Préface de l'Ensorcelée
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Richelieu, Napoléon », il ressent toute « la difficulté de les faire parler dans le registre de leur voix et de leur âme ». Barbey d'Aurevilly explique donc excellemment que le sujet des guerres de la chouannerie, dont il projetait de traiter de nombreux épisodes \ se prêtait à merveille aux fantaisies du conteur, — il dit: « du romancier », mais j'estime qu'on doit lire : « du conteur ». — Le « malheur historique» des chouans, c'est-à-dire l'obscurité qui les enveloppe, tourne au bénéfice de leur poète :
L'imagination de l'aiileur ne trouve pas devant lui une imagination déjà prévenue et renseignée, moins accessible, par conséquent, à l'émotion qu'il veut produire et plus difficile à entraîner.
Voilà les raisons de sa préférence littéraire pour les héros tels que Des Touches et d'Aché. Tous les personnages, même Iiistoriques, de ses romans, il les souhaitait initialement peu déterminés. Son cahier de notes, — ce fameux « crachoir d'or », enluminé d'encres polychromes, semé des flèches fameuses, où Barbey d'Aurevilly résumait ses lectures et fixait ses pensées, — contient un fragment significatif sur M. Jacques, ce chouan mystérieux aucjuel fut unie Aimée de Spens. Un chercheur l'a identifié, ce
1. Doux seulement ont été achevés. l'Ensorcelée et le Chevalier Des Touches. Un lien/ilhonune de (jrand chemin et Une Trooédie à Vaubadon sont restés à l'état do projets.
« monsieur Jacques», raconleBarbey, qui s'en montre désolé. 11 semble préférable au conteur qu'une certaine imprécision subsiste. «La Poésie, fille du Rêve, attacbe son rayon » à « ces grandes choses obscures. »
Ce romancier idéaliste, ce poète qui souvent côtoie l'épique et nous taille des héros d'Homère, ce tragique dont la hardiesse, la profondeur et les effets d'épouvante atteignent Shakespeare, ce conteur ami des coudées franches et du merveilleux, avait pourtant le sens artistique assez libre pour que le mérite vrai, chez les romanciers, quels qu'ils fussent, lui apparût toujours. — C'est peut-être que, selon sa manière critique la plus habituelle, il se reconnaissait, malgré tout, ou se retrouvait en eux.
Citons un exemple, et le plus illustre.
De tous les romanciers, c'est, semble-t-il, Balzac que Barbey d'Aurevilly préférait. Il a écrit sur lui des pages étincelantes, émues, et qui touchèrent aux larmes M'"*' de Balzac. Cette prédilection, chez un romancier idéaliste, est singulière. Quoi ! ce Balzac qui a mis tout son art à ne pas embellir l'humanité, qui l'étudié avec âpreté dans ses difficultés matérielles, — expliquant parfois les résolutions les plus
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hardies ou les plus grandes fautes par des raisons mesquines. — c'est celui-là, le romancier de la question d'argent, des procès et des comptes de notaire, qui plaisait le plus au moins réaliste des liommes ! C'est qu'il y trouvait la hardiesse des artistes, la cruauté du vrai, en même temps qu'un labeur herculéen et une abondance sublime \ La puissance de Balzac excusait, aux yeux de Barbey, et idéalisait sa manière. Aussi ne doit-on pas parler d'une admiration mesurée ou relative : c'était un culte. Il ne supportait pas même que l'on' critiquât devant lui le style balzacien. Tout y était savoureux, « jusqu'aux verrues ».
M"'"" Ackermann, que Barbey d'Aurevilly rencontrait fréquemment chez M'^*" Read et dont le basbleuisme aurait pu l'irriter, — mais il arrangeait la difficulté en l'appelant un homme, et même « un brave homme de génie », — M""' Ackermann lui disait parfois : « Comment se fait-il, mon bon monsieur d'Aurevilly, vous qui lui êtes si évidemment supérieur, que vous disiez tant de bien de Balzac et de son style, alors que... — D'abord, je ne suis pas bon! » interrompait Barbey d'Aurevilly. Et il se mettait à tempêter sur l'éminence des vertus littéraires de Balzac et sur la « perfection » de sa langue. Sur
1. Il le dit « tellement colossal que la criliquc en est accablée ».
ce sujet, il était intarissable et Fincomparable causeur qu'il fut lançait en tous sens des fusées admiratives.
Aussi bien possédait-il son Balzac comme personne ne le possédera plus. Mémoire merveilleuse, il pouvait citer à longs jets des passages du grand romancier. Le recueil qu'il avait patiemment composé des « pensées de Balzac », et qui n'a paru qu'en 1909 S prouve môme qu'en observation, en morale, souvent aussi en politique et en religion, il voyait en lui, non seulement un maître, mais son maître... Et cela encore explique le cas qu'il faisait de la Comédie humaine.
Voici, entre mille ou, plus exactement, entre cent vingt-trois pensées, quelques extraits de ce recueil :
Les idées religieuses ont des féeries morales qui enchantent tous les jeunes esprits.
Les protestants ont fait à Fart autant de blessures qu'au corps politique.
Le suicide doit être le dernier mot des sociétés incrédules.
En perdant la solidarité des familles, la société a perdu cette force fondamentale que Montesquieu appelait Vhonneur. Elle a tout isolé pour mieux dominer, elle a tout partagé pour affaiblir. Elle règne sur des unités, sur des chiffres agglomérés comme des grains de blé dans un tas. Les intérêts généraux peuvent-ils remplacer les familles ? — Le temps a le mot de cette grave question.
La famille ! Je nie la famille dans une société qui, à la mort du père ou de la mère, partage ses biens et dit à chacun d'aller de son côté. La famille est une association temporaire et fortuite,