'à se souvenir pour raconter, dans le Dessous de cartes d'une j)cirtie de whist, ces folies du jeu.
On trouve encore dans la petite ville de délicieux vestiges de cette grandeur passée. L'abbaye des Bénédictins a été rétablie par la bienheureuse Marie Postel et par son ordre dans sa splendeur première. Ce temple romano-byzantin satisfait presque autant que Saint-Anselme, de l'Aventin. L'église même du village — gothique — est fort belle et presque luxueuse. Un Ecce Ho^no de terre cuite peinte, qui provient de Tancienne abbaye et qu'on y a dressé, après l'avoir retrouvé au fond de la Douve, impressionne.
Et, pour les lettrés, que de souvenirs sur Barbey -etsur les siens, comme sur les héros ou les épisodes de ses romans ! Voici le pilier, sur le côté droit du chœur, où il s'adossait chaque dimanche à la messe. Dehors, sur le liane nord, j'ai trouvé, sous les herbes et le sable, la dalle funèbre de l'abbé de Percy, celuilà même qui hgure dans le Chevalier Des Touches : « Ici repose René-Jacques de Percy, prêtre, chanoine titulaire du chapitre royal de Saint-Denis, décédé le (?) juin 1835. Priez ])our lui. » Au-dessus de l'inscription, les armes de l'abbé el une couronne de comte...
\'oici encore le « vieux jjiobytère». Voici Thôtel de
l'inauguration du buste 239
la Victoire, la vieille maison où Néel-de Néhou {à!Un Prêtre marié) soûle ses chevaux avant crentreprendre sa course folle.
Il y a aussi, dans la ville, les deux maisons natales de Barbey d'Aurevilly, une dans la grande rue, l'autre sur la place centrale. Le problème, sans doute, est depuis longtemps résolu, sauf pour les marchands de cartes postales, et c'est cette dernière et somptueuse bâtisse qui est la bonne. Elle appartenait au grandpère Ango\ le rude magistrat à robe rouge, à qui Louis XVI donna, le jour de l'ouverture des États Généraux, la poignée de son cierge. M'''^ Théophile Barbey y mit rapidement son fils au monde : elle était en visite. — Pour consoler les propriétaires du très aulhentique hôtel Barbey, dans la grande rue, une plaque sera demain fixée sur leur porte. « Maison où habita Barbey d'Aurevilly », dira-t-elle. Mais que n'y est-il né !
Les gens du monde savent encore beaucoup d'iiistoires. Par exemple, dans cette ville où l'on voyait un haras, les Barbey étaient des «hommes de chevaux ». (Rappelez-vous Barbey d'Aurevilly : Ihomme nest complet et magnifique qiià cheval.) Déplus, ils étaient fort riches il y a cent ou cent vingt ans. C'est la mère
1. Louis-lIector-Aiiiédée, jadis lieutenant grnérai civil et criminel du bailliage de Saint-Sauveur, puis président des AsseuiblOcs électorales.
240 SUU liARBKY D AUREVILLY
de Théophile, c'esl-à-direlagrand'inore de Jules, qui a commencé, et déjà très fort avancé la ruine. C'était une joueuse à tous crins. On dit qu'une bonne, nommée Adélaïde (comparez Dlaïde, dans Barbey) était occupée toute la matinée à porter les cartes du lit de son mari au sien, et inversement.
Quant au père de Barbey d'Aurevilly, il acheva la perte de sa fortune en l'exposant dans l'équipée de la duchesse de Berry. Cette affaire fit ici grand bruit. Le vieil ultra qu'il était prit Tombre pour la proie et se ruina. Il avait une haine indéfectible, celle des d'Orléans, et ses sentiments de vieux chouan s'inclinèrent plus volontiers devant Napoléon III lui-même. Jusqu'à sa mort pourtant, tous ses visiteurs étaient astreints à vénérer chez lui un autographe encadré du comte de Chambord.
Les environs de Saint-Sauveur, sous cette lumière normande que Barbey a décrite, sont beaux. Vallées vertes, collines douces, parfois des landes ou des marais. Tout cela se trouve dans les œuvres du romancier, qui me semble fort avoir vu bien des coins de la Normandie à Saint-Sauveur même ou à côté... *
1. Ainsi, l'abbaye de Blanchelande, telle que la décrit Barbey, c'est, sans aucun doute, Tabbayc même de Saint-Sauveur. C'est à c(Mé de l'église de Saint-Sauveur, et au bout de l'ancien cimetière, que se trouve Védialier où passent Nônon Cocouan, Barbe Causseron, Jeanne le Har<louey, de l'Ensorcelée. On le reconnaît à n'en pas douter, etc.
