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Il a travaillé quatorze ans à Lue VteiLLe Maîtresse

BARBEY d'aUREVILLY ET M. ERNEST SEILLIÈRE 297

d'Aurevilly, qu'il en arrive parfois à ne plus du tout comprendre cette œuvre. Un des passages les plus caractéristiques de l'espèce d'aveuglement dont, sur ce point, son livre témoigne, c'est celui où, traitant du « mysticisme diabolique », il abordç le moine Riculf, de l'Histoire sans nom. « Le père Riculf^ dit-il « (page 186), tient un rôle suffisamment infernal pour « que nous nous dispensions d'y insister davantage. « Bien plus, il semble que l'auteur ait, cette fois, « gratuitement choisi un religieux pour lui faire « endosser le plus odieux des crimes. Sans doute, la « robe vénérée du criminel est comme un condiment (( qui ajoute à l'horreur voulue de l'intrigue, mais (( tout ce qui fait la beauté de cette œuvre angois- « santé, le paysage et le décor écrasant, la psychologie « divinatrice de la mère, de la (ille et de la servante, (( n'avait nul besoin de ce surcroît de scandale. Pour- « quoi fallait-il un moine en cette occurrence alors « qu'un berger y était suffisant ? »

— Gomment? un berger! Mais, d'abord, est-ce que les bergers pénètrent, de l'aveu des mères, dans les maisons où il y a des demoiselles? Et est-ce que la robe du moine n'était pas précisément l'explication de sa présence dans la demeure hospitalière comme de la confiance (ju'onlui témoignait? — Mais surtout, Barbey d'Aurevilly n'a pas pris un berger « pour hii faire endosser le plus odieux des crimes » parce (jue

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Y Histoire sans nom esl une histoire et non wi conte. Cela suffit.

Toutes les histoires racontées par Barbey d'Aurevilly sont vraies, au moins pour une bonne part^

1. Sans en être absolument sûr. j'incline à le croire même pour le Bonheur dans le crime, ce qui serait à son « immoralité » une première excuse. — Car cette fameuse Dlabulïc/ue a toujours scandalisé les moralistes, Barbey ne pouvant plus lui appliquer la maxime de ses préfaces antérieures : faire « trembler sur les conséquences » de la passion. Il y a là deux criminels, deux assassins qui vivent beureux. M. Seillière, tout particulièrement, jette feu et flamme contre ce conte. « Ces pages, dit-il (p. 165), nous montrent une « femme perdue de vices, esclave de ses passions sans frein, dcs- « tructive du bonbeur d'autrui, une « diabolifjue » au premier chef, « qui semble néanmoins « descendre du ciel », tant elle reste « sublime d'air heureux, surliumaine de fierté dans l'amour heu- « reux ! 11 est capable, écrit naïvement notre homme, de teriasser « tous les moraUstes, ce bonheur qui apporte un effroyable désordre « dans la création, et que Barbey ne se fait désormais aucun scru- « pule d'étaler, dans un éclat fulgurant, sous les yeux de son lec- (( leur ébloui... Bien mieux, l'auteur s'intéresse, de son propre aveu. « à son héroïne, toute criminelle qu'elle soit, à cette Haute-Claire « dont le nom seul semble un brevet de noblesse et de droiture î (( Pense-t-il donc qu'il restera seul à éprouver ce sentiment si « désordonné, devant la pécheresse tiiomphante et rayonnante ? »

Vais-je paraître immoral à mon tour. Oserai-je un plaidoyer'/ Haute-Glaire et son complice, rayonnants dans leur crime, lémoignent d'une inconscience morale absolue ; mais n'est-ce pas comme une marque, comme un sceau de danmation que cette définitive perversité, et cet amoralisme absolu ne peut-il être considéré comme une conséquence dangereuse et tei-rible de la passion? N'est-ce pas « faii'o trembler sur les consé(iuences » des passions (juc d'en montrer des effets aussi inouïs V IN'est-ce pas, en tout cas, donner « l'horreur des faits qu'on retrace»'/ (Préface des Uiaboliques elles-mêmes.) Lorsque, dans les faits divers des journaux, on nous parle d'un meurtrier inconscient qui ne manifeste aucun regret de son acte, cette perversion suprême n'est-elle pas présentée comme effroyable et comme particulièrement redoutable ? L'impénitonce tianciuille, l'affreux bonheur sans remords du coui)able, voilà où peut mener la passion...

