‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 15 sur 101 · Mior DE Metro, Mémoires, I · texte numérisé non relu

Mior DE Metro, Mémoires, I

3. Rapport de Lucchesini au roi de Prusse du 26 novembre 1801, reproduit dans BouLAY DE LA MEURTHE, Documents sur les négociations du Concordat, IV, 415.

« Sa physionomie aimable et noble révèle une grande finesse d'esprit et un grand caractère. Le don de l’éloquence réside sur ses lèvres

comme sur les traits de sa physionomie, qui respire la douceur unie à Ja dignité. Il expose son avis avec une extrême modestie, mais il sait en même temps le soutenir avec force. Personne peut-être ne possède à un pareil degré l’art de laisser aux autres l’occasion de se distinguer et de montrer leurs talents’. »

C'est plus tard Guillaume de Humboldt, le célèbre savant et diplomate prussien, qui passant à Milan pour rejoindre son poste de Rome (oct. 1802), parle de Melzi comme d’un homme

« modéré et mesuré dans tout ce qu'il entreprend, sans passions, ou du moins ne trahissant jamais qu’il en cache sous un air froid et réfléchi?. »

La même note est donnée l’année suivante par Chateaubriand, qui, traversant Milan dans les mêmes conditions que Humboldt, résume en ces termes son impression :

« Le Vice-Président a des manières fort distinguées. Sa maison est celle d’un grand seigneur, et qui l’aurait toujours été. Il m'a traité poliment et froidement, et m'a trouvé tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes 5. »

Parmi les hauts fonctionnaires français, deux surtout ont eu l’occasion de connaître et d'apprécier Melzi. Jacob, chef de

1. Cette appréciation sur Melzi avait paru dans le journal Nordstern d'Hambourg, le 12 mars 1802 etavait été aussitôt reproduite et traduite en Italie. Le texte ci-dessus est extrait du Diario Rovalti, précieuse collection de documents du temps existant à la Bibliothèque communale de Modène. L'éditeur des mémoires de Melzi donne (I, 204) un texte légèrement différent.

2. Dépêche de Humboldt (en français), du 20 octobre 1802, dans WILHELM VON HumgorpTs Politische Schriften (Ed. Gerhardt, I, 3). Nommé le 25 mai 1802 ministre de Prusse auprès du Vatican, Humboldt passa à Milan le 17 octobre pour rejoindre son poste et adressa à Berlin un rapport sur le pays qu’il traversait.

3. Lettre à Joubert du 23 juin 1803, insérée dans le Voyage en Italie (p. 164), qui forme le tome VII des Œuvres complètes de Châteaubriand (Ed. de 1828). On pourrait ajouter à ces témoignages celui du baron de BARANTE, qui dans ses Souvenirs, I,

37, représente Melzi comme un « homme distingué et d’un noble caractère » avec « des manières de grand seigneur. » Il semble toutefois n’avoir connu Melzi que par oui-dire.

division au Ministère des Relations Extérieures, chargé spécialement des affaires d'Italie, et Méjan, secrétaire des comman-

dements du prince Eugène. Dans un rapport, reproduit plus loin, le premier loue

« les talents du Vice-Président, ses lumières, son désintéressement, son dévouement entier à la chose publique, toutes ces belles qualités qui le font également chérir et respecter. »

Le second parle de lui comme d’

«un homme d’un très grand talent, adoré en Lombardie". »

En 180$ enfin, Madame de Staël eut l’occasion de connaître Melzi à Milan, où elle se trouvait lors du couronnement.

Elle devait rendre plus tard à ses vertus un hommage où l'admiration avait peut-être moins de part que l’animosité contre Napoléon : :

« Le duc de Melzi, écrit-elle, était un des hommes les plus distingués que cette Italie, si féconde en tout genre, ait produits. Né d’une mère espagnole et d’un père italien, il réunissait la dignité d’une nation à la vivacité de l’autre ; et je ne sais si l’on pourrait citer, même en France, un homme plus remarquable par sa conversation et par le talent plus important et plus nécessaire de connaître et de juger tous ceux qui jouaient un rôle politique en Europe. Le Premier Consul fut obligé de l’employer, parce qu'il jouissait du plus grand crédit parmi ses concitoyens, et que son attachement à la patrie n’était mis en doute par personne. Bonaparte n’aimait point à se servir d'hommes qui fussent désintéressés et qui eussent des principes quelconque inébranlables; aussi tournait-il sans cesse autour de Melzi pour le corrompre.

« Après s'être fait couronner roi d'Italie'en 180$, Bonaparte se rendit au Corps Législatif de Lombardie, et dit à l'assemblée qu'il voulait donner une terre considérable au duc de Melzi, pour acquitter la reconnaissance publique envers lui; il espérait ainsi le dépopulariser. Me trouvant le soir à Milan, je vis le soir M. de Melzi, qui était au

1. Le mémoire de Méjan est reproduit intégralement (pp. 210-224) ainsi que celui de Jacob (pp. 172-179) à la fin du volume.

