‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 43 sur 101 · PRINA · texte numérisé non relu

PRINA

En 180$, au moment où 1l s’apprêtait à laisser au prince Eugène l'administration du royaume d'Italie, Napoléon lui présentait, en termes presque identiques dans ses /nstruchons et dans sa correspondance, le plus précieux des collaborateurs qu'il lui destinait : &Il n’y a ici qu'un homme essentiel, le Ministre des Finances. C’est un travailleur, qui connait bien sa partiet ». — « Le Ministre des Finances est le seul homme de sens et de caractères ». Sous cette forme sommaire et un peu brutale, cette appréciation résume en deux mots une vérité qu'a confirmée l’histoire. Par l'importance de son rôle comme par ses éminentes qualités de cœur et d'esprit, Prina semble hors de pair parmi ses collègues, et seul digne parmi eux d'échapper à l'oubli où sont tombées leurs physionomies un peu effacées. Homme d'Etat, ses remarquables capacités financières lui ont permis de pourvoir, sans faiblir pendant douze années, à toutes les créations et à toutes les entreprises napoléoniennes. Homme de devoir, il a compromis sa santé, puis sacrifié sa vie au service de l'Etat. Enfin sa mort tragique a fait de lui le martyr du régime dont il avait été le principal soutien.

Alors que tant de comparses de ce régime ont trouvé leur apologiste, une vie si riche en œuvres et en exemples n'a inspiré jusqu'ici aucune étude d'ensemble et n’a été encore

. CORACCINI, p. CXXXI.

. Cronistoria dell” Indipendenza italiana, I, 420. . CASINI, p. 295.

- Corr. IX, n°8852.

. Corr. X, n° 9048,

étudiée que partiellement, dans les tristes incidents qui en marquèrent la fin. Elle se prête peu en effet à la biographie, et pour une double raison. D'une part Prina, ayant vécu isolé, sans famille, absorbé tout entier par sa tâche professionnelle, s'est si intimement identifié et confondu avec elle que chez lui l’homme ne semble pas avoir d'existence distincte de celle du fonctionnaire. À ce titre il appartient à l’histoire générale bien plus qu’à l’histoire biographique, et la suite des comptes rendus financiers, véritables modèles du genre, qu'il adressait annuellement à l'Empereur, représenterait le meilleur résumé de sa vie ‘. D'autre part, les documents personnels manquent pour préciser et faire revivre les traits de sa physionomie, car ils ont disparu après sa mort, lorsque ses assassins saccagèrent entièrement sa maison et détruisirent ses archives privées.

Il ne reste de lui que quelques lettres ou mémoires, déposés, ainsi que quelques notes de ses admirateurs, à la bibliothèque communale de sa ville natale, où je les ai consultés. M. Pellini les a récemment publiés, en les reliant par un commentaire biographique*, et en les complétant par un essai sur la jeunesse de Prina 5. C’est au moyen de cette double notice qu'il est possible de fixer avec plus de précision qu'on ne l’a fait jusqu'ici les étapes de la carrière du ministre des Finances et les cadres de sa vie administrative.

Né à Novare le 20 juillet 1766, Giuseppe Prina était le second fils d’un notaire qui appartenait à une vieille famille patricienne. Après s'être fait remarquer par la précocité de son intelligence au collège des Jésuites de Monza, où 1l passa ses premières années (1777-1783), il se distingua également à l'Université de Pavie, où il fit son droit (1783-1787) et ter-

1. Ils étaient imprimés chaque année à l’Imprimerie Royale. Quelques exemplaires s’en trouvent aux Archives Nationales, AF 1V 1708 et 1709.

2. Giuseppe Prina, Documenti inediti raccolti per cura di Sivio PELLINI, Novare, 1900. L'ouvrage se compose d’une préface, d’un certain nombre de fragments inédits, accompagnés chacun d’un commentaire, et enfin (pp. 124-131) d’une bibliographie très complète.

3. SiLvio PELLINI, La giovinezza di Giuseppe Prina, Novare, 1901.

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mina les études les plus brillantes par une thèse dont la soutenance prit les proportions d’un véritable évènement scolaire. Son diplôme le destinait naturellement au barreau; il s'y fit d'abord inscrire dans sa ville natale. mais y renonça au bout de deux ans pour les fonctions publiques, qui offraient à sa pauvreté des moyens d’existence plus assurés et à son ambition plus de perspectives d'avenir. Il débuta au service de l'Etat comme substitut du Procureur général de Turin, d'abord en qualité de surnuméraire (1791), puis avec une rétribution (1794).

Un Mémoire rédigé en 179$ sur la politique étrangère de la Sardaigne attira sur lui l’attention de la Cour, mit en relief l'étendue de sa compétence et lui valut d’être désigné (29 avril 1797) pour prendre part aux travaux de la commission chargée de tracer, après l'armistice de Cherasco, les nouvelles frontières communes avec la France. — Le zèle qu'il apporta à remplir cette mission, sa réputation naissante d'homme d’État, l’universalité présumée de ses connaissances administratives le firent appeler l’année suivante à des fonctons toutes différentes. Après avoir servi l'état comme juriste, puis comme diplomate, il se vit confier l'administration supérieure des Finances, avec les titres successifs de Primo Uffixiale (13 juillet 1798) puis de Consigliere Reggente (23 novembre 1798) c'est-à-dire de Ministre. C'était là un poste de confiance, au moment où le Trésor sarde, épuisé par les exigences pécuniaires des armées françaises, ne pouvait sufhre à ses obligations. Dans ces tristes conjonctures, Prina fit de son mieux pour parer au déficit, qu’il tenta de conjurer par quelques initiatives hardies, telles que la vente des biens du clergé et l'établissement d'impôts somptuaires. Il ne s’honora pas moins par sa fidélité à la dynastie qui lavait distingué. Quand Charles-Emmanuel eut été contraint d’abdiquer, il voulut le suivre dans sa diserâce, donna sa démission (décembre 1799) et se retira dans sa ville natale où il reprit son métier d'avocat, sans accepter d’autres charges que l’exercice de quelques magistratures locales.

