a longtcnij)S projelc dûcrirc Une Tragédie à Vaubadon
n'entendrait jamais plus. N'aperçut-il pas enfin tout le charme que devait présenter, dans un siècle de déracinés, le spectacle d'un « provincial » ou d'un « rég'ionaliste » fidèle et exalté?...
Aussi, dans l'ensemble de ses romans, est-ce la partie normande qui satisfait le plus. LEnsorcelée^ le Cheoalier Des Touches, Un Prêtre marié, même, sont à mille piques au-dessus des coquetteries de boudoir que narre et analyse l'Amour impossible. Dans Une Vieille Maîtresse, c'est la seconde moitié, la seule normande, qui reste la plus parfaite et la plus attachante. Les Diaboliques enfin doivent souvent une part de leur sauvage et cruel attrait à la peinture, savamment brossée, de mœurs et de paysages normands. De toutes ces œuvres supérieures un parfum local, très caractérisé, très pénétrant, se dégage. Le parler normand s'y élève à la dignité littéraire. Les intérieurs normands, les costumes normands, les qualités et les défauts normands, tout s'y décrit avec une fidélité digne de Walter Scott. « 11 était enveloppé dans sa limousine aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble au cotillon d'une femme qu'on s'agraferait autour du cou » : c'est ainsi que lîarbey — il semble parler de lui-môme — dépeint le costume de maître Louis Tainnebouy, riierbagor. Les coiffes de son pays, les « pieds de frêne » de son pays, les supers-
titions de son pays (les mille-lorraines, la blanche Caroline, le criard, les bergers), toutes les localités de son pays (Carteret, Lessay, Blanclielande, Saint- Sauveur, (( cette bourgade jolie comme un village d'Ecosse », Yalognes, Barneville, le Bas-Hamet, le Mont-de-Rauville, etc.), les noms de son pays (Talaru, Des Touches, Percy, Ravalet, Feuardent, Dainnebouy *), et même de sa famille (Lucas la Blairie, Mesnilgrand), tout le Gotentin, en un mot, revit dans ses romans. Et avec quelle intensité ! avec quel pittoresque ! En particulier, le langage des paysans, des pêcheurs, des cabaretiers, des gens du peuple, est rendu avec une vérité où Balzac n'a pas su atteindre,
1. Les Dainnebouy, dont le romancier altère à peine le nom, étaient d'anciens fermiers des Barbey. — D'autres noms propres sont un peu plus modifies, mais reconnaissables encore. Ainsi, « le baron de Fierdrap» s'appelait M. de Beaudrap, «M"«ule Toutïcdclys» s'appelaient de Touli'reville. (« Je vous remercie de votre commencement de détails sur Des Touches, écrit Baibey à'i'rebutien le 19 septembre 1850... Pourriez-vous savoir exactement où les Douze onttenu leur dernier conseil avant l'enlèvement 1 J'ai entendu dire dans mon enfance que c'était chez les dames'de Touffrevillo, qui m'ont, vieilles comme des carpes, donné des pralines quand j'élai.s polit, à Valognes. Y aurait-il une paroisse de Toutlreville, près de CoutancesV Touffreville étant ailleurs, quelle paroisse ces dames habitaient-elles, si c'est de chez elles que sont partis les conjurés / ») — Une foule de noms, répandus à Saint-Sauveur ou aux environs, sont transcrits plus ou moins exactement dans les œuvres de Barbey : le lladoucy, Gausseron, etc. Quand on arrive de Valognes à Saint-Sauveur, la première auberge (ju'on rencontre est tenue par un Co(iuoin (cf. Cocouan) ; la maison suivante est habitée par un Mauduit. teinturier. Dans l'église de la « bourgade », une inscriptiijn concerne M. Lcfèvro du Qiiesnoy, évèque (h) Coulanccs, propriétaire du château, mort le H septembre 176fc. Et ainsi (hî suite.
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OLi Maupassant, lui seul, est parvenu deux ou trois fois.
