‹ Sur Barbey d'AurevillyChapitre 40 sur 54 · Barbey tV Aurevilly, un vol. in-16, Paris, Bloud · texte numérisé non relu

Barbey tV Aurevilly, un vol. in-16, Paris, Bloud

OU classillcations à l'allemande, que l'auteur affectionne, font courber la tête aux a grosses betes » comme nous (ainsi se traitait M"'° de Sévigné dans les disputes philosophiques). Que de pages cependant invitent les humbles érudits à des objections assez graves ! Ici c'est une citation dont il semble qu'on abuse * ou un texte explicable dans un autre sens, là une erreur de date ou de fait ^ plus loin une déduc-

1. Exemple. — On lit, page 103 : « Mais voici une autre méta- « phore plus révélatrice peut-être du mysticisme esthétique qui « persiste à parler au l'ond de cette âme, lui suggérant obstinément « que la beauté « vaut la vertu », suivant un mot célèbre, et même « vaut bien davantage en vérité! Conviction qui est peu favorable « par malheur à l'exercice des vertus chrétiennes. « Je suis très con- « tent de vous voir si pur, écrivait-il vers la fin de sa vie à un « fidèle disciple avec son intarissable humour. Cela me change, « moi ! Vous, c'est différent: vous êtes au blanc forcé de la dévotion « la plus haute; mais, moi, j'ai autant de taches qu'Arlequin de (( losanges dans son habit. En l'ait de péché et de taches, je suis « constellé comme un léopard ! » Et s'exaltant aussitôt sur cette « brillante ressemblance, incapable de résister à la tentation d'une « image éclatante et de contenir son admiration devant la bête « féroce, mais puissante, il ajoute d'une même haleine : « Je suis (( un magnifique léopard l » — Si cette boutade charmante (et humble) est apte à démontrer que, pour le connétable, la beauté (( vaut la vertu », je consens à ne plus ouvrir Barbey d'Aurevilly !

2. Exemple. — Page 27, M. Ernest Seillière écrit : « Ecarté de « toute fonction publique et môme des rangs de l'armée après 1830 « par les opinions légitimistes des siens, il étudia mollement le droit « à la Faculté de Caen. » — Or. 1» Barbey d'Aurevilly n'a pas mis de mollesse dans ses études de droit: c'est une erreur fréquemment rééditée. — et à laquelle je m'accuse d'avoir cru un instant, — mais c'est une erreur. Jules Barbey passa « brillamment ses examens de licence », dit M. Grêlé, qui, ici. dit juste: il eut trois boules blanches «'t une rouge. Un de ses professeurs voulait se rattacher comme secrétaire. — 2« Il n'a pas été « écarté des rangs de l'armée après

tion triomphante que tel fait ignoré annihile... Le livre est très beau, très vigoureux, très ramassé, mais il n'est que partiellement vrai.

1830 », pour cette raison qu'en 1830 il avait vingt-deux ans et qu'on n'entre pas si tard dans lesdits rangs. Ce qui est répété souvent (mais ceci encore est faux), c'est qu'en 1827 ou iS28, et non après 1830, le légitimisme paternel l'empêcha de « servir ». Voici comment. Barbey d'Aurevilly, a raconté — et longtemps on l'en a cru sur parole — que son père, vieux royaliste et frère de Chouans, mécontent du libéralisme de Louis XVIII, qui perdait la monarchie, la religion, la société et tout ce qui s'ensuit, avait boudé magnifiquement le régime de 1814 et de 1815, se ralliant à peine, quelques mois avant les trois glorieuses, au ministère « ultra » du prince de Polignac. En 1828, Théophile Barbey aurait même refusé au jeune Jules, son fils, que l'indépendance hellénique grisait comme toute la jeunesse, la permission d'adopter le métier des armes, pour lequel cependant il était si bien fait. Et ce refus n'aurait été motivé que par la haine des aberrations gouvernementales. Pouvait-on estimer un roi qui avait eu « la faiblesse d'octroyer la Charte «V et un gentilhomme se fût-il abaissé à servir sous un régime pareil? C'est ainsi que Barbey d'Aurevilly nous présente les idées de son père, et le portrait qu'il nous dessine de ce noble rétrograde, chouan manqué, n'est pas sans grandeur...

Seulement, il fait d'abord honneur à l'imagination, à la haute éloquence et à la piété filiale du peintre. Des érudits (voir le très curieux article de M. Albert Noblet dans le Journal de la Manche du 24 mars 1909) ont retrouvé et publié les documents les plus formels, établissant que le père Barbey avait voulu faire entrer son fils Jules dans une Ecole militaire, avant même l'âge réglementaire de huit ans, et qu'il avait été froissé d'un refus, exposé dans les formes, mais qui lui dévoilait la ruine définitive du pouvoir absolu et des faveurs. Gomme Jules Barbey atteignit huitanslc 2 novembre ISIG, c'est dans les tout premiers temps de la Restauration que son père conçut pour lui de généreux espoirs : en sorte que, s'il é()rouva pour l'octroi de la Charte une espèce de haine, mêlée de honte et de dégoût, ces sentiments n'ont pas daté du moment même de l'octroi. Seule, une expérience personnelle lui prouva que la vie était impossible sous la Constitution de Louis XVllI.

Pour la suite, son lils a raison. Ilien ne le fit plus démordre de cette idée.

Voici la thèse de M. Seillière, si tant est qu'il soit possible de la résumer en quelques mots : Barbey d'Aurevilly, romantique par tempérament, par ses préférences instinctives, par le choix de ses inspirateurs, par ses nerfs, par ses aspirations vers la puissance, par sa conviction mystique de la célébrité*, n'a pu être et n'a été qu'un catholique inquiétant. Il offre le spectacle d'un duel constant entre le mysticisme romantique et la morale chrétienne. Il passe alternativement de l'un à Tautre et finit par « conclure sur le tard une convention de frontières )>. Si la vue distincte ou confuse de ce dualisme est souvent déconcertante, si les conceptions et les jugements moraux — ou même esthétiques — de Barbey d'Aurevilly trahissent toutes les fluctuations de ces deux inspirations antagonistes, tour à tour dominantes, mais toujours présentes toutes deux, ni son art, d'essence romantique, n'en est amoindri, ni sa personnalité n'en devient moins intéressante : mais, au total, — sans que M. E. Seillière ose trop le dire, — le vieux laird

1. Je m'excuse de ces abstractions et de celles qui suivront. Elles ne sont pas de moi. M. Seillière, habitué à disserter sur le romantisme, à en analyser les caractères, à le divis'ir en genres et en espèces, sème à proiusion les termes géntiraux.

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apparaît comme une contradiction vivante, comme le champion de deux inconciliables morales, double tête un peu folle sous un même bonnet à grelots. C'est un grand styliste, c'est une imagination distinguée entre toutes, c'est un créateur d'âmes morbides et grandioses, c'est un « penseur » même, — mais peu sérieux.

Plus précisément, si le mysticisme est l'impression d'une alliance étroite et intime avec la divinité, et si le romantisme moral est un mysticisme émancipé de la discipline chrétienne, mais encore un mysticisme véritable, manifesté par des prétentions à la puissance, par une « volonté de puissance », par un «impérialisme irrationnel » S Barbey d'x'Vurevilly a été incurablement touché de ce mysticisme-là.

Mais le romantisme moral, tronc puissant que cent vingt années et plus n'ont pu déraciner, se développe en deux grandes branches : mysticisme social, religion de l'infaillibilité populaire, conférant l'inspiration divine \\ l'homme de la « nature » ou du « peuple » ; iiujsticisme csthcliqtic, religion du messianisme artistique, octroyant le même privilège à l'artiste. — Le

1. Je m'excuse de plus en plus. Mais M. Scillière a des expressions plus rares encore. 11 y a, dit-il, des « nicssianismes larvés ». On Ht, de nirine, pa^c 184 : « Cclcsle ou infernal, c'est peut-être la « même chose, ('crira-l-il, tout liésilant entre ces deux adjectifs « pareillement impérialistes. »

premier de ces deux mysticismes, Barbey l'a à peine éprouvé : il n'est point un mystique social, le socialisme romantique de George Sand répugne au fils des iarls. Mais le mysticisme esthétique, voilà son fait ou son faible ; le messianisme de la beauté, voilà sa chose. Quand il s'est « converti », il n'a pas renié ses dieux, il n'est devenu que plus déroutant ou plus inintelligible : « Je ne comprends pas », disait Jules Lemaître [qui n'y a en effet, rien compris, rien de rien].