Après l’entrée des Austro-Russes à Turin, il refusa sa réinté-

gration dans son ancien poste, offerte alors à tous les fonctionnaires royaux. Il ne sortit de son abstention que l’année suivante, lorsque le Gouvernement provisoire constitué en Piémont après le retour des Français (20 juin 1800) eut fait appel à son dévouement en le priant de présider comme mimistre à l'administration des Finances (30 août 1800). Dans le court exercice de ces fonctions, il n'eut guère que le temps de prouver avec éclat son désintéressement, d’abord en renonçant spontanément, en considération de la détresse du Trésor, à la moitié de ses maigres appointements (7 octobre 1800), puis en donnant presque en même temps sa démission, après que son pays natal eut été détaché du Piémont pour être réuni à la Cisalpine (septembre). Cette dernière résolution peut être regardée comme une réponse anticipée à ceux qui devaient l’accuser d’avoir poussé à la réunion du Novarais par intérêt personnel, dans l'espoir de trouver plus facilement à satisfaire son ambition à Milan qu'à Turin ‘.

Loin de chercher à profiter de cet évènement, il rentra dans la retraite, persista à se soustraire aux offres de places qui lui étaient adressées, et ne réapparut dans la vie publique que pour se rendre à la Consulte de Lyon, aux délibérations de laquelle il prit part comme délégué de la municipalité de Novare *. Dans cette assemblée, il ne joua d’abord qu’un rôle assez effacé, puisqu'il ne figura, ni parmi les membres du Comité des Trente, ni sur la liste des candidats proposés par cette commission pour occuper les hautes fonctions de l'Etat. Toutefois sa supériorité finit par s'affirmer et s'imposer pendant les derniers jours de la session. Lors de la séance finale du 26 janvier, il se vit désigné pour prendre la parole au nom de ses compatriotes novarais, et clôtura les travaux de la Consulte par un discours de remerciements à Bonaparte. Il lui fut ainsi donné d’inaugurer par la parole l'établissement du régime auquel il allait consacrer ses capacités financières.

1. BorrA notamment a recueilli cette accusation dans sa Storia d'Italia dal 1789 al 1814, Livre XX. ke :

2. Voir dans l’ouvrage cité de PELLINI (p. 79), une curieuse lettre de Prina (datée du 29 janvier 1802) sur les deux dernières séances de la Consulte.

Il revenait de Lyon avec le simple titre de membre du Collège des Dotti, mais il y avait fixé l'attention du maître” par la clarté de son esprit, la solidité de ses connaissances, la brièveté de ses réponses, en un mot par les qualités qui manquaient le plus à la plupart de ses compatriotes. Aussi ne devait-il pas demeurer longtemps sans emploi. Un mois apres son retour (28 février 1802), Melzi l'appelle à faire partie de la « Direction générale » de trois membres, chargée de réorganiser les finances ?. Mais aussitôt après, Bonaparte intervient pour rappeler au Vice-Président qu’un service aussi important exige un chef unique et qu'un seul homme dans la République semble capable de le diriger ?. Le 20 avril suivant, un décret fait de cette suggestion un fait accomplit. Prina reçoit le ministère des Finances douze années, jour pour jour, avant la date où ilne le quittera qu'avec la vie.

Dès son entrée en fonctions, 1l se montra à ses contemporains et à ses chefs tel qu'il devait leur apparaître jusqu’à la fin de la domination napoléonienne : infatigable à la tâche, inaccessible aux tentations de plaisir ou d'argent, intègre dans le maniement des deniers publics, ingénieux à trouver toujours de nouvelles ressources pour le Trésor. Sa qualité dominante semble avoir été, avec une compétence technique étendue et indiscutée, une puissance de travail dont labus inspira un instant quelques inquiétudes pour sa santé et dont il savait communiquer la contagion à son entourage. Si son activité se relâcha quelque peu avec les progrès de son œuvre, elle ne devait jamais se démentir. La studieuse monotonie de son labeur ne fut interrompue que par quelques voyages de service entrepris : en 1807 à Varsovie pour soumettre à Napoléon un projet de réforme des monnaies; en 1809 (7 déc.-14 fév. 1810)

1. Avant de partir de Lyon, Bonaparte avait invité Prina à dîner et eu avec lui une conversation de trois heures.

. Foglio Oficiale della Repubblica Italiana, 1802, p. 20.

3. « Je n’attends pas un bon résultat de votre projet d’un conseil de finances au lieu d’un ministre. Il y a dans l’administration une portion d'exécution qui ne peut être gérée par un Conseil... Pourquoi ne nommeriez-vous pas le ministre Prina de Novare? » Meczi, IL, 17.

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