Hoffmann, le Violon de Crémone
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dégager de la nature humaine la sensibilité, dégage de la sensibilité même ce qu'elle a de plus physique pour en faire son aliment principal; de telle sorte qu'après une poursuite acharnée de l'idéal, après d'interminables transports d'enthousiasme, elle atteint dans l'art le fantastique, et en morale ne nous enseigne plus rien que l'inertie, le matérialisme ou l'indiffère nce pure.
A l'époqtie qui nous occupe, ces résultats futurs n'inquiétaient personne. ]]^erther et ce que l'on connaissait du Faust répondaient trop bien à Tagitation présente des esprits; la passion vraie et le sentiment de la nature, presque oubliés au xvni^ siècle, y ressuscitaient avec trop de puissance pour qu'on ne fût point saisi d'enthousiasme à la lecture de ces livres comme au réveil de la poésie. Goethe fut à peu près le seul qui s'effraya de son succès. En écrivant Werther, il avait subi l'influence sourde de son temps; mais il doutait que Werther fut un modèle de perfection morale qu'il faillit sans cesse imiter; il doutait surtout que l'art dut se renfermer dans la peinture de la passion ou se
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perdre à la recherche d'un idéal insaisissahle. D'abord il dirigea contre la jeunesse allemande, qui affectait de tourner au lugubre, la spirituelle boutade intitulée : le Triomphe de la sensibilité (1777). Si cette tristesse contemplative n'eût été qu'une mode, pour renverser la mode il suffisait du ridicule; mais il y avait là un mal profond que le siècle portait ])Our ainsi dire dans ses entrailles, mal d'autant plus funeste que les âmes généreuses l'embrassaient avec fierté comme le signe de la grandeur de l'homme. Gœthe, qui le peignit en termes si éloquents, s'occupa aussi
de bonne heure d'v chercher un remède. Tantôt
il nous représente Werther se calmant tout à coup à la vue de ces créatures fortunées « qui parcourent dans une heureuse paix le cercle étroit de leur existence, trouvent chaque jour le nécessaire et voient tomber les feuilles sans penser à autre chose sinon que l'hiver approche »; tantôt il oppose à Faust ces bons bourgeois qui secouent joyeusement, le dimanche, la servitude du métier, et qui, échappés du fond de leurs boutiques, trouvent un plaisir infini à regarder le soir passer les bateaux peints; ou
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bien, lorsque le malheureux docteur, vieilli dans les angoisses de Pesprit, s'en va redemander aux sorcières la jeunesse et la paix, lléphistophélès lui dit en haussant les épaules : « Pour te rajeunir, il y a bien un moyen plus naturel, mais celui-là se trouve dans un autre livre, et c'est un curieux chapitre. — Faust. Je veux le savoir. — Mêphistophêlès. Bon! Un moyen qui ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Rendstoi sur l'heure aux champs, prends la bêche et remue la terre! Sache te circonscrire, toi et ta pensée, dans un cercle étroit; ne te nourris que d'aliments simples; vis comme une bête au milieu des bêtes, et ne dédaigne pas de fumer toi-même le champ où tu moissonnes. » Tous ces passages prouvent une chose : que Gœthe se pénétrait plus vivement chaque jour de la nécessité d'une vie active. Mais quoi! prendre la bêche! emprisonner l'âme dans les occupations du corps! Et tout cela pour ne devenir qu'une bête! En vérité, si telle devait être la condition indispensable du bonheur, Gœthe n'eut converti personne. On ne se fut rejeté qu'avec plus
d'amour dans le monde tourmenté des rêves.
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Mais le poète mûrissait lentement son idée : ce n'était point assez pour lui de sentir la douceur des existences les plus humbles et de trouver du prix à celles-là même qui étaient le plus dénuées d'événements romanesques; il méditait, sans rien y mêler d'extraordinaire ni de violent, d'en faire jaillir la poésie. Il ne cachait plus alors son dédain pour cet enthousiasme d'emprunt et cet amas de fictions sans objet qui défrayaient autour de lui une bonne partie de la littérature allemande. « 0 enthousiastes! s'écriait-il, si vous « étiez en état de comprendre l'idéal, vous sau- « riez enfin respecter comme il convient la « vérité, la réalité, la raison. »
Tandis que ces idées le préoccupaient, trois ouvrages parurent coup sur coup en France et en Allemagne, qui concordaient merveilleusement avec le travail intérieur de son esprit : d'abord, en France, Paul et Vircjinie (1788) et la Chaumière indienne (1791); puis, en Allemagne, la Louise de Voss (Kœnigsberg, 1795). Je ne sais si Bernardin de Saint-Pierre n'avait d'autre but, lorsqu'il composa Paul et Virginie, que d'adapter à un récit touchant ses plus
magnifiques tableaux de la nature tropicale; je ne sais si, comme on Ta répété, la Chaumière indienne n'était dans ses desseins qu'une satire des Académies : il ne faut toujours se fier, si l'on veut juger sainement une œuvre, ni aux préfaces des auteurs, ni aux commentaires des critiques. A coup sur, au point où se trouvait l'Allemagne, ni les descriptions, ni les épigrammes, n'auraient eu le don d'émouvoir vivement l'esprit de Gœthe. Mais Paul et Virginie respirait à chaque page cette poésie de la vie domestique que Gœthe se proposait de reproduire dans une de ses œuvres. La Chaumière indienne, sans que Bernardin y songeât, présentait avec Werther un contraste dont il est impossil)le aujourd'hui de ne pas être frappé. Dans les deux livres, le sentiment de la nature domine tout ; mais dans l'un c'est pour fortifier l'âme, et dans l'autre c'est pour l'enivrer. Sans malheur apparent, Werther se plaît à arranger de ses mains le long supplice qui le tue : né dans l'aisance, il dépendait de lui de fournir ce que le monde appelle' une carrière honorable, mais il se rebute à la première contrariété; il
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méprise tout hors sa funeste passion, et il finit par se mépriser lui-même; tandis que le paria de la Chaumière, poursuivi par l'injustice du sort et la malignité des hommes, sait cependant trouver dans la condition la plus abjecte le bonheur, le contentement et la dignité. Voilà les réflexions qui durent assiéger en foule l'esprit de Gœthe et qui débrouillèrent à ses propres yeux le travail confus encore de ses idées. La Louise de Voss, publiée en Allemagne sur ces entrefaites, était loin d'avoir le môme charme que Paul et Virginie \ encore moins faudrait-il y chercher la môme abondance de poésie. Mais elle présentait à Gœthe un intérêt plus spécial. Ce style, toujours élégant et pur, quoique dépourvu d'élévation; ce vers limpide et net, cette prosodie harmonieuse jusque dans sa monotonie, et môme cette malheureuse facilité de description à propos des objets les plus vulgaires, tout lui révélait dans sa langue maternelle des ressources qu'il ignorait. Enfin, ce qui le séduisait encore plus, le sujet du poème était national. Pour la première fois, l'idylle allemande avait laissé là les berirers de fantaisie et