Ainsi posé le canevas, M. E. Seillière en a étoffé les vides. Et Ja vie de Barbey, désormais, se déroule pour le plus grand bien de la thèse, que tous les gestes du héros et tous ses textes viennent confirmer.

Il y avait, explique-t-on, chez Jules Barbey d'Aurevilly, une dualité originelle. Gomme Louis XIV, il pouvait sentir deux liommes en lui : l'être accablé, à la suffisance grandiose, aspirant dans sa névrose au pontificat suprême, et le Normand classique, résolu, maître de soi, à l'orgueil énergique et stoïcien. L'un sera la proie des Yellini romantiques, maladives, névropathiques et dévorantes, l'autre aimera les beautés flamandes. Un dandysme romantique — révolte individualiste contre les conventions sociales • — se greffe sur cette complexité de nature. Cette jolie et prétentieuse lubie trouve, par son côté frivole, un terrain tout prêt chez le vaniteux jeune homme que

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sa famille osait trouver laid. N'est-elle pas, d'ailleurs, cette niaiserie insolente, patronnée par le maître Byron, le maître des maîtres, celui qui a orienté le plus décidément les âmes dans la voie sacrée du mysticisme esthétique ? Byron représente la révolte en beauté, le mépris de l'opinion, la glorification des passions. Poursuivi par le remords ou le souvenir de ses incestueuses amours, il idéalise le héros coupable, fatal, mystérieux et sombre. D'Aurevilly, à son tour, idéalise Byron et le croit «virginal». Voici notre héros byronien, et nous le retrouvons, avec cette âme et cet aspect de « disciple )> sous les incarnations d'Altaï [Amaïdée) \ d'Allan de Cynthré [Ce qui ne meurt pas), de Raimbaud de Maulevrier [LAmotir impossible), d'Aloys de Gynarose [La Bague dAnnibal)^ de Ryno de Marigny [Une Vieille Maîtresse), de Néel de Néliou [Un Prêtre marié), de Brassard, de Ravila, de Mesnilgrand [Diaboliques)^ de toute la (( race Juan )>.

Aussi le dandysme que Barbey d'Aurevilly prête à Brummell n'est-il que celui de Byron, de Stendhal, de Balzac ou d'Eugène Sue. Les éléments qu'il donne à cette « chose » légère et hautaine, c'est-à-dire le caprice, la vanité, la libre pensée en matière de convenances mondaines, — l'individualisme mystique,

1. On sait (juo l'autre personnac:c iVAmdidée^ Somcgod (quelque Dieu), représente Maurice de Gutjrin.

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en un mot, ou la prétention au suprême pontificat, — c'est le névrose et le révolté byronien qui les y veut voir. De son âge mûr à Tannée 1846, Barbey n'est que byronien.

Vient alors la conversion « par la tête ». La publication du Driimmell (1845, ou, plus exactement, fin de 1844) marquerait déjà la fin d'une période de désordres extrêmes. M. Seillière croit à la vie de « ribaud », dont le correspondant de Trebutien se cliarge luimême. Une authentique Vellini l'aurait mué en Sardanapale... * Soudain, réveil du Normand, du « chré-

i. Il y a, sur rauthenticilé de la Vellini, plusieurs textes de Barbey qui ne concordent pas aisément, et que le romancier a voulu laisser obscurs. M. Seillière écrit donc à bon droit (p. 40) : « Il assure « à Trebutien qu'il n'a presque rien inventé dans ce récit, pas même « le nom de l'héroïne qui s'appelait bien Vellini dans la vie réelle. » Mais voici un autre fragment, adressé au même Trebutien (17 novembre 48i6) et qui laisse d'autant plus rêveur qu'il paraît très important : v( J'écrivais il y a quelques jours à une femme restée « mon amie : « C'est un portrait et c'est un rêve que Vellini. Le « portrait de qui? Le rêve de quoi ? C'est ce que le monde ne saura « jamais, pas même vous. Un doute peut-être, mais rien plus!!! « J'ai éprouvé en l'écrivant ce qu'une femme éprouve en caressant « sa chimère, si sa chimère était plus qu'un mensonge, mais une « vivante réalité! » Et cependant tout n'est pas chimère dans ce « livre et... Mais en voilà assez sur ce chapitre. » — Si tout n'est pas « chimère », c'est que tout aussi n'est pas « vérité ». Rêve : c'est le mot qui revient sans cesse sous la plume de Barbey quand il parle de sa Vellini. Que signifie ce terme?... Tout ce fju'on a pu dire jusqu'à ce jour sur les « sources » d'Une Vieille Maîtresse est hypothéti(|ue, conjectural et incertain. On ne sait rien.

Ce cju'on sait, en revanche, c'est que la première conception (Y Une Vieille Maîtresse remonte bien plus liaut (juà la veille du Bmmmell. C'est alors, dit M. Seillière, « le règne de la Vellini, période daventures qui n'ont point eu de Memoranda ». Or. dès le premier

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tien futur» prédit en 1837 par son frëre Fabbé, et qui pointait déjà dans le critique de Strauss, dans l'admirateur de Joseph de Maistre. La «tête » réagit maintenant, et Brucker convertit (1846) la liaison du néophyte, qui passe d'emblée à Textreme droite, « vend des chasubles » \ comme dit Anatole France,

Mémorandum, Barbey d'Aurevilly note qu'il travaille à son Ryno (Ryno de Marigny, le héros du roman), « Commencé Ryno », dit-il le 17 août 1837 .

1. Sur la participation de Barbey d'Aurevilly à la Société Calliolique et à la Revue du Monde Catholique, on colporte encore beaucoup d'erreurs. A cette date de 1847, les moindres textes du romancier, promu industriel, présentent donc de l'intérêt. Voici une lettre inédite adressée à mon grand-père, M. Laurentie, qui dirigeait alors le journal lUnion monarchique (fusion de la Quotidienne, de la France et de cet Echo français dont Maurice de Guérin entretenait souvent sa famille). Cette lettre, que je publie avec l'aimable autorisation de M"o Rcad, montre un Barbey d'Aurevilly capable d'une espèce de style administratif ou parlementaire, genre centre droit. Elle porte comme en-tétc : Société catholique pour la fabrication, la vente et la commission de tous les objets consacrés au culte catholique. Directeur qénéral : le baron A. A. de Calonne, rue de Tournon, 8.

Paris, le 18 novembre 1S4T.

Monsieur le Rédacteur en chef.

J'ai l'honneur de vous adresser le dernier numéro de la Revue du Monde Catholique. Ce journal, fondé depuis huit mois, est destiné à soutenir et à défendre les idées auxquelles vous vous êtes toujours montré si dévoué. Il est surtout consacré aux besoins intellectuels du sacerdoce, mais si spécial qu'il soit, il a la grande généralité de tout ce (jui est catlioIi(nie et. perincltez-moi de le dire, c'est par là. Monsieur, que nous nous touchons.

Telle est ma raison, Monsieur, pour vous i)rier d'agréer avec sympathie un journal qui vous sera désormais exactement adressé. Je ne vous l'ai point envoyé plus tôt. Nous voulions, mes amis et moi, avant de vous demander votre bienveillance, y avoir peut-être quelque droit, en vertu de quehjues efforts ; nous voulions — pour ainsi parler — avoir gagné nos éperons, dans la cause du catholi-

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reve de je ne sais quel cardinalat somptueux, et subit de plus en plus Tinfluence de Trebutien *, jusqu'à vouloir s'orienter définitivement dans la voie des Pi^ophètes dupasse et jusqu'à lui promettre un XI X^ siècle de ce ton-là. La Vieille Maîtresse, en effet, a froissé Trebutien, le Dessous de cartes également. Il y a eu

cismc, avant de nous présenter à l'un de ses plus nobles champions.

