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Itzig! Sa religion est au pauvre Juif un premier écueil. Battu en classe par les écoliers, race méchante et acharnée contre le faible, méprisé à la ville par les honnêtes gens, aimé uniquement de sa mère, il grandit dans les outrages et rignominie. Faut-il s'étonner qu'il apprenne de bonne heure, comme tous ceux de son peuple, à ne compter que sur la fortune pour acquérir estime et sûreté, et sur lui-même pour faire fortune; qu'il soit, au sortir de l'adolescence, armé de pied en cap pour la conquête du monde, et qu'il ait, dès l'âge de vingt ans, l'esprit positif et l'âpreté froide que l'on n'a pas toujours à trente, à ce déclin de la jeunesse où l'expérience qui arrive et les rêves qui s'envolent nous forcent à établir enfin la balance de notre vie, à récapituler nos pertes, à compter nos premières blessures et à mesurer tristement nos espérances sur nos forces? Les misères de son enfance ne l'ont que trop pourvu de mauvais instincts qui ne demandent qu'à se développer; et pour son début dans la vie, au lieu de rencontrer, comme Antoine, l'abri tutélaire d'une maison honnête, il tombe au beau milieu d'une
bande de coquins! Il loge chez Lœbel Pinkus, un receleur; il travaille chez Ehrenthal, un usurier; il étudie sous Ilippus, à qui il demande naïvement des leçons de style commercial, et qui lui fait un cours d'escroquerie. Comment ne deviendrait-il pas lui-même fripon parmi des fripons? On le blâme; mais on le plaint autant qu'on le blâme. Se borne-t-on à le plaindre? on l'admire. Il est si sobre, si ardent au travail, si avide de s'instruire, si infatigable dans sa lutte de Lilliputien aux prises avec l'univers! Il déploie tant de qualités héroïques i)Our arriver seulement au piètre honneur de dîner une fois par semaine avec Ehrenthal, tandis qu'Antoine, sans se donner la moindre peine, est lancé, au bout de quelques mois, dans le plus grand monde! Chose singulière! dès qu'il s'agit de gagner un thaler, Itzig devient carnassier comme un chacal, et, en dépit de cette férocité odieuse, il y a quelque chose en nous qui ne cesse point de parler pour lui, qui parle même pour lui, à certains moments, plus fort que pour Antoine, si invariablement heureux pendant un volume et demi que notre sympatbie lui serait un surcroit de bonheur inu-
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tileî II faut que le lecteur soit bien bizarre I Mais, lorsque Itzig noie Ilippus, il voit encore là un accident à déplorer plus qu'un crime à maudire; c'est à cet ivrogne d'IIippus qu'il donne tort. La situation est arrangée de telle sorte qu'à l'heure terrible où Itzig accomplit cette action, il n'a d'autre ressource que de perdre Ilippus pour rompre avec son passé et devenir désormais un honnête homme de banquier prêtant à une usure honnête. En vérité, le pauvre Itzig a du malheur; et si, en nous racontant avec cette symétrie parfaile les destinées si difîérentes des deux enfants d'Ostrau, M. Freytag a prétendu nous donner une leçon de morale, sa morale ne porte guère. Trois romans qui s'enchevêtrent l'un dans l'autre, des retours trop brusques, des révolutions de sentiment trop imprévues, des gaucheries et des puérilités; que de raisons pour échouer! et M. Freytag a réussi! C'est qu'aucun de ces trois romans n'est son vérital)le sujet. Rothsattcl, Fink, Sabine, Lénore, Itzig, Antoine lui-même ne sont que des prétextes. Qu'a donc vouhi l'auteur? Peindre le peuple allemand : luimême nous en avertit dans son épigraphe, et,
pour le peindre, le chercher là où on peut le saisir avec ses qualités propres, c'est-à-dire dans son travail journalier. Ce qui lui importait, par conséquent, c'était de se donner de l'espace, afin d'étendre cette recherche. Voilà pourquoi son livre commence avec la vie même d'Antoine et ne finit qu'à la mort d'Ilzig, embrassant trois récits qui s'ajustent l'un à l'autre, qui se mêlent, qui souvent s'interrompent et s'arrêtent pour livrer passage dans leurs intervalles à des récits et à des épisodes secondaires. Quelques-uns de nos lecteurs ont sans doute remarqué l'efTet singulier que produit Gœtz de Berlichingen, le premier drame de Gœthe. Qu'on le décompose pièce par pièce, c'est un amalgame inouï; Gœtz n'y lient pas, matériellement, plus de place qu'une demi-douzaine d'autres personnages, ses adversaires ou ses amis; l'action se passe partout; il y. a un monde d'acteurs dont pas un n'est un comparse indigne d'intérêt; bohémiens, moines, clievaliers, soldats, théologiens, jurisconsultes, paysans révoltés, bourgeois, des figures de tout âge et de tout caractère, des femmes et des enfants, des poltrons, des braves, des traîtres,
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tileî II faut que le lecteur soit bien bizarre! Mais, lorsque Itzig noie Hippus, il voit encore là un accident à déplorer plus qu'un crime à maudire; c'est à cet ivrogne d'Hippus qu'il donne tort. La situation est arrangée de telle sorte qu'à l'heure terrible où Itzig accomplit cette action, il n'a d'autre ressource que de perdre Ilippus pour rompre avec son passé et devenir désormais un honnête homme de banquier prêtant à une usure honnête. En vérité, le pauvre Itzig a du malheur; et si, en nous racontant avec cette symétrie parfailc les destinées si différentes des deux enfants d'Ostrau, M. Freytag a prétendu nous donner une leçon de morale, sa morale ne porte guère. Trois romans qui s'enchevêtrent l'un dans l'autre, des retours trop brusques, des révolutions de sentiment trop imprévues, des gaucheries et des puérilités; que de raisons pour échouer! et M. Freytag a réussi! C'est qu'aucun de ces trois romans n'est son vérital)le sujet. Rothsattel, Fink, Sabine, Lénore, Ilzig, Antoine lui-même ne sont que des prétextes. Qu'a donc voulu l'auteur? Peindre le peuple allemand : luimême nous en avertit dans son épigraplie, cl,
pour le peindre, le chercher là où on peut le saisir avec ses qualités propres, c'est-à-dire dans son travail journalier. Ce qui lui importait, par conséquent, c'était de se donner de l'espace, afin d'étendre cette recherche. Voilà pourquoi son livre commence avec la vie même d'Antoine et ne finit qu'à la mort d'Itzig, embrassant trois récits qui s'ajustent l'un à l'autre, qui se mêlent, qui souvent s'interrompent et s'arrêtent pour livrer passage dans leurs intervalles à des récits et à des épisodes secondaires. Quelques-uns de nos lecteurs ont sans doute remarqué l'effet singulier que produit Gœtz de Berlichingen, le premier drame de Gœthe. Qu'on le décompose pièce par pièce, c'est un amalgame inouï; Gœtz n'v lient pas, matériellement, plus de place qu'une demi-douzaine d'autres personnages, ses adversaires ou ses amis; l'action se passe partout; il y. a un monde d'acteurs dont pas un n'est un comparse indigne d'intérêt; bohémiens, moines, chevaliers, soldats, théologiens, jurisconsultes, paysans révoltés, bourgeois, des figures de tout âge et de tout caractère, des femmes et des enfants, des poltrons, des braves, des traîtres,
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tout cela forme un pele-môle monstrueux de membres déchirés et brisés; et, si au-dessus de ces débris flottants de l'analyse il surnage encore un drame, drame rapide dans sa marche et terrible dans son dénouement, ce drame, ce n'est pas la vie de Gœtz, ce sont les amours d'Adélaïde el de Franz. Qu'on examine l'œuvre dans son ensemble ; on croit suivre sous un ciel à teintes changeantes le cours d'un Heuve majestueux et tranquille que bordent tantôt de riantes prairies, tantôt des rocs nus et désolés, tantôt des champs de bataille retentissant du choc des armes et du piétinement des chevaux. En dépit de la variété des scènes, il n'y a pas d'incertitude dans notre esprit; notre attention ne nous semble pas éparpillée; une seule vision s'empare de notre cerveau, une seule image captive notre Ame et la pénètre : l'Allemagne du xvi*' siècle. Je ne puis mieux comparer le roman de M. Freytag qu'an drame de Gœthe; la même variété de scènes y aboutit à la même unité d'impression. Qu'importe l'histoire d'un personnage! 11 s'agit de nous mettre sous les yeux un tableau de la vie allemande au xix« siècle. Dès lors les épisodes
