‹ Sur Barbey d'AurevillyChapitre 8 sur 54 · I. Une plaiiueLlc. clioz Lciucrrc · texte numérisé non relu

I. Une plaiiueLlc. clioz Lciucrrc

que dissout promptement la mort. Nos lois ont brisé nos maisons, les héritages, la pérennité des exemples et des traditions. Je ne vois que décombres autour de nous.

La révocation de l'édit de Nantes est le dénouement de cette immense épopée allumée par l'imprudence de Charles-Quint. Cet acte grand et courageux est une chose à la hauteur de toutes les choses de ce règne colossal.

Que de sottises humaines dans le bocal étiqueté liberté !

On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hjdre à mille pattes. Non ! l'on n'écrase pas les petits : ils sont trop plats sous le pied^

Ne dirait-on pas du Barbey? Et récrivain qui lui fournissait ces maximes ne devait-il pas lui paraître digne de toutes les prédilections - ?

1. Cf. la phrase de Gliateaubriantl : « Il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds » [Mémoire sur la captivité de M'^o la duchesse de Berry).

2. Parmi les romanciers peu semblables à lui que Barbey d'Aurevilly appréciait fort, il convicndraiL aussi, et au premier rang après Balzac, de citer Stendhal. Celui-ci donne « l'impression la plus raffinée et la plus noble de ce matérialisme radical et complet don Diderot fut le philosophe et le poète... » (Les llomanciers.) « C'est ajoutc-t-il, un étrange esprit qui ressemble au serpent, dont toute imagination sera l'Eve. » Il a été pris lui-même aux séductions du tentateur, dont il louait surtout le Rouge et le Noir. Il y aurait, d'ailleurs, beaucoup à dire sur les raisons profondes de cette admiration. La phrase suivante, tirée de Stendhal [Les Cenci), pourra, dans sa rouerie calme, en laisser entrevoir quelqu'une : « Ainsi, c'est à la religion chrétienne que j'attribue la possibilité du rôle satanique de don Juan. » — Voir tout le passage. Je suis sûr que Baudelaire, qui se permettait (rap])eler toujours Barbey d'Aurevilly « ce vieux mauvais sujet » aurait aimé à le déguster avec lui. — De Flaubert, Barbey n'a vraiment f^oûlé que Madame Bovary. Quant à Zola, il ne faut pas s'étonner qu'il l'ait traité comme le dernier des derniers. Jamais on ne vit plus absolue incompatibilité de natures. — Est-il nécessaire, en revanche, de signaler l'évidente inlluence exercée sur Barbey d'Aurevilly par Walter Scott?

Dans Tœuvre de Barbey d'Aurevilly, la partie critique est de beaucoup la plus considérable. Mais cet ensemble imposant (plus de trente volumes), ce fut longtemps une mode ou un mot d'ordre de le regarder comme évidemment destiné à périr. On reprochait au (( juge » du Pays et du Constitutionnel ses sorties violentes, le caractère frénétique de ses exécutions. Il était couramment représenté comme un possédé, à peine amusant à contempler au passage, et sans valeur en qualité de « critique w.

Nulle opinion n'est plus inique ni plus fausse. Je veux bien que, dans ces longues séries de jugements sur les Œuvres et les Hommes, il y ait des lacunes assez importantes. Peut-être aussi Barbey d'Aurevilly a-t-il, trois ou quatre fois, parlé avec trop d'indulgence de certains de ses amis : il serait injuste, d'ailleurs, de l'accuser alors de complaisance, — il en était incapable, et les poésies de son ami Coppée, qui lui déplaisaient, ne sont pas mentionnées dans ses articles ^ ; — mais l'amitié, peut-être, lui enllait

d. liarbey d'Aurevilly ne s'est occupé que de Coppéc poète dramal.iqite. Il a consacré un « lilct » à Madame de MainLenon dans le Triboulet du 19 avril 1881. — On trouve aussi dans le Nain Jaune dul.) janvier 1869 un jugement sur le Passant, qui estplutAt cruel. Mais Uoppée était si incapable de rancune (lue son amitié pour le critique date à peu prés de cette épo(iue.

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le mérite de quelques-uns. Enfin, dans quelques articles, datant sutout des débuts du second Empire, les passions politiques (on sait qu'il était alors, quoique résolument indépendant, fort bonapartiste par amour de l'ordre) l'ont incidemment rendu ou trop indulg-ent ou trop sévère. Mais cette partialité est si fugitiv^e que les plus avertis ont peine à la saisir, ou, pour mieux dire, à la deviner... Faisons toutefois, si l'on y tient, ces concessions et ces réserves. Ce ne sont pas de si imperceptibles mouvements passionnels qui ruineront un pareil édifice.

