‹ Sur Gérard de Roussillon. 5 [1] piècesChapitre 2 sur 59 · OC CD · texte numérisé non relu

OC CD

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Pour la première fois de sa vie le duc Gérard commençait 4 ressentir quelque crainte; la position supérieure à tout courage humain se révélait dans toute son horreur. Les poèmes , comme les traditions recueillies sur place dans le siècle dernier, sont d'accord pour reconnaître que ce prince malgré son indomptable fierté, envoya au roi des Francksune ambassade (1). Introduit dans la forteresse deChâteau-Chalon où était le roiJ*envoyé exposa noblement son message ; mais ses paroles accueillies avec la plus grande hauteur n'eurent aucun succès, et Charles jura qu'il prendrait et ferait pendre son ennemi (2). Restait la ressource et la nécessité d'une bataille, elle fut livrée et l'imagination populaire l'a empreinte des plus vives couleurs. Ici nos poèmes peignent Gérard suivi de ses quatre neveux et des grands de Bourgogne, se faisant jour à travers les rangs ennemis, le sang ruisselant à flot sous sa masse armée de pointes, une boucherie horrible, telle qu'il ne s'en était pas vu depuis la guerre de Troie, le champ de bataille couvert de^morts, surtout du côté des troupes royales, Gérard blessé après des prodiges de valeur, et malgré lui emporté sanglant dans son château de Poligny (3).

A la vue de ces peintures enflammées, ornées vraisemblablement par la poésie , faisons la part la plus large à la critique. Une grande bataille a-t-elle été hvrée . dans la plaine au-dessous de Château-

(1) Voy. Chevalier, If^m. sur Poligny^ l, p. 60, 61.

(2) Pièces justif. n« x.

(3) làid., n»* zii et xni.

20 GÉRARD DE ROUSSILLOX.

ChaloQ? Pour rhistorien toute la question est là.

Yoicila réponse fort impartiale d'un écrivain Aontla vie s*est passée sur le théâtre même de révénement, où il a composé tous ses ouvrages^ et gui, il faut le dire avec quelque surprise, au milieu des plus curieux souvenirs du II' siècle, n'a pas pensé à Charles le Chauve, a On » trouve tout autour de Yoiteur (au pied de Chàteaur> Chalon), dit M. Désiré Monnier, des traces de destruc- D tion violente. Les habitants du vallon sont convaincus Y) qu'une grande bataille s'est donnée dans la plaine de » Yoiteur à Saint-Germain. La tradition ne dit pas à D quelle époque (1). y> Cette plaine est précisément le lieu du combat.

La tradition ne dit pas à quelle époque! Non, mais tous les monuments le disent. La vaste contrée où s*est livrée la bataille de Châleau-Chalon est couverte de débris humains et de sépultures (2).

<c Cette plaine, ajoute M. Monnier, est dominée par le r> château de Galardon, par Château-Chalon, par le châï> teau de Saint-Martin. » Gérard n'avait pu se maintenir dans aucune de ces forteresses d'époque romaine assises sur des montagnes, situées à fort peu de distance les unes des autres et séparées par d'étroites vallées ; les troupes du roi les occupèrent immédiatement. Quant à Gérard, sous le coup d'une irrémédiable défaite, il fut obligé de se retirer non loin de là, dans la forteresse de Grimont ou de Poligny, autre château romain , dont il avait fait depuis plusieurs mois relever les murs démantelés.

(1) Annuaire du Jura, 1845, p. 95 et 346. Pièces jiisUf. n* xir.

(2) !bid.

GéRÂRD DE ROUSSILLON. 21

Ici un nouveau document, interprète des vieilles traditions du pays, apparaît; c^est la chronique de Grimont publiée en 1535. <& Il fit refaire ce château, dit D ce document, où il 8£ sxmk et se betiba au temps de » son adversité, » expressions courtes, mais énergiques, qui peignent toute la détresse du fugitif, auquel la chronique vient de donner le titre de roi (1).