deviennent utiles et quelquefois indispensables. On pourra dès le début, sans que nous sachions d'abord pourquoi, consacrer quatre ou cinq pages à nous montrer comment un Juif de Galicie s'entend à débattre le prix d'un marché de laine. On pourra, lorsque le départ de Fink et la ruine imminente de Rothsattel marqueront l'une des crises les plus attachantes du récit principal, laisser là ce récit et se mettre à décrire des émeutes polonaises, comprimées par les troupes allemandes. Pourvu que l'on noircisse convenablement les Polonais, cela prêtera des couleurs idéales à l'affreux sac gris dont s'enveloppent, sous prétexte de capote, les soldats prussiens. On rapportera avec le soin qu'elles méritent les grandes querelles de l'immense portefaix Sturm l't de son fils Charles, qui refuse de se croire un nain, le vaniteux! parce que sa taille atteindra un jour cinq pieds. On ne manquera point de nous initier aux savantes orgies de messieurs les portefaix, collègues de Sturm, qui, par mesure d.'hygiène et par dévouement à leurs fonctions, s'enivrent, à heures fixes, d'une boisson mêlée de bière et d'huile, puisent dans ce breuvage la
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vigueur qui leur est nécessaire, et, tandis qu'ils vident en conscience cruches et brocs, admirent leur abuégation et se lamentent sur les devoirs de leur état qui les tuent tous avant cinquante ans. Si Bernard Ehrentlial, qui a vécu jusque-là au fond de sa chambre, studieux et solitaire, étranger à tous les usages et à tous les détails de la vie pratique, annonce un beau jour qu'il veut faire son thé lui-même, il faudra qu'on nous dise l'impression produite par ce grave événement juscjue sur sa cuisinière. Le roturier Antoine n'ira point au bal chez M""* de Baldereck, sans que nous sachions ce qu'en pense le Principal dans son cabinet, les exclamations que poussent Sabine et sa vieille tante au premier étage de l'antique maison, MM. Jordan, Specht et Pix dans leur comptoir, et même les gens de peine autour de leurs ballots. Ce n'est pasl'étourdissement de tous que M. Froytag nous peint en quelques mots rapides, comme il conviendrait s'il ne voulait pas nous distraire trop longtemps de son héros, c'est l'étourdissemenl de chacun, noté par des détails qui vont toujours s'amincissant et qui introduisent des parcelles
dans des parcelles. Autant de classes de personnages, autant de scènes distinctes pour un seul incident; c'est le procédé habituel de l'auteur. Son favori Antoine n'est là que pour nous servir de guide et nous conduire tour à tour chez le marchand, le soldat, le noble des villes, le châtelain et le juif. Si le héros, en guide modeste, s'efface trop souvent derrière le tableau qu'il nous montre, si d'autres personnages l'écrasent de leurs qualités plus brillantes, plus héroïques, plus fortement trempées que les siennes, s'il n'est pas acteur, s'il est à peine témoin dans quelques-unes des situations les plus tendues, celles qui sollicitent le plus énergiquement notre intérêt et devant lesquelles palissent les incidents assez peu romanesques de sa propre existence, c'est un défaut sans doute, et un défaut capital, à juger d'après les règles rigoureuses de la composition; mais, pour l'objet même que se propose l'auteur, nous révéler les mœurs d'un peuple dans ce qu'elles ont de plus intime et son caractère dans ce qu'il a de plus national, n'est-ce pas là une qualité ou tout au moins un avanta^-e? Le livre n'en reproduit que mieux la vie Immaine
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avec ses hasards et son décousu. Chacun dcnous^ en effet, est le héros de sa propre existence. Mais combien de fois les catastrophes que côtoie ce héros ne sont-elles pas i)lus intéressantes que celles qui le frappent lui-même î Combien de visages, amis ou ennemis, jetés par la fortune sur la route (ju'il suit, le dominent, rcfTacent, le rapetissent, et, concentrant sur eux toute la lumière, le rejettent dans l'ombre et l'obscurité 1 Pour se mesurer à un peuple de poètes, il fallait être poète soi-même. La poésie anime et colore partout le style de M. Freytag; elle jaillit sans qu'il la cherche; elle coule sans qu'il songe à la diriger. Des églogues, des élégies, des romances, des odes fantastiques, de ces doux contrastes qui tiennent l'imagination en éveil et la récréent, M. Freytag n'en tarit point. La maison recrépie de T. Schrœter se présente naturellement à lui <( comme une bohémienne qui a jeté une étoffe neuve aux couleurs bigarrées sur ses guenilles de mendiant ». Il ne peut se figurer Antoine et les Rothsattel bannis sur le sol polonais, sans que des ffots de tendresse ardente débordent de son cœur au souvenir deî>
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bénédictions que la terre natale prodigue à ses enfants. Il ne peut pressentir la ruine prochaine du baron sans se mettre aussitôt sous les yeux la félicité tranquille du sage campagnard qui unit aux travaux de Fagriculture ceux d'une industrie sans risque; il voit et il fait voir la contrée qui devient plus riante par ses soins, des cabanes qui s'élèvent, des voitures chargées de matériaux, roulant à travers les chemins bordés d'épis, les toits rouges, la fumée, signe d'abondance et d'activité, les ouvriers venus des pays lointains, même le facteur avec sa petite boîte de cuir qui va de porte en porte, boit avidement la jatte de lait offerte par une main hospitalière, et raconte en s'essuvant le front comme le soleil est chaud et comme la route est longue jusqu'au village voisin. C'est tout un peuple que l'imagination crée d'un seul de ses regards. M. Freytag, quand il décrit, dispose d'un trésor inépuisable d'expressions et d'idées; sa phrase s'assombrit, s'égaie, tourbillonne; il a des scènes qu'il ouvre avec l'onction majestueuse de Gessner, d'autres oii il déploie tout le luxe de tempêtes, de ténèbres et de sifflements sinistres qu'on
admirait si fort à la fin du siècle dernier dans les poèmes d'Ossian. L'ivresse du bal, les sentiments qu'il éveille et satisfait en nous, l'espoir vague, la soif de l'élégance, l'orgueil, la vanité, la jalousie, l'amour, les passions déchirantes d'une heure, cette espèce d'attrait particulier à la danse qui finit, l'inefTable sensation de voluptueuses angoisses que laissent dans un cœur de vingt ans les capuchons de soie qui fuient et se dispersent aux derniers sons d'un orchestre mourant, ce vide si agité, cette langueur, cette fièvre pleine de rêves que l'aube du jour va dissiper, toute cette poésie subtile et maladive des plaisirs mondains, M. Freytag la perçoit et l'exprime avec autant de bonheur que la poésie des champs et des bois : tant il est complètement poète! Et voici comme il mesure la marche du calendrier et par quel assemblage d'impressions gracieuses il sait peindre une fois de plus le retour du i^intemps après deux mille ans qu'on n'a cessé de le peindre dans toutes les langues : « Ainsi s'écoula Hiiver, et Antoine remarqua à des signes infaillibles que le printemps et l'été revenaient visiter le pays. Les voi-