Barbey d'Aurevilly, si même il n'avait écrit que la conversation du père Griffon et d'Hermangarde (dans Une Vieille Maîtresse) ou les dialogues de Nônon Gocouan et de Barbe Gausseron, de la Mabé et de la mère Ingou (dans r Ensorcelée), serait déjà un excellent peintre des mœurs provinciales et paysannes. Mais les tableaux d'intérieur; les larges fresques où la mer normande, les côtes, les prairies, les collines normandes s'étalent ou surgissent; les détails précis et vifs sur les usages ou les sentiments locaux, foisonnent et fourmillent dans son œuvre. Ge Normand, normand « du faîte à la base » ^ ne burinait donc pas une pbrase vaine lorsqu'il écrivait dans le Mémorandum de Gaen (iHîiO) :
liomans, impressions écriles, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie. 11 y a longtemps'^ que j'écrivais à Trebutien : « Quand ils disent de partout que les nationalités décampent, planions-nous hardi-
1. Il a dit cela de Millet cl aimait bien qu'oji le redît de lui-nirme. Soitl mais c'est un peu cxaf^éré.
2. C'était Tannée précédente. Mais Uarbey se tronqic de bonne foi : car il avait pris une n'solulion sond)labie avant 1850. — Voir égaI(MiicnL le très curieux prosi)ectus-proi,'rainine de la Revue de Caen, dont le numéro unii^ue est du 30 octobre IS;»-. « Noire and)ition, — disait Jules Barbey, — c'est de lui rendre un souille de son ancienne et puissante vie, à cette province (jui conquérait autrefois des royaumes et dont la gloire littéraire rivalisa avec ses gloires nationales et ses illustrations guerrières, etc. »
ment, comme des Termes, sur la porte du pays d'où nous sommes et n'en bougeons pas ! »
J'entends donc bien faire la part belle au « normandisme » de Barbey. Je constate pourtant, d'abord, qu'après les irrévocables résolutions du romancier, il a su parfois sortir de son pays. Ni le plus bel Amour de don Juan, ni la Vengeance d'une Femme ne se passent dans le Cotentin ^ On peut convenir encore que ce « retour à la terre » a été, dans l'art de Barbey d'Aurevilly, le signal d'un g^rand renouveau. Mais n'oublions pas qu'en 1850, et longtemps après, ce « normandisme » fut un système. Barbey l'a commandé à son imagination, plus peut-être que son imagination ne le lui commandait". Aussi les descriptions les plus réalistes d'apparence — si ce mot ne devait faire bondir dans sa tombe le Titan qui s'est forgé tant d'armes contre Tart des Zola — ont-elles été faites de mémoire ou d'après des renseignements envoyés par correspondance.
S'il est une page fameuse dans les romans de Barbey, c'est celle où il peint la lande de Lessay,
... ce désert normand où l'on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d'hommes ou de bêtes, que celles du pas-
1. Non plus fjue la première partie d'(/«e Histoire sans nom, etc.
2. « Jai la cotiueLtcrie du normandisme », écrivait-il àTicbuLicn. Une autre lois : « Je dois ('Ire un de ces jours le Waltcr Scott de la Normandie. »
sant ou du troupeau du matin dans la poussière, s'il faisait sec, ou dans l'argile détrempée du sentier, s'il avait plu... La lande, disait-on, avait sept lieues de tour... Dans l'opinion de tout le pays, c'était un passage redoutable. . . On s'associait plusieurs pour passer la terrible lande ; et c'était si bien un usage, qu'on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en très petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessaj de nuit ou de jour. On parlait vaguement d'assassinats qui s'y étaient commis à d'autres époques... L'étendue, devant et autour de soi, était si considérable et si claire qu'on pouvait découvrir de très loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu'on aurait poussés dans son sein. Mais ce n'était pas tout. Si l'on en croyait les récits des charretiers qui s'y attardaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions. Dans le langage du pays, il y revenait...
Eh bien ! cette lande, dont la topographie est ensuite assez nettement fixée, a été décrite à Paris, par Barbey d'Aurevilly qui ne favait jamais vue, d'après les indications, d'ailleurs minutieuses, que lui adressait Trebutien. Dès le 1" mai 1850 \ Barbey lui avait mandé :
Pensez à ma question : Kles-vous allé à Blanchelande ? avez- Yous traversé la terrible lande de Lessay dont j'ai tant entendu parler dans mon enfance et qui, de tous les points de mon département, que je connais, est le seul que je ne connais [)as ? Je suis bien sûr que je l'imagine telle qu'elle est, mais pourtant, pour me rassurer à cet égard, je voudrais bien quelques détails toiw-
\. L'Knsorcclëe no parut quo qnafro ans plus lard.
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graphiques. Je suis persuadé qu'avec des impressions comme celles des récits de mon enfance, et de l'imagination, on arrive à une espèce de somnambulisme très lucide ^ mais je voudrais que la lucidité du mien me fut attestée par une expérience. Si vous connaissez une description de cette lande, envojez-la-moi.
