Dans t/'/te Vieille Maîtresse
villy comme de Corneille qu'il peint Thumanilé telle qu'elle devrait être ; mais il sait, du moins, ne la présenter que dans ses types les moins fréquents et les plus complets. La mollesse, Findidérence, les sentiments bourgeois, la platitude, le quelconque^ tout cela lui est étranger.
Et c'est par là que Barbey d'Aurevilly est un grand professeur d'énergie. Si l'on veut chercher la moralité de ses romans \ il faut considérer ce fait, et non
1. Ainsi que l'a fort bien montré M. Emile Baumann dans un travail sur le Calholicisme de Barbey cV Aurevilly (1909), le romancier semble avoir atteint la perfection dans la mesure exacte où son catholicisme se précisait et s'affirmait. Les premiers romans ne sont que d'une psychologie assez fine et mondaine. Ils manquent de force, la pensée n'a ni unité ni véritable consistance. Il en est ainsi tant que Barbey se croit, sinon dandy, du moins libéré des attaches ancestrales. Lorsqu'il se reconnaît intimement dépendant des traditions de sa famille, son art monte, et nous avons les belles peintures normandes d'Une Vieille Maîtresse. Puis, il atteint aux chefsd'œuvre, lors(iue sa foi s'alïirme avec vigueur. — Celte progression est particulièrement sensible dans la morale que les romans de Barbey défendent ou supposent. C'est, sans doute, apercevoir un Barbey d'Aurevilly faux ([ue de parler de sa morale romantique. La morale de tous les grands romans ou contes de ce prétendu gandin est chrétienne. Mais on peut faire de ses premières œuvres, et encore une ou deux fois (VUne Vieille MaUrcsse, des extraits qui sembleraient relier ses principes de vie aux maximes théâtrales et creuses, aux antithèses verbales et verbeuses des romantiques. Nous avons alors un Barbey qui se force, qui se trompe lui-même. Quand la Vellini, pour éprouver Ryno de Marigny. son ancien amant, se pose au dernier bord de la falaise, prèle à se laisser choir : « lOlle tourna le dos au précipice, avec une insouciance du danger qui la rendit sublime », dit Barbey d'Aurevilly, (jui joue encore le romantique. « C'était un être fort que Ryno de Marigny », dit-il ailleurs, alors précisément que Ryno vient de succomber. — Voilà ce qu'on ne trouvera plus dans les dernières œuvres. Déjà dans la préface de la seconde édition (VUne Vieille Maîtresse, pn-face qui contient, nou^
pas se demander toujours s'ils ont été écrits pour les jeunes filles. Une Vieille Maîtresse, les Diaboliques et Une Histoire sans nom sont incontestablement des romans hardis. Mais leur hardiesse n'est pas déprimante, ce qui reste, au dire de la Bruyère, le caractère des ouvrag"es « mauvais », c'est-à-dire malfaisants. Si le roman n'est autre chose que la peinture des mœurs et des vices des hommes, il a besoin de n'être pas timoré, et sans doute risque-t-il toujours de rendre trop charmants des héros vicieux. Mais il est un vice suprême auquel un romancier idéaliste comme Barbey d'Aurevilly ne pouvait laisser le moindre élément de séduction : c'est la faiblesse d'âme. Tous ses héros de premier plan sont maîtres d'eux-mêmes. Ceux qui intéressent, ceux qui en imposent, ce sont ceux-là. Même dans le crime, ce n'est pas la chair qui commande à l'esprit. Dans le monde des âmes, — car il y a des âmes, — ce n'est pas le matérialisme qui est la loi. Ce sont au contraire les volontés fortes qui la font, la loi, et qui, servant ou dirigeant les passions fortes, divines ou diaboliques, arrivent à constituer tout l'être fort. Voilà comment Barbey d'Aurevilly est idéaliste.
l'avons vu, des pages 1res loitcs sur les rapports de la religion cl de l'art, iJarbey allirmait que le calholicisnie « iierniet tout, pourvu que l'art ne fasse pas du bien le mal et du mal le bien w.
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Parler de son idéalisme, ce n'est donc pas dire que ses romans ou ses contes soient impossibles. La preuve qu'ils ne le sont pas, c'est que les plus invraisemblables, les plus atroces, ceux qui hérissent les cheveux sur la tète, et qui sembleraient a priori sortis tout entiers d'une imagination hantée de visions infernales, ceux-là même sont vrais, au moins dans leur trame, ceux-là même sont « arrivés ».
