‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 27 sur 28 · LES · texte numérisé non relu

LES

Monsieur le Directeur,

J'ai lu comme tous vos abonnés, avec un bien vif intérêt, le cbaleureux article de M. Morin sur }Ve7^ther; seulement cet article commence par une inexactitude, légère en apparence, mais qui a le tort d'enlever beaucoup à la gloire de l'auteur et à celle du livre. « C'est M'"'' de Staël, dit M. Morin, qui a popularisé Werther parmi nous » : trois petits mots contre lesquels vous permettrez à un fidèle de Gœtbe de réclamer. Ma réclamation sera peut-être un peu lon- ;gue; peut-être vous paraîtra-t-il bizarre que j'emploie cinq colonnes à réfuter une dernière ligne, mais les commentateurs ne se dérangent

i. Revue de V Instruction publique^ 22 mai 1856.

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pas pour rien, et remerciez-moi de ne pas vous envoyer un in-folio.

Werther avait paru en 1774. Le livre de M"''' de Staël sur rAllemagne fut imprimé pour la première fois vers la fin de l'année 1810. Encore le général Savary, ministre de la police, choqué de quelques allusions qui ne paraissent pas aujourd'hui bien transparentes, crut-il devoir mettre au pilori toute cette édition; de telle sorte que le livre, proscrit pendant les dernières années de l'Empire, n'eut réellement cours chez nous qu'à partir de 1814. Or, à cette date, il y avait déjà longtemps que Werther avait été traduit, lu, relu et imité de mille manières. En France, comme partout, le succès fut instantané et universel. Car « là comme partout », selon le témoignage de Gœthe lui-même, do qui j'emprunte les expressions, (( ce qu'il y avait d'universellement humain dans le livre éclata de suite avec force ». L'histoire de la littérature werthérienne en France, avant M'"^* de Staël, a son intérêt. Je vais essayer de la retracer rapidement. Mais comme je ne veux point paraître plus savant bibliographe que je ne suis, je renvoie vos lecteurs à la source

où je puise la plupart de mes documents. Cette source, c'est le livre intéressant qu'un compatriote de Gœthe, M. Appell, de Francfort, a publié l'an dernier à Leipsick, sous le titre : Werther et son temps *.

Dès 1776, il se fit deux traductions françaises de Werther, Toutes deux parurent hors de France, l'une à Erlangen, ville de Bavière où s'étaient réfugiés un grand nombre de protestants après la révocation de l'Edit de Nantes; l'autre à Maestricht. La première était de Charles de Seckendorf, la seconde de George Deyverdun, de Lausanne, bien connu dans le monde des lettres par ses relations avec Gibbon. Cette seconde traduction est accompagnée de Remarques sur Werther et sur les écrits publiés à V occasion de cet ouvrage. On y voit, comme cela est annoncé sur la couverture, « deux vignettes ingénieuses » qui représentent Charlotte faisant ses fameuses tartines et Werther sur son lit de mort. C'est sans doute l'antithèse des deux vignettes et la leçon morale qui en ressort que l'éditeur

\. Werther und seine Zeit. Zur Gœthe, Literatur, von J. W. Appell, Leipsick, 1855, Paris.

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a qualifié d'ingénieuses. Les lignes suivantes de Tavant-propos méritent d'être citées comme un curieux échantillon de la sensibilité de nos pères. « L'ouvrage dont je présente la traduction au public a eu le plus grand succès et a causé une fermentation générale. On a pleuré, on a écrit, on a imité, on a parodié, on a disserté, on a prêché même. La célébrité de cet ouvrage, la profonde impression que sa lecture a faite sur moi, les secours que m'offraient les circonstances m'ont engagé à hasarder une entreprise difficile. Malgré ces raisons, je l'aurais peut-être même regardée encore comme trop au-dessus de mes forces, si des motifs particuliers ne m'avaient décidé, si je n'avais éprouvé... Le traducteur de Werther pouvait-il avoir un cœur de marbre? Vous qui savez aimer, qui, après vous être attendris sur les douleurs de Clarisse, courez protéger l'innocence et défendre la vertu, hommes humains et courageux, c'est à vous que je consacre ces feuilles! Et toi, le plus bel ouvrage de la nature, sexe aimable et tendre, après avoir honoré de quelques larmes les malheurs d'un infortuné, daigne sourire à des travaux entre-

pris pour te plaire. Pour vous, hommes froidement sensés, à qui la nature a refusé le sentiment, êtres imparfaits qui par une fausse vanité vous montrez fiers de ce qui vous manque, et traitez la sensibilité de faiblesse; infortunés qui n'avez jamais goûté la douceur d'aimer et d'être aimés, ne lisez point cet ouvrage et surtout gardez-vous bien de le juger. Ce n'est pas pour vous qu'il est écrit. »