De semblables procédés de composition — très légitimes, au demeurant — n'empêchent pas l'impression donnée d'être normande, ni la lande fameuse d'être idéalement « rêvée », mais ils suffisent à prouver qu'on ne doit pas toujours se servir des romans de Barbey comme de guides en Basse-Normandie.
De plus, si l'ermite de la rue Rousselet n'est, dans son œuvre, qu'un Normand, que deviennent ses travaux critiques ? Ce monument massif que constituent les OEiicres et les Hommes^ et qui n'a guère à redouter, par sa richesse et sa variété, que le voisinage de Sainte-Beuve, est-il Normand, à son tour ? J'y trouve bien, çà et là, des ressouvenirs de la petite patrie, de rapides esquisses de ses légendes ", et quelques cris de tendresse pour le Cotentin ou la Manche, poussés par l'arrière-neveu de Rollon. Mais
1. M. Paul Bourgft a finement relevé ce « somnambulisme lucido » dans la conférence (^u il a donnée, au printemps de 1*J09, sur Barbey d'Aurevilly.
2. Voici un exemple, entre vingt autres : « A moins d'être la Marie Bucaille des vieilles clironi(iucs normandes, ([ui pouvait être en deux emlroits en mrMiic temps... » [Théâtre conlcniporaiu, I, p. 192).
il serait par trop paradoxal de vouloir relever cet accent de terroir. C'est aux lettres de Barbey, plutôt, qu'on pourrait trouver une couleur normande. C'est dans sa correspondance qu'il a si brillamment parlé de Yalognes, « la ville de ses spectres », de Saint- Sauveur, etc. Mais, ici encore, on verserait aisément dans Fexap^ération. Et, comme une partie même de l'œuvre romanesque ou historique de Barbey d'Aurevilly [Du Bandijsmc, r Amour impossible ^ Amaïdée, la Bague d'Annibal) ne peut passer pour normande, on risque, en appelant toujours ce romancier et ce critique « un écrivain normand », de le fausser et de le diminuer. Barbey d'Aurevilly appartient, non à une province, mais à la France. Son influence littéraire qui, de son vivant, a peut-être été moindre encore sur son petit pays que sur le grand, n'a pas plus de chances et en a même moins de s'accroître là qu'ailleurs.
C'est comme romancier que Barbey d'Aurevilly est le plus connu. Et la première impression, comme la plus générale, ([ue donnent ses romans, c'est que nul art n'a été plus éloigné du réalisme, au sens que les écoles de romanciers ont altribué à ce mot. Outre que les détails mesquins et bas de l'existence et des
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personnes, il les ignore systématiquement, il a toujours eu, en art, le mépris de l'humanité moyenne, dont l'étude fait le fond, la raison d'être du réalisme. Déjà les héros de Germaine [Ce qui ne meurt pas) ^ ne sont pas « ordinaires », et l'histoire imaginée touche même à l'anormal et au diaholique. Ce jeune homme, amant successivement, sinon simultanément, de la mère et de la fille, cette fille jalouse d'une mère qui s'est donnée par simple pitié, — sentiment immortel au cœur des femmes, — leurs singulières théories morales à l'une et à l'autre, le tragique froid de l'aventure, tout cela nous sort de l'humanité moyenne. Quant aux analyses psychologiques auxquelles Barbey, jeune, se complaisait trop pour pouvoir y renoncer jamais % et qui, plus ennuyeuses dans r Amour impossible, sont plus subtiles et plus âpres dans la Bague d'Annibal, ne dénotent-elles pas, chez Barbey d'Aurevilly, une conception du roman aussi éloignée que possible de celle que s'en faisait Flaubert?
Les personnages de ces bluettes ou de ces tragédies de boudoir^ avec leur cœur usé, leur sensibilité
1, Ce qui lie meuvL pas, roman publié en 1884, avait ulé écrit près de cinquante ans auparavant et portait alors le titre de Gertnaine .
2. Voir Une Par/e iVkisLoire (1885), reconstitution historique des amours incestueuses de Julien et de Marguerite de Havalet au château de Tourlaville (fin du xvi« siècle).
émoussée, leur recherche exaspérée de déhces raffinées et neuves, sont pris dans un miheu spécial, point commun, factice. Encore, dans ces romans de la première manière, ne trouve-t-on pas précisément de ces drames et de ces héros, dignes de Shakespeare ou de Corneille, dont l'apparition sig-nale chez Fauteur Tépoque de la vraie maîtrise, et qui nous transportent dans l'idéalisme le moins contestable.