Entraîné par le mouvement rapide de son armée sur les pas du vaincu, le roi s^avança jusqu^au territoire de Poligny, à une lieue au sud de cette ville. LÀ est une épaisse forêt appelée la VaivrCj qui dépend de ce territoire, en face de Saint-Lauthein, nommé alors Silèse ; au bord de la forêt, dans les haies des champs voisins, et sous le bois, on aperçoit de vastes débris mêlés à des tuiles de forme romaine. C'est la Chambrette au Boi. On n'a pas su jusqu'à ce jour d'où lui venait ce nom singulier, et l'on a cru que c'était un rendez-vous de chasse des Patrices et des comtes du Warasgau ou du Seo* ding (2) ; car c'est la limite précise des deux comtés (3). Biais la tradition rapportée par Paradin dans ses annales publiées en 1566, est qu'un roi du nom de Xlharlon, poursuivant son ennemi, y séjourna, et que de cette circonstance vient le nom de Chambrette au Bm. Pour qui sait comprendre, ce roi est Charles le Chauve, n séjourna dans ce palais ou cette villa, soit pour se reposer pendant que ses gens cernaient PoUgny

(1) Pièces jnstif. n« xiii.

(2) Chevalier, Mémoires twr Poligny, l, p. 65.

(3) Saint-LaaUiein est dans le Scoâing^ la forêt de la Vaivrâi comme Poligny d'où elle dépend, dans le Warasgau,

i^ GÉRARD DE ROUSSILLON.

et Grimont, soit pour y passer la nuit du combat (1).

D'après nos poèmes, Charles revint en arrière , et remonta à Château-Chalon, d'où il put considérer d'un coup d'œil le vaste champ de carnage qui s'offrait à ses regards; puis il en descendit pour visiter avec plus de détail la plaine couverte de morts. Il reconnut avec tristesse tout ce qu'il avait perdu de ses plus braves guerriers, et eut peine à comprendre que l'ennemi si inférieur en nombre lui eût causé autant de perte. Mais il se rassura en pensant à son innombrable armée, contre laquelle son adversaire affaibli ne pouvait plus désormais se mesurer en pleine campagne (2).

Gérard était à Grimont, presque indigné contre luimême d'avoir été pour la première fois dans un combat obhgé de fuir devant l'ennemi. Cependant cette forteresse étroite, dominée, ne pouvant contenir qu'un petit nombre d'hommes, offrait les plus grands dangers. En s'y renfermant il se séparait de son armée. Bientôt enveloppé de toutes parts sans aucune communication avec le dehors, il courait le risque d'être fait prisonnier. Dans cette extrémité, il songea à s'appuyer d'une place de forte défense. Il eût préféré Dijon plus rapproché de ses domaines du Lassois, mais il lui était impossible de parvenir jusque-là. Les troupes du roi, massées sur la route , interceptaient les passages et couvraient les bords de la Saône (3). Renonçant à ce projet et pro-

(1) Voy. pièces justif . n» xv.

(2) Pièces justif. n© xvi.

(3) François lui ont toUu devers Dijon la voie»

{Poème cité, p. 81.)

fitant d'une nuit obscure, il se dirigea vers Besançon.

L'accueil qu'il reçut fut glacé. Il n'apportait avec lui que ses malheurs , son inflexible courage , et la perspective d'un siège à soutenir contre une armée victorieuse que le roi commandait en personne. La cité ne connaissait l'empereur que de nom. Quel motif dans des jourssi orageux de sacrifier en vain une ville entière pour une cause qui s'abandonnait elle-même? Ainsi raisonnait la curie , encore subsistante depuis les temps romains. Quant à l'archevêque métropoUtain , nommé ArduiCy l'empressement avec lequel il accepta, l'année suivante (1), les dons magnifiques du roi des Francks, montre assez qu'il était aussi disposé que les habitants à reconnaître la domination nouvelle.

Pour le duc fugitif, il n'y avait donc pas un moment à perdre. Poursuivi par un ennemi implacable, il ne lui restait qu'un dernier asile, les montagnes du Doubs, ou, comme on disait alors, du comté de Warasgau. Sans délibération nouvelle, il quitta immédiatement Besançon avec les débris de son armée ; et tous, pressant les pas de leurs chevaux, se dirigèrent à l'est vers laChaux-d'Arlier.

