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SUR GOETHE
HENRI HEINE
rais-je contre un demi-million d'hommes? Il faut que je m'en remette au sort et à la grâce de Dieu. » Par malheur, Dieu dans sa bouche n'était qu'un mot, et un mot ne rassure pas. Parlerai-je de ses amis? Combien peu eurent le courage de rester jusqu'au bout fidèles à son malheur! Ah! l'amitié est une belle et douce chose, si délicate qu'elle paraît gâtée dès que le devoir perce un peu trop dans ce qu'elle devrait seule nous inspirer! Si cependant quelque idée de devoir ne la pénètre et ne la soutient, comment survivra-t-elle aux agréments qui l'ont fait naître? Si elle ne se sent dominée par quelque chose de supérieur à elle et de plus durable que cette vie terrestre, comment mettra-t-elle sa gloire et sa douceur à aimer toujours ce qu'elle a d'abord aimé, comment saura-t-elle dédaigner sans effort des charmes plus vifs et plus nouveaux? Aussi, qu'arrive-t-il?Il n'y a de commun entre Henri Heine et ses amis qu'un échange de pensées frivoles. Pendant un an, deux ans, trois même, ils se résignent, de temps à autre, à venir le distraire et lui conter les anecdotes du jour. Puis peu à peu, ils disparaissent;
quand ils voudraient encore songer à lui, ils n'en auraient plus le loisir. Ne faut-il point que M'"*' N*** se sacrifie à son rôle de femme à la mode et que M"*' J***, devenue une grande dame du quartier Bréda, paraisse chaque jour au bois avant de se montrer dans sa loge? Les poètes mêmes, les artistes oublient le chemin de la maison où achève d'expirer ce qui reste de Henri Heine; pour l'art qui n'a d'autre culte que la vie, c'est un vilain spectacle que celui d'une agonie qui semble sans cesse près de finir et qui, sans cesse, recommence. Que de douleurs comprimées, quelle longue suite de sentiments amers éclatent dans ce mot par lequel Henri Heine accueille un jour la visite de Berlioz : <c Ah! Berlioz, vous venez me voir! Vous avez toujours été un original! » Joignez à ce délaissement qui, sans M. Meissner, eut été complet ou peu sans faut, les exaspérations d'un amourpropre littéraire, devenu d'une délicatesse et d'une puérilité à peine imaginable; la critique, de quelque plat gazetîer qu'elle lui vînt, le mettait hors de lui. C'est que son génie avait été son seul Dieu. Pauvre Dieu, maintenant couvert
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d'outrages et que rien ne défendait plus des petites passions acharnées contre lui! Combien Heine eut gardé plus sûrement jusqu'au bout la conscience sereine de son talent, s'il lui avait donné pour objet et pour appui des croyances plus fermes, la Providence, Thumanité, la juslice! Telles étaient ses souffrances dont les pointes acérées redoublaient de cuisant, lorsqu'il se reportait aux jours de sa jeunesse et de ses succès, aux couronnes de fleurs, aux femmes souriantes, au souffle si doux de la première brise de gloire. Pouvait-il, quand il voyait s'enfuir ainsi tous les biens de la terre, ne pas essayer, au moins, quelques tentatives de foi? M. Meissner semble vouloir le défendre, comme d'une superstition, d'être revenu à une sorte de christianisme encore trop incertain et de s'être rattaché, ne fut-ce que par intervalles, à la foi en un Dieu, distinct du monde. Si c'est là une superstition, les poètes de la trempe de Heine ne peuvent jamais se vanter, grâce au ciel, d'en être complètement à l'abri. Ses écrits, les conversations que reproduit M. Meissner, portent la trace non équivoque des combats qu'il livra
pour ressaisir son Dieu. Dieu lui échappa, ou plutôt il fut incapable d'accomplir le suprême eff*ort de se reposer définitivement en lui. Sa dernière poésie est une profession assez peu déguisée d'athéisme; qu'on se figure les Dieux païetîs de Schiller, moins la fantaisie et la grâce du sentiment, moins le talent même, qui finit, lui aussi, ami infidèle comme les autres, par abandonner Heine. L'un de ses derniers mots termina les combats de son âme par une raillerie où l'on aimerait au moins à ne rien voir de sinistre. On lui demandait s'il s'était réconcilié avec Dieu : « Bah! dit-il. Il me pardonnera. C'est son métier. » Il mourut le lendemain.
