Cf. p. 84 sq
supposer que celle du Colax s'en rapprochât.
Les deux scènes de Tacle premier sont de Y Eunuque. Dans la seconde, v. 125 sq. ,il est question du miles et de son voyage en Carie ; ce voyage n'est point motivé chez Térence et l'on ne voit pas du tout pourquoi le miles l'a entrepris et ce qu'il est allé faire là-bas : dans Ménandre, c'est Vadulescens qui faisait ce voyage. Or l'histoire de Thaïs (Chrysis) nous montre qu'à cette époque il y avait entre Athènes et Rhodes des relations commerciales : un Athénien était allé à Rhodes pour affaires, il en avait ramené Chrysis. Il était tout simple qu'un autre négociant athénien — un mercator dans le genre de celui de Plante dans la pièce de ce nom — y allât également. Le résultat de la contamination a été de produire ici une petite invraisemblance : le miles du Colax n'avait rien à faire avec Rhodes, et c'est pour cela que le voyage attribué au capitaine ne correspond à rien et n'est pas justifié par le moindre prétexte dans Y Eunuque Térence,
A l'acte II, la scène première émane de Y Eunuque de Ménandre. Dans la seconde, Pamphila était donnée par le rival et on l'amenait chez Chrysis. Vadulescens avait-il un parasite et ce parasite remplissait-il le rôle de Gnathon? Cela n'est pas probable : Yadulescens devait avoir simplement un esclave comme Chaerestrate avait le sien. Cet esclave amenait Pamphila et échangeait avec Daos (Parmenon) des quolibets. Du vers 266 à la fin, la scène de Térence doit être traduite à peu près exactement de Y Eunuque sauf quelques détails; mais cette scène, Térence a voulu la corser : il a donc ajouté au début le monologue de Gnathon emprunté au Colax, On remarquera que ce monologue n'a aucun rapport avec l'intrigue de Y Eunuque et qu'il pourrait être prononcé dans des circonstances toutes différentes K Les quelques inter-
1. Dans ce monologue, le v. 234 Conueni hodie adoeniens quendam mei
rup lions de Parmenon peuvent avoir été ajoutées par Térence, mais, comme elles n'ont pour but que de caractériser l'individu, elles pourvaient aussi bien être prononcées dans le Colax par un interlocuteur que nous ne connaissons pas et qui y assistait. La scène m était de VFunuque, et nous n'y constatons qu'un changement insignifiant au v. 353 miles Thraso qui a dû remplacer un autre nom.
A l'acte III Vadulescens venait-il seul ou avec son esclave chercher Thaïs pour le festin? La démarche n'était pas absolument nécessaire; mais rien ne nous autorise à supposer qu'elle n'avait pas lieu. La remise faite de l'eunuque et de la négresse à Thaïs par Parmenon au nez et à la barbe du rival, le désappointement de ce rival, la prise de bec entre les deux esclaves sont des effets comiques que Ménandre n'avait pas dû négliger. A ce moment le rival n'avait guère à demander à son esclave que des renseignements sur la façon dont son cadeau avait été reçu et à s'entretenir avec lui de l'avenir. Les v. 391-395 paraissent donc avoir eu dans V Eunuque leur équivalent, ainsi que les v. 434-450. Il n'en est pas de même des v. 396-433 et 451-3.
La conversation de Gnathon et de Thrason n'a rien à faire avec le sujet de V Eunuque; elle pourrait être tenue dans des circonstances toutes différentes et entendue par quelqu'un qui laissât échapper les
loci hinc atque ordinis est assez sin^uliep. Certainement on peut supposer que Gnathon est allé avec le capitaine en Carie ; mais on ne nous dit rien là-dessus et en tout cas ils sont revenus depuis quelques jours. Le vers ne saurait donc signifier : j'ai rencontré aujourd'hui à mon retour, etc.. Il ne peut pas signifier non plus : j'ai rencontré aujourd'hui en venant ici (chez Thaïs), etc. : adoeniensne peut avoir ce sens (Cf. p. 25i), et ce n'est pas en amenant Parophila que Gnathon a été faire un tour au marché; reste l'hypothèse que le vervest simplement traduit du Colax, mais non accommodé à VEunuque et que dans le Colax le parasite était représenté arrivant le jour même de l'étranger, comme celui du Curculio de Plante; le mot hinc (quelqu'un d'ici) semble bien s'opposer aux pays étrangers d'où le parasite arrive.
