VI M. LE COMTE M.-J.-C. DE L'ESCALOPIER
souvient que dans ses jardins de Montmartre, dans ses serres cultivées avec un soin jaloux, il avait réuni la plupart des plantes citées par les auteurs anciens, et auxquelles se rattachaient soit un curieux souvenir, soit un mystérieux symbole? Là, déjà tout ce qui relevait dé l'Écriture sainte avait une large place; il n'avait pas fallu moins d'érudition que de patience pour former une collection unique en son g*enre et dont personne, ni avant, ni après lui, n'eut jamais le courage, ni le talent de rassembler les éléments. Les plantes à propriétés historiques, c'est ainsi qu'il les appelait luimême, présentaient le plus curieux assemblage, et c'était merveille de voir ce jeune homme faire avec une bienveillance modeste les honneurs de ses jardins, raconter avec un charme infini les légendes qui constituaient l'histoire de ses plantes, et intéresser les visiteurs plus encore par son savoir que par les raretés botaniques auxquelles il donnait une si magnifique hospitalité (1835).
Ce ne fut guère qu'un épisode dans la vie de M. le comte de l'Escalopier; les livres exerçaient sur lui d'irrésistibles séductions, il revint vers eux; et désormais il n'eut plus d'autre pensée que celle de former une bibliothèque oti l'archéologie chrétienne fût surtout représentée. Ce qui l'engageait dans cette voie, c'était une connaissance déjà profonde de l'antiquité, une foi vive, une piété éclairée : il savait quels trésors restaient peu connus, et
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il avait la noble ambition de se servir de sa fortune, non pas pour illustrer un nom que sa valeur personnelle rendait assez glorieux déjà, mais pour faire ce que d'autres n'avaient osé tenter : il voulait recueillir des matériaux épars, les grouper dans un imposant ensemble, et ne s'arrétant pas aux difficultés d'une tâche aussi compliquée, mettre tout en œuvre pour constituer une collection dig*ne d'être citée dans le monde savant. C'était à la fois pour lui, rendre un éclatant hommag^e à des convictions religieuses qui firent le bonheur de toute sa vie, et répondre à des aspirations qui se montraient d'autant plus vives qu'elles semblaient avoir été plus long^mps contenues. Les serrés disparurent donc, les plantes brillèrent d'un dernier éclat, et les livres vinrent prendre une place qu'ils ne devaient plus quitter.
Des circonstances heureuses se présentèrent ; M. de l'Escalopier aidé des conseils et de l'expérience d'un homme qui lui fut toujours dévoué, M. Toulouse, s'empressa de les saisir. Des livres rares lui furent sig^nalés, il ne recula devant aucun sacrifice pour les acquérir. Il envoya ses ordres en Allemagne, en Belgique, partout enfin où se pourraient rencontrer les trésors littéraires ou archéologiques qui devaient compléter sa bibliothèque. M. Toulouse dont l'honorabilité de caractère, le désintéressement, une connaissance des livres aussi étendue qu'éclairée, avaient su conquérir l'estime
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de M. de TEscalopier, mit à son service toute son activité, toutes les relations qu'il entretenait en France et à l'étranger; les renseignements arrivaient de toutes parts ; un choix habile désignait les ouvrages dont la place était marquée d'avance, et aûisi se constituait une collection qui devait prendre peu à peu les plus larges développements.
La vie du savant commençait, et dès le début une distinction flatteuse vint récompenser ses efforts. La Société des Antiquaires de France lui décerna le titre de membre associé correspondant (1), en échange d'une intéressante étude sur la chàtellenie et l'abbaye de Saint-Just-en-Ghaussée, dans le département de l'Oise, entre Clermont et Montdidier (2). La Picardie fut tout naturellement le premier objet de ses investigations archéologiques; ses recherches ne furent pas sans résultat, et plus tard parurent de curieuses descriptions qui valurent à M. de l'Escalopier (3) le titre de membre résidant de la Société des Antiquaires de France, qu'il eut ensuite l'honneur de présider (1854). On put voir alors qu'il possédait cette sorte d'érudition que vantait d' Aguesseau, « celle qui n'amasse que pour répandre, qui n'acquiert que pour donner. » Les
(1) 9 avril 1835.