Gravissons le Mont-de-Rauville, où s'élève la gracieuse chapelle de N.-D. de la Délivrance. (C'est la délivrance des Anglais, après la guerre de Cent ans, qu'elle commémore.) Sur cette éminence de verdure, Barbey d'Aurevilly aimait* à s'entretenir avec le vieux chapelain, le chanoine x\nger-Billards, original et saint solitaire. Ils se promenaient ensemble sur la pelouse, en face du donjon de Saint-Sauveur, ou bien s'asseyaient sous trois arbres maigres (le banc est pieusement conservé), ou encore prolongeaient fort avant dans la nuit, sur la « lande bleue », qui est voisine et qu'ils appelaient leur « cap Sunium », leurs entretiens, chers à Barbey.
De cette lande, jadis rendez-vous de sorcières, la vue est magnifique. De l'autre côté de la Douve qui en baigne le pied, c'est Aureville ou Aurevilly, et les bois d'enfci\ et le «Tombeau du Diable» (comparez le Tombeau du Diable, à Carteret, dans la Vieille Maîtresse). On voit aussi le mont de Taillepied, où habite la Malgaigne, du Prêtre marié, et l'on devine le château des Néel de Néhou, ainsi que le château du Lude où s'achève Une Histoire sans nom.
Si l'on redescend vers Saint-Sauveur, une des premières maisons qu'on rencontre est la Maison Le/idormi^ citée dans l'Ensorcelée, et qu'habite aujourd'hui
1. Voir plus haut \v chapitre inlilult' : Lu ami défi derniers /empii.
l'ancien facloluni du vieux chanoine, la gazette vivante de son ancien maître et de Barbey. M. Louis Yver, dans une chambrette, a empilé les souvenirs. Voici un Louis XIV, un Louis XV, un Louis XVI, superbes gravures qui proviennent de l'hôtel Grandval, à Valognes, où d'Aurevilly vieux résida souvent^ Voici la croix de chanoine de Carthage, donnée par le romancier au chapelain. Voici des portraits, des autographes, des inédits. C'est peut-être ici que Barbey d'Aurevilly est le mieux connu.
Le soir, M. et M""" Xavier Delisle reçoivent les membres du Comité. On est, avec beaucoup de grâce, accueilli dans l'hôtel même où grandit « monsieur Jules ». Le salon a été à peine agrandi. Peut-être ce vieux fauteuil Louis XVI est-il ici depuis l'ancien régime. La cheminée est intacte, ettoute cette grande pièce a su demeurer d'une élégance si sobre qu'on éprouve, en y entrant, comme la certitude qu'elle a servi de modèle à la description immortelle du début
d. M. Alfred Dehodcncq écrit : « On voit encore à Valognes, au numéro 34 de la rue des Religieuses, riiôlei de Grandval, un vaste corps de bâtiment entre cour et jardin, deux fois respectable, car il a abrité un autre héros, Morel de Courcy, gouverneur de la ville et du château pour Louis XIY et vainqueur des Anglais sur les côtes de la Hougue. Il aimait ce vieux logis, de noble apparence, où il faisait parfois, lété, d'assez longs séjours. Les passants l'apercevaient à sa fenêtre, coiffé d'un bonnet écarlate à la manière de Dante. Quelques-uns se le rappellent encore, hautain et dédaigneux, le nez en bec d'aigle, l'énergie de son visage ravagé durcie encore par le noir arrogant des cheveux et de la moustache. »
du Chevalier Des Touches. Oui, c'est ici que s'asseyait Aimée de Spens. Ici se chauffa l'abbé de Percy...
Vers minuit, la place de la Mairie, où le piédestal de Nénot attend encore le buste de Rodin, semble s'embraser. Les promeneurs attardés s'avancent vers cette lueur, qui, sur la route de Valognes, grandit. Ce ne sont pas des feux de bengale, c'est une colline tout entière qui est en feu. Il paraît que souvent les paysans enflamment ainsi les landes pour faire de leur cendre un engrais. Mais cet embrasement, en face d'Aureville, des bois denfei\ 'du tombeau du diable^ près des lieux à jamais illustres où Barbey fait vivre ses ensorcelés et ses démoniaques, prend, par cette belle soirée de lune, les proportions d'une apothéose. Quel symbole, cette nuit, que ces flammes infernales et cette auréole de collines ardentes ! La Douve elle-même semblait phosphorescente...
28 novembre. — Le temps est inquiétant, et pourtant les pèlerins arrivent. On veut voir M. Frédéric Masson célébrer en habit vert l'auteur des Quarante médaillons. Le programme, il est vrai, présente d'autres attraits. Il y aura un match de foot-ball, des comédies, etc.
Mais la vraie joie du jour, c'est l'inauguration du buste : les paysans même (|ui ignorent Barbey dans son œuvre vont contempler son bronze. La cérémonie n'a déçu personne. Il y a d'abord eu, en plein air, la
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remise du buste à la niunicipalilé. Ce lut pour M. Frédéric Masson l'occasion d'un premier et très élégant discours, bref, mais ému\
Ensuite, dans une ancienne école, les orateurs ont pris amplement la parole ; M. Masson, d'abord, prononça un magnifique éloge : « Cet bomme, dit-il, se sentait né pour créer de nobles fictions, pour donner le corps de son style à des traditions liéroïques, pour