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pris ses personnages parmi ceux de la nation et du siècle à qui elle s'adressait. Ces trois ouvrages cependant restaient encore loin du but vers lequel tendait Gœthe. Tous racontaient une destinée particulière; par cela môme, aucun d'eux n'était concluant pour ceux qu'envahissait le dégoût de la vie. La Louise de Voss n'offrait qu'une suite de tableaux champêtres d'où il ne ressortait aucune leçon générale. Paul, Virginie, le paria, semblaient des êtres en dehors de notre monde. On nous les montrait, il est vrai, supportant avec courage et môme avec délices une existence étroite, on répandait déjà sur cette existence des flots de poésie; mais c'était partout, quoi qu'on pût faire, la vie de la nature opposée à la vie de la société et séparée de celle-ci par un abîme qu'on nous excitait, mais qu'on ne nous enseignait pas à franchir. Les fils de Werther pouvaient répondre que la médiocrité est enviable au sein de la nature; que les mêmes mœurs qui ont tant de prestige à l'île Bourbon deviendraient vulgaires en Europe; que des hommes dont le cœur et l'esprit sont chaque jour entamés par l'expérience
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ne sauraient prendre pour modèles deux enfants ignorants perdus au fond des forets de Tlnde; que, par la faute du monde où nous vivons et par un effet de cette complication d'intérêts, de sentiments et d'idées dont nous enveloppe de toutes parts la société moderne, les joies simples du paria ne nous sont plus accessibles, tandis que ses malheurs mêmes, malheurs propres à exalter le caractère et à développer de grandes vertus, sont préférables à l'aridité et à la mollesse de notre existence. En ce qui concerne la question d'art, ces livres n'avaient peut-être pas non plus atteint la simplicité absolue. On y trouvait une espèce de poésie, je n'ose pas dire factice, mais purement extérieure et puisée à des sources accessoires. Ici la vie des champs, texte depuis longtemps rebattu; là l'éloignemenl, qui prête au récit un air d'étrangeté; ailleurs cette grandeur un peu théâtrale dont se pare toujours à nos yeux l'homme injustement persécuté. Il restait donc après ces œuvres un pas définitif à accomplir dans la même route. II fallait choisir un sujet plus rapproché de nos habitudes journalières, et des personnages qui, par état, parus-
sent encore moins susceptibles de revêtir l'intérêt poétique. Il fallait n'entourer leur existence individuelle que de circonstances communes, et cependant la rattacher au développement général de la société et y montrer plus de grandeur vraie que l'imagination n'en saurait mettre dans ses rêves; il fallait enfin, bien que se plaçant en Allemagne au xvni'' siècle et racontant une histoire particulière, arranger cette histoire de telle sorte qu'elle put être en tout temps, pour le fond, celle de tous les hommes : c était le seul moyen de séduire et de convaincre un peuple de mœurs honnêtes, bon, loyal, enthousiaste, et, si l'on peut ici parler sa langue, amoureux avant tout de l'universel.
Que fait Gœthe?Il prend pour lieu de la scène ce qu'il y a de moins poétique au monde, une petite ville, et dans cette petite ville, une auberge. Ilermann, son héros, sera aubergiste;
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Dorothée elle-même n'aspire pas plus liant qu'à devenir servante. Il n'était point possible de choisir des personnages je ne dirai pas d'une condition plus basse, — ce serait mal répondre à la pensée de Gœthe que d'employer ici ce langage des vanités sociales, — mais, certes, il n'y en a point où il paraisse moins de cet éclat extérieur et conventionnel qui, dans les œuvres d'art, séduit aussitôt les imaginations. Ilermann ne sort ni de son état ni de sa famille; il s'attache aux lieux où il est né; il s'y forme sous l'œil de ses parents et il ne demande qu'à y passer toute sa vie; de telle sorte que, l'idée même d'un ciiangement de fortune lui restant étrangère, il n'y aura pas plus de péripéties dans son existence qu'il n'y a de saillies dans son caractère. Le poète décrit longuement les rapports d'IIcrmann avec son père et sa mère, avec ses voisins et ses amis; il nous initie à ses premières afTections de jeune homme et à ses premiers projets de mariage : projets bien conformes à la simplicité de cette àme qui ne sait rien désirer de nouveau, car Ilermann, s'il n'eût été éloigné par une affectation de supériorité
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bourgeoise, voulait épouser d'abord la compagne de ses jeux, la fdle du riche voisin qui avait grandi avec lui. Mais on se rit de lui, et ce besoin d'aimer que l'on a méconnu, il le renferme au fond de son cœur jusqu'à ce que paraisse Dorothée. Entre les émotions à demi effacées de l'enfance et les soins encore inconnus de Tâge mûr, le poète nous raconte enfin cette joie suprême de la jeunesse : l'amour et l'éternelle union dans l'amour. C'est ici la seule crise que traverse Ilermann. \oilà dans le poème le vrai nœud de Faction. Et n'est-ce point aussi le nœud de l'existence humaine? N'est-ce point le terme auquel se rapportent toutes nos espérances quand nous sommes jeunes, et, quand l'âge est venu, nos plus chers souvenirs?
Ainsi le plan du poème est identique au plan même de la vie; le milieu naturel de l'homme, la famille, est aussi celui dans lequel se développe l'action poétique; les situations principales ne sont que les faits pour ainsi dire élémentaires dont se composent nécessairement les destinées les plus obscures; le héros, enfin, appartient à la foule, non point à cette foule pompeuse que
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rartisle drape à Taise dans une misère d'apparat, et à qui sa bassesse même peut servir à roccasion de piédestal. De quelque façon qu'on l'entende, llermann, nous le répétons, n'est un personnag-e ni selon les idées du monde ni selon celles (lu roman. Dans cette vie monotone, d'où viendra cependant Fintérôt? Qu'est-ce qui donnera du prix à l'existence d'IIermann, et à son état de la dignité? Le travail et la conscience d'être utile par le travail. Chassez vos rêves, docteur Faust; au lieu de creuser votre front, arrosez-le, suivant la loi divine, de sueurs fécondes; prenez la bêche, s'il le faut, et ne craignez pas de devenir une héte. Méphistophélès, en vérité, remplit son rôle de diable et ment lorsqu'il prétend ne vous montrer partout que le repos sans la dignité ou la dignité sans le repos. Prenez la bêche pour accomplir œuvre d'homme. Et vous, Werther, qu'attendez-vous? Un emploi assez noble manque à vos facultés! Et, faute de le découvrir, vous nourrissez une passion que vous ne pouvez ni satisfaire sans déshonneur, ni chasser de votre âme sans qu'elle y laisse après elle le désenchantement et le vide î
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Vous criez à tout propos que vous êtes inutile; vous courez au-devant de la mort sous prétexte que votre vie n'a point de but. Donnez-lui donc ce but dès aujourd'hui. Qu'est-il besoin d'un brillant théâtre? A quoi bon cette soif de vertus extraordinaires? Remplissez humblement votre tâche de chaque jour, et, quand vous l'aurez achevée, quand vous servirez avec fruit le prochain, qu'importe, pour la satisfaction de votre cœur, que ce soit dans une chancellerie d'ambassade ou dans le cabinet d'un pauvre bailli de province?