(2) Pari», veuve Dondey-Dupré , in-S d'une feuille d'impression.
(3) Note 8ur un retable de l'église de Faverolles.
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livres recherchés avec soin de tous côtés venaient se presser sur les rayons de la bibliothèque nouvelle: aucun d'eux ne conquérait* définitivement sa place sans avoir été long^uement étudié, judicieusement apprécié ; et si heureuse était sa mémoire, que les mots mêmes restaient à jamais g'ravés, que les passages les plus importants étaient au besoin inmiédiatement cités. Tous ceux qui vécurent dans l'intimité de M. le comte de FEscalopier, tous ceux qui s'adressèrent à lui sollicitant de bienveillants conseils, se souviennent de l'infinie variété de ses connaissances, de la sûreté de ses jugements, et de son afiabilité qui ne se démentait jamais. Heureux des services qu'il pouvait rendre, il n'était pas avare de ses trésors; il permettait à qui en était digne d'en jouir avec lui, et sa plus grande joie, c'était d'avoir pu contribuer pour sa part à l'achèvement d'une œuvre savante.
Mais à une intelligence si richement douée il fallait de vastes horizons; M. de l'Escalopier conçut la pensée d'aller visiter la Terre-Sainte, de se faire par lui-même une opinion sur les lieux qui virent naître et se développer la religioil chrétienne. Il partit seul, bien jeune encore, mais, soutenu par la foi, il ne s'effraya pas des difficultés, des dangers même qui l'attendaient dans ce lointain voyage. Il marcha droit vers son but, la Palestine, et comme s'il eût craint que les souvenirs vinssent un jour à lui échapper, il s'empressa dès
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son retour (1836), de rechercher tout ce qui avait été publié sur le saint Sépulcre, sur la Palestine proprement dite. Aussi Tune des parties les plus complètes de sa bibliothèque est-elle celle qui apourobjet la description des lieux saints; en la parcourant, on ne peut s'empêcher de reg'retter que le savant, plus occupé des intérêts de l'histoire que des siens propres, n'ait pas fixé les impressions qu'il racontait avec tant de charmes; il eût, sans nul doute^ ajouté bien des pa^es éloquentes aux nombreux ouvrages de sa collection. Ce voyage qui eut une influence si marquée sur le choix de ses livres, fut suivi, quelques années après, du voyage de Rome. Tout y appelait M. le comte de l'Escalopier : son nom était déjà bien connu des bibliophiles; partout il y recevait un accueil digne de lui, et là, au milieu des monuments qui lui rappelaient les premiers âges du christianisme, il se livra aux plus sérieuses études. Il explora tour à tour les catacombes, les bibliothèques privées et publiques ; il s'instruisit partout et acquit rapidement les connaissances les plus étendues sur la liturgie et le symbolisme chrétien. Il trouva des livres, des manuscrits précieux, il ne recula devant aucun sacrifice pour en devenir possesseur; ainsi chaque jour il ajoutait une richesse nouvelle aux trésors lentement amassés, marchant sans dévier vers son but, et ne négligeant rien pour l'atteindre.
