HÜFFER, I
de Vienne qu'à celui de Paris, et elle lui valut à Rastadt l'amitié de Cobenzl plutôt que la faveur des plénipotentiaires français.
Quand il eut estimé sa présence désormais inutile au Congrès, il se fit envoyer à Paris avec une simple mission d’études, et sous le prétexte d’y examiner le système de l’Instruction Publique ‘. À peine arrivé dans la capitale française, il se vit offrir et refusa, selon son habitude, le poste d’ambassadeur de la Cisalpine à la place de Visconti ? (juillet); il devait également refuser, six mois après, un siège de Directeur.
L'accueil qu’il avait trouvé à Paris ne semblait pas d'ailleurs de nature à l’y retenir longtemps. Il y arrivait précédé par le souvenir de son attitude à Rastadt et devait y rencontrer des préventions difficiles à dissiper. À peine installé, il y fut dénoncé à cause de ses « liaisons intimes » et de sa fréquentation assidue des ambassadeurs de Toscane, de Naples et d'Espagne ;. Il fit d'autre part assez mauvaise impression sur Reubell qui, dans le Directoire d'alors, s’occupait plus spécialement de la politique extérieure, et qui lui consacra cette note assez peu flatteuse : « Est encore porté pour l'Espagne. Fin, lié à Paris avec la clique diplomatique; ne dit jamais sa façon de penser, hypocrite, doucereux : impossible de compter sur lui 4. » Se sentant isolé dans un milieu hostile, et hors d'état de travailler efficacement au bien de son pays, Melzi ne chercha plus qu'une occasion de s'évader de la vie publique, où il n'était entrée qu'à regret. Il la trouva dans une attaque de
1. Lettre de Birago, Ministre des Relations Extérieures cisalpin à Melzi, à Rastadt, 7 prairial, an VI-26 mai 1798. — Décret de nomination du r$ messidor, an VI-+ juillet 1798. Arch. Vienne. I.
2. Lettre de Melzi au Directoire cisalpin pour refuser « la suprême magistrature qui lui est confiée », 7 nivôse an VII-27 décembre 1798. Arch. Vienne I. — Sur l’impression produite dans le public par cette nomination, cf. Mori, Lettere, 1, 323.
3. « Dès que Melzi est arrivé à Paris, son premier soin a été d'aller voir les ambassadeurs de Toscane, de Naples et d'Espagne : ses liaisons intimes avec eux sont connues depuis longtemps et serviraient à montrer quels sont ses principes politiques, si on ne les connaissait depuis longtemps. » Extrait d’une lettre d’un Ministre de la Cisalpine (probablement Birago) du 27 mai 1798. Aff. Etr., Corr., Lombardie, 56, fo 273.
4. Lettre de Reubell à Rivaud du 25 décembre 1798 (citée par Guvor, Le Direcloire el la paix de l’Europe, p.801.)
goutte qui le força d'aller dans les Pyrénées prendre les eaux de Barèges *. Sa cure terminée, il profita du voisinage de la frontière pour aller retrouver une de ses sœurs, entrée par son mariage dans la famille du fameux Palafox. Il s'établit auprès d'elle à Saragosse, suivit de loin les calamités nouvelles qui désolaient son pays, et vécut dans une retraite profonde, dont il ne sortit que pour adresser à Bonaparte, à peine revenu d'Egypte, une éloquente abjuration sur les maux de l'Italie et la nécessité d'y remédier ?.
Après Marengo, il eut encore à subir et il continua à repousser les sollicitations de ses concitoyens, désireux de l’associer à l'œuvre de réorganisation à laquelle Bonaparte les conviait. Il refusa successivement : et de siéger à la Commission du gouvernement nommée par Bonaparte après son retour à Milan (17 juin 1800) ; et d'accepter le poste de représentant de la Cisalpine à Paris, que Marescalchi devait occuper à sa place 5 ; et enfin d’être envoyé aux négociations de Eunéville pour y défendre les intérêts de son pays . — Toutefois, malgré son parti-pris d'abstention, il ne crut pas, quand le moment lui parut enfin favorable de faire triompher ses idées, devoir résister toujours aux instances du Premier Consul, qui avait besoin de ses conseils pour réorganiser la la Cisalpine et de l'autorité de son nom pour la gouverner. Le 2 février 1801, il recevait dans sa retraite de Saragosse une invitation impérieuse de venir à Paris: « Cette lettre, « dit-il à ce sujet, n'exprimait pas le but précis de l'invitation ; mais elle était accompagnée d’autres lettres confidentielles « qui me faisaient assez comprendre que le Premier Consul, « songeant abandonner le mauvais plan suivit alors en « Italie pour suivre des principes plus analogues aux miens, « s'était proposé de me consulter et de suivre mes con-
r. La lettre où il annonce son départ est du 12 germinal, an VII-rer avril 1798. — Il a laissé (Arch. Vienne, I) une courte relation de son voyage à Barèges, d’un caractère exclusivement personnel et anecdotique.
2. Cette lettre, dont l'original se trouve Arch. Milan 24, a été reproduite, dans les Memorie, 1, 216, mais sans sa date (15 nov. 1799).
3. Sa lettre de refus est reproduite dans CanTu, Diplomatici, p. 29, 5. d.
4. Sa lettre de refus (du 8 novembre 1800) se trouve Arch. Vienne, 11.
« seils'. » Quelle était au juste cette opposition de principes à laquelle Melzi fait ici allusion ? Elle portait sur les affaires européennes comme sur les affaires italiennes, et lui-même s'est expliqué sur ce point dans une conversation inédite qui peut servir à éclairer les mobiles de toute la politique napoléonienne :
& J'ai dit tant de fois au Premier Consul, déclarait-il au baron de Moll ? : « Vous avez fait en deux ans des choses étonnantes, mais vous n'avez encore rien fait. C’est un édifice sans fondement qui s’écroulera avec vous et retombera dans le chaos. » Il me répondait : « Que voulez-vous faire ? Si l’on me laisse encore douze ans de vie, cela se fera, sinon, ce ne sera pas de ma faute, et les choses iront comme elles le pourront. » Je n'ai jamais cessé de lui répéter que dans le système de paix, il ne faut pas conserver de positions de guerre, que ses positions en Italie étaient des attitudes qu'il fallait abandonner pour cesser de donner de l’inquiétude à toutes les puissances de l'Europe; et il me répliquait qu’en abandonnant ces positions, les cabinets ne l'en aimeraient pas mieux ; qu'il fallait se mettre en avantage et prendre les positions les plus imposantes que possible, qu'il serait toujours temps de se concentrer et de se retirer. — Quant à la Cisalpine, poursuivait Melzi, je n'ai jamais dissimulé à Bonaparte que je ne pouvais considérer son existence comme un système établi, mais seulement comme une position ; c’est un autre édifice sans fondement, prêt à s'écrouler au premier choc des évènements. »
Telles étaient les idées qui inspiraient Melzi lorsqu'il se rendit à Paris. Il avait d’autant moins de chances de les y faire agréer qu'il y arriva (26 mars 1801) au moment où la mort de Paul [‘, en renversant tous les projets de Bonaparte, venait de mettre un terme à ses velléités de modération et de déterminer chez lui un réveil marqué de l'esprit d’offensive. Le sort de la Cisalpine était lié à ce changement de système ; elle devait dans la pensée du Premier Consul, recevoir une administration nationale et régulière, mais être rattachce plus étroitement que jamais à la France. Bien qu'il