Il faut croire que le « sexe aimable et tendre » afflua chez l'éditeur pour acheter le livre. L'année suivante, en effet, les spéculateurs étant affriandés, il parut une nouvelle traduction qui fut simultanément publiée à Mannheim et à Paris. Un Français, M. Aubry, et un Allemand, le comte Woldemar - Frédéric de Schmekow, avaient, en cette occasion, associé leurs lumières. Il en résulta une œuvre qui n'était ni française, ni allemande. On la peut juger sur le titre ainsi travesti : Les Passions du jeune Merther. Il semble pourtant que ce fut cette fidèle copie qui se répandit le plus vite dans le public; car on la voit réimprimer à Londres en 1792 et à Paris en 1793, en 1797 et 1822. Au reste, à

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partir de ce moment, les traductions se multiplient. Je ne ferai que citer celle qui parut à Bâle, chez Decker (1801), celle de La Bedoyëre (Paris, 1804) et celle de L. Sevelingues « avec le portrait de Werther » (Paris, 1804 et 1825). A peine le livre fut-il connu par les premières traductions, qu'il suscita une série de travaux en tous genres. On Timita. On Tadapta au théâtre. On y fit des additions. D'une seule phrase du roman, on lira de nouveaux romans, fades compositions que le puhlic accueillait avec faveur et à qui les peuples voisins, môme les Allemands, faisaient aussitôt les honneurs de la traduction. Ce fut d'abord le Nouveau Werther, imité de l'allemand (Neufchâtel, 178G).

L'auteur de ce travail ne s'éloigne encore que fort peu de l'original. Il supprime quelques passages au début; il transporte le lieu de la scène à Neufchâtel et dans ses environs; il substitue à Charlotte certaine Lucie à qui il donne pour mari, au lieu d'Albert, M. Dupasquies. En tout le reste, il suit presque servilement la traduction de Deyverdun. C'est aussi sans dénaturer ni les caractères, ni les événements que le comte de

Ul

Hartig a imité les dernières lettres de Werther à Lotte dans ses Mélanges de vers et de j)rose (Paris et Liège, 1788). La Wertherie (Paris, 1791) appartient également à ce genre d'ouvrages où les auteurs ont suivi Gœthe pas à pas, ne faisant de changements au texte original que ceux qui étaient indispensables pour transformer une œuvre de génie en une platitude. Mais il n'en est pas de même de Praxède ou le Werther français, traduit en allemand par Paul Ascher (Berlin, 1809). C'est une histoire à attendrir les rochers. L'héroïne s'appelle Agathe. Praxède, le héros, se trouve dans la maison de campagne de son père, lorsque celui-ci lui présente Agathe comme l'épouse de M. de Yersac, homme d'un grand âge qui est, pour le moment, absent. A peine Praxède a-t-il vu Agathe, qu'il se met à divaguer et à déclamer. Il possède, à l'instar de Werther, un ami discret et complaisant qui n'écrit jamais lui-même, mais à qui l'on peut écrire sans craindre de troubler sa mansuétude, et notre amoureux en abuse : « Qu'ai-je vu? » s'écrie-t-il dès la première lettre. « Où suis-je?... l'égarement règne dans mon cœur... Oui,

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Charles, j'aime et je suis le plus malheureux des hommes. Je ne suis plus, ou plutôt je commence mon existence pour souffrir. Mon ami, ne deviens jamais amoureux, si cela est possible. Que de maux tu t'épargneras!... Je Tai vue et j'ai été vaincu. Mais représente-toi ce que j'ai éprouvé lorsque j'ai entendu mon père l'appeler Madame! » Agathe cependant n'est point mariée. Elle n'est pas la femme, elle est la fille de cet odieux Versac que Praxède maudit vingt fois par jour. M. Praxède père a fait ici un tout petit mensonge. Je suppose qu'il aura beaucoup admiré dans sa jeunesse les Jeux de /'ylmowr et du Hasard et qu'il n'est point fâché de renouveler chez lui la comédie. Sous prétexte qu'il n'est pas d'union heureuse si d'abord les deux cœurs ne se devinent et ne se comprennent, il a imaginé ce beau moyen, d'accord avec M. de Versac, pour présenter Agathe à son fils sans lui laisser voir qu'elle lui soit destinée. Sur son désir, Praxède donne à Agathe des leçons de dessin, d'italien, d'histoire et de botanique.