Le livre de M. Meissner ne devrait, ce semble, nous laisser qu'une impression de malaise; il se lit, au contraire, avec un charme qui, de la première page à la dernière, ne faiblit point» C'est l'image de la mort, mais avec des guirlandes de roses et de violettes. L'imagination de M. Meissner, son esprit plein de finesse, la tendre admiration qu'il a vouée à Henri Heine, son art, attirent et retiennent le lecteur. Ce qu'il y a de triste dans les dernières années de Heine, ce
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qu'il y a de désolant dans le spectacle de cette ironie incessante qu'il n'a été donné à rien, pas même à la mort, de fatiguer, s'efface et disparaît presque à nos yeux, tant l'auteur met adroitement en relief les grâces d'esprit et de langage, la douce malice, la riante poésie que Henri Heine savait encore retrouver par moments, et, plus que tout, cette fermeté sur soi-même et cet héroïsme à endurer les plus cruelles souffrances qui paraît incroyable, quand on songe que rien ne le soutenait. On remarquera la comparaison ingénieuse que M. Meissner fait de Heine avec Rousseau, l'un, esprit français parmi les Allemands, l'autre, âme allemande parmi les Français. On s'arrêtera sur ces belles pages, ou il cherche à expliquer comment ont tour à tour avorté tant de poètes, qui promettaient d'être riionneur de son pays, bien que l'explication, parla faute de ses idées philosophiques, paraisse incomplète. Les anecdotes qu'il a semées en grand nombre dans son livre offrent toutes un intérêt piquant; elles nous délassent, en quelque sorte, des douleurs de Heine. Je n'en veux recueillir ici qu'une seule, qui prouve, une fois
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de plus, combien l'histoire ressemble à un conte des Mille et une Nuits.
Le 7 avril 1847, Meissner assista avec Heine au banquet que les disciples du Phalanstère célébraient annuellement en l'honneur de Fourier. Discours enthousiastes, fraternité chaleureuse, rêves splendides, rien n'y manqua. On but, on chanta des hymnes, on célébra avec ivresse le nom de Fourier, on se prodigua les témoignages d'amitié virile. On fut heureux quelques heures par l'imagination, sans se douter qu'on le fût, ni que le bonheur, vers lequel on s'élançait dans l'avenir, on le goûtât dans le présent, fragile et rapide comme est tout bonheur ici-bas. Lorsqu'on se sépara, le visa^re radieux, le cœur inondé d'une joie pure, pour rentrer dans la monotonie de la vie bour^-eoise Heine et Meissner tombèrent en sortant sur une façon de citadin bourru qui, les pieds dans la boue, regardait dédaigneusement défiler ces figures illuminées d'un reflet céleste, apostrophait l'un, se moquait de l'autre, parlait bon sens à la façon d'un garde national et déclamait, avec force gestes, contre les prophètes mystiques
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en général et saint Fourier en particulier. II était trapu et ramassé; il avait le front large, il portait lunettes. Ses yeux lançaient des flammes pendant que sa bouche blasphémait les dieux. Ce n'était pas M. Tliiers, c'était P.-J. Proudhon, le diable, disait Heine tout à couj) rafraîchi par un seul mot de lui de tant de tirades brûlantes, l'Antéchrist de la religion nouvelle, Tange révolté qui avait, sans en rien dire, mangé la pomme du Paradis phalanstérien, et qui connaissait maintenant, mieux que Fourier luimôme, le bien et le mal, le fort et le faible du monde idéal créé par Fourier. Ainsi s'inscrivait d'avance en caractères de feu sur les murs du Phalanstère le foudroyant Mané, T/iécel, Phares^ qui devait s'appeler un jour : Lettre à Victor Considérant,