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Et voilà qui enlève de la force à beaucoup des raisonnements qu'on peut faire sur le contenu de ses romans. Il restera bien, sans doute, qu'entre mille sujets il a choisi précisément cette douzaine-là, ce qui peut être, en effet, le signe d'une tournure d'esprit. Mais les impressions inoubliables de l'enfance et quelques souvenirs prépondérants imposaient presque ces choix à Barbey. Ce sont ses romans « première manière >> (jusqu'à la Vieille Maitresse et, plus exactement, jusqu'à la seconde partie de la Vieille Maîtresse) qui mancjuent de spontanéité, et dont la conception est raisonnée et artificielle. Les autres, en dépit des considérations qu'on peut accumuler sur les évolutions mystico-romantiques du maître, sont ses romans naturels et comme instinctifs. Ils sont des « pages d'histoire » S — d'histoire embellie, bien entendu, — et de poétiques ou épiques fragments de mémoires.

1. Quand M. E. Seiiru"'ro prétend encore (jue les Ravalel (dans Une l'cKjc dliistoive) n'ont pas pu s'aimer coiuinc le byronien Barbey l'imagine, parce que Rousseau n'était pas né et (lu'on ignorait sous Henri IV tous les rariinemonls des sentimenls morbides, je crois bien qu'il se trompe. En tout cas, il y a un fait: c'est que les Ravalet ont été décapités «m Grève pour inceste. Je no sache pas, d'ailleurs, qu'on ait eu beaucoup de choses à ai)prendre au xvi" siècle mourant... Le monde se recommence toujours, et Rousseau luimême a dû mettre en scène une nouvelle, et non une première Iléloïse. — Encore une fois, Barbey d'Aurevilly part de laits historicjues ou, si l'on préfère, de faits réels.

Je n'entends pas, maintenant, faire le relevé des erreurs de détail ou des interprétations erronées de textes qu'au fil de la lecture on découvre dans le livre de M. Seillière'. Il est une page, pourtant, qui mérite une mention. L'auteur y tient, puisqu'il l'avait déjà publiée, à quelques mots près, dès le mois de novembre 1909, dans l' Educateur moderne.

Il s'agit des origines du dandysme de Barbey. Son critique a cru pouvoir signaler l'explication lointaine de cette manie innocente. Selon lui, si le jeune Jules a de bonne heure attaché tant d'importance à ses culottes, c'est qu'il s'évertuait à corriger une laideur que son aimable famille lui avait toujours reprochée. Dans la Bague d'Annibal^ Aloys de Syranose (portrait de l'auteur) avait vu, lui aussi, son visage raillé par sa tendre mère. Et Barbey ajoute que ces premières impressions de la vie demeurent si tenaces « qu'elles s'enfoncent dans les natures sensibles

1. Comme (lit la chanson, ce n'est pas qu'il en manque. Ainsi, Barbey d'Aurevilly n'a pas connu Balzac, il le dit formollementdans une lettre à sa veuve. — Ainsi encore, Barbey n'a jamais porté de « manchettes de guipure ». — Pourcjuoi, de même, M. Seillière veut-il que la lande de Lessay soit un « verger normand » (c'est bel et bien une lande) et qu'il n'y ait pas eu d'étang au Quesnoy ? Le 42 septembre 18j0, Barbey écrit à Trebulien : « L'étang du Quesnoy est comblé ! On y coupe des saules et de l'osier. » Etc., etc.

a comme les balles non extraites d'une plaie, et font (( à certains jours couler de nouveau leur sang ».

Cette blessure d'amour-propre, Barbey d'Aurevilly l'aurait lui-même profondément ressentie. Car, dans une lettre à Trebutien, il raconte à son ami (je cite M. Seillière) « qu'il vient de revoir un vieil oncle « après une longue séparation et que ce parent a eu le « bon goût de le trouver « extrêmement beau ! » C'est en 1835 et il a vingt-sept ans à cette date. Il ajoute alors : « J'en suis très fier, morbleu, d'autant plus (c que mon adorable famille m'a toujours clianté que « j'étais fort laid! » « Ceci est décisif, dit M. Seillière, (c et l'on pourrait encore appuyer cette première « confidence de rancune par une pbrase de Barbey {( sur ses migraines, seul don, écrit-il, « de ma géné- « reuse mère », et noter en passant sa surprise à se « sentir si profondément ému lorsqu'il revit IM'"*" Tbéo- (( pbile Barl)ey, percluse et paralysée, en 185G, lors « de son tardif retour au foyer paternel : « Je ne (( croyais pas tant aimer ma mère », soupire-t-il alors « avec une parfaite sincérité, mais dans une excla- « mation qui vient rarement sur les lèvres d'un « fils ! »