La Vengeance d'une Femme, cette histoire d'une duchesse espagnole qui, outragée par son mari, traîne son nom dans les bouges, se vend à tout venant pour une pièce de cent sous, débite à tous les libertins son odyssée, et, rongée enfm d'une maladie infâme qu'elle a souhaitée, meurt dans un hôpital d'incurables et se fait faire (;n grande pompe, sous des draperies à ses armes, un service funèbre dans la chapelle de l'hospice, — cette histoire, en partie, est vraie. Le Dessous de cartes d' une partie de whist, récit d'amours hypocrites où, finalement, un cadavre d'enfant se laisse entrevoir dans une jardinière de résédas, relate un drame noir, que connut ou soupçonna le Cotentin. Cette tragédie lugubrement et froidement farouche défrayait encore, à l'époque où Barbey d'Aurevilly la
raconta pour la première fois \ les salons bas-normands : un parent de l'auteur, peu ami du scandale, le philologue Edelestand du Méril, crut même devoir, à cette occasion, se brouiller pour quelque temps avec lui. Voyez plutôt cette lettre à Trebutien :
Ce que vous me dites d'Edelestand me peine... Ne voilà-t-il pas qu'il s'est blessé de ma nou\elle de la Mode'^. Mais, mon Dieu!... dans cette nouvelle où des larves de réalité se sont mêlées à des inventions, il n'y a rien que je pusse croire devoir blesser Edelestand. J'ai pris mon bien où il se trouvait. Des figures m'ont frappé, je les ai peintes, mais je n'ai pas dit ; « Voilà les noms de ces portraits ! » Le roman ! mais c'est de l'histoire, toujours, plus ou moins ; des faits souvenus, agrandis, modifiés, arrangés selon l'imagination, mais en restant dans la vérité de la nature. 11 n'y a pas de romancier au monde qui ne se soit inspiré de ce qu'il a vu et qui n'ait jeté ses inventions à travers des souvenirs ! « L'alphabet m'appartient », disait Casanova. Et à moi aussi ! Ah ! que d'histoires qui touchent plus ou moins à des personnes de ma connaissance et qui sont des blocs de roman équarris dans mon atelier ! L'idéal a ses pieds dans le sang que nous avons vu couler ou dans les larmes que nous avons dérobées, et tout est moisson pour l'artiste. Si on savait toutes les réalités que les plus grands livres nous cachent !...
Le Rideau cramoisi n'en caclie-t-il pas une, à son tour? et ne fut-il pas 7'éel, ce vicomte de Brassard que Barbey d'Aurevilly a rendu si vivant, et chez qui,
\. Dans la Mode (1850), sous deux titres, — celui ciu'ellc a gardé et le titre général de : Ricochets de convei\saiion. — Avant d(! (if^urer dans le recueil des Diaboliques, le Dessous de caries avait été do nouveau publié en ni^Mue temps que VEnsorcelce, à la suite de ce roman.
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dit-il, « esprit, manières, physionomie, tout était large, étoffé, opulent, plein de lenteur patricienne, comme il convenait au plus magnifique dandy que j'aie connu, moi qui ai vu Brummell devenir fou et d'Orsay mourir* ! » Sait-on bien que ce cœur d'enfant, qu'un major et sa femme se jettent à la tête pendant la guerre d'Espagne, ainsi que Mesnilgrand le raconte
1. On en pourrait dire autant de ce comte Ravila de Ravilès, à qui, dans le plus bel Amour de don Juan, Barbey d'Aurevilly a donné ses propres prénoms de Jules-Amédée.
