I. — Histologie de l’ascite cancéreuse
Le liquide ascitique est de couleur citrine, louche. A la fin de la vie il était rosé, légèrement hématique. Sa densité est en moyenne de 1016. Abandonné dans une cantine apiès la ponction, il devient le siège d’un coagulum fibrineux.
l\ importe de faire l’examen de pareils liquides le plus tôt possible après la ponction, pour voir les éléments anatomiques isolés et éviter les groupements tout artificiels de cellules dus
à la fibrine.
Nous avons pratiqué les examens histologiques dans les conditions suivantes : à l’état vivant, à la platine chauffante réglée automatiquement à 38° au moyen d’un régulateur d’Arsonval -après fixation et coloration simultanées au picro-carmin osmi-
qué en mélangeant le liquide vivant avec une solution
aqueuse faible de bleu de méthylène sous le microscope pour voir les éléments mourir et se colorer ; — enfin, en faisant agir un grand nombre de réactifs sur le liquide vivant sous le microscope (ac. osmique, ac. acétique, iode, etc.).
Le liquide de l’ascite cancéreuse contient les éléments anatomiques suivants :
, a) Globules rouges , intacts pour la plupart, parfois crénelés, même dans le liquide vivant.
b) Leucocytes , relativement peu nombreux, doués de mouvements amiboïdes parfaitement nets, observables encore après 24 heures de platine chauffante, quand on aère la préparation.
c) Très grosses cellules ayant souvent 20 à 30 fois le diamètre
d’un globule rouge, irrégulièrement globuleuses, munies d’un ou plus souvent de plusieurs noyaux périphériques ovalaires à deux ou plusieurs nucléoles. Ces cellules contiennent une ou même deux ou trois boules d’une substance claire, parfaitement transparente, ne prenant aucun réactif colorant, d’apparence séreuse. Très souvent la boule claire est centrale, le protoplasma forme un mince anneau tout autour d’elle, le noyau fait saillie à la surface et la coupe optique ressemble exactement à une bague munie d’un chaton.
A côté de ces énormes cellules, relativement peu abondantes, on en trouve une très grande quantité d’autres plus petites, dont le ou les noyaux et le protoplasma ont les mêmes apparences et les mêmes réactions, mais qui ne possèdent pas de vacuoles.
Entre cette dernière forme et la grosse cellule vacuolaire, on trouve tous les intermédiaires.
Ces deux types de cellules, qu’elles soient vacuolaires ou non, contiennent pour la plupart un plus ou moins grand nombre de granulations sphériques, légèrement ambrées, de volume inégal; non colorables par le bleu de méthylène, le carmin, l’éosine, teintes en bistre clair par l’acide osmique ; ne se modifiant pas sous l’influence de l’acide acétique, ne brunissant pas par l’iode ; nous les rapportons à une variété de granulations graisseuses.
Depuis très longtemps les grosses cellules vacuolaires dont nous venons de parler ont été observées. Virchow ( Pathologie cellulaire , trad. Picard, 1861, p. 335) leur a donné le nom pittoresque de physalides ou cellules physaliphores. Après lui, un grand nombre d’auteurs les ont retrouvées dans le liquide ascitique du cancer péritonéal et dans d’autres sérosités normales ou pathologiques.
Ranvier (Acad, sciences, 14 avril 1890) les décrit dans la sérosité péritonéale normale de certains animaux et notamment du chat.
C’est dire que nous n’avons pas la prétention de les avoir découvertes, ni celle d’en faire un élément spécifique de l’ascite cancéreuse.
Voici cependant quelques résultats nouveaux qui découlent de nos observations :
1° Il existe dans le liquide de l’ascite cancéreuse étudiée par nous deux ordres d’éléments cellulaires nucléés :
D’une part, des globules blancs de la lymphe et du sang, des leucocytes avec leurs diverses variétés ;
D)autre part, des cellules épithélioïdes, les unes physalipho-
res, les autres sans boules claires; ces deux types, entre lesquels on trouve des intermédiaires nombreux, ne sont que deux états différents d’un seul et même élément : la cellule endothéliale du péritoine, infectée et cancéreuse.
Ces deux ordres d’éléments sont tout à fait différents. Outre les différences morphologiques, on peut et on doit tenir compte de ce fait que nous avons observé, à savoir que les cellules à caractères épithélioïdes, physaliphores ou non, se rencontrent à la surface de la séreuse malade et à la surface des fausses membranes fibrineuses dans lesquelles elles se creusent des logettes.
11 est vrai que sur les coupes de pièces fixées et durcies, les alvéoles cancéreux de l’épiploon, par exemple, renferment des cellules qui ne ressemblent pas à celles qui flottent dans le liquide observé vivant. Les différences portant surtout sur le protoplasma et ses vacuoles délicates, il se pourrait qu’on dût les attribuer à la fixation, à la coagulation par les réactifs; et en effet, le mélange du liquide*ascitique avec un fixateur, même très rapide, altère notablement la forme des éléments examinés au préalable vivants.