Ces contrées montagneuses étaient habitées par une population robuste et aguerrie ; tout homme y était libre et soldat (2). Selon les vieux usages et les capitulâmes des rois francks, elles étaient encore alors, et même au x"" siècle, divisées par cmtena ou par cent familles

(1) Droit de battre monnaie , droit de Tonliea , conceésion de Tabbaye deBregille. Tons ces dons, dont Teffétdura de longs siècles, datent de l'année 871, quand Charles le Ghaave passa un mois à Besançon. Ce séjour est raconté dans les annales de Salnt-Bertin.

(2) Dhoz, Histoire de Pontarlier, p. à6.

d'hommes libres (i) ; et elles eurent les premières l'insigne honneur de porter le nom de Franche-Comté (2) , nom le plus beau , dit GoUut , qu'aucune région ait porté jamais. Dans ces peuplades aux mœurs germaniques (3) , l'hospitalité était un devoir sacré (4) : elles accueillirent avec générosité et respect l'hôte illustre qui venait se confier à leurs montagnes ; et je vais prouver que l'infortune et le danger qu'avait répudiés la capitale du pays, furent, avec un admirable courage, acceptés par la ville de Ponlarlier.

Cette ville est située à l'extrémité nord de la Chauxd'ArUer , vaste plaine humide et tourbeuse de quatre à cinq lieues d'étendue. Alors divisé en deux bourgs distincts et murés, dont l'un appelé de MorieuXy l'autre de Pontarlierj ce poste de guerre , à l'entrée des gorges de nos montagnes, comptait une population nombreuse, comme le témoignent ses trois paroisses, dont on peut dès ce temps constater l'existence (5).

Nombre de voies romaines y abordent ; mais la

(i) Voy. pièces jnstif. n© xviii, un acte Irès-curieux de 934, découvert à la bibliothèque impériale par M. Bernard Prost, élève de l'Ecole des Chartes, et dont il a bien voulu nous envoyer copie.

(2) Ce nom , qui doit dater du premier établissement du peuple bourguignon dans nos contrées^ leur est encore donné dans un titre de 1366.

(3) Droz, Hist, de Poniarlier, p. 86.

(4) Hospitiis non alia gens effusiùs indulget. Quemcumque mortalium arcere tecto ne fat habetur :pro fortunâ quisque apparatis epuiis exci' pit, Cum defecere qui modo hospes fuerat monstrator hospitii et cornes^ proximam domum non invitati adeunt : nec interesU port humanitate excipitur, Nofum ignotumque, quantum ad jus hospitii, nemo discernil. (Tacit. de Moribus Germanor,)

(5) Dboz, Hist, de Pontarliar, p. 175.

GÉAÀRD DE ROUSSILLON. 25

grande route de THehétie passait déjà sur le pont de cette ville 9 puis sous le château de Joux et sortait du pays par Jougne , extrémité du Warasgau (1).

Au lieu de s'enfermer dans ces bourgs, Gérard n'y entra que pour animer les courages, et, renforcé par les milices des montagnes , campa aux pieds des murs contre lesquels s'appuya son armée.

Cependant, le jour même où Gérard avait quitté Besançon ou le lendemain , Charles le Chauve était entré dans la ville, dont les portes s'étaient ouvertes sans aucune résistance au petit-fils de Charlemagne.

Sans perdre un seul jour, et sans laisser à son ennemi le temps de se fortifier, le roi poursuivant ses avantages quitta Besançon pour marcher vers nos montagnes. C'est fort près des murs de Pontarlier que les deux armées se rencontrèrent. Le carnage fut épouvantable. Le roi demeura victorieux , mais la victoire, dans cette lutte suprême , avait été disputée avec l'énergie du désespoir. Longtemps, dans ces champs du combat, la charrue souleva des amas d'ossements desséchés et blanchis. L'impression fut si profonde, qu'elle se transmit d'âge en âge. Les bonnes gens du pays , ce sont les paroles fort remarquables et non remarquées de GoUut qui écrivait sept siècles après, les bonnes gens du pays montrent un lieu du territoire de Pontarlier où ils disent que Gérard fut vaincu.