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turiers ne portaient plus de neige dans le comptoir, mais des empreintes de pas noirâtres; de temps en temps une jeune fdle se risquait avec un bouquet de violettes dans le voisinage de l'infatigable horloge. Bientôt le soleil apparut joyeux, puis hostile et taquin, dans le coin de fenêtre occupé par M. Liebold; ensuite vinrent les courtiers, et ils racontèrent la floraison des oliviers, là-bas, dans les campagnes lointaines; enfin M. Braun se montra avec la première rose à la main. Un an s'était écoulé depuis l'entrée d'Antoine chez T. Schrœter. »
M. Freytag est si poète qu'il l'est trop. Il adresse lui-même la parole à ses personnages ; il crie à Rothsattel : « Prends garde à toi, baron », comme si Rothsattel pouvait l'entendre ; il introduit des descriptions dans le dialogue; l'imagination usurpe h chaque instant la place de l'esprit, €t où il nous faudrait de fines analyses de sentiments, nous avons une fantasmagorie de sensations outrées. Écoutez ce monologue de Sabine, irritée de l'amour qu'elle ressent, malgré elle, pour Fink : « Il est venu à nous, cet hôte farouche, comme un tourbillon qui s'abat sur
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un bosquet fleuri; où il frappe, les fleurs tombent, etc., etc. » Les premières paroles laissent deviner le reste, on s'exprime ainsi à FAmbigu- Comique; et notez, pour que ce ton de mélodrame soit encore plus faux, que toute cette colère lugubre arrive à propos d'une serviette trouée! Il est vrai que Sabine a la précaution de s'écrier d'abord : a Puisqu'il troue mes serviettes, il ne se fera point non plus conscience de percer un cœur bumain. » Mais l'assimilation semble un peu bardie. Voyez maintenant Itzig après qu'il a reçu d'IIippus sa première leçon de fourberie. Il est naturel que les révélations d'IIippus jettent un certain trouble dans son âme : mais décrit par M. Freytag, ce trouble dégénère en hallucination. Itzig- passe la nuit à tracer des billets dans le vide; il descend au bord de la rivière qui baigne la maison Lœbel Pinkus, pour rédig-er des hypothèques sur la surface de l'eau; de grosses gouttes de sueur lui tombent du front, et M. Freytag* est là, derrière lui, qui s'exclame de sa voix la plus lugubre : « Malheureux, tu contractes maintenant avec la rivière une dette que tu paieras plus tard. » Cela veut dire :
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« Tu noieras Ilippus et tu mourras nové » : on le devine au bout du troisième volume. En attendant, le lecteur a le cauchemar aussi bien qu'Itzig, lorsqu'il voit le flot prendre l'aspect d'un impitoyable créancier, et le vent qui hurle se transformer en messager de justice. M. Freytag use et abuse du droit qu'ont les poètes de personnifier les objets de la nature. Les Allemands, qui se moquent du xvii« siècle français et de sa mythologie, ont à leur service une demi-douzaine de mythologies mille fois plus indiscrètes, et les héros de M. Freytag ne font pas un pas sans bouleverser l'ordre de l'univers . Voilà Antoine qui part pour la capitale, riche de jeunesse et d'espérance. Les moineaux s'émeuvent sur son passage. — Ils lui crièrent : « Bonjour, voyageur, où vas-tu, où vas-tu? » Et Antoine leur dit doucement : « A la grande ville, dans la vie. » (( Bonne chance », crièrent-ils de nouveau. " En avant, et bon courage! » — Se rend-il pour la première fois au bal, chez M'"« de Baldereck, les petites craintes qui l'agitent, ces inquiétudes presque enfantines d'un jeune homme à son entrée dans une société nouvelle pour lui, sa
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gaucherie, sa curiosité prennent corps et deviennent autant de spectres. M. Freytag convertit les sensations en fantômes; au lieu d'une âme, il nous montre une lanterne magique. Nous avons alors un essaim de « Puissances Mystérieuses » qui attendent le malheureux commis sur le seuil de la Baldereck pour lui torturer le cœur ; celles-ci répient au coin de Tescalier, celles-là perchent sur un halcon, d'autres sur une lanterne. Est-ce là une scène de roman? Je ne parle point des réflexions morales que font les hirondelles, do Tanxiété que le baron, en ses jours de tristesse, communique à toute la nature, des frissons de fièvre de la pomme de terre, inquiète dans son coin d'être négligée pour la betterave. Un trait bizarre et qui n est point sans grâce donne lui seul une idée de tous les autres. « Bernard se trouvait pour la première fois depuis longtemps, sur la grande route, à l'air libre, hors de son cabinet de travail. Le soleil éclairait en souriant son pâle visage, et lui demandait : « Qui es-tu, homme? Je ne te connais point. » Le soleil est bien désœuvré en Allemagne, pour faire subir de tels interrogatoires aux voyageurs qui passent.
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C'est la poésie qui donne au style de M. Freytag sa couleur; c'est la poésie qui forme le fond des caractères et des récits. Les sentiments affectueux, l'amour de son état, l'esprit de contentement et de paix, le charme des souvenirs, l'espèce d'intimité mystérieuse qui s'établit entre l'homme et les objets dont il s'entoure et qui peut sanctifier même la pierre et le bois, surtout une certaine manière de goûter vivement et profondément les joies de la famille, de les goûter à chaque instant du jour, de les goûter pleines et infinies dans chaque petite circonstance; voilà la magie qui bannit le trivial de l'existence et qui élève des commis au rang de poètes. De même que l'ordre et la propreté embellissent la maison la plus pauvre, l'harmonie paisible des sentiments fait resplendir les situations les plus ternes. Et quel trésor de jouissances pures et faciles la vie ne tient-elle pas en réserve pour les âmes qui ne se laissent envahir par aucun trouble, ni tourmenter par aucune irritation mesquine! C'en <'sl une déjà de se sentir vivre, c'en est une d'agir et d'être utile; c'en est une encore, si notre bon vouloir est méconnu, de n'opposer à l'injustice
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que notre conscience, de nous résigner sans bassesse et de nous taire. Un seul regard jeté sur rimmensité du ciel nous transporte à des hauteurs où les cris discordants de la calomnie et de la iiaine n'arrivent plus à nos oreilles que comme un bruit confus d'insectes bourdonnant au-dessus des marécages. 11 y a dans le moindre rayon de soleil un déluge de lumière; il y a dans l'enfant qui passe, le sourire sur les lèvres, s'ouvrant à la vie comme une rose du matin, je ne sais quoi qui éveille en nous un monde de sensations et nous fait revivre en un instant des milliers d'existences délicieuses. Il suffit que Tàme reste libre et large pour recevoir tout ce qui peut y tomber de joies inattendues, s'abandonnant au bien, fermée seulement à la défiance et aux vaines colères. Bonté et simplicité, c'est tout le secret; si nous y joignons la force nécessaire pour défendre contre les retours de la fortune, et quelquefois, hélas! contre la méchanceté des hommes le bonheur de ceux que nous aimons. Les personnages de M. Freytag, quand bien même ils n'auraient pas cette imagination allemande qui transforme tout ce qu'elle touche,
atteindraient encore à la poésie par l'attention religieuse qu'ils mettent à remplir les moindresdevoirs. Ils portent dans leurs actes un sérieux qui en double le prix, ils ont la vénération d'euxmêmes et des autres; et trois fois heureux sont ceux qui vénèrent! quelque chose d'éternel plane au-dessus d'eux qui les soustrait aux souilluresde ce monde périssable et leur interdit d'être vulgaires. Ils ne connaissent point les révoltes de l'envie en ses retraites sombres; anneaux d'une chaîne indestructible, que le doute acharné et l'amour de soi ont seuls le triste pouvoir d'interrompre, en chacun d'eux l'humanité vit tout entière, et ils vivent eux-mêmes dans TuniverseL Leur cœur est le centre de la nature ; il bat, si je puis dire, sous l'œil et sous l'aile de Dieu.