Mais ce n'était point encore assez que cette œuvre
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d'un caractère personnel; M. le comte de TEscalopier était animé de cet ardent amour du bien qui fait que Ton tend toujours vers une perfection plus haute. Son esprit actif, ses laborieuses habitudes, ne trouvèrent bientôt plus un aliment suffisant dans cette collection déjà si riche. Il tourna ses regards vers la bibliothèque de l'Arsenal; il eut la noble ambition d'en devenir l'un des conservateurs; mais là où son caractère, la délicatesse de ses sentiments se révélèrent* tout entiers, ce fut dans la manière même dont il demanda à remplir ces fonctions. Ce qu'il voulait, c'était la facilité de travailler, c'était la libre disposition des précieux manuscrits de l'Arsenal, c'était enfin le complément d'une vie où les choses de la science avaient la plus large part; aussi n'accepta-t-il jamais que le titre de conservateur honoraire, et tous ses collègues lui rendront cette justice qu'il ne se crut pas pour cela dégagé des devoirs que lui imposaient ses fonctions; il les accomplit au contraire avec la plus sévère régularité. Il venait se mettre, toujours modeste, toujours affable, à la disposition de tous ; il ne craignait pas sa peine, et tous ceux qui eurent besoin d'un conseil, purent apprécier combien sa compétence était réelle, combien ses connaissances bibliographiques étaient étendues. Il semblait qu'il prît intérêt à toutes les recherches, qu'il se fût donné pour mission de les faciliter toutes ; et, sans jamais se lasser, avec le dévouement du savant le
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plus consciencieux, il indiquait lui-même à ceux qu'il voyait travailler sous ses yeux, les sources où ils pourraient aller puiser. Tant de bienveillance lui valut des sympathies nombreuses ; il y acquit surtout celles des Nodier, des Soulié, des Ravaisson, dont Tamitié lui resta toujours fidèle ; il oubliait près d eux la vie indépendante qu'il eût pu mener, il était leur collègue dévoué, il partag^eait leurs travaux, et tous avaient pour lui cette affection sincère qui récompense dès ici-bas les nobles sentiments, qui honore à la fois et celui qui Tinspire et ceux (Jui l'ont éprouvée (1840). C'est dans ce milieu que furent préparées les publications remarquables qui assurèrent la réputation de M. le comte de l'Escalopier. En 1842, parut chez Techener, à Paris, une notice sur un manuscrit intitulé : « Annales mundi ad armum 1264, » dans laquelle il analyse un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal , analogue à la chronique de Saint-Marien d'Auxerre, et en extrait tout ce qui est relatif aux fondations relig*ieuses, aux origines liturg*iques et aux faits les plus intéressants de l'Hagiog^raphie de cette époque (1).
L'année suivante, M. le comte de l'Escfidopier édita l'ouvrage qui lui fait le plus d'honneur: nous
(1) Cette notice, de 50 pages in-S, imprimée chez Firmin Didot, a eu une seconde édition, augmentée d'un article du Bulletin du Bibliophile (5* série, n«» 4, avril 1842, p. 115-141). On a fait quelques tirages à part de cette réimpression.
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voulons parler de la traduction de Théophile, l'un des plus anciens traités sur la technique des arts, puisque nous ne possédons rien des livres spéciaux du moyen âg*e sur ce sujet si intéressant. Théophile, moine allemand du xii* siècle, a écrit, on le sait, au point de vue de la décoration des églises, un précieux volume divisé en trois livres qui traitent de la peinture et des couleurs à employer sur les murs, le bois, la toile et le parchemin, de la peinture sur verre, de la mosaïque, de Torfévrerie et des arts accessoires, c'est-à-dire la niellure, la damasquinure et la monture des pierres fines. On possédait, il est vrai, sur le même sujet, un volume plus ancien et qu'Éraclius avait écrit sous le titre : De artibus Romanorum; mais ce travail est beaucoup moins étendu, moins détaillé et moins important, sous tous les rapports, que celui de Théophile, dont Tœuvre avait attiré Tattention de quelques érudits à la fin du xviii* siècle. En 1774, Lessing, bibliothécaire du duc de Wolfenbuttel et auteur du Laocoon, croyait à juste titre que Fétude de lart ne doit point se borner exclusivement à ce que nous en apprend l'antiquité classique, et consacra au moine allemand une savante dissertation intitulée : Vom Aller der Oelmahlerey aies dem Théophilus presbyter (1).
Deux ans après (1776), l'abbé Jacopo Morelli
(1) Cette dissertation fut réimprimée plus tard dans le tome VII des Œuvres diverses de Lessing.
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docte bibliothécaire de la Marciana, analysait avec soin le traité de Théophile, dans les Codices Manuscripti latini Mbtiothecœ namanœ, Venise, in-4*, n* XXXIX, p. 33. Un extrait de ce même traité parut à Londres en 1781 ; mais Raspe qui le publia dans sa collection intitulée : A critical Essay on oil" /)am/i>ï^,in-4*,nedonnaqu'un travail fort incorrect d'après un mauvais manuscrit. La même année, l'édition complète de l'œuvre de Théophile et que Lessing avait préparée, fut mise au jour par les soins de Leiste, dans la sixième partie des Mémoires d'histoire et de littérature, tirés de la bibliothèque du duc de Wolfenbuttel (Brunswick, in-8, pp. 289-424). Plus tard, enfin, Émeric David fit de nombreuses allusions au travail du moine Théophile, dans son histoire de la peinture du moyen âge.