Le travail assurant à la vie son intérêt, la poésie sortira des qualités actives de l'âme, de l'intelligence et du caractère, de la simplicité des croyances et de la pureté des émotions. Remarquons-le d'abord : Gœthe, qui a su prêter à chacun de ses personnages une physionomie distincte, leur a donné à tous pour trait commun, pour trait fondamental, la bonté. Il n'y a pas, en effet, de vertu qui soit à la fois plus essentielle et plus à la portée de ceux qui veulent sincèrement l'acquérir. Elle ne nous inspire pas seulement de servir nos semblables; ce qui n'est
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peut-être pas moins rare, elle nous aide à les supporter. Elle nous apprend la patience aussi bien que le dévouement, et, si grâce à elle les hommes avec leurs défauts nous paraissent plus tolérables, la vie avec ses misères nous devient plus facile : car, comme elle n a pas d'ennemi plus capital que l'org^ueil, elle ne se trouve jamais récompensée au-dessous de ses mérites, et, en toute condition, satisfaite du peu qu'elle a, elle jouit de ce peu avec un sentiment paisible de reconnaissance. C'est par là que chacun des personnages de ce poème nous plaît et nous attache. La bonté tempère l'humeur irritable de l'aubergiste et brille en sa femme sans aucun mélanc-eelle adoucit les ressentiments de ce juge, violemment chassé de son pays; elle préserve de toute amertume l'expérience du pasteur, et c'est elle qui respire encore jusque dans l'égoïsme inofTensif et la misanthropie sans aigreur du pharmacien. Werther aussi est bon; à ceux qui ont pleuré avec lui dans leurs jours de jeunesse il en coûterait d'accuser son cœur. Mais comment a-t-il le courage de se tuer lorsqu'il songe à sa mère? Ce n'est point de cette vertu sans
effet qu'Hermann se contente. Lui aussi, il aime sa mère, et il lui confie ce que son âme a de plus intime; il aime sa patrie, et il veut s'armer pour sa défense; il aime la sainte cause de la justice, et au besoin il ne refuserait pas de mourir pour elle. Quant à Dorothée, dénuée elle-même de tout secours, elle trouve encore moyen d'être secourable aux autres. Du reste, aucune ostentation dans le langage ni dans les actes, point de fastueux efforts de vertu; c'est partout le dévouement de la candeur.
De ce fonds principal, la bonté, se détachent toutes les autres vertus; on nous épargnera d'en faire ici l'analyse ou l'énumération. Aussi bien chacun voit dès à présent par où la poésie peut entrer dans le monde réel, et la réalité dans l'art. A la rigueur, il suffit, pour parer la vie, de cette bonne foi dans le bien. Mais il est trois sentiments plus ou moins empreints dans le cœur de tous les hommes : le goût de la nature, le besoin de croire et l'amour, dont la poésie n'a jamais cessé de se nourrir, qu'elle a plus d'une fois faussés, et que Gœtlie n'a pu négliger de mettre en œuvre à sa manière. Que la poésie
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flotte dans les espaces imaginaires ou qu'elle s'abime dans la passion, ces trois sentiments perdent soudain leur efficacité; ils ])ortent le ravage et le deuil là où ils devaient répandre à profusion la joie, la force et la grandeur. Aussi avec quel soin Gœthc ne les ramène-t-il pas à leur véritable but! Au lieu du mysticisme de Werther, c'est dans Ilermann et Dorothée une religion éminemment pratique, fondée sur deux croyances qui n'admettent ni confusion ni incertitude ; la Providence et l'immortalité do l'âme. L'amour de la nature n'y est pas non plus purement spéculatif; quelque cbose s'y mêle de cette activité que le poète a dessein de ranimer et de glorifier partout dans Tbomme. Lorsque le père d'Hermann est amené par ses voyages sur les bords du Rbin, il ne se consume pas en élans d'admiration verbeuse, mais il sent son âme s'élever; il reporte sa pensée sur les périls qui menacent sa patrie, et, regardant couler avec orgueil ces Ilots profonds et tranquilles, ces flots puissants qui en ferment l'entrée, il se prend à songer qu'eux aussi sont les défenseurs de l'Allemagne; il revient alors plus raffermi
dans son patriotisme, plus homme, si je puis dire, et plus Allemand. Il y a loin de là sans doute à la puissance d'émotions que communique à AVerther la seule vue de la campagne; mais cette ardeur contemplative qui le dévore, ces ravissements sans fin, cette joie violente jusqu'au délire, n'est-il point sage de s'en efl'rayer lorsque le même homme qui s'était prosterné avec amour devant le spectacle de l'éternelle création se plaît ensuite à n'y voir sous une vaine apparence de vie que la mort perpétuellement triomphante, déifiant d'abord la nature pour jeter bientôt sur elle une malédiction pleine d'horreur, et n'échappant à l'idolâtrie que par l'impiété? Ainsi l'âme, quand elle a usé sa vigueur en d'impuissantes rêveries et consenti à s'abdiquer devant la passion, ne sait plus trouver de douceur aux sentiments mêmes dont les caractères bien réglés font leurs plus chères délices. Dans Ilermann et Dorothée^ la nature est revêtue du charme consolateur qui lui appartient quand elle agit sur des cœurs sans mollesse et sans orgueil, qui ne prétendent pas plus la dominer que s'anéantir en elle, mais qui veulent
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en jouir, comme de tous les dons de Dieu, avec mesure; elle s'unit à chaque sentiment salutaire pour en doubler la force, et elle assiste à chaque scène de bonheur pour y ajouter une grâce de plus; elle est comme le digne encadrement d'une belle vie, mais un encadrement qui ne peut se séparer du tableau, tant elle a le secret d'y tout embellir, même ce qui brille le mieux de son propre éclat, Tinnocence et l'amour!
L'amour est entre les sentiments humains le seul qui remplisse l'àme de l'homme et qui le fasse participer en quelque sorte de l'inlini. Tant qu'il dure, il le laisse sans désir et sans regret, il le satisfait pleinement. Dès l'instant oii il commence de naître, tout ce qui l'a précédé devient secondaire; la vie acquiert alors un nouveau prix, ou plutôt il semble qu'elle acquière pour la première fois son prix véritable. Mais ce sentiment, que la nature a fait profond, paisible et salutaire, la société le fait trop souvent mesquin, et la plupart du temps la poésie n'a su le faire que violent. La jalousie, les défiances passionnées, l'attrait même du plaisir et l'imagination corrompent l'amour dans les œuvres des poètes,
comme les calculs égoïstes, les convenances et l'habitude Témoussent dans la société, et nulle part il n'est sans mélange de vanité. S'il se rencontre des œuvres qui nous le montrent dans sa simplicité et dans sa candeur, ou la simplicité y est sans élévation, ou cette candeur suppose tant de précautions ingénieuses et un isolement si absolu que, pour régner intacte en des âmes innocentes, il lui faut encore un monde vierge, un monde à part, Tile heureuse et privilég-iée de Paul et Virginie. Dans d'autres livres, l'amour enflamme l'héroïsme, mais c'est une espèce particulière d'héroïsme qui se plait au milieu des obstacles et qui demande à conquérir ce qu'il aime par de longs combats. Ces livres, il est vrai, nous plaisent et nous instruisent; leur grand défaut est de nous présenter l'image d'un bonheur qui, en nous séduisant, ne nous semble pas à notre portée. Partout ailleurs l'amour se répand en fureurs ou se consume dans le vague ; il énerve ceux qu'il ne met pas hors d'euxmêmes; il est funeste quand il n'est pas stérile. C'est pourquoi les moralistes sévères Font souvent condamné, et des moralistes plus indulgents
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n'y ont vu qu'une science difficile et pleine de délicatesses. Tandis que se marier parce qu'on s'aime est dans l'opinion du monde une pure extravagance, s'aimer et se marier tout uniment dès que l'on s'aime paraît un acte vulgaire et antipathique à la poésie. Nulle part celte séparation arbitraire que la société et l'art se sont entendus pour imaginer entre la réalité et l'idéal n'est ni plus factice, ni plus profonde, ni plus désastreuse. On dirait que, pour goûter vivement la saveur de l'amour, on doive, comme les ancieux preux, arracher sa fiancée aux géants et aux Sarrasins, ou qu'à défaut de géants, il faille du moins avoir à disputer le cœur qu'on s'est choisi aux bienséances du monde, à ses préjugés les plus tyranniques, et quelquefois à ses obligations les plus sacrées.