Ces instincts de vénération bienveillante ne s'éteignent guère chez l'Allemand; ils survivent même à l'honnêteté, et c'est pourquoi la fourberie allemande est si dangereuse et si difficile à démêler. Qu'il y ait en Allemagne comme ailleurs dos scélérats cyniques, la chose est toute simple; mais j'y crois le caractère de Tartufe, dans sa conception absolue, impossible ou du moins très
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rare ; chez nous, au contraire, il est fréquent, et le type primitif qu'en a donné Molière se ramifie en je ne sais combien de variétés : Tartufes de religion, de politique, de tolérance, de morale, d'amour ; une vanité abominable a suscité jusqu'à des Tartufes de vice. L'Allemand est impuissant à devenir un hypocrite complet par la raison qu'il reste toujours en quelque manière sincèrement bonhomme et sincèrement pieux : je prends ici ce mot de piété dans son sens le plus étendu, le sens du latin pietas. Examinez de près, par exemple, ce fripon d'Ehrenthal : certes on ne croirait jamais que la poésie puisse se loger dans la cervelle d'un usurier. Ehrenthal n'en est pas moins poète de la même façon qu'Antoine et Sabine, et par les mômes causes. Il a au plus haut degré l'esprit de famille ; il respecte ce qui est respectable; tout en méditant la ruine du baron, il s'incline devant les hautes vertus de gentilhomme qu'il reconnaît en lui; il garde dans sa nature et dans son langage quelque chose de biblique. Il ne dit pas : « Quand je mourrai », il dit sans affectation : « Quand Therbe croîtra sur la tombe du vieil Ehrenthal. » Et, bien que cette
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phrase sentimentale soit une piperie à l'adresse de Rothsattel, elle est dite cependant avec une candeur qui n'est pas jouée. L'avarice même, la plus sèche des passions, se présente accompagnée d'un cortège de souvenirs tendres et touchants. Itzig hésite à conclure son marché avec Ilippus, et à lui donner le prix exorbitant que celui-ci met à ses leçons :
Il fourra sa main dans sa poche et tourna quelque temps son portefeuille entre ses doigts. Ce qui se passa alors dans sa pauvre âme, ce furent de sombres et douloureuses sensations. Elles se traversaient l'une l'autre, rapides comme l'éclair. Il pensa en ce moment à sa vieille mère d'Ostrau. Use rappela comme la digne femme avait vendu sa chaîne d'or pour lui donner les six ducats cousus dans la bourse de cuir; il la vit devant lui tout en larmes, le jour de son départ, le bénissant et lui disant : « Veitel, c'est un méchant monde que celui où tu vas; gagne honnêtement ton pain, Veitel! » Il vit son père étendu sur son lit de mort, sa barbe blanche tombant sur son corps amaigri, et il respira profondément. Il pensa aussi à ses cinquante thalers, combien ils lui avaient coûté de peine à gagner dans son commerce de revendeur, combien il avait couru à droite et à gauche, combien il avait essuyé d'affronts, combien de fois on l'avait appelé importun et menacé de le battre. Enfin il jeta violemment le portefeuille sur la table, et il s'écria : « Voici l'argent! »
Le lecteur comprendra mieux d'où naît cette
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poésie des caractères allemands, et quelles circonstances minimes suffisent pour la nourrir et la développer, s'il veut s'arrêter quelque temps avec nous sur le tableau de la jeunesse d'Antoine et sur le récit de sa première rencontre avec Lénore. Nous y verrons des impressions fugitives réagir, parce qu'elles sont poétiques, sur une vie tout entière et en préparer les joies aussi bien que les déceptions. Prenons d'abord les premières années d'Antoine à Ostrau. Antoine a pour père un simple calculateur royal. Mince est l'emploi, petite est la maison. Mais déjà nous avons sous les yeux une riante peinture, doucement animée par Tamour, la tendresse maternelle, la probité fîère d'elle-même, l'esprit d'ordre, la bonté, les gentillesses d'un enfant, parure el joie du foyer domestique, qui grandit dans la paix et dans l'innocence. Déjà, de cette maison, la vue s'écliappe sur le vaste monde par une ouverture beureuse, qui n'en laisse voir qu'un coin doré du soleil, et, tout étroite qu'elle est. livre passage à une légion de fantojîies et de rêves éblouissants. Jadis le père d'Antoine a rendu un service capital aux Scbrœter. Sans lui, sans un
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document qu'il a découvert dans une liasse de papiers poudreux et envoyé à qui de droit, ils eussent perdu une créance de plusieurs milliers de Ibalers contestée parles héritiers du débiteur. Le jeune chef de celte famille n'a pas été ingrat. Depuis qu'une partie de sa fortune a été ainsi sauvée par l'exacte diligence du calculateur royal, chaque année, à la Noël, il ne manque point de lui adresser, en souvenir de ce grand service, une caisse remplie du café le plus rare et du sucre le plus fin. Petite chose en apparence î Mais dans la vie unie des pauvres habitants d'Ostrau, cette caisse est l'événement de chaque année; elle est l'attache mystérieuse qui les relie au reste du monde, liien souvent Antoine, avec cette curiosité de l'enfance toujours en éveil, a été frappé de l'émotion extraordinaire que causait l'arrivée de la caisse; bien souvent il a remarqué l'air capable de son père et sa figure épanouie par une joie orgueilleuse lorsqu'il lisait la lettre de félicitation dont l'envoi était invariablement accompagné; et bien souvent le père lui a raconté l'histoire. De cette façon, l'imagination du père et celle du fds ont été lancées bien au delà de l'humble jardin,
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qui est tout leur domaine, au delà d'Ostrau, au delà même de l'Allemagne et au delà encore de l'Europe. Boire le café, manger le sucre, se moquer de la cassonade et de la chicorée du voisin, publier dans sa petite ville qu'on est Tami intime du premier négociant de la province et qu'on reçoit de lui des cadeaux inouïs; combien je connais de Français qui n'eussent pas su faire autre chose! Mais, grâce à cet instinct de vénération affectueuse, si fort chez les Allemands, le père d'Antoine bâtit au contraire là-dessus tout un roman de sympathies chimériques, qui se superposent à son existence réelle et finissent par l'absorber. Afin de vivre sans cesse par la pensée avec les riches amis qu'il n'a jamais vus, il se fait marchand et spéculateur à sa manière, c'est-à-dire qu'il devient connaisseur infaillible en matières de denrées coloniales, discute sans un sou vaillant des affaires immenses, étudie dans les gazettes le cours des marchandises et s'inquiète assidûment du sucre et du café. Et il faut entendre sa joie quand le sucre est en hausse ou sa colère quand le café baisse! Le jeune Antoine, qui assiste à ces spéculations idéales, est
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bientôt brûlé de la même fièvre. Il fait dans sa petite tête des navigations incroyables chez les peuples d'où viennent les épices. L'avenir lui apparaît comme une pyramide gigantesque de raisins de Corinthe, d'amandes, d'oranges et de pains de sucre, du haut de laquelle il voit ses parents lui sourire et le prêcher. Ainsi se décide sa vocation. Il sera négociant, il sera commis chez les Schrœter. « Et qu'on ne dise plus », s'écrie alors M. Freytag, « que notre vie est pauvre en dispositions poétiques; la poésie est une magicienne qui domine encore partout sur celte terre les mouvements des mortels. Mais que chacun prenne bien garde quels songes il nourrit dans les replis mystérieux de son âme; car une fois qu'ils auront grandi, ils seront ses maîtres, ses maîtres inflexibles. » M. Freytag dirait volontiers : « L'homme s'agite, la poésie le mène, n Axiome candide et bien digne d'un Allemand !