Si vous jugiez convenable, Monsieur, de citer parfois de nos articles dans le journal que vous dirigez, nous en serions très iiers et très heureux. Nous voyons — et un catholique le croira aisément — beaucoup plus Tintérèt de nos convictions que rintérêt de nos intérêts, et nous savons ce que vous pouvez y donner de force en les appuyant des vôtres et de votre ferme talent. Une approbation venant de vous, Monsieur, est une attestation de plus que l'on est dans la vérité.

Agréez, Monsieur, l'assurance de notre profond respect.

Pour toute la Rédaction de la Revue du Momie CaUioUque,

Le Rédacteur en chef,

Jules B. n'AuREVir.LY.

4. M. E. Seillière mentionne à plusieurs reprises cette « influence » exercée par Trebutien sur le lier génie. Il la croit très considérable. Je me permets de la croire nulle. Barbey d'Aurevilly, sans doute, a beaucoup aimé Trebutien. Sans doute aussi eût-il désiré obtenir pour tous ses ouvrages l'approbation chaleureuse de ce moine laïque si dévoué à sa gloire. Mais il n'était pas homme à se laisser vraiment guider en art, et même en politique ou en morale, par ce charmant provincial, un peu timoré. C'est seulement dans les questions d'édition, de typographie, voire d'érudition, où Trebutien était passé maître, que Barbey, sentant sa maîtrise, le suivait en mouton. Mais cela n'est rien. Si même ils se sont brouillés, c'est en partie parce que Trebutien, trop d'accord avec M"° Marie de Guérin, a trouvé Barbey d'Aurevilly « artiste » à l'excès : son nom de romancier compromettait l'édition ultra des Guérin. Et puis n'osait-il pas proposer COU) me éditeur l'éditeur même des Fleurs du Mal de Baudelaire, Poulct-Malassis ? — Non cet homme-là ne subissait pas « linllucnce » de Trebutien. Il l'aimait de tout son cœur, voilà tout.

des explications, presque des bouderies salutaires. Sous l'aiguillon de ses amis, le converti Barbey aurait donc lutté quelque temps contre son romantisme antérieure

Sur ce, VAnge blanc (M™^ de B.) entre en scène. Et cette liaison où le romantisme a eu tant de part, M. Seillière y voit le triompbe dernier du bon sens et du « normandisrne ». Cet attachement marque aussi le moment psychologique de la conversion profonde, totale, de la conversion « par le cœur ». L'Ange blanc réconcilie le vagabond avec ses parents, l'empêche de boire % lui inspire Galixte (du Prêtre marié)... En septembre 1855, Barbey donc s'approche delà Table sainte. On sent même qu'il se plonge dans l'étude des mystiques chrétiens...

Mais baste ! ce n'est pas cela. Le mysticisme de Barbey d'Aurevilly, son vrai mysticisme, c'est encore,

1. .Te ne saisis pas très bien ici comment M. Seillière arrange les dates. Notons donc (et chacun, ensuite, tirera de là. s'il lui plaît ou s'il le peut, une théorie) ({ue non seulement la composition, mais encore la publication du Dessous de cartes (feuilleton de la Mode, 5, 40, 15 mai 1830) et celle d'Une Vieille Maîtresse (Paris, mai ISol) sont antérieures à la publication intégrale des Prophètes du passe' (juin 1851). En effet, parmi les éludes (jue contenait ce dernier ouvrage, deux seulement {Josepli de Malslre. et Donald) avaient été données dans l'Opinion publique, — le 19 décembre 1849 et le 17 janvier 1850.

2. M. E. Seillière fait des allusions copieuses aux liba lions de Barbey, mentionne mémo l'eau de Cologne et l'éther (jue l'auteur des Mejnoranda et des Lettres à Trel)utien se vanle d'avoir bus, etc. — Tl y a beaucoup de littérature dans ces médangcs pharmaceuti(iues et ces cocktails bvroniens.

ce sera toujours « le romantisme esthétique, la religion de la beauté terrestre éternisée par l'art», et, faute de mieux, son mysticisme s'exprimera par le satanisme (■?)... Bref,M. Seillière estime que la conversion du « duc de Guise de la littérature», du «Marat peignant la guillotine en blanc» (Lamartine) « modifia sa pensée morale de façon assez superficielle et transitoire, quoi qu'on en ait cru le plus souvent ».

Les arguments qu'il donne sont, d'ailleurs, agréables : Barbey converti serait resté sévère aux catholiques de son temps. [Eh bien ! et Yeuillot ? et Bourdaloue ? et saint Bernard?] Il aurait eu surtout des complaisances pour un catholicisme imposant et théâtral, à la romaine, traînant des brasses de pourpre sur des dalles de porphyre; enfin, il aurait, à propos d'un duel, verbalement accepté, lancé au mystificateur Baudelaire la boutade : «J'ai toujours mis mes passions au-dessus de mes principes, je suis à vos ordres» : preuve péremptoire que le mysticisme esthétique du c( vieil Iiomme » subsistait.

En brave garçon, le critique ou le théoricien politique s'est pourtant efforcé à un sincère perfectionnement moral. Sous l'influence de Bonald, il a réfuté le principe de la bonté naturelle et combattu l'individualisme protestant, haï les Etats-Unis et Edgar Poë, fait ((l'apologie de la raison et du goût», pourfendu George Sand la dévergondée. (( Je me surveille,

Trebutien ! » fait-il. Et il écrit, en effet, le classique et pourtant épique Chevalier Des Touches. 0 changement ! Le voici qui attaque Stendhal, « crapule de génie », Byron même — Byron ! — grand « boiteux » d'esprit comme de corps, et le « clapier » de Jean- Jacques (14 août 1858), et Cabet,etRenan, etMichelet, et tous les moralistes romantiques. Le vrai, pour ce mystique de l'esthétisme, le vrai vaut mieux que le beau î Les moralistes rationnels sont donc couverts d'éloges. Louis XI, M'"' de Genlis, M""' de Maintenon, Nisard, voilà aujourd'hui ses idoles.

Tel est le chapitre iv de M. E. Seillière. Il s'intitule : Leffort moral et porte ces dates entre parenthèse : 1850-1858.

Et je ferai remarquer simplement que, si l'article sur M'"° de Genlis {Pays) est du 28 juillet 1858, c'est-àdire de la fm de cette période, les articles sur Nisard sont du 29 mars et du 23 août 1859 {Pays) et l'article sur Louis XI... du 6 juillet iS74 [Constitutionnel).

Continuons. De 1858 à 1870, c'est le retour au naturel, Barbey d'Aurevilly aura-t-il dans ses romans les mêmes préoccupations morales que dans ses critiques de la période précédente ? Avant sa conversion, au temps de l'Amour i7npossiôle (1841) et de la Bague d'Annibal (1843), il n'était pas question de cela, bien entendu. Les soucis moraux de l'artiste n'existent pas. Mais (1851), quand paraît Une Vieille Maîtresse,

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c'esl-à-dirc après révolulion religieuse du romancier, des explications morales semblent nécessaires à Tauteur. Gomme il avait rédigé pour Trebutien une note, encore inédite, qui définissait « le but de l'art envisagé avec la profondeur du sens catholique », c'est sans doute une redite qu'il nous donne dans la préface ajoutée à la seconde édition du roman (mars 1858). Or, nous y lisons qu'une œuvre de cette espèce est toujours assez morale si elle est vraie. Dans la préface de r Ensorcelée (1854) \ il explique qu'en décrivant les ravag'es de la passion, il a prétendu « user de cette grande largeur catholique qui ne craint « pas de toucher aux passions humaines lorsqu'il « s'agit de faire trembler sur leurs suites ». Arguments sans valeur, déclare M. Seillière, qui ajoute (\\xllne Vieille Maîtresse et r Ensorcelée , de Barbey, ne « doi- « vent absolument rien à ses convictions catholiques «et beaucoup à son tenace mysticisme esthétique». En sorte qu'il isolait ses principes de création artistique de ses principes moraux de critique.