En général, les œuvres sont examinées avec une magistrale sûreté de goût. Sur la poésie de Sainte- Beuve, sur quelques œuvres de Victor Hugo, sur le plus grand nombre des travaux bistoriques, moraux ou religieux du xix° siècle, Barbey d'Aurevilly a laissé des pages d'une justesse, d'une mesure, d'une pénétration inégalées. Mais ce ne sont pas quelques exemples qu'il faudrait clioisir, c'est une centaine. Qui donc a mieux mis à leur rang Lamartine, Vigny, Musset, Josepb de Maistre, Lamennais, M""" de Staël, Baudelaire même ou Iluysmans ou M™*" Ackermann, etc., etc.? Dans ses arrêts, Barbey d'Aurevilly ne s'est guère trompé : rare et singulier mérite, que peuvent lui envier tels et tels critiques contemporains, pour qui l'auteur des Diaboliques est inexistant...

C'est que sa lecture était immense, sa mémoire impeccable \. et qu'ayant de bonne heure tenu sous ses doigts tout le clavier littéraire, il était merveilleusement apte à situer, à classer, à comparer les œuvres ". Ajoutez un sens esthétique ferme et frémissant, rintuition de l'histoire % une puissance peu commune d'admiration ou d'antipathie'', le lyrisme enfin, le don d'émouvoir après avoir été ému. Ses jup^ements, à la fois si spontanés, si raisonnes et si sûrs, ressemblent donc à un jaillissement de réminiscences, de rapprochements, de comparaisons. Tout se choque et s'entre-croise dans cet esprit d'artiste si informé. De là le premier intérêt de ses travaux critiques : ils sont à la fois d'une extraordinaire plénitude et d'une admirable pureté de goût.

Ils ont un autre mérite : c'est la sincérité et la

1. 11 prétendait qu'il n'avait jamais rien oublié. Il savait Byron par cœur. Il travaillait presque sans livres. Ce qu'il avait lu une fois était retenu.

2. Les titres même qu'il a adoptés pour ses volumes de critique {les Poètes, les Romanciers, les Bas-bleus. Littérature épisLolaire, etc.) prouvent ce goût et cette habituile du classement. — De semjjlables groupements, d'ailleurs, conslitueraient une lière imprudence si l'extrême ricbesse intellectuelle de Barbey ne lui permettait — phénomène unique — de disserter pendant 400 pages sur des sujets si voisins les uns des autres sans presque jamais se répéter.

3. Barbey d'Aurevilly a été. et aurait surtout pu (Hre un très grand peintre d'histoire, — c'était l'opinion de M. Albert borel.

4. « C'est précisément cette puissance d'antipathie, rare aujourd'hui, qui donne aux écrits de M. Barbey d'Aurevilly, même à sa ciilique, une extraordinaire saveur. » (Kdouard Rod, Revue contemporaine du 2ri juillet 1885.)

vigueur. L'homme d'action s'y révèle. Nul n'a moins craint de dire sa pensée, toute sa pensée, avec une sorte d'intempérance. Pour Barbey d'Aurevilly, la Critique (respectueux envers elle, il en écrivait ainsi le nom, avec un G majuscule), la Critique, c'est la bataille : aussi ne peut-on s'étonner que tant d'écrivains, sans excepter Sainte-Beuve, aient appelé sa plume une épée. Dans le moindre article bibliographique, d'Aurevilly est le paladin de l'Art. Qu'on le lise aujourd'Imi, et l'on comprendra le flot de haines qu'une pareille véhémence et une liberté si héroïque ont soulevé contre lui. Voyez comme, auprès de lui, Sainte-Beuve est prudent ! Ce sont surtout ses notes posthumes qui sont fielleuses. Mais avec quelle discrétion, en somme, il a parlé de ses contemporains ! quelle adresse il a mise à disserter surtout des morts ! C'est au contraire les écrivains de son époque que Barbey d'Aurevilly a trouvé le plus de volupté à étudier, à scalper, à disséquer.

Sans doute, on souhaiterait parfois des éloges ou des blâmes — des blâmes en particulier — moins véhémentement assénés. (Le pauvre Zola, par exemple* !...)

1. Exemples : — « Louis XIV disait du Régent : a C'est un fanfa- « ron de vices. » M. Zola, c'est un l'anlaron d'ordures. 11 y en a tant « dans ses livres qu'il est impossible de ne pas croire qu'il brave « l'opinion en les y mettant. Il les y entasse. 11 les y décompose. Il « les y llaire. 11 les y met sur sa langue, comme un chimiste... » — « On peut dire hardiment qu'il n'y a plus là de littérature. 11 n'y en

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Si même on partage Tavis de Barbey sur Michelet ou sur Renan ou sur vingt autres, une méthode plus moderne de discussion scientifique paraîtrait porter des coups plus certains. Mais, dans l'ensemble de l'œuvre, on ne peut s'empêcher d'admirer la noble indépendance du critique et son courage. Cet aristocrate, ce superbe, ne prenait le mot de personne, et c'est toujours une résonnance de fière solitude qu'on perçoit dans ses arrêts. Voilà pourquoi la postérité lui sera sans doute plus indulgente que les contemporains. Ses grands ennemis, les « entrepreneurs » (sic) de la « maison Buloz », les « bas-bleus », le naturalisme, le théâtre contemporain, ne nous semblet-il pas, neuf fois sur dix, qu'il fallait, au nom de la morale ou au nom de l'art, les juger comme il les a jugés ? Et, d'ailleurs, la rencontre d'un homme qui s'est toujours refusé à subir les engouements de son époque ne présente-telle pas un attrait historique spécial ? Or, c'est là ce qui distingue Barbey d'Aurevilly : quelles que fussent ses sympathies passagères, il a su se tenir à l'écart du romantisme, du réalisme, du Parnasse, de tous les courants littéraires, de toutes