Sur « d'Orsay », peut-être quelques mots sont-ils nécessaires. C'est le fameux- dandy, qui, après une vie brillante et scandaleuse à Londres, avait repassé le détroit, en 1849, suivi de sa fidèle comtesse de Blcssington. Ruiné, criblé de dettes, il faisait toujours le vieux lion, s'habillait comme personne, et sculptait avec quelque talent. Lady Blessington s'était tuée deux mois après son débaniuement à Paris. — Voir sur ce couple bizarre M. Jacques Boulcnger, les Dandys. — Barlxïy d'Aurevilly semble avoir changé plusieurs fois d'opinion sur Gédéon-Gaspard-Alfred de Grimaud, comte d'Orsay et du Saint-Empire. Dans son Brummell (2» édit.. 1861), il écrivait : « D'Orsay n'était pas un dandy... C'était une nature inliniment plus complexe, plus ample et plus humaine que cette chose anglaise... C'était un nerveux sanguin aux larges épaules, à la poitrine François /"'' et à la beauté sympathi([ue. Il avait une main superbe, et une manière de la tendre qui prenait les cœurs et les enlevait! Ce n'était pas là le shake-liand hautain du dandysme. D'Orsay plaisait si naturellement et si passionnément à tout le monde, ((u'il faisait porter son médaillon jusqu'à des hommes !... » Or, en 1845 (II) septembre), il écrivait à Trebulicn que Dorset [sio « est à Brummell ce ([ue Pradon est à Racine ». Enlin, on lit dans une autre des Diaboliques (1874) : « d'Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, et qui fut beau justju'à sa dernière heure ». (Le plus bel Autour de don Juan).
Le comte d'Orsay était parent de Lamartine (^l avait fait son buste. Il « m'avait sculpté à mon insu un jour d'émeute, en 1848. sur le boulevard », raconte le poète à M™» Charles Nodier. (Lettre du 23 octobre 1861, publiée par M. Michel Salomon dans le Journal des Débats du 7 mars lOOli.)
dans la « diabolique » A un dîner dathées, sait-on que ce cœur d'enfant repose aujourd'hui au cimetière Montparnasse^? Le héros d'f/n Prêtre marié, Gourgue- Sombreval, avait pour modèle ou pour prototype un prêtre de la Révolution que les parents de Barbey d'Aurevilly purent voir encore au château du Quesnoy". Et peut-être aussi, en écrivant ce récit effrayant, le romancier s'est-il rappelé les malheurs de la famille Barbes. On sait que le père d'Armand Barbes, étant prêtre, s'était sous la Révolution émancipé de ses obligations sacerdotales. Retiré à la Guadeloupe, il y exerçait avec succès la profession de médecin. C'est là que la fille d'un riche planteur, soignée et guérie par lui, devint sa femme : mariage d'amour, dont plusieurs enfants naquirent. On revint à Garcassonne, pays d'origine du médecin, et toute la maison fut longtemps heureuse. Mais, soudain, la mère, bonne catliolique, apprit la vocation primitive et les engagements sacrés de son mari : elle mourut de douleur. Sa fille allait se marier : le mariage fut rompu. Alors le défroqué se tua... Les analogies sont
1. Sait-on aussi que V Histoire sans nom est une « histoire » et non un « conte »V Sait-on ([ue la Messe del'abbc de la Cvoix-Jugan rapporte, avec (juelques niodidcations, la légende d'un vicaire de Saint-Sauveur (jui revenait dire la messe dans son église? Etc., etc.
2. Il s'appelait Jean Lebon, du diocèse de Coutances. 11 s'était marié à Paris pendant la Révolution. Il habitait bien le château du Quesnoy et avait un lils, (jui était bossu et cul-de-jatte.
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vraiment trop frappantes entre cette lugubre histoire et la plupart des épisodes du sombre roman ! Barbey d'Aurevilly, si renseigné sur les hommes et les choses de son siècle, a dû mettre à profit cette «réalité». — Ainsi, les sources de ses romans et de ses contes sont historiques. Ses récits sont véritables ou, si Ton préfère, véridiques, et Fétrange ou le satanique de ces aventures n'en ébranle pas la stricte possibilité.
J'ai jusqu'ici, comme tout le monde, appelé Barbey d'Aurevilly un romancier. Mais je me demande si le terme ou le titre de conteur ne lui conviendrait pas mieux. 11 est en tout cas l'un et l'autre, et dans la meilleure partie de son œuvre romanesque, colle qui est postérieure à 1851, il est surtout conteur.
D'abord, les Diaboliques sont des contes. Et aussi Une Page d'histoire. Le Chevalier Des Touches et Une Histoire sans nom se rangeraient également, presque sans conteste, dans cette catégorie. Même les romans les plus développés de 13arbey, rEnsorcelêe et Un Prêtre mariée sont courts. Le fond du drame, d'ailleurs, n'occupe dans toutes ces œuvres (ju'une place assez restreinte : ce sont ou les descriptions préliminaires et préparatoires, ou les hypothèses explicatives, ou Texposédcs conséquences, ou, bien entendu, ({uelques
épisodes qui étoffent et allongent le récit. Or cette espèce de nonchalance, ce laisser- aller, ces douces lenteurs du coin du feu, ces méandres autour d'un rien poétique, épique ou dramatique, rentrent précisément dans Tart du conteur ^ . Un conte, bien souvent, c'est à la fois bref et longuet.