Tel que l'a conçu Gœthe dans lier manu et Dorothée, l'amour n'a pas besoin pour nous intéresser de ces allures téméraires. Là comme partout sans doute, il naît par un élan irrésistible; il ne croit qu'à un seul être sur la terre; en lui seul il place le bonheur; hors de lui il ne voit que des jours décolorés; il a ses alternatives
d*espoir infini et d'angoisses, de confiance et de doute; des tourments se mêlent à ses joies; il est tout ensemble inquiet, résolu, timide, exigeant, puisqu'enfin c'est l'amour. Mais, comme il se développe en des âmes actives, nourries jusque-là de sentiments sains et dès longtemps habituées à n'estimer que ce qui est bon, à ne regarder comme désirable que ce qui est légitime et possible, on n'a pas à craindre qu'il s'égare et use la vie en transports inutiles. La raison le tempère sans l'affaiblir ; elle le guide sans le dépouiller de son charme de liberté juvénile; elle lui communique je ne sais quoi de fort par quoi il saura se contenir lui-même et au besoin se vaincre. Lorsque Dorothée, qui aime secrètement Hermann, se croit dédaignée de lui, son premier mouvement est de pleurer; le second est de fuir et, reprenant ses anciens labeurs, d'étouffer jusqu'au souvenir de la maison inhospitalière où on l'insulte. Elle ne mourra certes pas de langueur comme la rêveuse Ottilie des Affinités électives, elle que la mort de son premier fiancé a déjà affermie contre les grandes douleurs. Sa fierté, à défaut de son
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devoir, lui conseillerait de dominer ses chagrins. Hermann, d'autre part, en suivant l'attrait de la passion, obéit aussi à un instinct de bon sens. La solitude lui paraît mauvaise; il songe « que, dans ces jours d'épreuve, la femme a « besoin delà protection de l'homme et Thomme « du regard consolateur de la femme ». Quand il voit Dorothée, la compassion respectueuse que lui inspire cette misère courageusement supportée et l'admiration qu'il éprouve pour cette bonté secourable expliquent son amour naissant; s'il devine en elle Tétre l'idéal qui manque à son cœur, cela ne rempéche point d'y reconnaître la vaillante ménagère que réclame sa maison et la fdle soumise qui réjouira la vieillesse de ses parents. Quelque certitude qu'il ait d'avoir bien choisi, il veut que l'expérience des deux amis de son père, le pasteur et le pharmacien, confirment ce choix, et, quelque véhément que soit son amour, il promet de s'en remettre à leur jugement. On présume sans peine qu'une âme aussi bien ordonnée n'eût pas été à jamais bouleversée pour avoir vu par hasard Charlotte, femme après tout ordinaire
malgré sa rare beauté, et cruellement coquette bien qu'elle lise Klopstock, pour l'avoir vue, dis-je, faire des tartines de beurre. A supposer même que Dorothée, déjà promise à quelque autre, refuse d'être à lui, il obéira sans murmure à cet arrêt. Son désespoir sera profond, on le comprend à ses discours. Mais, pour partir d'une cause semblable, la douleur mâle et silencieuse d'IIermann n'aura rien de commun dans ses efTels avec la douleur chagrine et perpétuellement plaintive de Werther. Car d'aimer par fatalité qui ne peut nous appartenir et d'y renoncer franchement par vertu, ce sont de ces larmes qui retrempent une âme au lieu de l'abattre. Hermann, toutefois, n'est point menacé d'un tel malheur : trop de prudence et de droiture ont présidé à son choix. Le moment où Dorothée se donne à lui relève encore et ennoblit son amour; plus de folles craintes, plus de soucis mesquins, plus d'agitation; il veut aimer avec force et avec sécurité. Son caractère se transforme en même temps que son existence. En un même instant il passe de la jeunesse à la maturité et il sent succéder aux premières atteintes de l'ennui
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une foi robuste clans le bonheur. Il jette sur les événements de ce monde et sur le rôle qu'il lui convient dV jouer une vue plus ferme et plus nette; aucun péril n'est désormais au-dessus de son courage, aucune idée vraiment humaine audessus de son intelligence. Ainsi entendu, — et c'est à peu près la seule façon naturelle de l'entendre, — l'amour cesse de troubler l'existence, il en complète l'harmonie. Il reprend sa place légitime dans l'ordre universel; il achève le développement moral de l'homme; il prépare et il aide celui de la femme ; la famille qui le sanctifie reçoit de lui en échange un lustre inelTai^able. Ce n'est plus une passion, c'est une partie essentielle de la vertu.