Franchissons maintenant un intervalle de quelques années. Suivons Antoine, qui s'exile d'Ostrau et se dirige, le cœur léger, vers la grand' ville. Le hasard le détourne de son chemin et
l'égaré dans une terre magnifique qui borde la
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route. Cette terre n'est autre que le fief de Rothsattel. Antoine s'y engage sans savoir où il va; tout à coup, arrivé derrière un bouquet d'arbres, d'où il peut voir sans être vu, il a devant les yeux un spectacle qui le ravit. C'est d'abord le noble château, avec ses deux tourelles tapissées de lierre; c'est l'escalier du perron et la fraîche pelouse qui s'étend au pied; ce sont les éclaircies, pratiquées avec tant d'art dans le massif du parc, qu'on aperçoit de toutes parts les cimes bleues des montagnes, et que les montagnes semblent avoir été mises là exprès pour servir d'encadrement au parc; c'est enfin, sur le balcon du premier étage, une dame à Tair digne et gracieux, et près d'elle une jeune fille assise dans une attitude de liberté respectueuse, qui toutes deux jouissent paisiblement de ce site enchanteur. Le jardin, le château, les êtres à part qui l'habitent, tout s'offre à Antoine avec un air de grandeur et d'élégance dont il n'a pas encore eu d'idée. Tant de force et de noblesse! tant d'espace pour respirer et courir! un bonheur, une majesté, un charme dans les moindres choses! une simplicité si riche! une coquetterie si peu
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apprêtée! Qui se fut jamais douté de cela à Ostrau? C'est une vie, jusqu'alors inconnue de lui et des siens, qui se découvre à ses regards; la vie distinguée, la vie large et libre des privilégiés de ce monde, qui est active et qui ne connaît point le joug du travail, pour qui tout est loisir et pour qui rien n'est paresse; la vie sans la sueur au front , la vie qui ne rampe point, la vie avec des ailes, terre promise du laborieux roturier né avec des goûts de grand seigneur, vers laquelle beaucoup s'élancent, mais où bien peu dépassent le mont Nébo. Antoine reste là cloué à terre et comme pétrifié d'admiration. Il rougit du peu qu'il est; par un sentiment de respect naïf, il va chercher au fond de sa poche ses gants de fil jaune qui dorment en attendant les occasions solennelles; il les met pour ces beaux chênes; il reprocherait presque à ses pieds d'oser fouler ce sable et ce gazon. Et que devient-il lorsqu'il entend le galop d'un cheval et aperçoit près de lui sa jolie demoiselle, ou plutôt l'enfant du balcon, caracolant sur un poney! Il n'y a rien de plus séduisant, de plus ingénu et de plus intime que cette première
SUR GCffiTHE
entrevue de Lénore et d'Antoine. Lénore, surprise des témoignages de respect qu'elle reçoit d'un jeune homme plus âgé qu'elle, fait la dame, et la grande dame, bien qu'au fond bonne camarade. Antoine, tout en devenant très vite familier, écoute son babil avec une docilité avide qui tient de l'étourdissement. Il obéit en poupée à ses moindres gestes. Elle veut qu'il mange des fraises, et il mange; elle veut le promener en canot sur l'étang du parc, et il va sur l'étang. Lorsqu'enfin il s'arrache d'avec elle, il a engagé son existence. Il la reverra bien souvent dans la suite; il la reverra plus belle et plus adorable, quand toutes les grâces de la jeunesse se seront é})anouies sur son visage; mais rien ne surpassera pour lui le charme d'un tel moment. Cette brusque rencontre delà pauvreté et de l'opulence patricienne, ce tableau de Lénore enfant, trottant sur son poney à travers les jardins du splendide château, sont pour toujours dans ses yeux et dans son cœur. Lui-môme le confesse plus tard en se séparant de Sabine; il ne se croit pas, à proprement parler, sous l'empire d'une passion, il est à la poursuite d'un rêve. « Elle a été
LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
la première, dit-il, qui ait adressé au pauvre orphelin des paroles amies lorsqu'il s'en allait seul dans le monde. Je l'ai admirée dans l'éclat tranquille de sa vie passée. J'étais alors enchaîné à son image... Et maintenant elle vient à moi et me conjure de tendre à son père une main secourable. Puis-je refuser? » Toute la destinée d'Antoine est là. Les visions de son enfance l'ont fait négociant. Peu s'en faut qu'une vision de sa jeunesse ne lui interdise de l'être. Pour lui, du moins, M. Freytag a raison. Sa plus chère, sa seule maîtresse, c'est la poésie.
Ce charme de poésie, répandu sur l'œuvre de M. Freytag, ne doit pas nous empêcher d'y reconnaître des qualités, sinon plus précieuses, du moins plus spéciales au romancier et plus rares chez les Allemands. Si le ton de l'épopée y domine, les scènes dramatiques n'y manquent pas. M. Freytag s'est déjà distingué au théâtre : il observe avec finesse; ses portraits sont ingé-
il"
SUR GCCTHE
LE ROMAN ET LA POESIE DE FAMILLE
nieux, et, bien que la force lui fasse défaut dans l'invention des caractères, il rencontre çà et là des traits énergiques. Ce n'est pas assez que, grâce à son imagination expansive et à cette rectitude d'intuition particulière aux cimes honnêtes, il ait si bien saisi l'esprit général de la société allemande. Il a mis en présence Tune de l'autre les différentes classes de cette société, il a marqué l'opposition de leurs intérêts et de leurs préjugés, et ce n'est pas le moindre mérite de son livre. Non qu'il ait voulu donner à son œuvre une haute portée politique et sociale; en eût-il eu l'ambition, la puissance lui aurait peut-être manqué. Il ne va guère au delà de cette peinture douce des ridicules aristocratiques qui de tout temps a été un droit, une convention et une mode dans la république des lettres. Sa raillerie même part d'un fonds de bienveillance qui. la rend inoffensive. Ce n'est pas une méchanceté bien cruelle que de nous montrer M""' de Baldereck affolée d'Antoine tant qu'il reste bâtard impérial, et furieuse le jour où elle apprend de sa bouche qu'il est le fds d'une honnête femme. Toutes les caricatures de margrave
que M. Freytag fait passer sous nos yeux, Werther les avait déjà dessinées dans ses lettres et avec bien autrement de fougue. Une figure néanmoins, dans ce choc léger des classes, attire sur elle l'attention, bien qu'on ne l'entrevoie qu'à de rares intervalles dans l'ombre oii elle se cache, c'est celle du Principal T. Schrœter. Evidemment, M. Freytag ne considère pas Schrœter comme un personnage ordinaire; il l'a comblé de vertus; sa maison est un asile de paix et de bonheur. Là, Antoine trouve la poésie paisible et profonde qui finit par dissiper le long enchantement où Ta plongé sa première rencontre avec Lénore; là sont inconnus les désespoirs sinistres; les mêmes heures rapportent chaque jour les mêmes devoirs, et ce retour régulier, cette activité d'une retraite tranquille endorment peu à peu les plus vives douleurs, comme les sens agités se calment au bruit monotone d'une chute d'eau dans les bois. Il y a de la grandeur dans cette maison austère ; il v en a dans l'austère ligure qui lui communique son empreinte . T. Schrœter, pour sauver ses marchandises en péril, va braver la révolution de Pologne dans
SUR GOETHE
son foyer le plus ardent; il expose sa vie et celle d'Antoine, non par cupidité, mais par héroïsme commercial. Il ne faut pas que môme la guerre rempeclie d'être fidèle à ses engagements; il ne faut pas qu'une insulte, même lointaine, ternisse son nom. Sa marque est un drapeau, il mourra pour elle, et son sang versé apprendra sur tous les coins du globe à ses correspondants, qu'ils n'ont pas confié à des mains indignes l'édifice commun de leur fortune et de leur honneur. Voilà un beau caractère! raideur, sécheresse, cruauté froide, rancune sans pitié, insolence; cet homme, si courageusement probe, devient tout cela dès que les mots de chevalier et de baron résonnent à son oreille. Peu s'en faut qu'il ne se fasse l'ennemi implacable d'Antoine quand celuici le quitte pour les Rothsattel, et lorsque la brebis égarée demande ensuite à rentrer au bercail, il l'interroge avec une anxiété scrupuleuse, doutant qu'on puisse avoir vécu dans la compagnie des seigneurs et garder la probité sans tache, nécessaire à un négociant. Certes il n'aime pas les révolutions qui compromettent ses ballots. Mais à voir avec quel dédain résolu il
LE ROiMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
oppose la roture laborieuse et intelligente, vraie ruche d'abeilles, aux frelons de la noblesse, incapables de ne pas se ruiner eux-mêmes, bien loin d'enrichir leur pays, on le prendrait pour un démagogue, si Fink, qui ne se paie guère d'apparences et qui n'a pas eu le temps, dans les Pampas, de se recouvrir d'une couche de préjugés bien épaisse, ne remarquait en sifflotant que ce plébéien acharné, révéré par M. Liebold, le teneur de livres, comme le type accompli de la bonté et de la grandeur bourgeoises, donne des bals et n'y invite pas ses commis. Orgueil commercial doublement redoutable, bien que M. Freytag y trouve plus à admirer qu'à craindre! Je ne veux point me constituer champion de M'"*' de Baldereck et de ses théories sur la bâtardise. Mais ce regard de sombre mépris jeté sur la noblesse, cette barrière invisible qui, dans la môme maison, sépare le comptoir du salon, forment des dissonances pénibles dans un concert harmonieux de bons sentiments. Cela me trouble l'idylle de la vie allemande bien plus que les émeutes polonaises, trop curieuses cependant
quand elles sont décrites dans un tableau, dédié
SUR GOETHE
LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
son foyer le plus ardent; il expose sa vie et celle d'Antoine, non par cupidité, mais par héroïsme commercial. Il ne faut pas que môme la guerre rempeche d'être fidèle à ses engag^ements; il ne faut pas qu'une insulte, même lointaine, ternisse son nom. Sa marque est un drapeau, il mourra pour elle, et son sang* versé apprendra sur tous les coins du globe à ses correspondants, qu'ils n'ont pas confié à des mains indig-nes l'édifice commun de leur fortune et de leur honneur. Voilà un beau caractère! raideur, sécheresse, cruauté froide, rancune sans pitié, insolence; cet homme, si courageusement probe, devient tout cela dès que les mots de chevalier et de baron résonnent à son oreille. Peu s'en faut qu'il ne se fasse l'ennemi implacable d'Antoine quand celuici le quitte pour les Rolhsattel, et lorsque la brebis égarée demande ensuite à rentrer au bercail, il l'interroge avec une anxiété scrupuleuse, doutant qu'on puisse avoir vécu dans la compagnie des seigneurs et garder la probité sans tache, nécessaire à un négociant. Certes il n'aime pas les révolutions qui compromettent ses ballots. Mais à voir avec quel dédain résolu il
oppose la roture laborieuse et intelligente, vraie ruche d'abeilles, aux frelons de la noblesse, incapables de ne pas se ruiner eux-mêmes, bien loin d'enrichir leur pays, on le prendrait pour un démagogue, si Fink, qui ne se paie guère d'apparences et qui n'a pas eu le temps, dans les Pampas, de se recouvrir d'une couche de préjugés bien épaisse, ne remarquait en sifflotant que ce plébéien acharné, révéré par M. Liebold, le teneur de livres, comme le type accompli de la bonté et de la grandeur bourgeoises, donne des bals et n'y invite pas ses commis. Orgueil commercial doublement redoutable, bien que M. Freytag y trouve plus à admirer qu'à craindre! Je ne veux point me constituer champion de M'"*' de Baldereck et de ses théories sur la bâtardise. Mais ce regard de sombre mépris jeté sur la noblesse, cette barrière invisible qui, dans la même maison, sépare le comptoir du salon, forment des dissonances pénibles dans un concert harmonieux de bons sentiments. Cela me trouble l'idylle de la vie allemande bien plus que les émeutes polonaises, trop curieuses cependant
quand elles sont décrites dans un tableau, dédié
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SUR GOETHE
au duc de Saxe-Cobourg-Gollia, pour que nous n'en disions pas tout à Theure un mot.