Il a, d'ailleurs, à cette époque (?), tous les malheurs. En politique, il ne réussit pas. Converti au bonapar-

1. Pourquoi dater ce cliapilrc : 18^)8-1810, puisque nous n'en sommes encore qu'à 1854? — Mais dans tout le livre de M. Seillière, il y a un inextricable enchevêtrement de dates. On va, on revient... C'est que c'est une œuvre théorique. Avec les biographies terre-à-lerre, on sait quelquefois où on en est. Avec les systèmes, cela change.

tisme, il choque les bonapartistes comme il a antérieurement choqué les légitimistes. En littérature, il n'est pas à son rang. Déboires et palinodies : ainsi M. E. Seillière résume son existence. Dans les derniers mois de 1858 enfin, des intrigues féminines le brouillent définitivement avec Trebutien. Dès lors, il revient à Tart consolateur (voyez-le sous les traits de Rollon Langrune, le narrateur du Prêtre marié). Méprisé, Barbey d'Aurevilly se fait méprisant, dédaigne le vulgaire, retourne à Tindividualisme romantique, sape tout, et, né sous le signe du Sagittaire, lance à tous vents ses flèches, fût-ce contre les institutions les plus vénérables et les plus « rationnelles », telles que l'Académie, le Conservatoire, le Théâtre-Français, les jurys des salons! On le voit exécuter des moulinets supérieurs. Les Bas-Bleiis, Buloz (1863), tout le mandarinat périmé passe sous le bâton de V éreintcur ^ , Il fait la guerre à la raison, « la vide et stérile raison », parle du bon mal roman-

4. J'avoue qu'en lisant M. E. Seillière, je commence à perdre le nord. — Récapitulons et classons : nous en sommes au § 3, intitulé le Sagittaire, du chapitre v, intitulé : Retour au naturel, et daté : 1858-1870. M. Seillière cite ici, pour montrer le « peu de ménagement » de Barbey et a édilier sur le ton de sa polémique » un passage sur M'"» d' A {^oult (Daniel Stern).Or, Barbey d'Aurevilly a publié deux articles sur Daniel Stern, réunis ensuite dans le volume des lias-Bleus (décembre 1S77). Le premier de ces articles est du 23 mars 1858 (Pays), antérieur donc de (pialre mois à Tarlicle sur M"»*> de Genlis (voir plus haut), et le second est du 14 avril 1873 [Conslilutionnel] . — Comme Jules Lemaître, je ne comprends plus.

SUR BAUBEY D AUREVILLY

tique, tlagelle les « exsangues du bon goût » \ prend la haine du bourgeois, trouve que les poêles sont les vrais moralistes, que la vertu et riiéroïsme sont plus communs que le génie : Vales esto et fac quod vis 1

Enfin, si le Chevalier Des Touches (1864j et le Prêtre marié (1865) n'ont pas de préface et peut-être n'en ont pas besoin, Barbey d'Aurevilly sent bien, «en 1873»% qu'il en faut une aux Diaboliques, où le Bonheur dans le crime interdit de reprendre les formules de l' Ensorcelée ( « faire trembler sur les conséquences de la passion»). Alors, il trouve ceci, que la peinture des passions « est assez morale dès qu'elle est tragique » ^, et qu'une œuvre belle est « toujours assez morale comme cela ». Quiétisme esthétique, dit M. Seillière, à qui le mot même de mysticisme ne suffit plus, et qui entend accuser l'idée par un terme plus hérétique. Barbey d'Aurevilly est désormais entre le ciel et l'enfer. Il est revenu à Balzac, à Stendhal, à Byron, à Baudelaire enfin, ce poison dans une coupe rare, d'ailleurs trop abondant pour pouvoir être absorbé. Déjà même, il caresse les

4. Est-ce condamner le bon f^oût que d en mépriser les « exsangues » V

2. Page 165, M. Scilliùre semble bien donner celle date. Mais la préface des Diaboliques n"est que du l" mai 1874. Les Diaboliques parurent, cette année-là, en novembre. (Un vol. in-12, cbez Dentu.)

3. Barbey ajoute : « et (lu'ellc donne Vliorreur des choses qu'elle retrace ».

réfractaires esthétiques et sociaux, Becque, Zola, Spuller, Gambetta, Ranc, Rochefort, Vallès, et se plaît à leur amitié.

Sans doute, le critique glisse moins rapidement sur cette pente du romantisme moral. Au théâtre surtout (1861), il se montre d'une tenace sévérité de doctrine. Mais il oppose désormais son catholicisme à la morale bourgeoise [il a raison, après tout], et pour concilier le christianisme et le romantisme, gagne d'un bond les (( hystéro-mystiques » du moyen âge, adopte définitivement le mysticisme diabolique, proclame que tout le romantisme moral est le résultat d'un pacte avec Satan, et applaudit — en les condamnant — les pactisanf.s. Voici maintenant que M. E. Seillière, faisant un retour en arrière et une revue d'ensemble, déclare à son tour que tous les héros de Barbey sont des pactisants, tous, Vellini comme la Croix-Jugan, Des Touches même (?), et Riculf, et Sombreval principalement, lequel, abominable et sympathique, apparaît comme la preuve vivante des oscillations morales de son historien, qui titube de l'horreur à l'admiration pour ses sataniques créatures. Quant auxMcsnilgrand, aux Ravila (Jules-A?nédée), à toute la lignée des Don Juan, ses portraits à lui-même, que sont-ils autre chose ? Dieu, en effet, ne leur a pas donné le monde, « mais il a permis au diable de le leur donner ». Les vrais diaboliques, les purs, ceux qui ajoutent au

crime je ne sais quel piment de sacrilège et sont hardis contre Dieu, le bravant jusque dans Téternité, méritent, en héros, en maréchaux de l'armée de Satan, une espèce d'admiration pour leur royale bravoure de damnés. — Voilà où en vient l'incorrigible mystique de la beauté !

Lors donc que Bourget, l'opposant à Gœthe, dont la devise était : s'adapter, écrit sur sa bannière, à lui, le cri de guerre : résister, il n'est vrai que médiocrement. Le trait isolant de Barbey, — son catholicisme, — il latténue de plus en plus. Après 1875, il s'adapte. Il fait mieux : il désespère du succès de sa cause, croit la religion perdue par ses contemporains, et conserve seulement sa doctrine comme une plume à son chapeau (Jules Lemaître). Ainsi, il n'est plus catholique de la même manière ou d'une manière uniforme. 11 se contentera de découvrir du catholicisme partout dans ce qui est beau, verra poindre le germe de la conversion de Huysmans, mais n'hésitera pas non plus à prendre sous son manteau Taine, néophyte éventuel, à enrégimenter même dans le passé le Diderot des Salons et le Chénier des ïambes, Heine, Vigny, Michelet, tous sont nôtres, et pourquoi non ? Et pourquoi même oublier Stendhal, ou Léon Cladel*, ou les socialistes, et tous ceux qui, après

4. Remarquons que l'article : Un rural écarlate, M. Léon Cladel, est du 4 mai iS72 {Figaro).

quinze siècles de civilisation chrétienne, portent en eux Vinévitable Crucifié ?

Après les Diaboliques (1874), il conclut donc un accord avec « la cinquième génération romantique >> ^ et il est proclamé connétable de cette armée décadente dont il arrive à magnifier le talent sans trop abîmer les idées. Ainsi Havet -, M™^ Ackermann, Mendès, RoUinat, Richepin, sont couverts de louanges. Si fous que soient tous les poètes, l'époque est plus folle qu'eux.

Alors, c( comme le chien de l'Ecriture qui retourne à son vomissement» {sic), voici, avec Barbey vieilli, le romantisme moral qui remonte à ses origines. Avec de séniles complaisances, le byronien toujours jeune écrit Une Page d'histoire^ rêve môme d'un roman « écrit pour les forts », où l'écrivain n'aurait pas peur. . . Cependant, sa légende a circulé sur le boulevard. Tout a fini par contribuer à son renom, jusqu'à ses costumes, jusqu'à la poésie déformante dont il a embelli tout ce qui l'entourait et le concernait. Il est mort «marchand de gloire » (1889).

1. M. E. Seillière emploie toujours ces numérotages comme s'ils étaient de toute évidence, et quand il rencontre, depuis Jean- Jacques, un écrivain, quel qu'il soit, il l'étiquette et le chilîre machinalement, le met à son rang ou à son étage, sans l'ombre dune hésitation. — Je crois même qu'il sera étonné de ma remarque.

2. En 1887, il lui a dédié les Sensations d'histoire, avec une formule dont l'orthodoxie n'est pas certaine. Theologi certant.