La noble indignation de M. E. Seillière n'a pas d'objet. Il n'y a aucune immoralité naïve à dire qu'on ne sait jamais jus(ju'à quel point on peut aimer sa mère. Que d'alloctions ne se révèlenl dans

toute leur étendue qu'à la mort de Fêtre cher * ! Quant à son désespoir d'avoir été traité de « laid » par M'"" Théophile Barhey, née Ango, Jules pouvait s'en délivrer en se regardant dans la glace. Je ne puis voir là l'origine de ses « précoces révoltes », de son ambition de paraître, etc. Ce sont les personnes vraiment laides qui souffrent d'être traitées de telles. Quand on est beau, ce terme-là ne blesse point. Si jyjmo Xhéophile Barbey a dit à son fils : « Les enfants aussi laids que toi se cachent », ou quelque aménité de ce genre, elle faisait de la pédagogie pure et simple, elle essayait de le détourner de contemplations personnelles excessives. Cela prouve qu'elle aussi, elle le trouvait beau. Et son fils n'a certainement pas attendu vingt-cinq ans pour le comprendre ^.

1. P. s. — M. Ernest Seillièrc m'a fait l'honneur de m'écrire : « Sur un point seulement, je me permettrai une explication. Vous me serablez interpréter dans un sens qui a été très loin de ma pensée une phrase que j'ai écrite sur les sentiments filiaux de Barbey. J'ai voulu dire tout simplement qu'il est rare qu'un fils s'étonne de beaucoup aimer sa mère et qu'un tel ctonnement laisse supposer des relations plutôt froides dans leur passé. » — Je m'empresse de citer ces quehiues lignes, et je ne m'y sens pas de mérite, car c'est bien de la sorte que j'avais cru entendre la pensée de M. Seilllère.

2. Il ne serait pas embarrassant de signaler à M. Seilllère des textes de Barbey aussi importants que ceux qu'il cite. Mais ils ne fournissent pas davantage d'argument « décisif». En voici un, tiré de la pièce Treize ans :

Elle avait dix-neuf ans. i\Ioi, treize. Elle était belle; Moi, laid. IndifTôronte, — et moi je mo tuais... Rêveur sombre et brûlant, je me tuais pour elle. Timide, concentré, fou, je m'exténuais.

.Mes yeux noirs cl l)atlus faisaient peur à ma raî're, etc.

En résumé, on peut reprocher à M.E. Seillière, — dont l'ouvrage, je le redis encore, contient de fort belles pages, — d'avoir conçu trop rapidement ses interprétations nouvelles du grand romancier. Il l'a lu, mais vite, et avec un esprit de système. Il cherche le plus souvent dans la métaphysique des explications qui sont dans la biographie. Aussi bien, ne connaît-il pas certains documents encore inédits, dont quelques-uns sont de premier ordre.

Enfin, il oublie volonliers le beau, le noble côté des traits de caractère ou de morale qu'il relève cliez Barbey d'Aurevilly. Là où il ne veut voir que l'individualisme romantique avec son orgueil et ses prétentions mystiques, il n'y a souvent qu'une très morale indépendance. Barbey reste un superbe tvpe d'isolement, de résistance, de fierté, de liberté. Ali ! oui, il a détesté les groupes, les coteries et les castes, Bertin et sa « clique », Buloz et la sienne, les Académies, les jurys patentés ^ Mais est-on nécessairement imbu de messianisme parce qu'on refuse de se

1. Dans A côté de la grande his/oire (p. 296), on lit : a Edouard Druuionl ostrauLcur d'un livre d'arcliéolo^ic et d'histoire, couronné dernièrement par l'Académie. Au fond, ct> n'est pas là grandchose pour moi qui méprise les opinions collectives et toutes les espèces de rassemblements, — ceux des instituts comme ceux de la rue... »

laisser mettre le plus petit mors, même d'acier fin?*

1. Louis Veuillot, dit-on, eût accepté à cette condition, au journal l'Univers, la collaboration de Barbey.

C'est le mardi de Pâques, 23 avril 1889, que Jules- Ainédée Barbey d'Aurevilly est mort. Plus de vinj^t ans ont donc passé...