Dans le désordre d'une grande déroute et plus tard , le bruit s'était répandu que le duc de Bourgogne avait

(1) Ce pays , en dehors de la comté de Warasch qu'il touchait immédiatement, était une terre du diocèse de Lausamie.

26 GÉRARD DE ROnSSULON.

péri ; on le crut, et, comme il disparut dès lors de nos contrées y la tradition s'en maintint sur place. De là ce ideux refrain populaire que Gollut, il y a trois cents ans, entendait répéter comme la tradition de la Chauxd'Ârlier et de toute la montagne :

Entre le Doubs et le Drugeon Morut Gérard de Roussillon.

L'endroit où s'est livré la bataille est très-facile à reconnaître. C'est une campagne unie et ouverte de toutes parts, en avant et fort près des murs de la ville qu'elle touche du côté de l'est. Toutes les routes romaines y aboutissent, notamment celle que les deux adversaires avaient successivement suivie depuis Besançon. C'est là, sous les murs mêmes , que Gérard a dû placer son armée. D'après le témoignage de Gollut, recueilli de la bouche des habitants, il faut que le champ de bataille soit sur le territoire de Pontarlier, et en même temps entre le Drugeon et le Doubs. Nul autre ne réunit cette double condition.

Gérard , malgré le bruit de sa mort répandu de toutes parts , survivait à sa défaite. S'enfonçant rapidement dans le défilé à Test, il arriva sous le château de Joux, à l'étroit passage de la Cluse, dont la porte lourde et massive s'ouvrit à sa voix (1). Suivant la route romaine de l'Helvétie, il parcourut d'un trait la longue

(1) Des textes da cartulaire de Romain-Moustier , publiés par M. Duvernoy^ en 1843 , prouvent que le passage de la route romaine à travers la Cluse sous le ch&teau de Joux était déjà fortifié au j* siècle et ne s'ouvrait que moyennant péage. AdserebeU Aidericus (sire de Joux) quod homines harum viilarum Clusam suam de*

vallée où est Fontaine-Bonde et la Pierre-de-Trajan. C'est ainsi qu'il gagna la dernière frontière du pays au pied du Mont-d'Or et arriva à Jougne, bourg puissant où il s'enferma (1).

Profitant de l'appui qu'il trouvait au sein des montagnes du Warasgauy il passa dix jours dans ce poste fortifié. Quant au roi craignant les montagnards embusqués dans ces défilés dangereux, et considérant le duc fugitif comme un ennemi vaincu , il continua, sans le poursuivre, sa route vers le midi; c'est ainsi qu'il acheva de traverser le comté de Scoding et entra dans le pays de Lyon. Son armée victorieuse ne s'arrêta que sous les murs de Vienne (2) que défendait Berthe avec un courage suprême, et le roi enveloppant la ville avec

bebant recittdere et restaurare.,, eo usu quo acceperant hi très sui an^ tecessores Narduiniis, Warinus^ Aider icus. Les deux premiers doivent avoir vécu aux* siècle. C'est l'observation de M. Duvernoy.

(1) Gérard voit et perzoit que mal va sa besoigne ; A ung fort lieu s'en va que l'on appelle Joigne ; Li lieu est bien caichiés et fort à démesure.

{Poème cité, p. 86.)

(2) Adon , qui était évoque de Vienne vers la fin du ix« siècle, décrit ainsi cette ville :

<c Vienne est une illustre ville des Gaules^ munie à Toccident et au » nord de ch&teaux élevés, qui rendent difficile l'approche des murs. » Le premier château qui regarde le midi est celui de Capron ; ce- » lui qui s'en trouve le plus rapproché , c'est le château d'Eumère ; » vient ensuite celui de Quiriac, auquel se lient, par un mur jeté au » travers du vallon^ le fort de Propiciac et celui de Pompelac, jadis » célèbre parmi les païens, comme consacré aux cent dieux. Non » loin de là s'élève un cinquième fort qui, dans les temps anciens, » fut nommé Suspolis. La ville entière, avec ses châteaux, s'étend » tout le long de la rivière de la Gère jusqu'au fleuve du Rhône, en- » tourée de murs qui s'étendent du haut des collines jusque dans la » plaine. » (Traduction de M. Fauriel. Gaule méridionale ^ IV, page 3e0-61.)

toutes ses troupes, en commença le siège au milieu des plus horribles dévastations (1). Des monuments authentiques le laissent apercevoir sous ces murs, dès le 23 novembre 870 (2).