A coté des gentilshommes et des bourgeois, M. Freylag a placé les Juifs, qui ne sont précisément ni Tun ni l'autre. Ce peuple, tout en gardant ses traditions et les cérémonies de son culte, prendra-t-il un jour dans les relations de la vie privée le caractère qui lui est propre? Y aura-t-il, entre lui et les autres classes de la société, assimilation morale comme il y a déjà assimilation légale? Sera-t-il broyé par quelqu'un de ces torrents de lave qui, sous différents noms depuis trois siècles, réforme religieuse, propagande philosophique. Révolution française, conquête napoléonienne, invasion russe de 1813, passent tour à tour sur l'Europe pour entraîner tout ce qui fait saillie ou disparate, tout fondre et tout mêler? je l'ignore. Toujours est-il qu'il garde encore aujourd'hui une originalité qui n'est utile à personne, et des Juifs peuvent ligurer à titre de Juifs dans le récit d'événements contemporains aussi bien que dans l'histoire àlvanhoéy qui se passait il y a mille ans. L'Allemagne depuis Les. sing se complaît à les mettre en scène et à
signaler hautement tantôt leurs vertus, tantôt leurs vices, soit qu'elle craigne d'être conquise par eux, soit qu'elle prêche à leur égard des sentiments de fraternité qu'on ne leur accorde pas toujours. Il s'est même organisé dans ces derniers temps, de l'autre côté du Rhin, toute une littérature juive avec des écrivains juifs d'un rare mérite. Israël forme un monde dans l'œuvre de M. Freytag, et c'est celui qui est peint des couleurs les plus vives : là est la comédie, là est le drame. Quoi de plus plaisant que la naïveté de Schmeie Tinkeles? Rien que Tinkeles soit en relation d'affaires avec T. Schrœter, il a voulu, durant les troubles de Pologne, voler ses marchandises qu'il considérait comme une proie abandonnée au premier venu, et il a échoué. Il faut voir son ébahissement lorsqu'Antoinc l'appelle scélérat et le menace de la justice. Il faut assister à ses éclats d'indignation contre la malignité du monde, lorsqu'il s'entend signifier que la maison Schrœter ne fera plus d'affaires avec lui. « Dieu de mes pères! s'écrie-t-il, moi, un méchant homme! pourquoi dites-vous cela? Vous me connaissez depuis nombre d'années pour un marchand loyal.
SUR GOETHE
Comment pouvez-vous dire que je suis un méchant homme, parce que j'ai voulu faire une affaire, et que j'ai eu du malheur, et que je ne l'ai pas faite? Est-ce là ce qui s'appelle un méchant homme? » Itzig- et Ehrenthal nous sont déjà connus. C'est encore une honne scène de juiverie que leur première entrevue, quand tous deux déhattent les g^ages qui seront donnés à Itzig.
Tandis que le digne M. Ehrenthal froissait négligemment les papiers dans sa main, Itzig essayait de sourire d'un air de familiarité et de soumission. « Si je le prends à mon service, dit le maître, tu feras dans la maison tout ce qu'il nous plaira de l'ordonner, à moi, à M^^^ Ehrenthal ou à mon fils Bernard; lu nettoieras le matin mes bottes et les souliers de ma femme; lu iras chercher à la cuisine ce que te dira la cuisinière; tu feras toutes les courses qu'exigent mes affaires, tu exécuteras toutes les commissions.
— Oui, monsieur Ehrenthal, répondit humblement Veitel. Je ferai tout ce qu'il faudra pour que vous soyez content de moi.
— La cuisinière te donnera à déjeuner et à diner. Le soir, à partir de sept heures, tu seras ton maître. »
Veitel accepta cette condition avec la môme docilité. 11 remarqua seulement : « Puis-je avoir le matin une heure ou deux à moi?
— Non, dit Ehrenthal inflexible, je ne puis pas souffrir qu'une personne soit à mon service et fasse des affaires pour son propre compte. »
LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
Comme Veitel avait résolu, en tout état de cause, de faire des afïaires pour son propre compte, et que M. Ehrenthal le savait aussi bien que Veitel, ce point délicat ne fut pas approfondi davantage.
« Pour cela, tu recevras tous les mois deux thalers, et lorsque tu me procureras une affaire, lu auras ta part de bénéfice.
— Quelle sera celle part? s'écria avidement Veitel.
— Ce qu'elle sera? reprit l'autre d'un ton de mauvaise humeur. Ce que je le donnerai sera toujours assez.
— Assez pour monsieur, mais non pour moi, répondit Veitel hardiment; car il sentait que sur ce point capital
il fallait de la résolution.
— Cela se trouvera quand tu auras fait tes preuves. Je te prends à l'essai pour quatre semaines. Après ce temps, nous reparlerons de tes gages. »
C'était tout ce que Veitel pouvait raisonnablement exiger. 11 reprit son paquet, déposé sur les marches de l'escalier, et dit avec soumission : « Je serai content, si monsieur Ehrenthal veut encore me donner une vieille culotte et un vieil habit, afin que je ne lui fasse pas honte devant les gens.
— Ni culotte ni habit, répondit Ehrenthal d'un ton décidé.
— Alors vous me donnerez l'habit et la culotte dans quatre semaines lorsque mon temps d'apprentissage sera fini. » D'après le cours de la Bourse aux fripiers, cela équivalait à un cadeau de trois ou quatre thalers. Ehrenthal, non sans cause, trouva cette prétention excessive. Il jeta un regard scrutateur sur le drôle; il vit l'humilité de sa posture et l'elTronterie peu ordinaire qui brillait dans ses yeux. Il conclut que le personnage pouvait lui être utile, et il se sentit porté à se montrer magnanime. <( Soit, dit-il, dans quatre semaines. »
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SUR GOETHE
Ehrenthal présente alors Yeitel à sa femme, à sa fille Rosalie et à Bernard. Yeitel n'a besoin que d'un coup d'œil pour connaître son monde, et il dresse en conséquence son plan de conduite.
L'orgueil important de la mère, le regard déplaisant de la fille, la figure distraite du fils, rien n'échappa au pauvre diable. 11 résolut sur-le-champ d'être très soumis à l'égard de la mère, de faire l'amoureux de la fille, de mal nettoyer les Lottes de Bernard et de fouiller tous les jours ses habits, sous prétexte de brosse, pour voir si le propriétaire n'aurait pas oublié au fond des poches quelque pièce d'argent.