mêmes réQexions que Parmenon. La preuve qu'elle fait hors-d'ceuvre, c'est la formule par laquelle au V. 434 Thrason revient au sujet : Sed heus tu, purgon ego me de istac Thaïdi, comme après le morceau de rapport de la scène ii, acte II, Gnathon disait : v. 265 sed ego cesso Ad Thaïdem hanc deducere,,,, etc.. Toute cette partie provient donc du Colax;\e début de la scène a dû être modifié ainsi que la fin conformément au caractère des interlocuteurs ; mais les v. 434-450 ont été pris exactement dans Y Eunuque^ et nous ne savons pas au juste ce que Térence a laissé de côté ou même s'il a laissé quelque chose de côté. Le vers 446 PH. Siquidem me amaret, tum istuc prodesset, Gnatho, témoigne d'une certaine mélancolie et de beaucoup de bon sens : il est peu en rapport avec la fatuité et la stupidité de Thrason. Il était sans doute plus à sa place dans la bouche de Vadulescens de Ménandre, et le procédé de contamination nous laisse apercevoir des éléments qui sont mal fondus ensemble.
Dans la scène suivante, on peut attribuer au Colax les traits caractéristiques de Thrason et de Gnathon, et Térence a dû opérer des modifications de détail. Le trait sur le jeune Rhodien que Gnathon se rappelle en riant, est bien tiré du Colax, et, sous la forme que lui donne M. Nencini, p. 103 :
TeXô TO TZOOÇ TOV KuTupiov IVV00U(JL6V0Ç,
il correspond exactement au v. 498. Seulement la victime dans le Colax était un Chypriote : naturellement, dans le Colax, le capitaine fanfaron n'avait rien à faire avec Rhodes. Térence l'ayant mis en rapport avec Rhodes par substitution à Vadulescens a remplacé KuTupioç par Rhodius afin de ne pas dépayser le spectateur.
Toute la suite de la pièce, sauf les quelques observations déjà faites, devait être dans V Eunuque de
Ménandre ce qu'elle est chez Térence : fâcheuse issue du festin, retour de Chaerestrate (Phaedria), explication entre Pythias, Chaerestrate (Phaedria) et le véritable eunuque, retour de Chrêmes et de Chrysis (Thaïs). La scène vu de l'acte IV est fort embarrassante. Rien n'empêche que dans Y Eunuque de Ménandre Vadulescens ^ furieux de la façon dont s'était terminé le banquet, ne vînt avec ses esclaves faire du scandale devant la maison de Chrysis, en affichant la prétention de lui reprendre Pamphila par la force : les violences des jeunes gens contre les courtisanes n'étaient pas rares dans la Comédie nouvelle. D'autre part, la forme adoptée par Térence est celle d'une entreprise toute militaire qui convient au caractère d'un soldat fanfaron ; on peut admettre qu'il y avait dans le Colax quelque chose d'analogue et que, bien que l'intrique fût différente, le capitaine était amené à faire le siège burlesque de la maison de sa maîtresse. En tout cas, le caractère militaire est concentré au début de la scène, v. 771-791, et à la fin, V. 811-816. Rien n'empêche que la partie intermédiaire, sauf deux répliques de Gnathon, ne provienne de V Eunuque de Ménandre.
