‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 11 sur 28 · Revue contemporaine, mai 48o · texte numérisé non relu

Revue contemporaine, mai 48o

SUR GOETHE

On pourrait intituler ce livre Tagonie de Tathée. Que M. Meissner se rassure! Je ne suis pas un pharisien; je ne viens pas prêcher la damnation à un pauvre poète qui n'a eu que trop son enfer ici-bas. Mais quelle vie que celle de Heine! quelle effrayante simplicité et quelle logique dans son développement! Henri Heine était bon, et M. Meissner en cite assez de preuves pour convaincre quiconque n'a pas saigné sous sa grifTe. Où sont cependant les œuvres suivies de sa bonté? l\ avait en beaucoup de cas un bon sens implacable. Où sont les fruits de son bon sens? Armé d'un esprit terrible, il n'a trop souvent exercé son esprit que par besoin de l'exercer; poète, il n'a pas été autre chose qu'un admirable poète. Joie, douleur, volupté, désespoir, rêves généreux, colères brûlantes, tout ce que l'imagination et la sensibilité peuvent inspirer, il Ta ressenti, il Ta exprimé dans ses vers avec une grâce, une profondeur, une amertume qu'on ne surpassera point. L'Allemagne ne mettra au-dessus de lui que Gœthe et Schiller, ou, si elle y met encore Uhland, ce sera par un effort de raison qu'elle

HENRI HEINE

regrettera peut-être elle-même en l'accomplissant. Henri Heine n'a point cru; voilà le secret de sa vie si cruellement brisée, de son talent profané ou perdu. A Dieu ne plaise que je lui reproche de ne s'être attaché à aucun parti ni à aucune secte! La mission du poète est trop haute et trop universelle pour qu'il la poursuive à l'aise, en la circonscrivant dans le terre-àterre borné d'un parti ; même en servant les mêmes dieux, autre est l'œuvre de la politique, autre celle de la poésie. M. Meissner a raison quand il loue Henri Heine de n'avoir été d'aucune faction, et je lui passe, puisqu'il le veut, d'aucune église. Ce qui est contestable, c'est qu'il ait été d'aucune idée et d'aucune religion. La pitié amère pour les souffrances de l'espèce humaine, l'instinct de l'égalité, naturel aux esprits et aux âmes d'élite, ne constituent point, quand ils restent à cet état vague, quand ils sont soumis à ces vicissitudes capricieuses, une foi politique; pas plus que l'horreur du matérialisme tout nu ne constitue une foi religieuse. Ce n'est pas croire à quelque chose que de soupçonner, confusément répandue dans la nature,

If

SUR GOETHE

pour la maintenir, une force qui n on est pas distincte et qui n'a pas conscience de son œuvre. On voit du moins par la pratique le peu que vaut cette croyance équivoque. Je ne demanderai pas si elle a servi à Henri Heine pour réprimer ses passions; dans la lutte contre la passion, les doctrines les plus fortes et les plus saines ne sont pas toujours sures de la victoire. Mais Topinion qu'il se formait de l' Univers-Dieu n at-elle pas contribué beaucoup à l'égarer et à le perdre? Qu'on se figure TefTet de ces illusions enivrantes sur sa jeune imagination, quand les jouissances couraient on foule au-devant de lui, quand Francfort le proclamait, on le couronnant, « poète favori de l'Allemagne », quand les jeunes filles, babillées de blanc, venaient répandre des fleurs sur le chemin où il passait! Quelle arme si forte avait-il contre les tentations? Comment aucune volupté reùt-elle trouvé défiant? La volupté n'est-olle pas une forme, comme une autre, de la vie universelle, et la vie, par cela seul qu'elle est la vie, n'est-olle pas légitime et sainte? Ainsi l'emporta, au milieu des sophismes, le tourbillon des plaisirs de ce

HENRI HEINE

monde. Un jour vint cependant, jour tardif et encore trop tôt venu, où à demi aveugle, à demi paralytique, se traînant à grand'peine, appuyé sur un bâton, pour faire dans Paris sa dernière promenade, un hasard l'amena au Louvre; et il se trouva tout à coup en face de la Vénus de Milo, l'idole brillante de sa jeunesse. Il regarda et il pleura amèrement. La vie continuait autour de lui son cours éternel; l'indifférente déesse gardait son inaltérable beauté; les femmes passaient et repassaient, jeunes comme autrefois, joyeuses, légères, irrésistibles. Mais lui, que lui

restait-il?

Il lui restait un crucifiement de dix années sur le lit de douleur dont il ne devait plus se relever. En cet état misérable, l'amour d'une femme, qui lui donna jusqu'à la fin mille témoignages d'un dévouement au-dessus de touto louange, pouvait être encore pour lui le bonheur. Mais à force d'affecter de ne point croire aux femmes, il en était venu à ne point croire plus fermement à celle-là qu'aux autres. « Ah! disait-il avec amertune, la grande Babylone est devant elle. Que puis-je faire? Seul et malade, comment lutte-

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