Justement inquiet du sort de Berthe, le duc Gérard quitta le château de Jougne pour gagner les campagnes du Viennois, probablement par les chemins de THelvétie, mais il ne put entrer dans Vienne, assiégée par Tarmée francke (3) et ne pénétra qu'au voisinage dans l'un des châteaux restés fidèles à sa cause (4).

Le roi malgré la force toute puissante de ses armées eut recours à l'un de ses moyens ordinaires, il avait pratiqué des intelligences dans la ville, et la perfidie lui en ouvrit les portes (5). Berthe trahie reçut en secret de son mari à qui elle envoya un émissaire, le conseil de se rendre (6). Charles le Chauve entra ainsi à

- (1) Pièces justif. n« xx.

(2) Une charte de ce princei datée de ce jonr, poar la fondation du prieuré de Godit, dans le Velay^ in Pago Vaiiavensiy se termine par ces mots: Actum Vienne, Déjà le roi parlait comme si cette ville qu*il pressait de ses armes était dans ses mains. Il faut entendre ces mots de son camp devant Vienne, prope Viennam , cum obsideretur Vienna, dit D. Bouquet, VIII^ p. 632. En effet, d'après l'annaliste du monastère de Saint-Bertin, le roi n'est entré à Vienne que dans les derniers jours de décembre.

(3 et 4) Pièces justif. n» xx. ^~ In alio morabatur castello , disent les annales de Saint-Bertin , an 870. On a cru que c'était le chMeau de Poligny . Tous les faits qui précèdent témoignent du contraire. Ce chÂtean était au voisinage de Vienne.

(5 et 6) Pièces justif. n® xx. — « Berthe tenait tout le pays en ha- » leine. Charles n'en fut que difficilement venu à bout, s'il n'eût D par subtilité débauché les plus considérables du parti de cette » femme qui rendit la ville et moyenna que son mari remit aussi » les autres places qu'il avait occupées. » (Mezeray , édit. citée, p. 272.)

Vienne , où il passa les fêles de Noël de Tan 870. Ainsi finit en deux mois, moins par la force que par la trahison, cette vice-royauté des provinces de FEst, qui, sous divers règnes, avait fait, nombre de fois, sentir à la royauté francke le poids de son influence , et même de ses armes. L'empereur était toujours en Italie ; par une coïncidence singulière, dans le temps où le duc Gérard succombait au sein de nos montagnes, il prenait la ville de Bari, boulevard des troupes sarrazines, et le soudan lui-même, ce cruel ennemi du nom chrétien (1). Dans toute la Lotharingie, la cause du légitime héritier fut dès lors considérée comme perdue. Adrien II insista seul sur la restitution des états usurpés, et fit une dernière tentative près de Louis de Germanie, qui semble avoir eu moins que son frère l'ignominie des convoitises sans honte et sans remords. Pressé par Ingelberge, femme de Charles le Chauve, il consentit secrètement à rendre la portion' du royaume de Lothaire qu'il détenait (2). Mais, malgré les plus vives instances des envoyés du pape, le roi des Franks ne voulut entendre à rien, retint sa part, et, à Gondreville sur la Moselle, pour rendre le fait accompli plus irrévocable, fit renouveler en sa faveur le serment des grands leudes de Lotharingie (3),

(1) Bex Franciœ (rempereur Louis) , dit Porphyrogenète {vita Basilii) soldanum illum subditosque Sarracenof sibi ipse captivas su* mms Capuam adduxit, cujvks iUa ditionis erat ut Beneventuni, — Sol" danum qui lialiam adeo dire afflixit,,, Bari sedes et receptaculum Sarracenorum,.. {Pagi. Critic. Baronii, II, p. 604.)

(2) Annal. Bertin. an. 872.