Nous touchons ici à ce qu'il y a de plus haut et de plus hardi dans ce poème. Si Gœthe eut soustrait ses personnages à l'action de leur temps, non seulement cette tranquillité absolue de deux êtres au milieu d'un bouleversement universel eût été une supposition invraisemblable, mais encore l'auteur eût manqué son but moral. Il est des temps, en effet, qui arrachent violemment l'homme à son asile hérédi-
taire. Les vertus privées ne suffisent plus alors aux âmes bien nées; ce bonheur intime, qui dans les jours d'affaissement est leur dernière consolation, comme le silence et le dédain sont leur dernière dignité, elles le repoussent loin d'elles dans les jours de lutte, où il faudrait l'acheter au prix de l'indifférence; elles veulent contribuer pour une part, si faible qu'elle soit, aux destinées générales du monde. Elles le veulent; mais l'ambition des hommes, leurs ressentiments, des perfidies et des violences qui se mêlent k une cause légitime, obscurcissent bientôt la route où elles s'étaient engagées; elles s'arrêtent, combattues entre le besoin d'agir et une délicatesse de justice qui les effraie sur la moralité des moyens ou une clairvoyance qui ne leur permet pas d'illusion sur l'incertitude des résultats; elles éprouvent alors cette vérité désolante, qu'en de tels jours, « ce (|u'il « y a de plus difficile, ce n'est point de remplir (( son devoir, c'est de le connaître » (De Bonald). Sera-ce une poésie bien complète et bien appropriée à toutes les situations possibles de notre vie, celle qui négligera sciemment ces sortes de
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devoirs? Sera-ce un héros achevé, celui qui ne saura point les pratiquer? Et, d'autre part, s'il se jette dans le tourbillon des événements, que deviendront ces imag^es de félicité et de vertus patriarcales que nous retrace le poème de Gœthe? Comment échapper à cette terrible alternative, ou de sacrifier le repos intérieur en se mêlant à l'agitation du siècle, ou de n'en rien connaître et de chercher le bonheur au sein de rignorance et de l'isolement, si toutefois l'isolement et l'ignorance ne sont pas plus propres à préparer de lâches victimes et d'aveugles instruments qu'à former des égoïstes paisibles! Gœthe a heureusement évité ces divers écueils. Sans tirer ses personnages de la condition obscure où vient les atteindre le contre-coup de la Révolution, il les a placés par leurs sentiments et leurs idées à la hauteur de ce grand fait. Ces idées sont mesurées avec une parfaite convenance sur le caractère, le degré de culture et l'expérience de chacun d'entre eux. Il est vrai que le pharmacien, à l'heure où le monde s'écroule, n'a souci que de sauver son herbier. Mais tous les autres, comme ils parlent! comme ils agissent!
Dorothée, pauvre fille emportée par la tempête qui renverse les rois, ne perd pas le temps à se plaindre; elle comprend seulement que la guerre impose à la femme un sacrifice de plus, qui est de se séparer sans murmure de ce qu'elle aime. Le pasteur, confiant au milieu des ruines, enseigne qu'aucune extrémité n'autorise à douter de la justice de Dieu ni des bons instincts de l'homme; il retient le blasphème sur les lèvres du vieux juge. Ce juge, lui-même, n'est pas moins qu'un Moïse de village qui sert de guide à son peuple errant et qui raconte son histoire avec une majesté digne de la Bible. Là se trouvent le seul tableau complet que l'on ait retracé de notre Révolution et le seul jugement exact que Ton ait porté sur elle. Là elle revit tout entière avec ses espérances et ses déceptions; c'est elle dont l'esprit tressaille jusque dans l'indignation provoquée chez le vieillard par les excès de ceux qui l'ont perdue. Et quelle merveilleuse variété de mouvements dans ce récit! Le ton sévère de l'histoire se mêle à celui de l'hymne, de l'épopée et de l'ïambe. Comme lorsqu'on écoute la Sympho7iie j^o-^toraJe de Bee-
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Ihoven, on croit crabord assister à la naissance d'un jour radieux, le cœur est inondé d'une joie pure; puis on voit le ciel se troubler, on entend gronder l'orage. Le saint homme Siméon ne salue pas la venue du Christ avec un transport plus puissant d'allégresse; Anchise ne rencontre pas de ternie plus vif pour peindre la grandeur future de Rome; Tacite a moins de vigueur lorsqu'il maudit la race perverse et misérable des tyrans d'un jour. Recueillons-nous cependant; relisons de sang-froid ces deux ou trois pages. Aucune de ces idées justes et profondes ne dépasse la portée du simple bon sens; aucune expression ne paraît forcée; aucune image, qu'elle soit véhémente, sublime ou gracieuse, n'est choisie en dehors des images familières du peuple. Ce vieillard, qui parle en prophète, ne cesse pas d'être un paysan. Môme justesse dans llermann. Jeune homme, il n'a pas la prétention d'expliquer son siècle. Arrivé à une époque où des principes légitimes ne produisent plus que des résultats funestes pour les siens et pour lui, il ne les condamne pas, mais il ne peut non plus les servir. Dans le doute, il s'at-
tache à ce qui demeure éternellement vrai, éternellement inviolable : le foyer domestique, la famille, la patrie, arche sainte qu'il ne permettra à personne de toucher sous aucun prétexte. Parla, son rôle de citoven se confond avec ses devoirs de père et d'époux, son patriotisme avec ses atTections privées. Assuré premièrement de cette base, il saura, lorsque les temps seront plus propices, retrouver tout le reste et défendre alors ce qu'une nécessité suprême lui ordonne provisoirement de combattre. Voilà comment ces humbles personnages réfléchissent dans leur vie particulière la vie générale du siècle. Voilà comment ils se tiennent, par un effort de leur grand sens et de leur grand cœur, au niveau des événements les plus difficiles, fuyant l'incertitude et l'inaction, mais gardant le repos d'esprit et préservant les joies secrètes de leur âme des catastrophes qui bouleversent les conditions extérieures de leur existence. Tout à l'heure Werther et Faust nous paraissaient malheureux et coupables; mais ni leurs malheurs, ni leurs fautes, n'étaient destitués d'un certain air de grandeur. Il semble maintenant que la passion
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de run devient presque fade, et que le génie de l'autre pâlisse. En face du pasteur, du juge et d'Hermann, Werther et Faust ne sont pas seulement malheureux, ils sont petits.
Pour mieux marquer la portée de son œuvre, Gœthe, par des oppositions habilement ménagées, nous laisse partout sentir quelle limite délicate sépare dans nos mœurs le trivial du simple et le vulgaire du beau. Ce que la joie de vivre a de légitime ressort plus nettement à nos yeux lorsque nous voyons au pharmacien cet amour acharné de la vie, qui n'est au vrai que la peur de mourir. L'orgueil bourgeois se pare quelquefois d'un charme que nous ne craignons pas d'appeler vénérable; l'aubergiste nous le fait connaître quand il parle avec complaisance de sa fortune laborieusement acquise et avec adoration des merveilles de sa petite ville, dont il se pique d'avoir toujours été le conseiller modèle. Mais il peut y avoir aussi dans cet orgueil un ridicule profond qui rétrécisse l'intelligence et dessèche le cœur. Nous Tapercevons chez le riche voisin. On sourit de ses fastueuses réceptions parce que le désir d'être admiré l'emporte chez
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lui sur le désir de plaire; on suit avec intérêt l'aubergiste dans l'arrière-salon où il sert à ses amis, avec toutes sortes de précautions raffinées, liMiieilleur vin de sa cave, et, bien entendu, le meilleur vin du pays. Dorothée de l'auberge du (( Lion d'Or » fait presque un sanctuaire; tout est mesquin dans la maison d'en face, où le père se pâme d'aise à chacun de ses bons mots et où les lilles ne songent qu'à danser, chanter et tourmenter leur clavecin en attendant qu'il leur survienne un mari à la mode; si bien que, dans la même ville, dans la même rue, dans des conditions semblables d'existence, Gœthe a placé d'un côté du ruisseau la médiocrité et la poésie, de l'autre le luxe et la prose. Par quel exemple plus concluant pouvait-il nous convaincre qu'il ne dépend que de nous seuls de transporter l'idéal au sein de la réalité?