La suite n'offre pas de difficulté jusqu'à la scène vu de l'acte V : comme c'est un usage de réunir à la fin de la pièce tous les personnages intéressés, je crois que, dans YEunuque de Ménandre, Yadulescens revenait à la fin avec son esclave. La grosse question est de savoir si le rival était, comme Thrason, admis en tiers dans l'intimité de Chaerestrate et de Chrysis. Il est bien possible que ce fût là le dénouement du Colax où, comme la plupart des soldats fanfarons du répertoire, le miles devait se trouver en compétition avec un rival ; mais il y a des raisons de croire que ce n'était pas celui de YEunuque, D'abord, aux vers 1029 et 1043, Thrason ne se fait pas illusion sur
son sort, ce qui semble être une indication dramatique; ensuite, au vers 1063, Phaedria lui signifie son congé avec une telle décision que la réconciliation opérée quelques vers plus loin est tout à fait invraisemblable. Enfin Phaedria nous est représenté au début avec une passion si violente et jusqu'à un certain point si délicate — car il n'a connu Thaïs qu'après le départ du rival — qu'on ne comprend pas un revirement si bas et si incompatible avec son caractère. On peut encore ajouter que, s'il n'y avait pas de parasite dans V Eunuque de Ménandre, mais un simple esclave, celui-ci n'avait pas de raison de contribuer à la réconciliation et que ce rôle de courtier, qui compte se payer en soupers fins, n'était pas fait pour lui. Je crois donc que, dans V Eunuque de Ménandre, le rival disparaissait définitivement devant les menaces de Chaerestrate, v. 1063 sq., et que le dénouement de celui de Térence est un dénouement postiche emprunté au Colax,
En résumé, les principes qui nous ont guidés dans l'examen de la question de contamination sont les suivants : Térence a suivi de près son original principal, ainsi que nous le prouvent quelques imitations partielles ; il n'a fait intervenir les deux personnages empruntés au Colax que là où figuraient les personnages qu'il a fait disparaître. Le monologue de Gnathon, le dialogue de Gnathon avec Thrason se révèlent à nous comme n'ayant rien à faire avec Y Eunuque, Le dénouement a un caractère artificiel : il pouvait dans d'autres circonstances convenir à une autre pièce ; il défigure V Eunuque, Le seul point où nous puissions soupçonner quelque ressemblance entre les deux pièces, c'est que dans l'une et l'autre il y avait une tentative violente contre la maison d'une courtisane. Quant au résultat de la contamination, elle paraît avoir décidé Térence à quelques
retranchements, qu'il n'y a peut-être pas lieu de regretter outre mesure ; elle lui a fourni deux caractères amusants, mais qui n'ont pas un rapport nécessaire avec l'intrigue : le manque de fusion intime entre des éléments provenant de sources diverses était inévitable et inhérent au procédé ; le défaut est surtout sensible au dénouement.
La composition métrique.
Il ne s'agit pas ici d'étudier chacun des mètres employés par Térence, mais leur distribution; on peut se demander si l'emploi de ces mètres correspond à la situation, à l'état psychologique des personnages ou s'ils sont répartis dans la pièce suivant une convention qui fait partie de la technique dramatique. Comme nous savons que les auteurs de la comoedia palliaia ne s'attachaient pas toujours à reproduire les mètres de leurs modèles, c'est bien Térence lui-même que nous trouvons ici en face de nous.
h' Eunuque de Térence n'emprunte que les rythmes trochaïques et ïambiques ; à côté des parties lyriques, nous trouvons les mètres suivants employés en composition stichique : sénaires ïambiques, septénaires ïambiques, octonaires ïambiques, septénaires trochaïques. Quel est le rapport quantitatif de ces divers mètres employés en tirades et des parties lyriques ?
Si on les énumère par ordre d'importance, on arrive aux résultats suivants :
Sénaires ïambiques. (Nous laissons de côté le prologue qui, chez Térence, à cause de son contenu, ne fait pas à proprement parler partie de la comédie
et qui est toujours en sénaires ïambiques) : v. 46-206 — act. I, se. I et II — , soit 161 vers ; v. 323-351 — act. II, partie de la scène m — , soit 29 vers ; v. 391-538 — act. III, se. i,ïi et III — , soit 148 vers; v. 629-642 — act. IV, se. II —, soit 14 vers; v. 668-702 — act. IV, première partie de la scène iv — , soit 35 vers; v. 817- 942 — act. V, se. i, ii et m et première partie de la scène iv — , soit 126 vers; v. 971-1001 — act. V, se. v — , soit 31 vers ; en tout 544 vers, c'est-à-dire un pjeu plus de la moitié de la pièce qui compte en tout, sans le prologue, 1049 vers.