M. E. Seilliëre pouvait s'arrêter là. Les deux derniers chapitres, qui semblenl surajoutés à son œuvre, n'en augmentent la partie « neuve » que par quelques jugements vraiment très singuliers sur le mérite respectif et relatif des ouvrages de Barbey. M. Seilliëre y étudie le critique et l'artiste créateur. Au critique il rend une assez exacte justice, lorsqu'il compare sa manière à celle de Sainte-Beuve, et lorsqu'il raconte leurs passes d'armes. Pourtant, les quelques erreurs ou variations de Barbey d'Aurevilly sur lesquelles il insiste (jugements sur Taine, Ghincholle, Gozlan, Fromentin, Renan, Hérédia) ne méritaient pas une mention si longue. Que valent dix exemples contre trente volumes? et lorsqu'on insiste trop sur les dix exemples, ne fait-on pas oublier le jugement bref sur les trente volumes "î J'en dirai autant pour les réserves sur le critique dramatique ou même sur le critique d'art (Barbey a blâmé Carpeaux, mais aussi a-t-il presque mren^e Manet). Pourquoi, enfin, M. E. Seilliëre fait-il tant de cas de r Amour impossible, roman fade et fané, bien moins fm et psychologique — à mon sens — que la Bague d'Annibal, si ravalée par lui ? et pourquoi veut-il que l'Histoire sans nom, — vraie merveille, d'ailleurs, — mais qui n'est qu'une

nouvelle, soit le meilleur roman, le chef-d'œuvre de Tauteur de l' Ensorcelée ? Que cet ouvrage associe au roman pittoresque le roman psychologique, dont Barbey d'Aurevilly a donné de si bonne heure Tidée et le modèle, soit ! Mais ce mariage est-il nécessaire à la perfection ?

Toutefois, nous ne disputerons pas des goûts et des couleurs. Et je tiens même, avant d'entamer une discussion plus positive ou, si Ton préfère, plus extérieure aux préférences personnelles, à louer encore dans le volume de M. Seillière les morceaux éclatants et chaleureux. J'aime l'entendre proclamer qu'on ne saurait, en Barbey d'Aurevilly, placer trop haut l'écrivain, dont le style a le feu des pierreries et la souplesse des acrobaties savantes. Je l'aime quand il s'abandonne à l'admiration et que le cri du cœur jaillit à la sensation de tant de si belles choses, d'images si justes et si fraîches, de personnages si puissamment taillés, de polémiques si vigoureuses...

Mais voilà ! . . . dans le volume de M. E. Seillière, cet abandon est rare. Et je ne me permets pas de dire qu'il y a, tout au long des chapitres, comme un parti pris de dénigrement : mais je ne vois pas comment

on réfuterait quelqu'un qui l'y verrait, ce parti pris, et qui entendrait le démontrer.

Supposons, en effet, un lecteur qui ne connaisse rien à Barbey d'Aurevilly et qui, par suite, n'ait sur lui aucune opinion. Ne flairerait-il pas en son historien un iconoclaste qui a voulu le « démolir »? A tort ou à raison, il sentira tout le temps la bataille et presque le corps à corps. Il trouvera aux critiques, savamment ordonnées, Taspect d'un appareil de siège; et quand il achèvera la lecture du livre, il ne gardera guère que le souvenir des brillantes rodomontades de Barbey, la conviction que cet homme a été un puissant bizarre, n'entendant rien au byronisme dont il se prétendait le prêtre, au dandysme qu'il a chanté et vécu, à riiistoire, si singulièrement faussée dans ses romans \ à la critique où des principes contradictoires guident le juge littéraire et le juge dramatique. Un beau phraseur aux habits criards, pauvre, et de l'imagination la plus fantastique, mais la plus impayable, catholique d'intention, mais très suspect, — le voilà! On retiendra que c'était un drôle de corps, et que les savants comme M. Seillière peuvent même expliquer son cas avec des mots impressionnants et magiques, qui servent déjà d'enseigne à des volumes connus et considérables : Impérialisme

i. On sait qu'Albert Sorol en jugeait autrement.

BARBEY d'aUREVILLY ET M. ERNEST SEILTJÈRE 279

rationnel ou irrationnel, volonté de puissance, etc. — Ce que personne au monde ne croira, c'est que M. E. Seillière ait voulu faire l'éloge de son héros. En vertu de je ne sais quel procédé ou sortilège, les pages de louanges, quoique nombreuses, se trouvent voilées. On ne perçoit que les sourires ou le blâme caractérisé.

Parfois même, ce sentiment de critique systématique est poussé jusqu'à Taigu et au douloureux. Ne laisse-t-il pas une sorte de malaise, ce passage où, d'après M. Jacques Boulenger qui n'a jamais cité ses sources, M. Seillière nous montre les ongles de son grand homme éternellement noircis par l'habitude qu'il avait de les passer dans ses cheveux, lesquels étaient teints? « Dans cette tenue, dit-il encore, bien « propre à faire blêmir de dépit les pâles « exsangues (( du bon goût », il étonnait lesrhétoriciens en prome- « nade et les laissait tous éblouis de son dandysme « à bon compte, — le seul que lui permît son mo- « deste revenu. » Il y a dans ce fragment et dans quelques autres un ton auquel le Sainte-Beuve des jours de bave nous a trop habitués. Ils font une impression des plus pénibles, que, je crois, M. E. Seillière n'a pas su mesurer.

Mise au point fort dénigrante, voilà donc ce que l'on perçoit d'abord.

Mais par quels moyens critiques Tauteur opère-t-il

cette mise au point ? et que vaut-elle ? C'est ce qu'il faut maintenant examiner.

M. E. Seilliëre, qui est hanté de la vision romantique, et qui a disséqué bien des malades atteints de cette gangrène ou de ce cancer incurable, en voit partout. Quiconque môme a des sympathies romantiques est contaminé et ne peut guérir. De plus, tout fomantique ou apprenti romantique se présentera ratalement avec une série de caractères dont on ne saura jamais bien comment fut établie la momenclature. S'il est né en 1808, comme Barbey, il est mystique, byronien, etc. Et réciproquement, s'il est ou s'il paraît mystique, byronien, etc., c'est qu'il est romantique et que, par suite, il présente tous les caractères de l'espèce.

Or, tantôt M. Seillière pose que Barbey d'Aurevilly est romantique, donc byronien, mystique de la beauté, etc. ; tantôt, selon la seconde méthode, que Barbey d'Aurevilly est byronien en ceci, mystique de la beauté en cela, etc., donc romantique... Mais ce dernier terme, avec tout ce qu'il enferme, lui convient toujours.

On voit les conséquences, et comme quoi, d'abord, l'auteur des Memoranda a dû, malgré l'apparence et

BARBEY d'aUREVILLY ET M. ERNEST SEILLIÈRE 281

contre sa volonté même, rester invariablement orienté vers son pôle. Les étoiles que Byron a fait lever clans le ciel des mystiques de la révolte ont nécessairement gardé pour son disciple, comme pour tous ses fervents, leur immoral attrait. Catholique donc, Barbey d'Aurevilly n'a pu l'être que d'une manière intermittente et toujours inquiétante. Les faits doivent se plier à la loi...