Après avoir loué, nous sera-t-il permis de hasarder rapidement quelques critiques? Nous reprocherons d'abord à l'auteur l'abus du style sentencieux, défaut à peu près inévitable de quiconque a subi dans son éducation l'influence du
piétisme protestant. Dorothée a quelque chose
de trop viril, et le caractère dllermann, dans les premiers chants, paraît trop effacé. Hermann n'est d'abord qu'un jeune homme timide, défiant et replié en lui-même. C'est peut-être pour cette cause que le poète a négligé de lui donner un compagnon de son âge. Parmi tous les sentiments qui peuvent ennoblir la vie et la rendre douce, on regrette de ne point trouver l'amitié. Mais ces défauts, dont le premier choque surtout dans une traduction et n'est peut-être bien sensible que pour des lecteurs français, n'enlèvent rien à l'originalité de l'intention et à la force de la conception morale. Dans cet admirable livre, le bonheur, grâce au charme divin de la poésie, ne paraît pas plus difficile que la vertu. Ou plutôt poésie, bonheur, vertu, sont trois termes identiques et inséparables. Suivant la théorie de Platon, le beau y est vraiment la splendeur du bien, et, suivant une théorie plus particulière à Gœthe, Futile y est l'essence du beau.
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Quelque rare que soit une œuvre où Ton a relevé si haut la vie quotidienne, et quoi qu'il y ait de salutaire dans une poésie qui prend pour type la vertu et qui se donne pour couronnement la crovance en Dieu, il faut bien l'avouer, si ce retour à la foi pratique, si ce regard en arrière jeté par l'auteur de Werther et de Faust sur des croyances qu'il semblait avoir abandonnées, si cette peinture des affections innocentes et ce charme naïf prêté à l'accomplissement des devoirs ordinaires ne sont que l'effet d'un caprice, Hermann et Dorothée perd tout le prix que nous y avons attaché. Des expressions heureuses, une suite de scènes dessinées avec art; çà et là, pour rompre la monotonie, quelques élans d'imagination; et voilà ce poème tant vanté. Il serait donc fort utile de suivre jusqu'au bout chez Gœthe la trace des idées qui ont inspiré Hermann et Dorothée. Mais, encore que cette étude présente un vif intérêt à ceux qui veulent la faire de leur
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personne, la critique n'en saurait exposer les résultats avec détail sans accabler le lecteur d'une collection de textes nécessairement peu variés, puisqu'ils seraient tous choisis portant sur le même objet, pour la démonstration de la même thèse. Un rapide coup d'œil prouvera du moins que Gœthe n'a jamais perdu de vue ce dessein de réhabiliter la vertu active aux dépens de la passion, et qu'en particulier l'éloge du travail, la nécessité d'y avoir recours pour féconder la vie, pour l'agrandir, pour y créer le bien sur les ruines du mal, a été l'un de ses sujets favoris. Ces pensées éclatent dans les Années de voyage, dans les Affinités électives , et môme dans les dernières scènes du second Faust. Les Années de voyage ont été l'objet de vives critiques. La noblesse d'Allemagne, fort pointilleuse, n'a pu supporter une œuvre où il ne s'agit que de commerce, d'agriculture et de corporations industrielles. Les grands seigneurs, amis de Gœthe, piqués de voir la pioche et la truelle envahir dans le roman la place qu'ils eussent voulu exclusivement garder pour la cape et l'épée, sont allés jusqu'à lui reprocher d'avoir écrit un
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panégyrique mal déguisé des associations d'Illuminés. jN'ayant les mêmes raisons d'effroi ni de dépit que les antiques margraves des bords de TElbe, ce qui nous frappe avant tout dans ce livre, ce qui nous paraît clair parmi bien des obscurités, c'est que le travail y est proclamé comme la loi essentielle de la société et le devoir permanent de l'individu. Et, pour qu'on ne se trompe point à l'appareil de franc-maçonnerie répandu dans tout le roman, l'auteur a pris soin de nous en expliquer lui-même la moralité. « Depuis trop longtemps déjà », dit le sage Montan à Wilhelm Meister, « depuis trop long- « temps tu t'occupes du cœur, de l'àme, de l'es- « prit, du caractère et autres choses semblables. jn Qu'y as-tu gagné pour toi et pour les autres? « Des blessures de cœur et rien de plus. Pour « les guérir l'esprit n'est rien, la raison peu de « chose; le temps est beaucoup. Une occupation « utile est tout : car elle apprend à chacun à <( agir pour et par tous, pour et par soi. » Les Affinités électives nous offrent une leçon encore plus haute. Sans la théorie qui sert de point de départ à cet ouvrage, si nous nous gardons d'en
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exas^érer la valeur et si nous voulons bien prendre riiyi)otlièsc de Gœtlie telle qu'il lui a plu de l'imai^iner, qu'en a-t-il tiré en définitive? Pas autre chose que la lutte du devoir contre la passion, victoire de la vertu réfléchie sur les emportements delà sensibilité, la contre-partie de Werther et du premier Faust. Entin, s'il y a quelque chose dans le second Faust que Ton puisse se flatter de comprendre sans témérité, ne sontce pas les dernières scènes composées ou retouchées par Gœthe h la fin de sa vie, et qui nous montrent le superbe docteur cherchant à expier par un travail utile la stérilité pernicieuse de ses rêves? Ne sont-cc pas les idées de miséricorde •divine, de Providence et d'immortalité qui planent dans un clair-obscur sur la tète du philosophe pénitent?