(S) Anno Incamationii Dominicœ ind. v*, quinto die septembris in

30 GÉRABD DE ROUSSILLON.

ne rougissant pas d'appeler la restitution faite par son frère une violation de ses serments.

Du reste toujours inquiet^ et prodigue plus que jamais envers les monastères, il s'efforçait d'y faire oublier ses méfaits et publier ses louanges (1). Comme trophée de sa première victoire qui, à Château-Chalon, avait si heureusement préparé la seconde, ou pour contenir les peuples frémissants des comtés de Warasgau et de Scoding, il fit relever avec éclat les murs de cette forteresse en partie ruinée par la guerre, l'agrandit et la compléta par de nouveaux remparts et de hautes tours (2). Par ses ordres, ou dans les habitudes des peuples violemment impressionnés par des événements si étranges, elle prit le nom du vainqueur, et dans tous les monuments, s'est dès lors appelée Château- Charlon (3).

Quant au duc Gérard privé par le roi de ses gouvernements et de ses honneurs, sa vie, depuis la prise de Vienne, n'appartient plus à notre pays. Désabusé des hommes et des illusions de la grandeur, ses dernières années s*écoulèrent dans la dignité de la retraite et les consolants exercices de la piété chrétienne. Huit ans

placiio gênerait apud Gundulfi Villam , cum Hludovicus sacramenta superiùs dicta dit^pistet, et œquivoco suo itidem Hludovico imperatori se conjunxisset, Inyelberga regina et legati sedîs apostolicœ, formoso scilicet et Gaderico prasentibus, hoc tempestate urgente, Episcopi omnes ex regno gloriosi régis Caroli hanc professionem infra scriptam fecerunt, (Suit la formule de la déclaration. — D. Bouqdet^ vu, Co' pitui, Caroli Calvi,)

(1) Sur la manière dont il y était jugé et admiré, voyez la chronique de Saint-Bénigne. — La Vie de Gamier, Pérard^ p. 126, et une lettre d'Adrien II dans D. Bouquet^ \l\, p. 457.

(2-3) Pièces jufitif. n® xx.

après le combat de Pontarlier, il mourut^ et fut inhumé à Pothière, diocèse de Langres (i), Tune des deux grandes abbayes fondées par ses soins, au sein de cette Bourgogne, où son nom s*est immortalisé. Une double pierre sans inscription (2) couvrit ses restes mortels (3) et ceux de Berthe, cette héroïne digne de son époux, compagne de sa gloire et de ses revers, ensevelie à ses côtés. Sous cette modeste pierre l'oubli n'accueillit point leurs cendres , et le respect public les indiqua toujours (3).

Quelques historiens ont cru que ce prince avait, dans les derniers temps , habité le château de Griment et la ville de Poligny (i). En cela, ils ont évidemment faussé le sens de la Chronique de Griment dont le texte s'appUque à une tout autre époque , quand elle peint le duc se sauvant dans cette forteresse au temps de son adversité, c'est-à-dire, après le combat de Château-Chalôn. Comment ne pas voir d'ailleurs que rien ne pouvait ramener un homme de ce caractère dans nos. contrées témoins de ces cruels désastres? Et,

(1) On trouve dans le Gallia Christiana, à la date de 843 (t. IV, instr.p. 132), la leltre adressée au pape par Gérard pour soumettre au Saint-Siège cette abbaye qui est dans Tacte déclarée fondée par le comte Gérard et par Berthe, in Pago Laticensi, in regno Bxtrgundiœ et in Parochid Lingonicœ civitatis.

(2) Don Plancher, Hisf. de Bourgogne, I, p. 136.

(3; En 1343, un petit-fils -de Jean de Cbalon Tantique, Henri de Bourgogne, dioisit sa sépulture près du tombeau de irès'iiiustre

PRINCE, GÉBABD DE RODSSILLON, COMTE DE BOURGOGNE, m ecclesid

Beati Pétri monasterii Pulcheriensis, diocœsis Lingonemis, juxta sepulturam illdstrissimï principis Gebârdi de Roussillon^ comitis Bur-, gundiœ. (Ddnod, Hist, du Comté, II, p* 75.) (4) Ddnod, ibid.