2. Dans les Considérations sur la Révolution française. Quatrième partie, chap. XVII (De la doctrine politique de Bonaparte).

désespoir du tour perfide que Napoléon lui avait joué, sans l'en prévenir en aucune manière ; et comme Bonaparte se serait irrité d'un refus, je conseillai à M. de Melzi de consacrer tout de suite à un établissement public les revenus dont on aurait voulu laccabler. Il adopta mon avis, et dès le jour suivant, en se promenant avec l'Empereur, il lui dit que telle était son intention, Bonaparte lui saisit le bras et s’écria : C’est une idée de Mr° de Staël que vous me dites là, jele parie. Mais ne donnez pas, croyez-moi, dans cette philanthropie romanesque du xvirr siècle ; il n’y a qu’une chose à faire dans ce monde, c’est d’acquérir toujours plus d'argent et de pouvoir, le reste est chimère. »

De la réunion de témoignages d’origine si diverse, il semblerait résulter à première vue que Melzi s’est imposé à l'admiration unanime de ses contemporains ; et que si quelques-uns d'entre eux ont Cté tentés parfois de trouver sa finesse un peu inquiétante et sa dignité un peu exagérée, tous ont éprouvé pour lui un sentiment de profonde estime. C’est auprès de ses compatriotes, mieux placés peut-être pour apercevoir ses faiblesses, qu'il faut chercher la contre-partie de ce concert de louanges.

Lorsque Melzi mourut, le fonctionnaire chargé de procéder au dépouillement de ses papiers résuma en ces termes assez peu favorables le jugement que lui inspirait leur examen :

« Des observations que j'ai faites jusqu'ici, je conclus que M. Melzi joignait à un vaste talent un art particulier pour gagner la bienveillance de toutes sortes de personnes. Bien qu’il ne manquât pas d’ennemis et qu'il connût leurs manœuvres secrètes pour mettre obstacle à son élévation, il savait, non seulement dissimuler à leur égard, mais encore leur prodiguer des attentions et entrer en confidence avec eux pour les ruiner et les abattre au moment opportun, au moyen d'incidents indirectement suscités !. »

Ce n'est là encore que l’appréciation d’un subalterne, et qui ne trouve à reprocher à l’ancien Vice-Président que sa duplicité. Ces réserves d’ailleurs paraissent pâles auprès des sombres

1. Rapport de Sambrunico, secrétaire du Directeur général des Archives de Milan (16 août 1816) reproduit par CaNTŸ, Diplomatici, p. 54.

couleurs du portrait en pied qu’un autre Italien, le baron Custodi a tracé de Melzi, dans les seuls fragments qui nous restent de mémoires aussitôt interrompus que commencés. Ancien Journaliste pendant la période révolutionnaire, puis Secrétaire général de la Direction du domaine en 1802,etchef de Division au Ministère des Finances (1806), Custodi a eu l’occasion de connaître la personne ou les proches du chef de l'état. Il rend un bref hommage à ses vertus publiques, mais relève d’une plume impitoyable les faiblesses intimes de son caractère ; bien qu'empreints d’un esprit de malveillance trop visible, ces fragments méritent d’être traduits dans leurs passages essentiels ‘, car ils contiennent une quantité de détails pris sur le vif, et éclairent d’une lumière nouvelle l’envers d'une physionomie dont on ne connaissait guère que les aspects extérieurs.

« [. À peine le comte Melzi fut-il élu Vice-Président de la République qu'il céda aux sollicitations de son patron comme à ses propres penchants? ; dans la vie privée, et tant qu'il dépensait ses revenus, il avait mené une existence mesquine, se logeant mal et mangeant souvent en ville par économie; non seulement (après son élévation) il prit de grands airs et rétablit l’étiquette monarchique, mais encore son âme petite et vaine fut possédée de l’idée de ressusciter et d’imiter en tout l’ancienne cour de l’archiduc Ferdinand d'Autriche. Aussi fit-il rechercher et prendre à son service tous ceux des employés archiducaux qui existaient encore. et auxquels il adressait toujours avec une ennuyeuse fréquence cette demande « Comment faisait-on du temps de larchiduc ? » : les réponses reçues déterminaient immanquablement les ordres qu'il donnait ensuite.

1. Ces fragments se trouvent aux pp. 110 à 112 de la brochure de M. Auvray. Je n’en ai supprimé dans la traduction que les passages qui constituaient des répétitions.