« a quun oripeau, planté sur Tépaule, pour rornci' et non pour « le cacher, de ce crapuleux matérialisme, qui nous pousse tous à « l'éfîout où vont pourrir les vieilles nations... » — « M. Zola ne « vidange pas : il as.saiiiiiait ! et il n'assainit pas : il se contente « d'caipester... » — « On sort de la lecture de ce livre [l'Assommoir) « comme, du bourbier, sortent les cochons. »

les académies \ de tous les cénacles. Non seulement ce (( Connétable » de la littérature n'a pas eu d'armée à sa solde, mais il ne faisait partie d'aucune armée. Dans le parlement de la République des lettres, il siégeait « au plafond » : — noble attitude, que peuvent seuls se permettre les vaillants et les forts, et que la postérité contemple et admire.

Car, dans l'œuvre critique de Barbey d'Aurevilly, — tel est son dernier attrait en même temps peutêtre que son principal caractère, — c'est toujours et surtout Barbey d'Aurevilly qu'on voit. Il n'est pas critique à la manière d'un bistorien dilettante, d'un bésitant sympatbique, il ne se fond pas éternellement dans les autres, il n'épouse pas ses lectures, ce n'est pas la flexibilité de son p:énie qui se laisse louer. Au contraire, Barbey vaut par sa rigidité. Quand il étudie ou qu'il juge un ouvrage, il se délînitpar contraste et les travaux d'autrui ne servent qu'à lui faire dégager plus nette, plus vigoureuse, plus intense, sa propre personnalité. Pour sa biograpliie et sa psycbologie, rien donc de plus utile, de plus nécessaire que sa critique. C'est de là que sort un portrait en j)ied de Barbey, tel que ni sa correspondance, où un lyrisme exubérant le défornu% ni les frémissantes causeries

1. Il a pourtant appartenu à rAcadémie des GoncourI, — mais il ne l'a pas su.

que sont ses romans et ses contes, n'en fourniront jamais de pareil.

Romans et critique, toute cette œuvre, donc, vivra ^ Si certains esprits en doutent encore, c'est que, pour une raison ou pour une autre, Thomme leur déplaît et qu'ils ne savent ou ne veulent isoler de lui son œuvre. Les uns se souviennent de l'avoir rencontré dans un costume qui, sans doute, n'était pas commun, et qui leur interdit — ô logique ! — de prendre son art ou ses idées au sérieux. D'autres ont lu des ouvragées ou des historiettes où l'on fait de Barbey un pur dandy ou même une espèce de clubman^ — le contraire exactement de ce que fut ce sauvage. — Il a tout une légende.

Cette légende, peut-être la publication des premiers Memoranda^ si utiles documents pour l'histoire psychologique de Barbey, a-t-elle contribué quelque peu, sinon à la créer, du moins à l'entretenir. C'est à cette source, en eflet, qu'ont largement puisé tous ceux qui ont voulu le caricaturer en gandin. Ils ont affecté de ne pas savoir ou ont réellement ignoré que

\. Jo veux bien oxcepter cerlaincs élucubrations do jeunesse et deux ou trois volumes de critifiue, — jeux de pamphlétaire ou de journaliste.

tout ce qu'écrit Barbey d'Aurevilly lorsqu'il traite de lui-même doit être soumis à une critique rigoureuse : son imagination l'abusant sans cesse, il est, dans sa propre peinture, perpétuellement sincère et faux. Les fragments donc des Memoranda — ils sont légion — où Barbey parle de sa toilette, prend des poses byroniennes, adopte l'ironie sèche de Brummell et l'allure des habitués du Café de Paris, ne doivent être utilisés qu'après avoir été passés au crible. Il en est souvent de même des Lettres à Trebutien^ autre document somptueux. A l'en croire, Barbey aurait bu de l'éther, de Teau de Cologne, etc., il aurait été un Verlaine anticipé et, sans l'heureuse rencontre de « l'Ange blanc ^ », il serait mort comme Edgar Poii. Une fois, il serait allé « jusqu'au pistolet de Clive ». Mais non ! mais non ! Il exagère si bien qu'il a dû réclamer, parfois avec aigreur, contre ceux qui — l'ayant peut-être pris à la lettre — colportaient sur ses habitudes des propos calomnieux. Ce qu'il nous o(h-e n'est pas toujours de l'argent comptant. On dirait (jue ce (( superbe » a travaillé à se diminuer : c'est faire la part trop belle à ses obstinés détracteurs.

Ajoutez tous les intérêts qui, sur son compte, sont encore en jeu. Si l'on néglige même de rappeler ses plus illustres ennemis, que n'a-t-il pas dit du Journal

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