32 GÉRARD DE RODSSILLON.

ce qui est décisif^ c'est que s'il en eût été autrement, la renommée répandue et conservée d'âge en âge dans nos montagnes si* voisines de Poligny, ne se fût pas obstinée à publier sa mort dans la plaine de Pontarlier.

Ainsi j on le yoit avec netteté , dans les dix-huit mois que j'ai plus particulièrement décrits, tout se coordonne, tout s'enchaine, depuis le couronnement de Metz jusqu'à la capitulation de Vienne. Monuments , ruines y poëmes , traditions locales , textes originaux , dates constatées y champs de bataille reconnus , tout est en pleine harmonie.

Et non-seulement nous avons retrouvé , sans hésitation possible , le lieu de la dernière défaite , mais on peut, à quelques jours près, en déterminer précisément l'époque.

Dans cette campagne conduite avec une si grande rapidité, Charles le Chauve est à Champlitte le 30 octobre 870 : il la commence. Le 23 novembre , il est déjà sous les murs de Vienne : elle va finir. Calculez et suivez les événements; la journée de Pontarlier doit être du 12 au 15 novembre.

Le long retentissement que le nom de Gérard de Roussillon a eu à travers les siècles ne s'explique ni par l'histoire ni par la poésie. L'histoire l'a laissé dans l'oubli, la poésie s'en est emparée ; mais, avant d'être un héros poétique, Gérard était un héros populaire. Vainqueur des Sarrasins en toute rencontre (1) , appui,

(1) Hostes molestissimos partim peremisiis, partim fagastis^ lai écrivait Loup de Ferrière en 860. {Epist, Lupi Ferr, D. Bouqoet ^ VII, p. 5J6.)

GÉRABD DE ROUSSILLOK. 33

tuteur, adversaire des rois, il a puissamment ébranlé la fibre contemporaine . Cet bomme a étonné les hommes, non-seulement par la grandeur de la puissance et de l'infortune y mais surtout par la grandeur morale , et par cette audace surhumaine qui, deux fois en pleine campagne, avec une poignée de soldats , lui a fait braver, sous deux rois usurpateurs, toutes les forces de la Gaule.

Mais si telle est, pour la critique sévère , l'enchaînement rigoureux des faits et le sens vrai de cette noble figure des vieux âges, au point de vue moral ces grands événements du ix* siècle n'ont-ils pas aussi leurs enseignements et leurs leçons ? On le voit par la défection de la Lorraine entière, alors déjà, comme aujourd'hui, les hommes se laissaient trop éblouir par les triomphes passagers de la force; la force, de quelque nom qu'on la décore, n'est pas la justice. La justice , le droit, mais c'est l'éternel honneur de l'humanité ; la justice et le droit, c'est le besoin, le salut, la sécurité des individus et des sociétés humaines. Charles le Chauve les foula aux pieds, et sa postérité dura peu. Il dépouilla Gérard de ses dignités pour les donner à Boson, son beau-frère, et cet homme qu'il avait fait duc et archimioistre du sacré Palais suivit son exemple, il voulut être roi, lui aussi se fit éUre, ceignit la couronne et prit les armes contre la famille de son bienfaiteur qu'il dépouilla (1). Par ses

(1) Mantale, où il fut élu, est la fidèle reproduction du couronnement de Metz, et c'est dans Vienne dont il fit le siège ayec le roi contre Berthe, qu'il se défendit lui-même contre le fils de Charles le Chauve.

exemples y Charles enseigna l'iDJustice à ses enfants , son fils Carloman se révolta contre lui, tomba d'excès en excès, et son père, lassé, lui fit crever les yeux. Il enseigna la révolte à ses peuples , et la dernière nouvelle qu*il reçut en Italie, où, sept ans après, il obtint la couronne impériale, fut que, dans son royaume, ses grands leudes étaient en pleine révolte contre lui. Il repassa les Alpes en toute hâte , ne sachant s'il retrouverait dans la Gaule un peuple et des sujets. Dans son angoisse mortelle, la fièvre le saisit, un remède violent hâta sa fin, et, sans pouvoir atteindre la patrie des Francks , il mourut à Brios, dans une pauvre cabane , in vilissimo tugurio. Son corps, décomposé par la mort et par le poison, objet d'horreur pour ses courtisans qui ne pouvaient plus en supporter l'approche , fut enfermé dans un tonneau enduit de poix. C'est dans cet appareil que le petit-fils de Charlemagne parvint à l'extrémité de notre comté de Scoding , théâtre de ses injustes victoires; on ne put le conduire plus loin ; et, pour en finir, ses serviteurs se hâtèrent, dit l'annaliste contemporain , de l'inhumer, le tonneau et lui, au monastère de Nantua : Ad cellam... Nantoidis... vixpervenientes, Ulud corpus cum tonna terrœ mandaverunt (1).