Le malheur, c'est qu'ils ne s'y plient pas, tels du moins que M. E. Seillière les présente, parce que, bien souvent, ils ne sont pas ce qu'il les croit. — Je ne sais pas bien, d'abord, si la vie et l'œuvre des artistes sont aussi cruellement asservies à des principes se rattachant à la seconde où à la quatrième branche d'une subdivision du romantisme moral. Quant à Barbey d'Aurevilly, ses goûts, préférences, manières de sentir ou d'imaginer, jugements, actes même, s'expliquent constamment sans la moindre métaphysique. Pour voir en tout ce qui le concerne les conséquences d'un romanlisme admis a priori^ ou les éléments constitutifs d'un romantisme à démontrer, il faut (f solliciter» les textes ^ Mieux vaudrait con-

1. Los « bat'beyistcs » savent que M. E. Seillière a déjà une^fois été dupe de ses déductions conjectural'.'s. 11 a construit, dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre lUOl), un ingénieux roman sur les rapports de Barbey d'Aurevilly et d'Eugénie do Guérin. Seulement, à peu près tout s'elîondrc, parce que, n'étant pas remonté aux sources inédites, il ignore une série de petits faits et en imagine d'autres. 11 ne veut pas croire au « sentiment » d'Eugénie pour

282 SUR BARBKY d'aURETILLY

naître à fond les faits. Un certain nombre de détails biographiques, très simples et très sûrs, que certainement M. Seillière ignore, jettent plus de lumière sur ses conceptions ou ses productions que le mal de Jean-Jacques compliqué du mal de Werther, de René ou d'Obermann, et que la « volonté de puissance », le ce messianisme artistique », le « mysticisme esthé-

d'Aurevilly, que celui-ci révèle pourtant tout crûment à ïrcbutien. Il ne voit dans leurs relations que « fraternité d'àmes, fraternité scellée sur un tombeau entre deux; esprits de la plus ferme trempe intellectuelle ». De la part d'Eugénie, il y eut un peu davantage. Un peu, pas mal. — Il ne se rend pas compte, non plus, que la « bataille à trois » (« bataille de Dames ») qui amena le brusque et définitif départ d'iiugénie et sa rupture avec M"" de Maistre fut une querelle de jalousie, dont l'objet n'était autre chose que Barbey d'Aurevilly lui-même. M. Seillière croit, d'ailleurs, pouvoir donner le nom de la tierce personne. Il s'agit, pensc-t-il, de M"» Sophie de Rivières, dont il est souvent question dans les Lettres à Trebutien, et qui figure, sous le nom de Sophie de Révistal, dans le Dessous de car tes d une partie de w/«5^.0r, il est question d'une belle-sœur de la baronne A. de Maistre, M'"» A. — Tous ces détails étaient bien connus des initiés, et on conçoit mal que M. E. Seillière se soit donné la peine de bàlir des hypothèses. Aujourd'hui, d'ailleurs, ces faits sont tombés dans le domaine public, puisque M. Abel Lefranc. dans son remarquable livre sur Maurice de Guérin (Paris, Champion, 1910), a cru devoir citer une lettre, restée inédite, de Barbey à Trebutien, où l'histoire est racontée sans ambages. (M. Lefranc met des initiales, sans doute. Mais sa M»"> de X... est la baronne de Maistre, nommée dans l'article de M. Seillière auquel il renvoie, et dans les Lettres à Trebutien. — Au cours de son ouvrage, il public également les lettres passionnées que Maurice de Guérin adressai cette amie. C'est la première fois encore que ces révélations sont données par écrit. — Je crois toutefois devoir ajouter que Barbey d'Aurevilly, mieux renseigné que personne, n'a jamais pris très au sérieux toute cette « littérature ». Il y voyait de l'exaltation et des exercices de style. On doit en revenir, pour juger exactement de cette passion, à deux phrases de lui : 1°(( Il n'y a qu'une manière de louer ces yeux-là

BARBEY d'aUREVILLY ET M. ERNEST SEILLIÈRE 283

tique », le « quiétisme de la beauté », le byronisme indélébile et je ne sais quoi encore...

Veut-on un exemple ?

Lorsqu'on voit, comme M. Seillière, dans la rencontre de Y Ange blanc, Fheureuse et certaine origine de la « conversion par le cœur », de l'entier — quoique peu durable — perfectionnement et renou-

c'est de vous dire qu'ils ont pendant quelque temps fait rêver un homme qui ne voyait guère que l'œil du monde : George Guérin (George était un des prénoms de Maurice). Il a cru les aimer » (à Trebutien, 25 septembre 1844) ; — et S» : « M-n^ de X... avait cru aimer notre poète qui avait cru l'aimer aussi ; ils se trompaient tous les deux )).)

EnQn, M. E. Seillièic grossit immensément les torts de Barbey d'Aurevilly envers Eugénie de Guérin dans la période qui suivit le dernier séjour parisien de celle-ci (1841). Ce n'est pas sa prétendue vie de désordres indicibles qui explique les lenteurs que mit d'Aurevilly à publier les œuvres de Maurice. Il n'avait pas, ne pouvait pas avoir les mômes illusions qu'Eugénie sur le « catholicisme» de son frère. Sa probité littéraire se refusait donc à fausser la publication. D'ailleurs, il ne trouvait pas d'éditeur, n'avait pas le sou et craignait enfin — après les histoires du salon de la baronne — de jeter encore de l'huile sur le feu en entretenant avec Eugénie un commerce épistolairc. Le journal de celle-ci est, pour riiistoii'c de leurs rapports à cette époijuc, un document très insullisant. On peut rester silencieux sans être un ami fantasque et infidèle. Si Barbey fut impuissant à créer à lui tout seul la gloire de Maurice, il a souffert de cette impuissance. Eugénie de Guérin, qui le crut inactif et oublieux, se trompait.

Sur les sentiments du frère et de la sœur, comme sur ceux dos autres Guérin, de Barbey et de Trobulien, comme enfin sur Ihistoire exacte et complète de leurs rapports, il reste encore de nombreuses révélations à faire. Mais on ne peut désormais se passer de l'ouvrage de M. Abel Lel'ranc, dont nous parlons plus haut, non plus que de la récente publication du comte de Collcvillo : In cahier inédit du Journal d'Eugénie de Guérin (Paris, Mercure de France, 1911).

vellement moral, il serait non seulement équitable, mais indispensable, de signaler, dans un premier et bien plus profond amour de Barbey pour une jeune femme de Gaen, Texplication toute naturelle des lassitudes, des futilités, du pseudo-dandysme et du « byronisme » des Memorandaàe sa jeunesse. Or, M. E. Seillière, qui a lu avec soin les Lettres à Trebiitien^ n^a pas su décbiffrer ce mystère (lequel n'en est pas un pour lesamis de Barbey) entre les lignes des premières épîtres. Jl y a pourtant une phrase bien importante : « Je vous écris, mon très cher ami, du fond descam- « pagnes les plus mélancoliques et par un ravissant « mois d'octobre, tout orange et nacarat, dont rien « dans votre vapeur de charbon ne saurait vous « donner l'idée, f y passe les jours les plus doux que « faie connus depuis bien longtemps et qui ont succe cédé à des agitations de toute sorte. J'ai dénoué la « chlamyde étroite de la vie active avec laquelle il (( faut combattre, et je l'ai changée pour la robe flot- « tante du loisir que malheureusement je n'userai <( point à porter, car au bout du mois Richard rede- « viendra lui-même ^ » — Quant aux Memoranda, ils sont assez significatifs à cet égard ! Rien de plus réservé, du reste, que cette passion dont Barbey d'Aurevilly soulIVit toujours et qui causa son initial dégoût

1. J'ai publié pour la première fois cette lettre dans la Revue de Paris, du l«f décembre 1908.

BARBEY d'aUREVILLY ET M. ERNEST SEILLIÈRE 285

de la vie. Mais quiconque n'en a pas le secret ne pénètre pas dans son âme de prétendu byronien /a^a/, lassé j impérialiste... ^

On voit, dès lors, quelle espèce de naïveté il y a à vouloir, sans connaître les détails biograpliiques les plus importants, donner des noms sonores et fixer des dates, môme approximatives, à une série de prétendues évolutions. Non ! de 1846 à sa mort, les changements de Barbey n'ont pas été aussi nets que M. E. Seillièrele désire. On exhibe ses préfaces et on prouve que celle des Diaboliques diffère quelque peu de celle de r Ensorcelée. Soit! mais prouve-t-on que d'Aurevilly était incapable d'écrire les Diaboliques à l'époque de l'Ensorcelée ? Il Tétait si peu que le Dessous de cartes, une des Diaboliques, a été publiée dix-huit mois avant FEnsorcelée. Barbey d'Aurevilly, de même, a

