‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 26 sur 28 · C'est Fink qui vient de l'acheter · texte numérisé non relu

C'est Fink qui vient de l'acheter

SUR GOETHE

voir le poney, dit-elle d'un ton de prière. Pauvre petite bête! elle a vieilli depuis le jour où vous m'avez rencontrée galopant dans notre parc. »

Antoine caressa l'animal, et le poney tournait la tête tantôt vers lui, tantôt vers Lénore.

« Savez-vous comment cela s'est fait que vous m'ayez rencontrée sur mon poney? demanda Lénore en se plaçant de l'autre côté de la bête; ce n'est point par hasard. Je vous avais aperçu derrière le bouquet d'arbres; je puis vous le dire maintenant, et je pensais en moi-même : « Le beau jeune homme! je veux le voir de plus près. » Aussitôt dit, aussitôt l'ait.

— Oui, dit Antoine. Et les fraises! et le lac! Je marchais à vos côtés, et je me bourrais de fraises, et je pensais que j'étais seul au monde, et je larmoyais. Mais, au milieu des larmes, votre vue inondait mon cœur de joie. Vous étiez là, devant moi, si belle et si majestueuse! Je vous vois encore avec votre robe flottante à manches courtes et ce bracelet d'or à votre beau bras blanc.

— Où est-il maintenant le bracelet? » dit Lénore avec tristesse; et elle appuya la tète sur le cou du poney. « Méchant Wohlfart, vous l'avez vendu ! » Les pleurs roulèrent de ses yeux; elle étendit les bras par-dessus le poney, et saisit dans ses deux mains la main de son ami : « Antoine, nous ne pouvions pas rester enfants. » Puis elle s'essuya le visage et s'écria : « Ami de mon cœur, adieu! Adieu, mes rêves de jeune fille! adieu, léger printemps l Il me faut apprendre maintenant à marcher dans le monde, privée de Tappui qui me soutenait. Je ne vous ferai pas honte, ajouta-t-elle plus tranquillement; je serai toujours sage, je veux devenir aussi une bonne ménagère. Dès demain, je commence. J'irai avec Babet à la cuisine, je sais que cela vous rendra content. Et j'épargnerai. Je

LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE

reprendrai mon livre de compte avec les trois grandes barres à chaque page, j'inscrirai tout. Je serai économe, même dans les petites choses, Wohlfart. Ah! ma pauvre mère! » Elle joignit les mains en les serrant avec force, et un nuage passa de nouveau sur ses yeux.

Antoine l'entraîna. « Allons aux prés », dit-il...

...C'est ainsi qu'ils marchaient l'un à côté de l'autre à travers la prairie. « Vous me servirez de guide toute la journée, dit Lénore; je ne vous quitte point.

— Lénore, vous voulez me rendre le départ bien difficile.

— Est-il donc si pénible pour vous de partir?» demanda Lénore toute joyeuse et elle secoua la tète. « Non, Wohlfart, ce n'est pas vrai; bien souvent, sans le dire, vous vous êtes souhaité loin d'ici. »

Antoine la regarda avec surprise.

« Je le sais, dit-elle d'un air confidentiel, et elle lui pressa légèrement le bras. Je le sais très bien. Même quand nous étions ensemble, votre cœur n'était pas toujours près de moi. Bien souvent, oui; une fois dans le traîneau, et plus souvent encore depuis. Quand vous receviez de certaines lettres, vous les lisiez avec un empressement! Comment s'appelle donc ce monsieur? demanda-t-elle.

— Baumann *, répondit Antoine sans méfiance.

— Pris ! s'écria Lénore et elle lui pressa de nouveau le bras. Savez-vous que cela m'a rendu un temps bien malheureuse ! J'étais une folle enfant. Nous sommes devenus sages à présent, Wohlfart; nous sommes tous deux libres, et c'est pourquoi nous pouvons aller ensemble bras dessus bras dessous comme deux amis, ô vous, mon cher ami ! »