Voilà un Saint-Preux bien occupé, mais « il faut que l'époux forme l'esprit et le cœur de son

épouse » en vingt leçons; c'était une des maximes morales du xviii'' siècle. Par malheur, cette Agathe est une petite sotte. Ne s'avise-t-ello pas un beau jour de croire que son fiancé sans le •savoir va se tuer de chagrin? Là-dessus elle gagne la fièvre; elle bat la campagne, elle meurt, -et le désolé Praxède ne lui survit que douze heures, tout juste le temps de conter sa plainte ^ux forets d'alentour et d'envoyer à l'ami ■Charles, toujours impassible, huit pages d'imprécations. On ne saurait trop recommander aux pères prudents de ne jamais lire Marivaux.

Vous parlcrai-je maintenant , Monsieur le Directeur, de la vogue dont jouissaient en France, au moment même où l'attente de la Révolution semblait devoir absorber les esprits, toutes les ' inventions puériles par lesquelles les romanciers anglais cherchaient à compléter l'histoire de Werther? Nous empruntâmes à nos voisins d'outre-Manche une Histoire d^Eléonore^ roman inlime « contenant les premières aventurcs de Werther » et inspiré par cette phrase de la première lettre à Wilhelm : « La pauvre Éléo-

norc! Et pourtant j'étais innocent! » L'héroïne

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Charles, j'aime et je suis le plus malheureux des hommes. Je ne suis {>lus, ou plutôt je commence mon existence pour souffrir. Mon ami, ne deviens jamais amoureux, si cela est possible. Que de maux tu t'épargneras!... Je l'ai vue et j'ai été vaincu. Mais représente-toi ce que j'ai éprouvé lorsque j'ai entendu mon père l'appeler Madame! » Agathe cependant n'est point mariée. Elle n'est pas la femme, elle est la fdle de cet odieux Versac que Praxède maudit vingt fois par jour. M. Praxède père a fait ici un tout petit mensonge. Je suppose qu'il aura beaucoup admiré dans sa jeunesse les Jeux de V Amour et du Hasard et qu'il n'est point fâché de renouveler chez lui la comédie. Sous prétexte qu'il n'est pas d'union heureuse si d'abord les deux cœurs ne se devinent et ne se comprennent, il a imaginé ce beau moyen, d'accord avec M. de Versac, pour présenter Agathe à son lils sans lui laisser voir qu'elle lui soit destinée. Sur son désir, Praxède donne à Agathe des le(^ons de dessin, d'italien, d'histoire et de botanique.

Voilà un Saint-Preux bien occupé, mais <( il faut que l'époux forme l'esprit et le cœur de son

LES COxMMENTATEURS DE WERTHER

épouse » en vingt leçons; c'était une des maxi. mes morales du xvm« siècle. Par malheur, cette Agathe est une petite sotte. Ne s'avise-t-elle pas un beau jour de croire que son fiancé sans le •savoir va se tuer de chagrin? Là-dessus elle gagne la fièvre; elle bat la campagne, elle meurt, ■et le désolé Praxède ne lui survit que douze heures, tout juste le temps de conter sa plainte aux forêts d'alentour et d'envoyer à lami Charles, toujours impassible, huit pages d'imprécations. On ne saurait trop recommander aux pères prudents de ne jamais lire Marivaux.

Vous parlerai-je maintenant, Monsieur le Directeur, de la vogue dont jouissaient en France, au moment même où l'attente de la Révolution semblait devoir absorber les esprits, toutes les ' inventions puériles par lesquelles les romanciers anglais cherchaient à compléter l'histoire de Werther? Nous empruntâmes à nos voisins d'outre-Manche une Histoire d^Eléo7iore^ roman intime u contenant les premières aventures de Werther » et inspiré par cette phrase de ia première lettre à Wilhelm : « La pauvre Éléonorc! Et pourtant j'étais innocent! » L'héroïne

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aime Werther sans en être aimée, comme cela se passe dans le livre même de Gœthe qui a sans doute ici voulu faire allusion à ses rapports passagers avec Lucinde et Emilie, les deux fdles du maître de danse de Strasbourg '. En dépit du chagrin profond que lui cause le départ de^ Werther, elle vit assez longtemps pour apprendre sa mort; et, instruite par l'exemple, elle promet de ne jamais se suicider pour lui : ce qui est plus moral que tendre. Ce fut aussi de TAnirleterre que nous vinrent les Lettres de Charlotte pendant sa liaison avec Werther (1788). Les Anglais, en efTet, voulurent à toute force savoir ce qu\ivait dit et pensé Charlotte durant ces heures si cruelles. Fantaisie singulière! Car que pouvait dire Charlotte de bienséant en une telle situation? Aussi n'envoie-t-elle à sa confidente Caroline que des dissertations sur Klopstock et la métaphysique.