1. Dans un article juvcnilenient sévère, mais qui contient des remarques justes sur l'ouvrage de M. Seillièrc.M. Pierre de Crisenoy appelle cette passion la « ciel' » de la maison de Barbey (Enlreliens idéalistes, du 25 juin 1910). — Voir le Premier Mémorandum (17 août 1836, 18 septembre, etc., etc.). C'est là que Barbey d'Aurevilly écrit (21 octobre 1836) : « J'ai passé une partie du jour avec... « et nous n'eussions pas niênie regardé les mondes quand Dieu les « aurait mis à nos ])ieds. — Les autres femmes, que sont-elles en « comparaison de celle-là? Ce qu'est la plus pâle des primevères à « la plus brillante des étoiles. 0 Etoile de ma vie, lève-toi toujours « dans mon cœur! Et maintenant, pas un mot de plus! Je no veux « plus écrire aujourd'bui une pensée qui ne soit pas elle et (jui fasse « ombre sur son souvenir... » — Un texte capital est le suivant (7 décembre 1837) : « Levé à dix lieures aujourd'hui et reçu une « bonne lettre de... foule ma vie, le reste n'est ou'.vpparences et « mensonges ! »

toujours considéré sa Vieille Maîtresse comme la première de ses Diaboliques *. Qu'il ait donc, à telle ou telle date, écrit telle ou telle préface, que nous importe ? Leur variété prouve seulement qu'il avait à répondre à des objections renaissantes, et surtout qu'il ne trouvait rien. Car la voilà, la vérité : il a mal justifié son art, comme sans doute Michel-Ange, attaqué, eût très mal justifié le sien. En vertu de je ne sais quel sens intérieur, — imprécis, peut-être, ou indulgent, — il ne jugeait pas ses œuvres immorales, et en invoquant des raisons qui, trouvées après coup, ne portaient guère, il le disait. Mais la préface ne vaut pas le conte. Barbey d'Aurevilly n'a jamais aperçu intuitivement de motifs pour ne pas publier ses romans : voilà tout.

M. E. Seillière dira : c'est le romantisme moral qui lui obscurcissait le christianisme moral. — Je n'en sais rien. 11 faudrait d'abord prouver que ses romans sont vraiment immoraux. C'est bien difficile pour l'ensemble, autant dire que c'est impossible.

Que, d'ailleurs, il y ait eu deux hommes en lui, ce que démontre en somme M. Seillière, nul n'y voudra contredire. 11 y a deux hommes en tout homme, quand ce n'est pas dix, et nul de nous, sans se sentir

1. Sur un exemplaire delà première édition d'Une Vieille Maîlresse, on lit cette dédicace : « A mademoiselle Louise Read, cette première de mes Diaboliques. »

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génial, ne peut se vanter d'être clair. La complication intellectuelle et morale de Barbey n'implique pas un éternel sursaut d'impérialisme irrationnel.

Mais, pour la plus grande gloire du décalogue compromis, M. E. Seillière surveille le romancier et le critique, teintés de l'hérésie byronienne.

Presque jamais, disais-je, il ne se livre, même si le style lui plaît; et toujours épiant les reliquats de Manfred ou de Lara, les relents de Stendhal, les échos alanguis de René, il semble la petite pierre qui s'érige dans le Jit d'un vaste torrent et arrête les bribes au passage.

Les romans ne l'émeuvent pas. Quelle que soit la justesse, parfois la véhémence de ses appréciations laudatives quand il en arrive à caractériser l'artiste, son âme d' anti-romantique est tenue en éveil. Aussi voudrait-il sans cesse refaire ces œuvres d'imagination. On le voit reprocher à Barbey d'Aurevilly d'avoir créé unSombreval trop sympathique et, à sa manière, trop grand, comme si Lucifer même était donné, dans la théologie catholique, comme un imbécile et un être laid. 11 le faut bien cependant, que les plus criminels et les plus sataniques héros soient grands par quelque endroit, fut-ce par le cœur. Un être abso-

lument hideux est impossible. Le Nathan de Racine a grand air, tout apostat et scélérat qu'il est...

Quant à Barbey d'Aurevilly critique, il est vraiment curieux que l'un des griefs les plus sérieux que lui fasse M. Seilliëre, ce soit d'avoir émis quelques jugements inconciliables, supposant des principes peu nets, alors que jamais critique ne se présenta, dans une œuvre plus massive, avec un pareil aspect d'inflexibilité. Deux ou trois oscillations sauraient-elles donc modifier l'impression générale ? Un jour où il disait du bien de Taine, Barbey d'Aurevilly a oublié qu'il en avait dit du mal. Mieux encore ! il a cru se souvenir qu'il l'avait en quelque sorte « découvert ». Cas pendable que cette peccadille ! Elle sera légitimement le bandeau qui empêchera de voir l'unité de l'œuvre critique. Ne sont-ils pas légion, les critiques « à principes » ? Qui ose dire que Sainte-Beuve s'est bien gardé d'en avoir ou d'en afficher ? Non, Barbey n'est pas le stator moral et chrétien que les ignorants ont cru...

Je voudrais bien, il est vrai, qu'on allât rechercher dans Voltaire les appréciations qu'il a formulées, depuis sa jeunesse jusqu'à son patriarchat, sur Montesquieu, sur Piron même, le plus constant de ses ennemis, et, pour le faire court, sur tous les écrivains de son siècle, sans compter ceux des autres siècles, Shakespeare, par exemple. Et sans remonter jusqu'à

Voltaire, je n'offrirais pas la forte prime à quiconque m'apporterait deux passages contradictoires de M. Emile Faguet sur le môme homme : je craindrais trop de me ruiner...

Par un phénomène admirable et, en un sens, déplorable, ce n'est guère que lorsqu'il lit les Memoranda et la Correspondance de Barbey d'Aurevilly (surtout les Lettres à Trebutien), que M. E. Seillière s'abandonne corps et âme à son auteur, ne le discute plus. Or, c'était précisément l'heure de se montrer lecteur avisé, mesuré, discret, car c'est là ou jamais que la folle du logis est maîtresse de son homme, c'est là qu'il faut aller la saisir pour la faire comparaître à la barre d'une critique rigoureuse. La méthode exige de ne pas croire sur parole, lorsqu'ils parlent d'eux, s'analysent, se calonmient, les artistes d'une aussi extraordinaire imagination. Eh bien î faute de cette précaution, M. E. Seillière tire sans cesse arguments de certains textes de Barbey qui, dans leur forme originelle, sont sans valeur documentaire. Il faut le savoir lire, ce diable d'homme.

Et pour savoir lire les Monoranda, surtout les premiers, qui sont écrits pour Maurice de Guéiin, il faut n'oublier jamais que Maurice de Guérin aime le

style ', ne craint pas les hardiesses en matière philosophique et religieuse, ignore heaucoup de la vie parisienne, et a le goût des âmes rares, hautaines, solitaires. Barhey d'Aurevilly sera donc, en face de lui, infiniment plus hyronien qu'il ne le fut en réalité. C'est souvent le portrait d'un hyronien au paroxysme, d'un hyronien-type, que Barhey esquisse, retouche et achève. 11 ne lui déplaît pas d'exag"érer pour son ami, curieux de psychologie, ses misères et ses détresses morales. Il lui dira qu'il hoit du vinaigre de toilette, comme plus tard il dira à Trehutien, au milieu d'une belle page empennée, qu'il est allé jusqu'au pistolet de Clive. Imagination pure ou léger calcul de Parisien qui parle à la province, c'est toujours de l'exagération. On aimerait voir M. Seillière ramener au point ce lyrisme et ne pas le prendre pour argent comptant. Certes, les Memoranda, que Byron n'eût point reniés, restent des documents de première valeur, mais en les passant par un tamis fin. Les Lettres à Trehutien, de même. Trehutien est un hihliothécaire exquis, érudit, artiste, mais qui n'a guère quitté Caen. En outre, il rougit comme une jeune fille... C'est une vraie auhaine, quand on a de la verve. Alors, Barhey d'Aurevilly lui raconte que la

\. « Guérin était le plus grand sirotcur d'expressions... » [Lettres à Tvebatien, t. 11, p. 175). — « Jamais j(3 ne retrouverai iX'ccouteur pareil » [iind.y p. 179).