1. Commis de la maison Schrœter, qui donnait à Antoine des nouvelles de Sabine.

Telle est la conclusion dos aventures d'Antoine. C'est le romanesque vaincu par le bon sens; ce sont les vertus simples de la petite bourgeoisie s'apercevant enfin qu'elles s'étaient fourvoyées au milieu des frivolités delà vie de gentilhomme; et ce dénouernent convenait à une œuvre destinée à reproduire dans sa naïveté la poésie des mœurs germaniques. L'histoire particulière se confond ainsi avec l'histoire générale, et Antoine, par son mariage avec Sabine, rentre dans la vie commune du peuple allemand, dont il fut sorti par son mariage avec Lénore. M. Freytag, en effet, même dans la troisième partie de son livre oii il appelle plus spécialement l'attention du lecteur sur deux ou trois personnages principaux, n'oublie pas que son héros, c'est l'Allemagne. Sur la terre allemande, il nous la montrait elle-même; sur le sol polonais, il nous la fait admirer par le contraste. Ce contraste — nous avons à peine besoin de le remarquer — n'est pas ménagé avec plus d'adresse que celui des perversités

LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE

d'Itzig et des vertus d'Antoine. La Pologne s'insurge deux fois dans le livre de M. Freytag; elle personnifie exclusivement l'esprit de révolution à outrance, et l'auteur a sans doute ses raisons pour persuader aux Allemands qu'ils ont toujours été le plus paisible des peuples, qu'il n'y a pas eu de bataille de Dresde, que le parlement de Francfort a été le cauchemar d'une nuit nébuleuse. A décrire le brigandage sur les routes et les émeutes triomphantes dans les rues, M. Freytag étale à profusion ses rares qualités de peintre et de poète; mais le sang-froid, la justesse et la force lui manquent, et la fantaisie ne suffit pas pour introduire dans un roman des épisodes qui appartiennent à l'histoire. S'il fallait s'en tenir à ce qu'il dit, une révolution de Pologne consisterait à boire le plus possible. Dans les antichambres du gouvernement comme aux avant-postes de l'armée insurrectionelle, on ne voit que soldats d'aventure chancelants d'ivresse sous les cocardes dont ils sont chamarrés. La soif est une passion bien terrible, qui pousse un peuple à de telles extrémités! Mais plus cette antipathie d'un Allemand pour la Pologne paraît aveugle, plus

LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE

les témoignages en sont précieux à recueillir. Il y a là une haine de races et de lointaines traditions d'hostilité, trop peu remarquées chez nous, dont je n'ai pas ici à rechercher les causes, mais qui expliquent dans l'histoire de nos voisins bien des fautes irréparables. La Russie, pour anéantir la Pologne, n'a pas eu d'auxiliaire plus puissant que ces jalousies traditionnelles; et, aujourd'hui encore, chaque fois qu'elle voudra maintenir TAllemagne immobile et neutre au milieu des grands mouvements de l'Europe ou l'engager en des guerres funestes, elle n'aura qu'à dresser devant elle le spectre de cette nation malheureuse. Spectre terrible! car, il n'y a guère plus d'un siècle, la Vistule, coulant polonaise entre deux lambeaux de Prusse, interdisait aux sujets de Frédéric-Guillaume de devenir un peuple, et étouffait dans leurs germes ces fruits brillants de civilisation que la monarchie prussienne a portés depuis pour la gloire et la grandeur de l'Allemagne. Aussi M. Freytag ne croit-il pouvoir imaginer rien de mieux, pour raffermir ses compatriotes dans le culte des vertus héréditaires, que de leur présenter cet épouvantait. Disons-le cependant à

son honneur; la Pologne n'est pas le seul objet de ses craintes. De l'esprit germanique retrempé il voudrait faire un rempart capable d'arrêter un jour l'irruption menaçante de la race slave. « Reste ici, toi », dit Wohlfart, en quittant la province polonaise , à son jeune compagnon Charles Sturm. « Tu t'es accoutumé parmi ces étrangers : tu as toutes les qualités du colon sur un sol nouveau. La vie ne sera point facile pour toi; il faudra te priver de bien des douceurs; mais nous ne vivons pas dans un temps où l'homme actif doive cueillir commodément ses gerbes et se reposer. Tu as un cœur vaillant, tu n'es pas habitué à jouir, mais à acquérir et à créer. Tu seras ici, la main à la charrue, un soldat allemand qui étend les limites de notre langue €t de nos mœurs dans le pays de l'ennemi. » Et du doigt il montra l'Orient. Ce terme vague d'Orient laisse beaucoup à supposer. J'ignore jusqu'oii vont les espérances de M. Freytag ni s'il se flatte d'une absorption plus ou moins prochaine de la Russie par des colons envoyés de Saxe et de Prusse. Toujours est-il qu'un enthousiasme plein de gravité s'empare de lui dès qu'il traite