On reconnaît aussi le conteur chez Barbey d'Aurevilly à ce qu'il donne constamment à ses récits un caractère d'enquête. Dans F Ensorcelée , dans le Chevalier Des Touches^ dans Un Prêtre mariée ^^ J '^ t^l détail, tel fait primordial qui a excité sa curiosité et qui l'a incité aux recherches : — car, d'iiabitude, il est lui-même l'enquêteur. — Aux émotions que donnent les péripéties du drame s'ajoute donc l'intérêt des péripéties de l'enquête. Pour trouver l'explication de cette « rougeur » qui colore Aimée de Spens chaque fois que devant elle est prononcé le nom de Des Touches, Barbey d'Aurevilly a dû aller visiter le vieux Des Touches dans son hôpital de fous. Et c'est une scène poignante. — Au début de t Ensorcelée^ l'auteur, qui traverse de nuit avec l'herbager Tainnebouy la vaste lande de Lessay, entend des
1. « Ses récits, dit M. Emile Baumann, s'écliappcnt involontaircïnont vers les digressions et les incidences, analogues par là aux narrations populaires, dont l'essentiel est souvent dans Tà-côté des laits: ils « s'égaillent » à la manière des chouans dans leur stratégie fantaisiste. Tout, jusqu'aux négligences, laisse Timpression d'un improvisateur impétueux, dupe lui-nn-me de ses inventions. »
coups de cloche. C'est la messe de Fabbé de la Croix- Jugan qui sonne, lui dit son compagnon... Et la narration commence, compliquée ou enrichie par une investigation en règle. — Parfois, ce procédé conduit Barbey à des erreurs. Tout le début d'Un Prêtre marié est inutile : le récit se passait fort bien de la causerie qui l'amène.
C'est que ce « causeur » étonnant semait d'instinct ses livres d'entretiens personnels, de dialogues où il avait sa part. Que de Diaboliques ne sont ainsi que des fragments de mémoires privés ! Il y a là des « choses vues » ou entendues, des bribes ou des « ricochets de conversation ». Si ce n'est pas Barbey lui-même qui parle, il y a, dans ses plus belles œuvres, quelqu'un toujours qui raconte.
Cette façon de « conter », qui donne à ses récits beaucoup de charme, lui permet aussi de les présenter avec le ton fataliste de l'histoire. «Je n'invente pas, — semble-t-il dire sans cesse et dit-il, en effet, quelquefois, — je raconte ce (ju'on m'a appris et ce que je sais. » Il prétend ainsi qu'il se dispense des analyses. Et lui-même, au cours de l'Ensorcelée, il déclare :
Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le malheur d'être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour ne fût pas traité d'impossible, comment et par quelles attractions
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une femme bien organisée, saine d'esprit, d'une àme iorle et pure, avait pu s'éprendre du monstrueux défiguré de la Fosse. Je me trouverais obligé d'insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, etc... Dieu merci, toute cette psychologie est inutile. Je ne suis qu'un simple conteur. L'amour de Jeanne, que je n'ai point à justifier, qu'il fût venu à travers l'horreur, à travers la pitié, à travers l'admiration, à travers vingt sentiments, impulsions ou obstacles, possédait le cœur de cette femme...
Les « conteurs » ont ainsi le goiit des mystères, la passion de Vinéclairci, ou des choses relativement obscures qui, lors même qu'elles sont racontées, laissent encore du champ à Timag'ination. C'est pourquoi les conteurs refont très souvent leurs contes, les remanient toujours, les publient en différents états. Le choix de leurs sujets est une grave affaire (voyez encore les Lettres à Trebiitien) : il faut que l'aventure soit rare, et pourtant possible. S'ils adoptent des thèmes liistoriques, « la vérité exacte, ^jomtillée, méticuleuse, des faits » n'importe pas, mais il est nécessaire que « les horizons se reconnaissent, que les caractères et les mœurs restent avec leur physionomie, et que l'Imagination dise à la Mémoire muette : « Cest bien cela ^ ! »
Mais si le conteur prétend mettre en scène « des hommes qui ont des proportions grandioses et nettement déterminées par l'histoire, comme Cromwcll,