2. Le premier membre de cette dernière phrase semble seul répondre à la réalité. Ce fut sur les ordres formels de Bonaparte, désireux d’entourer d’un prestige souverain le représentant du pouvoir exécutif, que Melzi vint, après plus d'un an de viceprésidence (mai 1803), occuper le Palais National et se monter une maison. Auparavant au contraire, et avant d’avoir reçu les instructions consulaires, 1l conservait son ancienne simplicité : « Il n’étale aucun faste, déclare Humboldt dans la lettre précédemment citée, vivant avec la simplicité d’un particulier dans sa propre maison, et n’allant au Palais que pour y traiter les affaires de l'Etat. »

«II. Le comte Melzi dissimulait sous la gravité espagnole la médiocrité de son esprit et de ses connaissances. Bonaparte, qui dans les hommes de la Révolution, préférait par système les membres de l’ancienne noblesse, se mit à distinguer Melzi comme homme d'état, de la même façon qu'il distingua Oriani comme le type des savants. Mais aussitôt que Melzi fut arrivé à la vice-présidence, il se montra dans sa nullité naturelle, obstiné et plein de préventions dans ses amitiés et protections, craintif au point de croire à toutes les fables de complots qu'on lui murmurait à l'oreille pour tirer de lui de l'argent, incapable d’une idée haute et généreuse, minutieux et bavard en affaires. Il aurait été méprisable en tout sans une seule vertu, d’ailleurs dissimulée sous son inertie naturelle : un amour sincère pour le bien de son pays.

« IT. Francesco Melzi d’Eril était citoyen en Lombardie et Grand en Espagne où il possédait des domaines étendus, mais improductifs ; ce fut pour avoir réuni ces deux qualités qu’il se vit distingué par Bonaparte et envoyé par lui au congrès de Rastadt pour y représenter la Cisalpine naissante.

« Il avait peu de fortune jusqu’au moment où l'alliance de l'Espagne et la France eut engagé la première dans de grands armements maritimes; il trouva le moyen de faire choisir et employer à cet usage les arbres de ses vastes forêts et en tira beaucoup de bénéfices.

« Un aspect de majesté lapidaire, une grande gravité, une façon de parler étudiée et caustique lui avaient valu la réputation d’un esprit politique aiguisé : cette idée préconçue le fit prendre en considération par les nouveaux maîtres du pays. Avant ce temps, il limitait ses relations à quelques personnes de connaissance. D’une parcimonie entêtée, il s'était fait un système de dîner souvent en ville ; ne voulant pas prendre la charge et la dépense d’une épouse, il rencontra dans desamours de passage des disgrâces…. qui devaient abréger sa vieet en rendre très douloureuse la dernière période.

« Dès le début de sa vice-présidence, cédant à son caractère timide et soupçonneux, il fit exposer à chaque bureau de Police un tronc pour recevoir les dénonciations secrètes ; il permit ainsi à des espions astucieux. de troubler ses nuits par le spectre de conjurations imaginaires, et de lui extorquer d’abondantes rémunérations. Il est vrai pourtant que, durant sa charge, il employa l'argent de l’état en dépenses d'utilité ou d'ornement public... Lors de la création du royaume d'Italie en 1805, son congé fut accompagné du don magnifique d’une rente perpétuelle de 200.000 francs, constituée en majorat transmissible par

adoption, avec le titre de Lodi. Dans le règlement pécuniaire de cette dotation il montra une insistance et une minutieextrême, car les traits de désintéressement que Me de Staël cite de lui dans le dessein constant de rabaisser Napoléon, ne sont que des imaginations et des chimères. La Direction générale des Domaines (dont j'étais alors le Secrétaire général), le Ministre des Finances, le Vice-Roi, tous furent fatigués des continuelles combinaisons qu’il ne cessait d'imaginer et de proposer. à l'unique fin de rendre toujours plus productif le don généreux qu'il avait reçu. »

Malgré leur parti-pris de sévérité, ces appréciations peuvent servir, en terminant, à fournir au moins quelques éléments du portrait moral de Melzi, et à corriger ce que d’autres jugements présentaient de trop dithyrambique.

On aimerait également à connaître son extérieur autrement que par les allusions précédemment reproduites à la distinction de ses manières et à la majesté de son attitude. On ne peut malheureusement se faire une idée de sa personne physique d’après les données trop vagues du passe-port qui lui fut délivré en 1796. Le beau buste de lui qu'on admire encore dans sa villa de Bellaggio présente surtout un caractère académique et semble un peu idéalisé. Les nombreux portraits qui furent gravés au moment de sa vice-présidence sont presque tous d'une exécution assez imparfaite. Dans celui qui figure en tête de ses œuvres et où il est représenté de profil, il apparait avec un front fuyant, un nez allongé et proéminent, une physionomie fine, et des traits dont l’ensemble rappelle ce « type émigré » qu'on retrouve si fréquemment dans les miniatures de l'époque”.

1. « Age 43 ans, taille $ pouces, cheveux et sourcils bruns, front échancré, yeux châtains, nez un peu long, bouche moyenne, menton rond. » Passe-port délivré à Milan, le 30 fructidor an V-16 septembre 1797. Arch. Milan, 19.

2. Un autre portrait gravé de Melzi par Longhi se trouve à la Bibliothèque nationale au Cabinet des Estampes (Acquisition n° 5.510).

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