Les granulations miliaires cancéreuses se développant exactement à la surface de la séreuse, et, comme on l’a observé depuis longtemps, principalement dans les parties déclives, il est raisonnable d’attribuer leur formation à la greffe d’éléments cancéreux flottant dans le liquide ascitique. Nous attribuons volontiers ce rôle aux cellules épithélioïdes parfois physaliphores étudiées plus haut.
M. le professeur Renaut, qui a contrôlé nos recherches, partage notre opinion au sujet de la nature cancéreuse des cellules épithélioïdes de l’ascite cancéreuse.
2° Aidé de notre collègue le Dr Lacroix, nous avons pu examiner au microscope , au moyen d'une platine chauffante réglée, les éléments de l’un de nos cas d’ascite cancéreuse.
Les cellules physaliphores, que nous avons particulièrement observées, conservent pendant très longtemps leur vitalité, qui se traduit par des mouvements de déplacement par rapport aux autres éléments de la préparation, des changements de forme pseudopodiques et des variations dans le volume et la disposition des globes clairs intra-cellulaires. Au bout de 48 heures, il suffit de donner de l’air à la préparation en enlevant partiellement le lut de paraffine qui borde la lamelle couvre-objet, pour voir les cellules physaliphores, comme les leucocytes, reprendre leurs mouvements (1).
pl) Il n’y a rien de surprenant à voir des cellules, que nous considérons comme des cellules de l’endothélium péritonéal cancéreux, être
Nous avons vu une de ces cellules physaliphores se diviser en deux éléments distincts ayant chacun une boule claire.
Il résulte de ces constatations que ces cellules, considérées jusqu’à présent comme des éléments dégénérés, sont au contraire douées d’une grande activité.
D’ailleurs, le terme de dégénérescence colloïde, qui sert souvent à désigner cet état vacuolé, est tout à fait inexact, la substance claire qui remplit les vacuoles n’ayant pas les réactions histo-chimiques de la matière colloïde vraie.
3° Doit-on attacher une valeur clinique à la constatation des cellules que nous venons d’étudier?
Comme nous l’avons vu, la présence de cellules épithélioïdes, même physaliphores, est assez fréquente dans les épanchements normaux ou pathologiques des séreuses.
Néanmoins, nous pensons, avec les auteurs qui ont signalé les cellules physaliphores dans l’ascite cancéreuse, que la présence d’une quantité abondante de cellules épithélioïdes, physaliphores ou non, dans un épanchement, est une excellente indication de la nature cancéreuse de l’épanchement.
Le schéma histologique de l’ascite symptomatique du cancer péritonéal (et peut-être aussi de la pleurésie cancéreuse) serait donc le suivant :
Globules rouges , nombre normal ou augmenté;
Globules blancs, nombre normal ou augmenté;
Cellules enclothélioïdes, éventuellement physaliphores , isolées ou réunies en agrégats, de nombre très augmenté par rapport aux autres épanchements.
Nous renvoyons au mémoire de MM. Dévie et Chatin ( Prov . méd., 1894) : « De la forme pleurale du cancer de l’estomac, valeur clinique de l’examen microscopique des épanchements ». — Nous pensons, contrairement aux auteurs de ce mémoire, que le groupement des cellules cancéreuses est dû à des coagulations fibrineuses, et que ce n’est pas un caractère primordial.
A l’appui de ces conclusions intéressant la clinique, nous avons depuis un an examiné un grand nombre d’épanchements pleuraux et péritonéaux de causes variées. Jamais nous n’avons rencontré de cellules physaliphores typiques; une seule fois
douées de mouvements amiboïdes. On sait en effet, depuis les travaux de Metchnikoff et de ses élèves, que les cellules endothéliales des vaisseaux sont douées de mouvements propres; Werigo « Les globules blancs comme protecteurs du sang » {Ann. de l Inst. Pasteur, 1892, p. 478) a démontré que les cellules endothéliales des vaisseaux sanguins sont capables d’englober les grains inertes et les microbes par leur activité amiboïde.
nous vîmes, dans la première ponction d’un épanchement pleural non cancéreux et non tuberculeux (vérifié à l’autopsie) deux ou trois cellules présentant de petites vacuoles, et qui ne furent pas retrouvées à une deuxième ponction.
Le meilleur procédé pour bien observer les éléments anatomiques d’une sérosité venant d’être recueillie, consiste à additionner le liquide d’une petite quantité d’une solution aqueuse faible de bleu de méthylène ou de vert de méthyle faiblement osmiquée. Les parties constituantes de ces éléments anatomiques se colorent avec élection de nuances allant du bleu au violet pur quand il s’agit de bleu de méthylène.