.Avouons-le cependant: tous ces essais de publicité n'étaient point de nature à mettre en relief une œuvre si digne d'être le vade-mecum indispensable des archéologues et des artistes. Pour obtenir ce résultat et rendre usuel le livre de Théophile, il fallait en donner un texte purgé des erreurs de copistes, d'après le plus grand nombre possible de manuscrits, et grouper les variantes autour de cette version traduite, commentée, annotée avec soin, toutes les fois qu'un doute surgit et que la nature du sujet ou la brièveté des détails l'exige. Aucun travail de ce genre n'avait été entrepris
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sur Théophile; personne n'en avait donné- une leçon pure et exacte; personne ne Favait traduite et au besoin discutée phrase par phrase, mot par mot. Cette tâche aussi difficile qu'utile fut celle que M, le comte de TEscalopier voulut remplir avec une patience toute bénédictine. Sa traduction achevée, il la communiqua à M. Joseph-Marie Guichard, son confrère à la Société des Antiquaires de France, et, en 1843, parut son travail sous le titre de Théophile, prêtre et moine : Essai sur divers arts, précédé dune Introduction par J.-M. Guichard (Paris," 1 vol. in-4*).
Le traducteur avait prévu des objections, et les désirant dans l'intérêt de la science, il avait voulu les faire naître par la publication même de son livre.
Elles ne lui manquèrent pas. M. Quicherat, autre collèg^ue de M. le comte de l'Escalopier, écrivit, à ce sujet, un article critique fort remarquable dans la Bibliothèque de l'École des chartes (1). Mais ce fut surtout à Londres que Théophile attira l'attention des érudits. M. Eastlake, dans les Materials for an hisiory of oil-painting ^ et Mistress Merryfield, dans les nombreux travaux, consacrés par sa plume savante aux traités relatifs à la peinture pendant le moyen âge, discutèrent l'interprétation donnée par le traducteur français à certains pas- Ci) 4- série, t. V, 1843-1844, p. 176-187*
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sages de Théophile. Enfin, M. Robert Hendrie publia même en i847, et à Londres, une édition nouvelle du texte de Touvraçe de ce moine, d'après le travail de M. de TEscalopier et le secours d'un manuscrit découvert au British Muséum, depuis 1843. A ce texte était jointe une traduction angolaise qui, on ne saurait le dissimuler, dut sa perfection relative aux efforts de la traduction française.
Avec ces remarques diverses, le conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal aurait pu facilement donner une édition définitive du Théophile ; mais il lui suffisait d'avoir pris l'initiative, et d'avoir été ainsi le point de départ d'utiles travaux, qui jetaient une vive lumière sur ua monument inestimable et si intéressant pour les amis de l'antiquité. Il avait eu la g'ioire de doter l'érudition française de la première traduction qui eût été faite d'une encyclopédie du moyen âg^ concernant les arts de cette époque : la voie était ouverte, le sillon tracé, les horizons du passé éclaircis et mieux connus. En présence de ce résultat conquis par la patience, l'étude et le dévouement, la modestie de l'archéologue ne voulut point transformer un grand service rendu à la science en une mesquine question de vanité personnelle.
Ce fut pour rendre un hommage public aux services de l'honorable conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal et au traducteur de Théophile, que le Gouvernement le nomma, le 25 avril 1847, cheva-
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lier de la Lég^ion d'honneur. Cette récompense ftit accueillie, parmi les savants, avec une faveur qui en justifiait l'application et en doublait le prix. On doit placer en 1853 un événement religieux auquel M. de l'Escalopier eut beaucoup de part et qui fait époque dans sa vie. Le 1^' avril 1842, M. de Rossi avait découvert dans les catacombes de Rome dites de Saint-Hermès, le tombeau et les reliques d'une sainte avec cette inscription :
AUR£LL£ THEUDOSI^
BENIGNISSIALfi ET
INCOMPARABILI FEMINiE
AURELIUS OPTATUS
G0NJU6I INKOGENTISSULfi