‹ Sur Gthe [microform]Chapitre 5 sur 28 · Revue de Vlnstniclion publique, octobre-novembre · texte numérisé non relu

Revue de Vlnstniclion publique, octobre-novembre

SUR GOETHE

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LES MÉMOIRES DE GOETHE

n'y trouverez pas deux paragraphes de suite qui soient exactement rendus. C'est ce que M'"' de Carlowitz appelle une « traduction nouvelle ». Elle eut dit avec plus de justesse « traduction d'un genre nouveau », si elle n'avait plusieurs fois déjà appliqué le même système sans que personne réclamât. Nous reconnaissons volontiers les services que M'"*" de Carlowitz a rendus au public. Personne n'a contribué plus activement à répandre parmi nous la connaissance et le goût de la littérature allemande. Elle a osé traduire la Messiade; elle n'a point reculé devant les Af/inités de choix; elle a voulu que le WilheJm Meister passât dans notre langue française, et, coûte que coûte, le Wilhelm Meister est devenu français. Certes, c'est là de la bravoure; nous ajoutons une bravoure heureuse, car M'"' de Carlowitz a presque toujours reproduit avec fidélité l'esprit et le ton général de ces divers ouvrages. Nous ne faisons môme pas difficulté d'avouer qu'en plusieurs endroits elle se lit plus agréablement que les originaux. Mais nous ne voulons point que le traducteur d'un écrivain lui rende l'humiliant service de se faire plus amusant

que lui; et ce n'est pas seulement l'esprit des auteurs qu'il nous faut, c'est avant tout leur texte.

Poésie et Vérité, voilà le litre un peu leste que Gœthe a donné à ses Mémoires. A-t-il voulu se moquer du public dès la couverture ou prévenir loyalement ses commentateurs de ne pas accumuler les suppositions à perte de vue sur des anecdotes qu'il ne se pique point de raconter avec une exactitude judaïque? Cette seconde explication est d'autant plus probable que la finesse des commentateurs ne lui a jamais épargné les réflexions malveillantes, même de son vivant; on dirait qu'ils se sont tous donné le mot pour exalter son génie aux dépens de son caractère. Ces Mémoires même, depuis qu'ils ont paru, ont donné lieu à de vives attaques.

Les détracteurs de Gœthe se seraient épargné plus d'une injustice et plus d'une méprise s'ils avaient songé que ce ne sont point ici des confessions ou des aveux, mais de simples souvenirs de poète, souvenirs fugitifs et toutefois puissants, qui dans leur forme primitive et leur état virtuel n'ont de prix que pour lui; frivoles, s'il ne leur prête l'intérêt de son génie; vagues et

obscurs, s'il ne les précise en créant des circonstances; insipides, s'il n'y ajoute quelquefois une teinte de romanesque. Il ne s'est point proposé de raconter sa vie, il n'a voulu que décrire son intelligence et faire l'hisloire de son imagination. Dès lors, c'était pour lui un droit et une obligation de ne rejeter aucun des ornements qui se présentaient en foule à son esprit ; il avait beaucoup moins à se préoccuper des causes en elles-mêmes que des effets produits par ces causes ; et, pour être vrai, ce n'était pas la réalité nue qu'il lui fallait reproduire, c'était la réalité embellie, la réalité pittoresque, la réalité agissant sur son imagination et, à son tour, modifiée instantanément par elle.

Dans un tel récit poésie et vérité devraient si étroitement s'unir qu'il fût désormais presque impossible de les distinguer l'une de l'aulre; et cette étroite union était la seule exactitude permise à un liomme du caractère de Gœtbe. Le bruit et le scandale lui étaient odieux; il vivait renfermé dans un petit cercle; il n'avait point cette étonnante candeur d'esprit et cette sauvagerie ignorante ou dédaigneuse du monde, qui

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donnèrent à Jean-Jacques la force d'écrire ses Confessions. Si, d'une part, sa vie avait été trop unie pour que les petits accidents qui y survinrent valussent la peine d'être racontés sans les impressions qu'il en avait reçues, d'autre part son extrême timidité, sa réserve, une pudeur louable lui interdisaient de livrer sans voiles à la foule les secrets de son cœur. Maintenant, cherchez tant qu'il vous plaira à expliquer ses œuvres par ses Mémoires; rapprochez les passages, trouvez des rapports; sous un nom, mettez un autre nom; c'est votre droit. Mais si quelque anecdote vous paraît choquante, gardez-vous d'accuser trop vite; il se pourrait que votre blâme tombât sur un fait imaginaire ou sur un sentiment que rbomme se figure avoir éprouvé, tandis que c est le poète qui Ta conçu.

Je veux bien croire, puisqu'il le dit, qu'il fut amoureux de Gretchen à quatorze ans. Mais à cet âge, pouvait-il l'être autrement qu'en esprit et par précocité d'intelligence? Je veux bien croire, puisqu'il est le premier à s'accuser, que sa conduite à l'égard de Frédérique ne fut pas

exempte de reproche, qu'il y eut là dans sa vie

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une grande faute, et, à tout prendre, une mauvaise action. Mais ne se fait-il pas plus méchant qu'il ne fut? Au moment où il rencontre Frédérique, il est jeune, sans expérience, et, comme le dit un de ceux qui Font le mieux connu à cette époque de sa vie, « peu solide encore in principiis » ; c'est dans cette disposition d'esprit qu'il s'éprend de la jeune fdle. Il aime d'un sentiment vif et pur; il s'abandonne à cette passion sans avenir avec l'irréflexion cruelle de son âge; il fait le mal sans le savoir, comme on le fait à vingt ans. Et, lorsqu'il raconte cette touchante histoire, voilà que, forçant son rôle, il raisonne en séducteur de profession. Il a été entraîne et il parle comme s'il avait calculé ses entraînements. Il est Gœthe, et il se peint, lui, le sincère et trop aveugle jeune homme, sous des couleurs qui ne conviennent qu'au vaniteux Egmont ou à l'indigne Clarisse. Chose digne de remarque : Gretchen, Annette, Emilie, Frédériquc n'ont été pour lui que des attachements fugitifs. Il les voit une fois, il les aime et il passe. Eh bien! ce sont d'elles surtout qu'il se plaît à nous entretenir dans ses Mémoires, Il

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n'omet pas un détail; il décrit jusqu'à leur costume; de chacun de ces souvenirs de jeunesse, il tire une comédie, une idylle, un drame en règle avec exposition, lutte de caractères, catastrophes, dénouement. Au contraire, il glisse sur la seule passion profonde et durable qu'il ait jamais éprouvée. M'"*^ Kestner a exercé sur lui une influence décisive ; il n'y a pas eu dans sa vie d'époque plus critique que celle oii il Ta connue; c'est alors que son génie s'est révélé dans toute sa vigueur, c'est alors qu'il a conçu Werther; et les trois mois passés à Wetzlar auprès de Charlotte ont suffi pour occuper vingt ans sa pensée. Même en 1803 il écrivait encore à sa chère Lotte : « J'aime à me remettre à côté de vous près de la belle rivière de la Lahn... », etc. Pourtant le souvenir de Charlotte occupe à peine deux pages de ses Mémoires. Et encore quelles pages! si discrètes! si réservées, malgré la douce émotion qui y règne ! Personne eùt-il jamais soupçonné, avant la précieuse publication faite par le fils de M'"*^ Kestner \ que celle-ci

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