Septénaires trochaïques : v. 225-254 — act. II, monologue terminant la scène i et première partie de la se. II — , soit 30 vers; v. 352-366 — act. II, partie de la scène m — , soit 15 vers; v. 703-726 — act. IV, dernière partie de la scène iv — , soit 24 vers ; v. 755-770 — act. IV, dernière partie de la scène vi — , soit 16 vers; v. 789-816 — act. IV, dernière partie de la scène vu —, soit 28 vers; v. 943-970 — act. V, dernière partie de la scène iv — , soit 28 vers ; v. 1025-1031 — act. V, se. vu — , soit 7 vers ; V. 1050-1094 — act. V, se. viii*^ — , soit 45 vers; en tout 193 vers, moins du cinquième de la pièce.
Octonaires ïambiques : v. 367-390 — act. II, dernière partie de la scène m — , soit 24 vers ; v. 562-591
— act. III, partie de la scène v — , soit 30 vers; V. 659-667 — act. ÏV, fin de la scène m — , soit 9 vers ; V. 727-737 — act. IV, se. v —, soit 11 vers; v. 771-788
— act. IV, première partie de la scène vu — , soit 18 vers; v. 1032-1049 — act. V, se. viii — , soit 18 vers ; en tout 110 vers, à peu près le dixième de la pièce.
Septénaires ïambiques : v. 255-291 — act. II, deuxième partie de la scène ii — , soit 37 vers ; v. 539- 548 — act. III, se. iv — , soit 10 vers; v. 592-614 — act. III, dernière partie de la scène v — , soit 23 vers;
V. 1002-1024 — act. V, se. vi —, soit 23 vers; en tout 93 vers, moins de la onzième partie de la pièce.
Parties lyriques [cantica mutatis modis) : v. 207-224 -r- act. II, première partie de la scène i — , soit 1 8 vers ; V. 292-322 — act. II, première partie delà scène m* — , soit31 vers; v. 549-561 — act. III, première partie de la scène v — , soit 13 vers; v. 615-628 — . act. IV, se. I — , soit 14 vers; v. 643-658^ — . act. IV, première partie de la scène m — , soit 16 vers, v. 739-754 — , act. IV, première partie de la scène vi — , soit 16 vers; en tout 108 vers, un peu plus du dixième de la pièce.
Voyons maintenant ,quelle est la proportion de ces divers mètres et des parties lyriques dans chacun des actes de la pièce.
Le premier acte, 161 vers, ne renferme que des sénaires ïambiques.
Le deuxième acte, 184 vers, renferme deux parties lyriques de 18 et 31 vers, soit 49 vers ; deux parties en septénaires trochaïques de 30 et 15 vers, soit 45 vers ; 37 septénaires ïambiques ; 29 sénaires ïambiques; 24 octonaires ïambiques. Les parties lyriques et les parties en septénaires trochaïques s'équilibrent à peu près; viennent ensuite les septénaires ïambiques et les sénaires ïambiques, ceux-ci relativement en petit nombre : ils ne forment pas tout à fait la sixième partie de l'acte. Les octonaires ïambiques stichiques sont encore un peu moins nombreux.
Le troisième acte, 224 vers, renferme 148 sénaires ïambiques, deux parties en septénaires ïambiques de 10 et 23 vers, soit 33 septénaires ïambiques, 30 octonaires ïambiques, une partie lyrique de 13 vers. Les sénaires ïambiques dominent donc de beaucoup ; ils
i. La question de savoir oh il faut arrêter le canticum est douteuse. G. Conradt, Die metrische Composition der Comôdien des Terenz, p. 34-, la résout différemment.