Les Anglais faisaient des romans à propos de Werther. Nous fîmes des romans et des comédies. S'il m'était permis de pousser jusqu'à l'époque présente, je vous rappellerais une sorte- 4. Gœthe, Dichtung und Wahrheit, ii.

•de mélodrame de M. Emile Silvestre, intitulé Charlotte, qui a été représenté en 1846 sur le -théâtre du Vaudeville et où l'on a eu l'idée toute française de nous montrer M. WeiHhère {sic), marié avec Charlotte et après son mariage mor- 'tellement amoureux d'une autre; mais le début même de ma lettre m'impose l'obligation de ne point dépasser l'année 1810. Dès 1775, il parut à Berne, chez Walthard, une pièce de théâtre, les Malheurs de V amour, qui était la reproduction exacte du roman de Gœthe. Seulement, tandis que l'œuvre originale se termine par ces mots : « Aucun ecclésiastique ne l'accompagne », il survient à la fin du drame un curé qui prononce une manière de sermon et qui s'écrie pour tout arranger : « Allons, messieurs, cachons ce triste événement et adorons les voies de la Providence. » Le Théâtre-Italien de Paris s'empare de Werther en 1792 et le met en musique. Dans une comédie en un acte « mêlée d'ariettes », il ne faut pas s'attendre à trouver de suicide. A la vérité, Werther se brûle la cervelle dans la coulisse; on entend le coup partir et Charlotte (car nous sommes chez elle) tombe évanouie dans les bras

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(l'Albert. Mais le vieux serviteur entre en scène; il a détourné le pistolet; la cervelle de son maître est demeurée intacte. Werther paraît , qui s'excuse poliment de son inconvenance. On pleure, on rit, on s'embrasse, et. comme c'est l'usage au Théâtre-Italien, tout finit par des chansons.

Nos colonies eurent aussi leurs essais de littérature werthérienne. En 1809, il arriva de l'îlo de France en Allemagne un paquet portant cette suscription : « A rauteur des Souffrantes du jeune Werther, à Ingolstadt. » Ce paquet contenait une imitation française du roman.. Mais ô vanité de la gloire des poètes! Jadis une lettre^ adressée du fond de la Chine à M, Boerhaave^ médecin en Europe, lui était parvenue sans aventures. Le paquet destiné à l'auteur de Faust, de Tœquato Tasso, de Wilhehn Meister et de tant d'autres chefs-d'œuvre, erra un an à travers tous, les bureaux de poste de l'Allemagne, renvoyé de Bavière en Bohême, de Bohême en Prusse, de Prusse en Autriche, avec l'ignominieuse estampille « inconnu »; jusqu'à ce qu'enfin un directeur, moins teuton que les autres, s'avisa que ce personnage introuvable s'appelait Gœthe, et

qu'il exerçait les fonctions de conseiller intime à Weimar. Je soupçonne, entre nous, que ce directeur fut une directrice mélancolique qui lisait quelquefois Werther à la sourdine, entre deux courriers. Vous le voyez. Messieurs, bien avant que M'"*^ de Staël eût prononcé son fameux jugement : « Ce qui est sans égal et satis ])a7'eil, cest Werther », le livre était populaire parmi nous. Et si je voulais caractériser son influence sur la société polie de ce temps-là, combien d'anecdotes piquantes ne pourrais-je pas ajouter à propos de la sentimentalité enthousiaste qui fit explosion après Werther, comme la Nouvelle Héloïsel On ne se souvient plus aujourd'hui ■que mon compatriote, l'Alsacien Leuschenning, mort à Paris en 1827, le même dont s'est tant moqué Gœthe *, fonda vers la fin du xvni" siècle »un Ordre secret de la sensibilité.

On croit rêver lorsqu'on lit en pur français la

phrase suivante, adressée par une grande dame

spirituelle et jolie, à un mystique illustre qui

n'a jamais eu que des affections chastes : « 0 toi,

•chéri pour la vie, l'âme de mon âme... Ton

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