Vieille MaÙresse est une histoire vraie, depuis A jusqu'à Z, que Théroïne, il ne l'a que trop connue, etc. Il lui dit encore que l'Aloys de Synarose, de la Bagne d'Annihal^ c'est lui-même, à un iota près. Quel jeu charmant d'effarer par de telles peintures l'âme tranquille ^ du savant lihraire qui vous édite avec tant de grâce ! Tout ce machiavélique travail s'opère, hien entendu, avec une malice presque inconsciente. Barbey dispose d'une imagination qui lui facilite toutes les tâches, et les réalise à peine conçues, à peine déterminées. Il ne se dit donc pas : je vais poser devant Trebutien, mais il pose, ou si ce mot paraît déplaisant, il exagère. Ainsi, il faut être ignorant de tous les procédés de Barbey pour prendre à la lettre ce qu'il raconte à Trebutien de son existence de perdu, de rihaud et de Sardanapalc après le dernier départ d'Eugénie dcGuérin. Ces pages sont de brillants exercices de style, propres à émouvoir dans sa bibliothèque le laborieux solitaire.

FauL-il croire beaucoup plus aux tirades qu'un des

1. M. Scilliùre voit aussi en Trcbulien un romantique. En ciïet, le doux libraire aimait Victor Hugo, et Barbey, moins enthousiaste, le taquinait sur celte passion. « Votre mdtcore, votre astre, votre étoile polaire », lui dit-il. Une autre fois, il appelle le poète « la grande idole de Djagrena dont voire imagination est le Brahme ». Mais Trebutien se défendit toujours de s'être abandonné tout à, fait au tourbillon roraantiiiuc. — En tout cas, si M. Seillièro le croit romanti(iuo, comment voit-il en lui l'un des freins les plus puissants du romantisme de Barbey? Non ! je ne comprends pas.

292 SUR BARBliY d'aUREVILLY

Memoranda et d'autres momuments contiennent sur « l'Ange blanc » ? Cette fois, c'est d'Aurevilly luimême qui est dupe de son imagination. Il est bien vraisemblable que, lorsqu'on pourra tout dire sur cet attachement, le chapitre de M. E. Seillière sur la « conversion par le cœur )>, attribuée au seul Ange blanc^ paraîtra démodé. L'historien de Barbey ignore jusqu'à l'explication véritable de la pièce des Nénuphars, dont l'ironie — au moins partielle — n'est plus niable ^ :

Nénuphars blancs, ô lys des eaux limpides, Neige montant du fond de leur azur, Qui, sommeillant sur vos tiges humides, Avez besoin, pour dormir, d'un lit pur ; Fleurs de pudeur, oui ! vous êtes trop fières Pour vous laisser cueillir... et vivre après. Nénuphars blancs, dormez sur vos rivières, Je ne vous cueillerai jamais !

La Maîtresse Rousse est aussi un brillant morceau de complaisance et d'imagination, où l'auteur se calomnie et se calomnierait bien davantage encore par littérature et par gracieuseté :

Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse, Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion ! Je l'aimais ardemment, âprement, sans tendresse, Avec possession plus qu'adoration !

1. On sait que cette poésie porte en épigraphe la phrase finale d'une première lettre de M'"» de B. : « Vous ne mettrez jairiais dans votre llore amoureuse le nénuphar blanc qui s'appelle... »

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C'était ma rage, à moi ! la dernière folie Qui saisit, — quand, touché par l'âge et le malheur, On sent, au fond de soi, la jeunesse finie... Car le soleil des jours monte encor dans la vie Qu'il s'en va baissant dans le cœur !

Je l'aimais ! et jamais je n'avais assez d'elle !...

Alors je la prenais dans son corset de verre,

Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor,

J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,

Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or !

Et c'étaient des baisers !... Jamais, jamais vampire

Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais

Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,

La lèvre de cristal où buvait mon délire

Et sur laquelle tu brûlais !...

Une femme... je crus que c'était une femme, Mais depuis... ah ! j'ai vu combien je me trompais ! Et que c'était un ange, et que c'était une Ame, De rafraîchissement, de lumière et de paix ! Au milieu de nous tous, charmante solitaire. Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés. Elle prit ses gants blancs, et les mit dans mon verre, Et me dit en riant, de sa voix douce et claire : « Je ne veux plus que vous buviez ! »

C'est de la poésie assez belle, mais c'est de la poésie.

Strophes autobiographiques, Memoranda, lettres privées, toutes ces « sources » donc sont sujettes à caution. Et comme Barbey d' Auievillv nous revoie

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son dandysme et son byronisme dans les Memoranda surtout et dans les Lettres à TrebiUien, on voit si ses propres renseignements peuvent être acceptés sans garanties.

Mais quelle conception fausse on se ferait encore et de l'art en général et de Fart de Barbey en particulier, en tenant pour strictement exacts et historiques les portraits qu'il a tracés de lui-même sous le nom de ses principaux héros, eussent-ilsnoms Altaï et Néel de Néhou î Oui, Ravila porte ses prénoms de Jules- Amédée; oui, Raimbaud de Maulevrier et Bérengère de Gesvres, de F Amour Impossible, rappellent Jules Barbey et M""® du Vallon. Mais il y a la plus grande témérité à soutenir que tous les traits sont photographiques. Ni Fauteur ni les personnages qu'il a connus ne sont nulle part dépeints avec une lidélité servile^ Sans cesse, l'imagination du romancier et son don singulier de donner la vie Tentrament. Il ajoute à toutes les figures, il accuse les reliefs... Je m'en voudrais d'insister, tant c'est évident. On ne doit pas

1. « Amaïdée, elle aussi, est un être réel » (Lettres à Trebulien, t. II, p. \oi). — D'accord, sous réserves. — Barbey n'a pas dit que l'A^'atlio d'I.'/ic Ilisluire sans nom, c'e.sl sa Justine de Valognes. Et c'est elle pourtant, — mais avec retouches.

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chercher dans ses contes une suite d'indications biographiques précises.

Ce qu'en revanche M. Seilhère me paraît avoir négligé dans l'étude des romans de Barbey, c'est la part du simple souvenir, du souvenir d'enfance. Cette notation éclairerait pourtant l'histoire psychologique de l'artiste beaucoup mieux que ne le peuvent faire les thèses les plus brillantes sur le mysticisme esthétique. Jamais, en effet, un patient biographe n'oserait plus affirmer (jue, si Barbey découvrit la mine du satanisme, ce fut pour concilier les exigences de son catholicisme et les réveils constants de son romantisme moral. Au moins faut-il signaler dans ce besoin, caractéristique en effet, de faire intervenir constamment le diable, de tailler dans le roc des héros possédés, des sorcières et des ensorcelés, une vieille habitude d'enfance. C'est la grand'mère Barbey qui est un peu coupable de ce crime — felix ciilpa ! — avec toutes les belles et sombres histoires dont elle srisait dans la (( chambre bleue » l'imagination de ses petits-lils. (Voir la lettre à Trebutien du 12 septembre I806.) C'est aussi le pays de Yalognes et de Saint-Sauveur. Il y avait par là (il y a encore) toule une horde de sorciers. On se jetait — on se jeUe — des sorts.

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C'était, il y a cent ans, un sujet de conversation liabiluel que les méfaits de ces « bergers » vendus au diable ^ Dans son enfance, Jules Barbey a, pour ainsi dire, touciié du doig^t toutes ces histoires de l'autre monde, auxquelles l'époque des chouanneries mystérieuses et farouches, des guet-apens nocturnes, des révolutions et des contre-révolutions ajoutaient je ne sais quelle acuité inoubliable. Quand on sait tout le temps que d'Aurevilly a mis à élaborer ses romans et ses contes -, quand on se rappelle (ju'il y a songé quasiment toute sa vie et qu'il les a combinés dès le temps de sa jeunesse, puis recombinés et repolis sans cesse, on ne distingue plus en Barbey créateur l'homme du « dandysme », ou de « la conversion », ou de r « ellbrt moral », ou du « retour au naturel », ou de r « adaptation finale ». Ses œuvres, ce sont ses souvenirs, — vus sans doute sous tel ou tel jour, — mais, après tout, dominateurs, ineffaçables. Inutile d'invoquer, pour les rendre plus claires, riiystéro-mysticisme du moyen âge.

M. E. Seillière méconnaît si fort cette prédominance du « souvenir », c'est-à-dire, en somme, de l'histoire familiale ou personnelle, dans l'œuvre de Barbey

1 . Voir aussi, sur la « luoralito » de Saint-Sauveur, le début de l'étude de M. Frédéric Massoii dans ses Petites Histoires (Paris, OUendorfr. 1910).

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