Et quel effet poignant ne produit pas la destinée de Bernard, jeté, avec son cœur si noble et sientbousiaste, au milieu de ces vilenies! Celui-là, nous l'avons rencontré quelque part : à l'école, au collège, dans quelque bas emploi indigne de lui, maître d'étude, petit professeur, commis de librairie, secrétaire d'un grand liomme qui exploitait son admiration candide et ne payait pas son travail, toujours dévoué et toujours victime! Sur lui, le meilleur de sa race, sur lui, Tbumble, le pauvre, l'innocent, le timide, est retombé tout ce qui s'agite encore au fond de nos cœurs de vieil orgueil et de vieille intolérance, mal corrigée
LE ROiMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
par les lois! Car les autres, avec leur implacable amour de l'or et leur ambition tenace, avec leur adresse et leur résolution dans la lutte, savent contenir les dédains injustes, réduire au silence le préjugé, forcer le respect, s'imposer, parvenir. Lui seul, méprisé des siens comme un être inutile, parce qu'il rêvait les plus beaux rêves du ciel au lieu d'exploiter la terre, n'a trouvé cbez nous ni consolation ni appui. Nous l'avons tous méconnu, nous l'avons tous poursuivi de nos railleries. Enfants, nous avons flétri sa belle âme d'enfant qui ne demandait qu'à nous aimer. Plus tard, quand nous avons su ce qu'il valait, quand tout nous pressait de réparer nos torts, nous étions jeunes et avides de plaisirs ; les jouissances nous cberchaient en foule et nous arrachaient à nous-mêmes; nous n'avions pas de temps à perdre à être bons. Cent fois nous avons passé à ses côtés, courant à quelqu'une de ces fêtes dont le souvenir est si vide, laissant à peine tomber sur lui quelques mots d'intérêt banal, et, tandis que déjà la fièvre de l'isolement le tuait, nous ne sentions pas sa main qui se cramponnait à la nôtre comme pour mendier de nous une parole et un
SUR GOETHE
regard de plus. Comme un peu de cette amitié que notre folle jeunesse prodiguait aux plus indifférents et aux plus indignes, l'eut raffermi et réchauffé! Comme son génie se fut développé, comme son intelligence Teiit élevé haut, si nos outrages n'avaient glacé de bonne heure en lui les sources de la vie, si notre légèreté insouciante ne l'avait abandonné à ses premiers pas dans la mêlée de ce monde! Pauvre Bernard! Il n'est pas besoin de le voir longtemps, gauche el honteux de lui-même, au milieu de ses livres, pour deviner qu'il n'acquerra jamais, lui qui sait tant de choses, le peu de vile science qu'il faut pour contraindre les méchants à nous laisser vivre! Il sera le martyr résigné du premier persécuteur de carrefour qui voudra le frapper, d'Itzig ou d'IIippus. La mort Ta déjà marqué pour en faire sa proie; que deviendrait-il ici-bas, puisqu'il ne sait que suivre son bon co'ur et détester le mal sans lui résister? M. Freytag a dessiné ce portrait de Bernard avec une vérité déchirante. Son maintien courbé, sa figure pâle et creusée avant l'âge de rides profondes, décèlent ses souffrances intimes et le travail acharné
LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
dans lequel il cherche une consolation qui ne lui suffit pas toujours! Fils d'une race proscrite dont il ne partage point les passions, étranger au sein de sa famille, il passe sa jeunesse dans une solitude demi-volontaire, demi-forcée, relégué au fond de sa petite chambre, apprenant l'hébreu après le grec, le chaldaïque après l'hébreu, et le sanscrit, et l'arabe, et le persan. Un chagrin lent le mine; son père l'aime à la folie, et il doute s'il n'aurait pas à rougir de son père devant les honnêtes gens. Pour échapper à cette idée, tourment de ses jours et de ses nuits, il n'a d'autre refuge que la lecture des poètes; eux seuls satisfont le besoin d'idéal dont son âme est dévorée; il ne demande rien au monde qu'il redoute sans le connaître et qu'il accuse, comme tous les esprits studieux et contemplatifs, habitués à vivre uniquement de la vie factice des livres, d'être mesquin, vulgaire et pauvre en émotions. C'est un jour terrible que celui où la vue de Lénore, l'atteignant au cœur d'une blessure incurable, lui révèle brusquement la poésie vivante de la passion et lui laisse soupçonner ces joies divines et ce bonheur infini de Tamour partagé qu'il ne
SUR GUETUE
goûtera point. Mais c'est un moment plus cruel encore, celui où il découvre les complots tramés par son père pour ruiner Rothsattel. Il ne se révolte point, il ne commet pas le sacrilège de juger celui que la nature, la reconnaissance et son devoir lui ordonnent de respecter. Il l'adjure avec une tendresse douloureuse et inflexible de lui sacrifier ses plans. Malade et mourant de la fièvre, il mande auprès de lui le baron et son père pour les réconcilier; il faut qu'Ehrenthal, dont Tavarice saigne, promette de restituer à Rothsattel l'instrument de l'hypothèque que celui-ci lui a cédée. Cette scène, que nous allons citer tout entière, scène de lutte sourde et contenue entre des passions également implacables, est la plus dramatique du livre. Veitel Itzig — nous le rappelons — s'est arrangé pour qu'en ce moment même Thypothèque déposée dans le comptoir d'Ehrcnthal fut soustraite par Ilippus. Les soupçons que doivent naturellement manifester l'un contre Tautre le débiteur et le créancier lorsqu'ils s'aperçoivent de la disparition de l'acte, ceux que le fils même, accablé de ce dernier coup, conçoit avec horreur contre son père, ajou-
LE ROMAN ET LA POESIE DE FAMILLE
lent à l'intérêt lugubre delà situation, et la mort de Bernard le couronne.
Lorsque le baron eut achevé, Bernard fit signe à son père : « Approche, dit-il, écoute tranquillement mes paroles. » Le père approcha son oreille des lèvres de son fils. « Ce que je vais te dire, murmura doucement Bernard, c'est ma ferme volonté, et ce n'est pas d'aujourd'hui que ma résolution est prise. En amassant de l'argent, lu pensais que je te survivrais, et qu'après ta mort je serais ton héritier, n'est-il pas vrai? » Ehrenthal inclina vivement la tête en signe d'assentiment. « Puisque tu vois en moi ton héritier, continua Bernard, écoute bien mes paroles. Si tu m'aimes, agis sur ce que je vais te dire. Je renonce à ma part d'héritage, pendant que nous sommes encore vivants tous deux. Ce que tu as amassé pour moi, tu l'auras amassé en vain. Je ne demande rien pour l'avenir. S'il m'est donné de recouvrer la santé, je me soutiendrai par mon propre travail, je veux apprendre à compter sur moi-même; hors ton amour et ta bénédiction, je ne désire rien de loi. Songes-y bien. »
Ehrenthal leva les bras et s'écria : « Quel langage, mon Bernard, mon pauvre fils! Tu es malade, tu es bien malade!
— Écoule-moi encore, ajouta Bernard d'une voix suppliante. Peu importent les droits que tu as sur le bien du baron. Tu as été de longues années en rapport avec lui; tu ne dois pas être la cause du malheur de sa famille. Je ne te demande pas de lui abandonner la grosse somme qu'il te doit; cela te ferait delà peine et humilierait le baron; mais j'exige que lu acceptes les sûretés qu'il t'offre. S'il t'a promis auparavant quelque autre chose.
SUR GOETHE
oublie-lé; si tu as dans les mains des papiers qui l'inquiètent, rends-les.
— 11 est malade, gémit le père, il est bien malade.
— Je sais, mon père, que c'est pour toi une grande douleur. Depuis que tu es parti de la maison de ton grand-père, pauvre enfant juif, pieds nus, un thaler dans la poche, tu n'as pensé à rien aulre chose qu'à gagner et à toujours gagner. Personne ne t'a appris rien de plus, ta foi t'a banni loin de ceux qui comprennent mieux en quoi consiste la dignité de la vie. Je le sais; cela te pèse sur le cœur d'exposer une aussi grosse somme. Mais tu le feras, tu le feras parce que tu m'aimes. »
Ehrenthal se tordait les mains et disait au milieu d'un torrent de larmes : « Tu ne sais pas ce que tu exig'^s, mon fils! C'est un vol accompli sur ton père. »
Le (ils saisit la main de son père : « Tu m'as toujours aimé. Tu as voulu que je devinsse quelque chose de plus que toi. Tu as toujours écouté mes paroles, et je n'avais pas le temps de former un vœu qu'il était rempli. C'est aujourd'hui la première grande prière que je t'adresse. Cette prière, je la murmurerai à tes oreilles aussi longtemps que je vivrai. C'est la première, mon père, ce sera aussi la dernière.