A partir de 1850 environ, Barbey d'Aurevilly n'a plus de goût que pour les histoires extraordinaires. Sans doute, cette préférence se manifeste encore dans Une Vieille Maîtresse sous une forme purement romantique. L'influence ensorcelante que Yellini la Maiagaise garde sur son ancienne victime, Ryno de Marigny, après le mariage de celui-ci ; le mélange de poétesse et de mégère qui forme cette exotique courtisane amoureuse; ses superstitions farouches et sanglantes, ses cris de bete fauve et ses tirades de sibylle ; le décor même, fantastique et irréel, de certaines scènes, où la nature, avec ses orages, ses rochers, ses solitudes, se fait, comme dans Cliateaubriand, complice des passions tumuUueuses, — tout, jusqu'à la veulerie consciente et ignoble de cet intelligent et faible Marigny, vrai jouet dans les mains des dépravés supérieurs, nous reporte aux constructions les plus chimériques de l'âge romanticiue. Mais c'est déjà le fanatisme de l'extraordinaire (jui s'est
emparé de Barbey d'Aurevilly. Il ne veut plus de ce que l'on voit, de ce que Ton côtoie sans cesse. Il se plonge dans Texceptionnel et dans Tunique. Il y resteraV Désormais, soit qu'il écrive des romans fidèlement historiques (c'est-à-dire où tous les traits inventés restent conformes à la vérité de l'époque et des faits généraux), comme le Chevalier Des Touches ou comme lEnsorcelée ; soit que, travaillant sur un canevas véritable, comme celui du Prêtre marié^ il groupe avec un art « endiablé » autour de cet événement élémentaire des épisodes idylliques ou épiques ; soit que, curieux de difficultés, il épuise, comme dans l'Histoire sans nom et les Diaboliques, toutes les ressources de son art à raconter des aventures qui sembleraient à d'autres presque indicibles, c'est toujours l'attrait du rare, sinon de l'invraisemblable, quoique du possible, qui le séduit :
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Aussi ne peut-on refaire aucun de ses romans ou de ses contes. Même le Chevalier Des Touches, le plus classique de tous, ne condense-t-il pas tout le romanesque, à jamais perdu, de l'époque de la cbouannerie normande? Et les épisodes dont il est chargé, dans sa brièveté, ne voisinent-ils pas avec les histoires
\. Il s'appelait un « cosaijue indiscipliné » ; il a eu l'horreur des freins, des conventions, des humiliations de l'art.
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les plus extraordinaires que les romanciers les plus romanesques aient jamais édifiées? Le combat des Douze, Tassant de la prison de Goutances, les traversées nocturnes de la Manche dans une coquille de noix, enterrée le jour, tout cela est est épique, unique, — et infaisable, quoique réel. — Dans r Ensorcelée, le fond est plus miraculeux encore et plus grandiosement sombre. Gomment rencontrer jamais autour de soi de pareilles tragédies, une passion aussi subite, aussi malheureuse, aussi osée, aussi folle, chez une paysanne de grande race, pour un moine-soldat, ancien suicidé, converti en apparence et chouan impénitent, — alors que seule, absolument seule, l'époque de la chouannerie a vu de semblables faits et rend explicables ces mystères de Tâme humaine? — Quant à Y Histoire sans nom, elle n'est bien, comme le disait en épigraphe Barbey d'Aurevilly lui-même, « ni diabolique, ni céleste, mais sans nom». Une jeune somnambule, victime pendant son sommeil d'un moine de passage, et payant de sa mort, lentement volontaire, un égarement inexpliqué; une série d'énigmes atroces pesant sur toute une maison chaste, — payée par les événements pour ne plus pouvoir croire à une chasteté, cependant indéniable, — ces mystérieuses angoisses et ces horreurs sont-elles de tous les jours? Et, pour prendre enfin, parmi les Diaboliques, une de celles qui semblent choisies dans la vie la plus
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commune, le Bonheur dans le Crime, peut-on traiter de réalisme la sérénité inviolable dans l'amour coupable et meurtrier, le sourire inaltéré sur les lèvres d'une assassine heureuse, que le remords ne frôlera jamais? Il faut, en un mot, du prodigieux à Barbey d'Aurevilly, de ces événements superbes ou épouvantables qui permettent de voir, une fois pour toutes, l'humanité dans sa profondeur, dans sa splendeur d'héroïsme ou d'ignominie. Entrer dans cette histoire souterraine des âmes, pénétrer les abîmes du cœur et, d'un sublime coup d'épaule, les mettre au jour, — voilà son œuvre, voilà son art.