Le samedi saint, il avait été pris d'une liémorragie brusque. Mais, comme il était d'une belle constitution, on put espérer un instant qu'il s'en remettrait. Lui-même, il conservait beaucoup de lucidité et faisait ressouvenir qu'il avait été un causeur étincelant. Le dimancbe, il dit encore au D'' Robin et à M"*" Read : « Moi qui croyais passer un si agréable jour de Pâques! »... Mais, dès le lundi, ses forces tombèrent. Le lendemain, à buit beures du matin, il élait mort. Le P. Sylvestre, appelé par M. Léon Bloy, avait assisté le grand écrivain catbolique.

Barbey d'Aurevilly comptait plus de ([uatre-vingls

ans S et, bien que sa santé eût reçu, en 1888, une première atteinte grave, il travaillait encore comme un jeune homme. Dans l'espace de quatorze mois, il venait de publier quatre volumes, dont trois de critique et les Pensées détachées. Enfin, le jeudi saint 18 avril, il avait dicté pour son « poème en prose » (}l Amaïdée , qui finissait de paraître en feuilletons et qui allait être édité, une note curieuse, touchante et chrétienne : « Quand il écrivit ces pages, Fauteur « ignorait tout de la vie. L'âme très enivrée alors de « ses lectures et de ses rêves, il demandait aux (( efforts de l'orgueil humain ce que seuls peuvent i( et pourront éternellement — il l'a su depuis — « deux pauvres morceaux de bois mis en croix. »

Ainsi s'achevait dans la foi et dans le travail une vie de grand labeur et de catholicisme hautement professé. Gomme le prouve ce mot : « Moi qui croyais passer un si agréable jour de Pâques ! » elle s'achevait aussi dans les jouissances d'une imaginalion magnifique et charmante. Ce jour de Pâques

1. Il était né, nous l'avons dit, en 1808, le 2 novembre, « jour de soupirs et de larmes, a-t-ii dit {Ce qui ne meurt pas), que les morts, dont ils portent le nom, ont marqué d'une prophétique poussière. Oui. j'ai toujours cru que ce jour répandrait une funeste influence sur ma vie et sur ma pensée ».

Il avait failli mourir — il l'a raconté lui-même à Trcbutien — aussitôt après sa naissance (à t heures du matin). On l'avait baptisé à 10 heures. II ne fut déclaré à la mairie que le soir, (|uand on se fut assuré (ju'il vivrait. C'est son oncle, Frédéric Barbey d'Aurevilly, maire de Saint-Sauveur, qui dressa l'acte.

n'eût peut-être pas été pour Barbey d'Aurevilly, môme bien portant, beaucoup plus « agréable » que les autres. Mais cbez lui le rêve embellissait éternellement la réalité.

Aussi les critiques et les cbroniqueurs, au pittoresque faux, ont-ils tort de s'attendrir encore ou de s'apitoyer — non sans hauteur — sur cette pauvre chambre où il avait résidé plus de trente ans et où il s'éteignait. Oui, les meubles en étaient quelconques et les dimensions exiguës. Mais une imagination aussi opulente que celle de Barbey n'en sentait ni la médiocrité bourgeoise, ni la monotonie*. Heureux, certes, et non pas à plaindre, les poètes à qui leurs pensées suffisent !

Et puis, quelle noblesse dans ce dédain de la fortune ! La moindre concession aux vils goûts de son siècle eût assuré à ce talent que Sainte-Beuve disait « hautain et fier » l'aisance, la richesse, le luxe qu'ont poursuivis et atteints tant de médiocres. Mais ni son art, ni ses convictions n'étaient llexibles, et s'il a bien entendu ne les plier à rien, il leur a tout sacrifié, au contraire. Talent mis à part, il fut en tout cas un beau caractère.

Le talent, d'ailleurs, « y était », ou plutôt le génie, et nulle œuvren'est plus personnelle que la sienne. Ce

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