— Tu es un fou, un enfant, s'écria le père hors de lui, tu demandes ma vie, tu demandes toute ma fortune.
— Va chercher les papiers, répliqua Bernard. Je veux te voir de mes yeux rendre au baron ce qu'il a écrit et recevoir de sa main ce qu'il peut te donner en échange. »
Ehrenthal tira son mouchoir de sa poche. Il pleurait à chaudes larmes. « Il est malade. Je le perdrai et je perdrai aussi mon argent. » Pendant ce temps, le baron restait silencieux sur son siège et ne levait pas les yeux.
LE ROMAN ET LA POESIE DE FAMILLE
Itzig * se tenait près de la fenêtre, les poings convulsivement serrés; puis, en d'autres moments, sans y faire attention, il lirait le rideau à l'arracher de sa tringle.
Le lils regarda sans se laisser émouvoir les gestes désespérés de son père; il s'écria enfin en forçant la voix : « Je le veux, père, va chercher les papiers! » Après quoi, il retomba sur ses coussins. Le père voulut se précipiter sur lui; mais il le repoussa avec un mouvement de répugnance, il respira péniblement, et dit : « C'est assez, tu me fais mal. »
Alors Ehrenthal se leva, prit son flambeau et sortit. Tout était tranquille dans l'étroit espace, on n'entendait que la respiration oppressée des assistants... Le baron saisit la main du malade, la serra, et lui dit doucement : « Je vous remercie, monsieur, oh! combien je vous remercie! vous êtes mon sauveur; vous arrachez ma famille au désespoir et moi-même à l'opprobre. »
Bernard serra à son tour avec force la main du baron; un sourire de félicité vola sur son visage. Cependant il y avait toujours quelqu'un à la fenêtre, dont tout l'être était tendu dans une horrible anxiété; ses dents claquaient; il se collait au mur pour dominait la fièvre qui le secouait.
C'est ainsi que tout resta longtemps tranquille dans la petite chambre. Personne ne parlait ; Ehrenthal ne revenait point. Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas; en pleine furie, un homme se précipita dans la chambre, la figure bouleversée, les cheveux épars. C'était Ehrenthal. 11 tenait à la main le flambeau vacillant, mais rien autre chose.
1. Itzig savait qu'en ce moment le vol de l'hypothèque s'accomplissait dans le comptoir; il craignait que tout ne fût pas fini à temps.
• « Perdu! s'écria-t-il, et, laissant tomber le flambeau, il frappa ses mains l'une contre l'autre; tout est perdu, volé! » il se précipita sur le lit de son fils et lui lendit les bras, comme pour le supplier de venir à son secours. Le baron bondit aussi épouvanté qu'Ehrenthal. « Qu'y a-t-il de volé! cria-t-il à l'autre.
— Tout, tout, niuf^it Ehrenthal, ne regardant que son fils; les obligations, les hypothèques, ils ont tout pris! Je suis dépouillé. Un vol! une eflraction! Qu'on m'amène la police! » Et de nouveau, il se précipita dehors, et le baron derrière lui.
Étourdi, à moitié évanoui , Bernard les suivait du regard. Alors, celui qui seul était resté dans l'appartement quitta la fenêtre et s'avança vers le lit. Bernard jeta sa tète de côté et fixa sur cet homme un œil glacé d'horreur, comme l'oiseau fasciné regarde le serpent. C'était le visage d'un démon; des cheveux rouges hérissés; toutes les angoisses et toute la méchanceté de l'enfer empreintes sur des traits odieux. Bernard se mit la main devant les yeux et les ferma. Mais le visage continua de s'approcher, et une voix rauque murmura deux ou trois mots à son
oreille.
Mots horribles sans doute! Lorsque le père revint près du lit, la main de son fils s'éleva vers lui menaçante; puis elle retomba morte. C'en était fait de Bernard.
Le talent d'observation de M. Freytag se déploie avec éclat dans cette scène. // est malade, il est bien malade! Ce cri d'Elirenllial, étranglé entre l'avarice et Tamour paternel, ne serait pas indigne de nos grands comiques. Mais ce talent
LE ROMAN ET LA POESIE DE FAMILLE
se montre d'une façon plus continue dans la troisième partie du roman. Tout en restant poète, M. Freytag y devient vraiment romancier. Comme il n'a plus en sa présence que trois ou quatre personnages rapprochés d'abord par une estime réciproque, liés ensuite par la nécessité, habitant sous le même toit, ne pouvant le fuir, resserrés dans un coin de terre affreux, loin de l'Allemagne, qui est pour lui le pays des longues digressions, il faut bien qu'il se résigne, s'il ne veut tomber dans la déclamation vide, à nous décrire minutieusement leurs passions, et qu'il s'enchaîne à l'analyse psychologique comme ils sont enchaînés eux-mêmes au sol polonais. Après un tableau général de la vie allemande, oii l'auteur flottait indécis entre une dizaine de héros, on nous raconte, enfin, une histoire particulière, on nous retrace une de ces révolutions du cœur et de l'esprit que l'esprit et le cœur suivent toujours avec intérêt. Mettre Antoine en face de cette existence patricienne, oii il a rêvé tant de noblesse, de dignité et de force, et l'en dégoûter peu à peu, moins pour des vices tranchés que pour des nuances qui ne cesseront
'il
jamais de le choquer; découvrir à deux êtres qui s'aiment quel abîme le cours de la vie a creusé entre eux sans qu'ils s'en doutent; les montrer toujours prompts à se plaire, toujours inquiets de ne se donner réciproquement aucun motif de chagrin, et néanmoins se détachant chaque jour davantage l'un de l'autre; nous mener ainsi, par une pente insensible, jusqu'à l'heure fatale où Antoine ne voit plus dans Lénore qu'ignorance et légèreté inculte, où Lénore appelle Antoine « maître d'école » et prononce contre lui le mot irréparable de prosaïque : c'était une idée heureuse, et M. Freytag Fa exécutée avec beaucoup de délicatesse. Tout cela est grave, pénétrant, mélancolique sans fadeur. Pour mieux faire apprécier au lecteur ces qualités nouvelles de M. Freytag, je demande la permission d'extraire encore un long passage de cette troisième partie. Ce sont les adieux de Lénore et d'Antoine. Cette scène d'une solennité douce, qui contraste avec la joyeuse rencontre des deux enfants dans le parc de Rothsattel, est peut-être la meilleure morale du livre.
LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE
■ Lorsqu'Antoine sortit de l'habitation du bailli, Lénore était à la porte. « Je vous attends, dit-elle en marchant vivement vers lui; venez avec moi, Wohlfart; tant que vous resterez ici, vous m'appartenez.
— S'il y avait moins d'amitié dans vos paroles, répliqua Antoine, je croirais que vous vous réjouissez en silence d'être délivrée de moi. Oui, chère demoiselle, il y a longtemps que je ne vous ai vue aussi gaie. Vous venez à moi, la figure brillante; vous n'avez môme plus vos vêtements de deuil.
— C'est la robe que je portais lorsque nous allions ensemble en traîneau. Elle vous plaisait alors. Je suis vaine, ajouta-t-elle avec un sourire triste; je veux que la dernière impression que vous emporterez de moi soit une impression joyeuse. Antoine, ami de ma jeunesse, quel est ce destin qui veut que nous nous quittions au premier jour libre de soucis que j'aie eu depuis longtemps! Le bien est vendu*; aujourd'hui, je respire. Quelle vie c'était dans les dernières années! Toujours des tourments, la gêne, l'humiliation! Toujours devoir, tantôt son argent, tantôt sa reconnaissance!... Cela était terrible. Non pas de vous devoir à vous, Wohlfart. Vous êtes l'ami de ma jeunesse, et si jamais vous étiez dans le malheur ou dans la peine, ah! que je serais heureuse de vous entendre aussi m'appeler : « Maintenant, j'ai besoin de toi; viens « à moi, sauvage Lénore, viens. — Je ne veux plus être « sauvage, je veux penser à tout ce que vous m'avez dit. » Elle parlait ainsi, pleine d'animation, et son œil brillait. Elle se pendit à son bras, ce qu'elle n'avait jamais fait, et elle l'entraîna dans la cour, a Venez, Wohlfart, faire votre dernière visite à ce bien qui était nôtre... Venez