Les héros donc de ses plus beaux romans n'ont pu être que des héros surhumains. Ce que visiblement Barbey d'Aurevilly a aimé chez l'homme, ce sont les qualités de force et d'énergie, c'est la volonté indomptable \ c'est, en général, la supériorité. Les médiocres, les moyens, il les laissait aux autres. Déjà, dans son petit volume, si exquis et d'une délicatesse si savante, sur le Dandysme et Georges Brummell (1843), Barbey s'évertuait joliment à analyser et à prouver la « supériorité » du dandysme. Ce qui l'attirait ou le sédui-
\. On sait que les hommes qui plaisaient à Barbey d'Aurevilly, quelles que fussent leurs erreurs ou leurs crimes, étaient ceux qui ne se rendaient pas. « La garde meurt et ne se rend pas » : c'était comme la devise de ce fils de chouan devenu bonapartiste. Il n'admettait pas mtMne que la vieillesse lut une excuse au repos ou à rinduli,^ence.
sait chez Bruminell, c'était son attitude constante de détachement hautain et total. L'ami de Georges IV s'isolait ainsi des autres hommes et devenait une perfection dans son genre. Ses dédains le faisaient presque grand.
On ne se lassera point de le répéter : ce qui fait le dandy, c'est l'indépendance... Son indolence [à Brummell] ne lui permettait pas d'avoir de la verve, parce qu'avoir de la verve, c'est se passionner, c'est tenir à quelque chose ^, et tenir à quelque chose, c'est se montrer inférieur... Ses mots crucifiaient... 11 ne les lançait pas, mais il les laissait tomber.
De même, tous les personnages des romans de Barbey l'emportent sur le vulgaire, s'en distinguent éminemment. Ils sont exceptionnels par leur courage (Des Touches), par leurs vices, par la violence de leur amour (Aimée de Spens, Jeanne le Hardouey, Néel de Néhou), par leur orgueil (Sombreval, la Croix-Jugan, le moine Riculf) % par leur capacité de haine ,ou de vengeance (la duchesse de Sierra-Leone, jVjmc ^ç Ferjol), etc. Tous sont épiques et colossaux. Parfois leur aspect physique lui-même les isole du
1. « Pour un homme qui aime le dandysme, il a l'air de faire trop attention à ce quil dit », écrit iJarbey d'Aurevilly à Trcbuticn, le 31 octobre 1851. (11 s'agit de Louis Enault.)
2. Comment, dans le « satanisme » de Barbey d'Aurevilly, l'orgueil n'cùt-il pas occupé une place éminente V Le non serviain, le péché de l'esprit, infiniment plus grave que le péché de la chair, c'est la faute damnable de ses héros les plus puissants.
reste du monde. Ainsi, le masque de Jélioël de la Croix-Jugan, cette face informe et hideuse qui proclame les résolutions désespérées du partisan, le grandit encore de sa monstruosité. Et ce qui les marque, avant tout, c'est leur énergie. Tous ces êtres-là sont de bronze. Inflexibilité : c'est leur devise, et aussi : puissance. Est-ce que Jéhoël se rendra jamais ? Est-ce que les demi-soldes qui causent a à un dîner d'athées j> ne sont pas à la fois de tristes gredins et d'indomptés gaillards ?
S'il fallait examiner, une à une, toutes les figures que Barbey d'Aurevilly a voulu dresser devant nous, on leur trouverait, jusque dans leurs crimes, dans leurs passions les plus sauvages, dans leurs révoltes anti-chrétiennes, cette force d'âme, cette volonté de fer, satanique ou non. Les femmes mériteraient une étude toute spéciale. Ce ne sont pas des femmelettes que le romancier met en scène. Les unes sont des parangons de vertu, de dévouement, de raison même : — peut-on être plus « raisonnable » que la marquise de Fiers, la grand'mëre d'Hermangarde ^ ? Les autres sont des serpents, des Phèdres, des furies, des sorcières. Quelle virago que Louisine-à-la-hache ! et quelle puissance de perdition chez la Glotte ! En sorte qu'on ne peut pas toujours dire de Barbey d'Aure-