(1) Voy. piècc8 juslif. n» xxiii.

NOTES ET PIÈCES JDSTIFlCilTIVES

COURONNBMEmr DE CHARLES LB CHAUVE DANS LA CATHÉDRALE DE METZ.

Ordo qualiter Karolus rexfuit coronatus in Nettis civitate^ anno dccclxix în mense septembris^ y idus septembris^ qus eveoit die Yeneris cum istis episcopis , videlicet Hincmaro archiepiscopo^ AdYentio^ Ualtone^ Arnulfo^ Francone^ Hincmaro et Odone...

Adnuntiacio AdYentii episcopi ante initium missasin ecclesia Sancti Stephani coram rege et episcopis et aliis quampluri-

mis 81 illi placet dignum ipsi , et necessarium nobis esse

Tidetur^ ut ex ejus ore audiamus quod a christianissimo rege^ fideli et unanimi in servitio illius populo^ unicuique in suc ordine conyenit audire^ ac devolâ mente suscipere.

Post hsBc rex Karolus haec quœ sequuntur per se in eadem ecclesia cunctis quas adfuerant denuntiavit :

Quia^ sicut isti venerabiles episcopi unius ex ipsis voce dixerunt , et certis indiciis ex vestrâ unanimitate monstrayerunt^ et tos acclamastis^ me Dei electione ad vestram salvationem et profectum, atque regimen et gubernationem hue advenisse; sciatis me honorem et cultum Dei atque sanctarum ecclesiarum^ Domino adjuvante, conservare, et unumquemque vestrûm, secundum sui ordinis dignilatem et personam, juxta meum scire et posse, honorare et salvare^ et honoratnm ac salvatum tenere velie, et unicuique in suo ordine, secundum sibi compétentes Jeges tam ecclesiastîcas quam mundanas , legem et justitiam conservare; in hoc ut honor regius et

38 GÉRARD DE ROUSSILLOK.

potestas ac débita obedienlia atque adjutorium ad regnum dalum contiDendum et defensaDdum^ ab unoqaoque festrûmsecundum suum ordinem et dignitatem, atque possibilitatem mihi exhibealur, sicut irestri antecessores fideliter juste et rationabiliter meis antecessoribus exbibuerunt.

HiDcmarns:...

...Quia in historiis sacris legimus, reges, quando coronam obtinuerunt, singulorum regnorum sibi diademata imposuerunt^ non incongruum videtur islis ^enerabilibus episcopis^ 8i vestrffi unanimitati placet, ut in obtentum regni, unde tos ad illum spontè confenistis^ et vos illi commendaslis^ sacerdotali ministerio ante altare hoc coronetur et sacri unctione consecrelur. Quod si vobis placet, propriis vocibus consonate. Et in hoc conclamantibus omnibus, dixit idem episcopus; agamus ergo unanimiter Deo gratias, décantantes Te Dewn laudamus.

Benedicliones super regem Karolum ante missam et altare Sancti Stephani :

{Suù la prière en latin de chaam des éviques.)

Adista Terba : Carmet te Dominus, inunxit eum Hincmaras archiepiscopas de cbrismate ad dextram auriculam, et in fronte usque ad sinistram auriculam, et in capite...

Et ad ista Terba : Det tibi Dominm velle, dederunt ei palmam etsceptrum...

(DucHESNB, ffiit. franc,, t. il, p. ki9, Recueil des Hist. de Fr. D. BooQOBT, VU, 680 ei smv. Annal. Berlin., 369.)

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