Est-ce à dire cependant que ces croyances aient dominé l'esprit de Gœthe au point de le posséder sans partage? Plût au ciel qu'il nous fut permis de rafflrmer hautement! Mais nous ne savons que trop bien le contraire. Cette même plume élo(|uente, qui a relevé avec tant de bonheur tout ce que la poésie de notre siècle s'est plu à
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abattre, elle a plus d'une fois sacrifié aux idoles du jour ; elle a exalté la nature par-dessus le Dieu créateur; elle a célébré le règne du hasard avec plus d'entraînement peut-être que le règne de la Providence; elle a eu de beaux vers pour toutes les causes, pour le fatalisme et pour la liberté, pour la passion et pour le devoir, pour le doute aussi bien que pour la foi. Mais ce que nous avons voulu rendre manifeste aux yeux les plus rebelles, c'est que Gœthe ne s'est point fait un jeu des salutaires croyances qui lui ont inspiré son œuvre de prédilection ; c'est qu'après les avoir sincèrement glorifiées, il y est sans cesse revenu avec amour; il les a gardées comme un trésor intime au fond de son cœur, pour en retrouver les dernières lueurs à ses derniers instants. Voilà ce qui, après tout, est demeuré fixe parmi les vicissitudes sans nombre d'une vie intellectuelle qui commence à la veille de 1789 et qui ne finit qu'au lendemain de 1830. Trop longtemps on s'est représenté Gœthe comme une sorte de Jupiter Olympien, calme, majestueux, impassible et se donnant, du haut de son piédestal, le plaisir, assez puéril pour un dieu, d'embar-
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rasser les mortels des contradictions de son génie. L'histoire de son siècle renferme plus de contradictions qu'il n'en faut pour expliquer naturellement toutes les siennes, et, en face des bouleversements inouïs qui ont tour à tour modifié l'esprit des générations modernes, on n'a pas lieu de s'étonner beaucoup que lui-même ait pu changer quand rien autour de lui ne restait immuable. Il n'était pas nécessaire pour cela d'être un charlatan d'indifférence; il suffisait d'être poète et de sentir vivement tout ce que chaque époque dans la destinée des peuples, et chaque âge dans celle des individus, peut apporter d'im[)ressions contraires. Etudier Gœthe en faisant ainsi la part de la faiblesse humaine, suivre à travers chacune de ses œuvres le développement de sa belle intelligence, y sonder les émotions secrètes de son âme, ce ne serait pas seulement avancer dans la connaissance de l'homme et dans celle de notre siècle, dont nul mieux (jue lui n'a réfléchi l'esprit, ce serait encore raffermir en soi tant de chères croyances dont nul mieux que lui n'a senti le besoin. Et précisément parce qu'il a écrit Werther dans l'âge
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des passions, etdansTâge des systèmes le Faust, la vérité simple, quand elle est naïvement célébrée par ce génie que l'on proclamait de toutes parts le génie du doute et de l'erreur, resplendit en ses écrits d'une clarté plus triomphante. N'y gagnât-on du reste que de ne pouvoir plus refusera un grand poète la bonne foi, source première de toute poésie, ce serait encore assez. 11 n'y a rien en effet de plus misérable que le talent qui s'épuise à combiner des mots, qui crée des formes accomplies, qui les adore et qui oublie de dérober le feu du ciel pour les animer. Tel n'a pas été, nous le répétons, le rôle de Gœthe. Si l'on doit regretter les égarements de son imagination, il faut du moins le louer d'avoir constamment marché de doctrine en doctrine vers une possession plus complète de la vérité; il faut admirer ce discernement du bien, souvent obscurci, jamais éteint, qui se fait jour chez lui par brusques saillies quand il n'éclate pas en œuvres d'une magnificence incomparable. Et, pour en revenir à Ilermann et à Dorothée, quels éloges ne doit-on pas prodiguer au poète qui le premier, en face de la Révolution victo^
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rieuse, a illustré dans ses vers la cause des ]>euples qu'elle opprimait, protesté contre ses violences, rétabli des principes qu'elle ne pouvait détruire sans se détruire elle même, et qui a su cependant, ministre presque absolu d'un petit prince d'Allemagne, se garder un esprit assez ferme pour célébrer de cette Révolution l'éiialité, sa conquête la plus légitime, et pour chanter son rêve divin, la liberté?
A tous ces titres, le poème de Goethe était digne de faire époque dans l'histoire littéraire de notre temps. Il a inauguré en Allemagne une révolution que les meilleurs esprits ont dès lors poursuivie avec ardeur, et qui a eu pour résultat de substituer peu à peu dans la poésie le culte du devoir et de la vérité à l'abus du sentiment et aux fantaisies déréglées de l'imagination. Plus que toute autre chose, l'admiration que Schiller éprouva pour ce livre contribua à
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rasséréner son c^énie. Il conserva sans doute jusqu'à la fin cette impétueuse tendresse de cœur que ni la raison ni l'âge ne pouvaient, Dieu merci! enlever à l'auteur du Don Carlos. Mais, à partir du WaJstein, commencé en 1797 et achevé en 1799, deux ans après Hermann et Dorothée, il laissa peu à peu de côté le ton déclamatoire de ses premières pièces, et le Guillaume Tell, par où il termina sa carrière, le Guillaume Tell, où l'intérêt dramatique réside uniquement dans la vertu d'un peuple et le dévouement de quelques hommes, où le style même n'est pour ainsi dire paré que d'innocence et de patriotisme, le Guillaume Tell, moitié drame, moitié idylle fut au théâtre ce qu'était à l'épopée Hermann et Dorothée. On peut dire qu'Hoffmann même ne s*est point entièrement soustrait à cette bienheureuse influence : témoin l'un de ses plus jolis contes, le Tonnelier de Nuremberg, uniquement consacré à la peinture des mœurs domestiques de la vieille Allemagne, et où plus d'un trait rappelle l'auberge du « Lion d'Or » et son digne maître. La poésie lyrique subit une transformalion analogue, qui devient surtout remarquable
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dans Kœrner et dans Uhland. Le premier n'a permis à sa muse virile d'autres amours que la patrie et la liberté, pour lesquelles il a su noblement mourir; et, si le second a trop souvent porté ses hommages aux faux dieux de la poésie, si trop souvent il s'est abandonné aux langueurs et aux vaines tristesses, si durant une partie de sa vie il a usé son art dans ces contrefaçons du moyen âge où notre siècle admire de confiance « la couleur locale », faute sans doute d'y trouver un peu de ces couleurs naturelles qui sont de tous les temps et de tous les lieux, du moins des pièces telles que le Vieux bon droit, VEloye du Wurtemberg, la Chanson du pauvre homme, à quoi il sera principalement redevable de sa gloire, lui marquent une place élevée parmi les écrivains qui, à l'exemple de Goethe, ont rappelé la poésie allemande au soin de propager les sentiments salutaires, d'exprimer les grandes vérités, de fortifier les âmes et de les consoler. Dans un genre plus humble, mais qu'il a rehaussé par des qualités supérieures, Zschokke appartient à la même école. Ses contes nous olTrenl des sujets simples, des personnages du commun
dont le premier charme est Thonnèteté, une îrrâce naïve, de la sobriété dans l'éloquence et de la mesure dans le pathétique ; et c'est ce qu'un écrivain plus moderne, Auerbach, s'est également attaché à reproduire dans une suite d'idylles en prose qu'il a intitulées Histoires de village, et où il captive notre intérêt en faveur de héros rustiques : non plus, selon l'ancien système, des Tityres et des Némorins, mais de vrais biicherons, des conscrits, des cabaretiers et des maîtres d'école de la Forêt-Noire. Ces œuvres diverses, empreintes du même respect pour la réalité et inspirées par le même besoin d'une poésie domestique et populaire, ressemblent toutes en ce point à Herman7i et Dorothée qu'elles ont pour effet de nous rendre la vie aimable, et qu'on ne peut les lire sans être disposé à croire les hommes meilleurs et sans respirer en quelque sorte un air plus pur ; ce sont comme autant de sources fraîches qui nous raniment et nous versent en abondance la jeunesse.