SUR GOETHE

cette matière. Il parle de Frédéric II du ton de Lucrèce célébrant la venue d'Epicure. Celui-là est le roi par excellence qui entreprit le premier de conquérir à la civilisation germanique la Prusse polonaise et Posen. M. Freytag oublie trop à quel prix cette conquête fut précipitée. Mais, s*il faut nous tenir en garde contre ses préjugés, il est difficile de ne pas nous laisser gagner aux transports de légitime orgueil qui le saisissent, chaque fois qu'au sein de la négligence et de la barbarie polonaises il découvre une trace des vertus bienfaisantes de FAllemagne ; cette vivacité de patriotisme enlève les cœurs. Qu'une humble cabane se montre à nous propre et riante à coté des châteaux délabrés qu'habitent les palatins, qu'au milieu d'une plaine désolée, où errent çà et là quelques paysans en guenilles abrutis par la misère, nos yeux aperçoivent dans un coin la terre fraîchement remuée, des sillons tracés avec soin, une peti!e ferme bien close où le coq jette au vent sa chanson joyeuse, nous ne pouvons nous retenir de répéter le cri d'Antoine : « Ilurrahî II y a une ménagère. Ici est la patrie. Ici sont des Allemands I »

LE ROMAN ET LA POESIE DE FAMILLE

Et que ce soit aussi le cri de l'Allemagne!

qu'elle aime de plus en plus à se reconnaître

dans Tamour du travail, les habitudes d'ordre, la

-dignité de la vie de famille, le progrès lent et sûr.

Elle n'est pas née .pour courir comme nous les

aventures, fut-ce même les aventures d'esprit,

^t pour se passer de temps à autre, sur le rude

chemin des siècles, la distraction d'une étour-

derie de deux ou trois lustres. Comme nous

sommes assurés de ne pas vouloir longtemps les

mêmes choses, il nous est permis d'en vouloir

parfois de très folles sans nous exposer à de

grands risques. Nous allons à droite, à gauche,

en avant, en arrière, et finalement nous nous

retrouvons sur la bonne route, les jambes lestes

et disposées à rattraper le temps perdu; notre

inconstance sert de remède à notre légèreté. Mais

l'Allemagne a l'obstination des caractères doux.

Bonne ou mauvaise, elle ne quitte guère une

entreprise commencée avant de l'avoir menée à

terme. Combien de siècles, pour ne citer qu'un

exemple, ne s'est-elle pas acharnée en vain

contre l'Italie, dont nous nous sommes dégoûtés

sagement après soixante ans au plus de prome-

SUR Goethe

nades militaires! C'est une raison pour elle de ne s'éprendre de rien sans se recueillir mûrement. Elle n a été exempte, dans ces dernières années, d'aucune des maladies morales qui travaillent le reste de l'Europe. La haine furieuse de toute réforme chez les uns y a engendré chez les autres une ardeur fébrile qui aspire à supprimer le temps. On prêche Témancipation par l'athéisme, et on rassemble pieusement tout ce qui reste encore de débris trop nombreux du moyen âge pour essayer d'en construire l'arche sainte de la société. On nourrit de part et d'autre des rêves sinistres de politique sans pitié. Mais, à en juger par le livre de M. Freytag, et par le succès qu'il a obtenu, la masse du peuple allemand ne paraît pas encore atteinte. Là où la famille est demeurée un sentiment, et, pour parler avec plus de justesse, une passion profonde; là où elle est une grande institution naturelle et non pas seulement une unité de convention, maintenue par la loi civile et décomposée par les mœurs, il n'y a rien à craindre pour les vertus antiques; elles continueront de fleurir à l'ombre des antiques croyances. L'Allemagne —

LE ROMAN ET LA POÉSIE DE FAMILLE

nous en avons l'espoir — saura conquérir l'avenir sans briser avec aucune des traditions respectables de son passé. Elle gardera fidèlement, au milieu des agitations de toute nature, son génie national. C'est un génie de solidité et de patience de qui le propre est d'avancer péniblement et de ne reculer jamais.

Page 1