Ce n'est point seulement en Allemagne que la
poésie a pris de nos jours ce caractère de mora-
fW^
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lilé pratique. Le même phénomène peut s'observer en France. Depuis quelques années il s'accomplit une réaction presque universelle contre l'école du sentiment et de la fantaisie; les vertus bourgeoises, le spectacle de la paix domestique, l'amour du devoir, ont fourni aux écrivains une ample moisson de sujets. La Mare au diable et le Presbytère dans le roman, Gabrlelle au théâtre, ont été les si-nes de cette rénovation de l'art. Plaise à Dieu qu'une voie aussi heureusement ouverte soit encore plus heureusement suivie. Sans doute le champ de la poésie est sans limites, et il serait puéril de tracer autour d'elle un cercle infranchissable. Mais il y a une espèce de sujets qui répond plus particulièrement aux nécessités de chaque siècle. Jadis, quand la France était tout entière dans le roi et dans la brillante noblesse qui l'entourait, c'était d'eux premièrement qu'il fallait ravir le suffrage, c'était le roi dont l'idée était partout présente dans les œuvres des poètes : Bérénice racontait ses douleurs; Agamemnon présentait une image de sa majesté; Burrhus reprenait adroitement ses défauts; Joad lui rappelait ses
devoirs. Il v aurait eu de la folie alors à choisir ses personnages trop loin du trône. Tout au plus pouvait-on placer à côté des empereurs et des chevaliers ces fiers citoyens de Rome qui avaient conquis le monde par les armes, ou ces premiers martyrs du christianisme qui l'avaient subjugué par la foi. Louis consentait à recevoir des leçons de clémence quand c'était Auguste qui les donnait; les Condé et les Turenne pouvaient sans déroger s'attendrir sur les malheurs de Chimène et s'incliner devant le génie de Sertorius. Mais qu'eût-on pensé d'une Eliante chaussant le cothurne et d'un Oronte parlant le langage des demi-dieux? Qu'eùt-on dit de voir un vicaire de paroisse principal personnage d'un poème, à moins toutefois que ce ne fut du Lutrin ! La rue Saint-Denis elle-même se fût révoltée ; la basoche eût crié à l'invraisemblance plus fort que Versailles. Aujourd'hui, au contraire, nous sommes une société bourgeoise, et, sans rien proscrire, il nous est bien permis d'exiger à notre tour des héros bourgeois. Assez longtemps nous avons demandé aux âges reculés €t aux chefs des nations les seuls types par-
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faits que l'art sut nous créer. Assez longtemps, lorsque nous avons enfin voulu tirer de nousmômes une poésie nouvelle, nous avons souffert victimes de nos illusions, nous avons livré nos cœurs aux désirs sans frein, aux espérances vides, au dégoût du présent, comme s'il n'appartenait qu'aux privilégiés de ce monde de réaliser dans leur existence quelque partie du beau •idéal, et qu'à nous, plébéiens, il ne restât d'autre ressource, pour atteindre à la poésie, que de nous arracber violemment au joug- de notre état par une agitation insensée de Tàme et de l'esprit! Nous aussi, nous sentons que notre carrière, si bornée et si aride qu'elle soit, n'est point complètement dépourvue de joie et d'intérêt. Ce que cliacun de nous profanes ne peut que sentir confusément, c'est à celui qui plane sur les hauteurs divines, c'est au poète, de l'exprimer avec clarté; à lui de nous faire savourer dans cbaque condition les délices que Dieu y a cacbées, de nous révéler notre g-randeur si elle nous écbappe, de féconder le champ stérile, de découvrir l'or pur sous l'enveloppe de plomb. Et qu'on n'aille point prétendre que les accidents
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monotones de la vie bourg-eoise ne sauraient offrir à l'artiste une matière assez noble. S'il est vrai, comme on nous l'a redit à satiété, que la chute d'une feuille, un brin d'herbe emporté par le vent, l'azur du ciel, le murmure de l'eau suffise pour faire éclore tout un monde d'idées et de sentiments poétiques, quel monde plus vaste et plus magnifique n'offre pas l'âme lil/re et intelligente de l'homme, à quelque point de vue qu'on veuille l'envisager. Nous n'insinuons point par là que le poète ait le droit de la manier et de la torturer à sa guise. Nous ne lui proposons pas pour unique but la recherche du nouveau, et nous ne le poussons pas à tout sacrifier à l'ambition de paraître original, même le naturel. Loin de là, c'est à la nature que nous le rappelons, lui donnant pour règle immuable le vrai, et pour objet de son culte, pour patrimoine séculaire, le devoir. Mais ces idées de devoir et d'activité morale, en dehors desquelles nous ne reconnaissons pas d'inspiration féconde et dont nous voulons qu'il compose partout le tissu de ses œuvres, il peut les diversifier à l'infini, les rajeunir et nous les
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inculquer par des images plus sensibles et des exemples plus directs, en les combinant avec nos émotions habituelles et en nous représentant leurs effets dans les mille situations de la vie ordinaire. Qu'il cesse de dédaigner les vertus de famille; elles ont leur grandeur, peut-être plus propre à émouvoir que les vertus chevaleresques. Qu'il nous peigne, fût-ce dans un simple artisan, l'héroïsme du travail : notre âge pacifique ne le met pas au-dessous de Théroïsme guerrier. Yoilà par quels spectacles la poésie désormais nous instruira; voilà où elle puisera elle-même, beaucoup plus sûrement que dans la restauration du gothique et dans un faux idéalisme, de quoi paraître éternellement jeune. Il V va des destinées de l'art et des intérêts de la société : car, puisque le cours des choses — que ce soit un bien ou un mal — tend de plus en plus à accroître la part de la multitude dans l'empire du monde, n'est-il pas indispensable que la poésie, si elle ne veut en quelque sorte s'abdiquer elle-même, donne à ces nouveaux souverains des leçons qu'ils puissent directement s'appliquer. A l'œuvre donc, poètes! Imitez
au besoin ce flatteur d'Auguste : prêtez au peuple les vertus qu'il n'a point pour lui inspirer le désir de les avoir. Ne craignez point de chercher trop bas vos personnages; faites-nous des laboureurs grands comme des rois, et, s'il se peut, des Français du xix" siècle austères comme des Romains de Corneille : ce ne sera pas dégrader l'art, ce sera réhabiliter la vie!
Quoi qu'il arrive de cette poésie nouvelle, Uermann et Dorothée en restera le type achevé. Si l'amour de la patrie retrempé dans les affections de famille, si la compassion active pour le malheur, si le respect de l'âge et des lumières, la foi religieuse, sont les vertus qu'il importe le plus de ranimer ou d'entretenir au milieu de nous, aucun livre, parmi les livres purement humains, n'y saurait mieux contribuer que celuici. Ecrit dans un temps de guerre et de bouleversement, il ne perd rien de son prix à être lu dans une époque plus calme. S'il était autrefois nécessaire pour rappeler au monde réel les enthousiastes d'idées et de sentiments, il ne l'est pas moins à l'heure présente pour ramener à la poésie et aux croyances idéales ces esprits secs,
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légers et décisifs qui les jugent incompatibles avec les vrais intérêts du monde réel, qui ne regardent comme réel que ce qui se touche, qui prennent la courte vue pour le bon sens, qui se disent positifs quand ils sont grossiers et qui feraient volontiers consister tous les progrès humains dans une plus grande vitesse et une plus grande expansion de la vapeur. Ainsi le siècle à changé de cours et transformé ses passions; ainsi, depuis soixante ans, il a porté tour à tour sur vingt objets différents l'ambition inquiète qui le tourmente, et, tandis que trop souvent, dans le travail de nos idées, un sophisme n'était vaincu que pour faire place à un autre; tandis que partout Texcès engendrait l'excès avec une sorte de régularité rapide et accablante, au milieu de tant de vicissitudes à peine croyables, le poème de Gœtlie a conservé jusqu'à ce jour la même portée morale et le même à-propos : car la haute raison qui l'a inspiré semble avoir prévu à la fois tous ces maux contraires pour les combattre tous.