‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 45 sur 101 · MEL, Il · texte numérisé non relu

MEL, Il

La physionomie de Prina apparaît ici, marquée en quelques traits rapides, avec les éclatantes supériorités qui la distinguent et les rares insuffisances qui la déparent ; Melzi d’ailleurs attachait beaucoup plus d'importance aux unes qu'aux autres. Napoléon, ainsi qu'on la vu plus haut, renchérira encore sur ces éloges et représentera comme le seul homme essentiel du royaume le ministre dans lequel il voit le plus sûr instrument de ses desseins.

Aux témoignages des chefs d'état dont Prina était le subordonné succèdent, après 1814, les appréciations des hommes de sa génération qui l'avaient vu à l'œuvre et pouvaient le juger avec le recul du temps. Sous l’impression laissée par son impopularité et sa mort tragique, ils rendent hommage à ses mérites, mais ils insistent assez longuement sur les lacunes de son caractère et de son système. On retrouve la trace de ces préventions dans les livres de deux hauts fonctionnaires qui, après avoir servi le régime napoléonien, en sont devenus les historiens. Le premier et le plus autorisé, Giuseppe Pecchio, ancien auditeur au Conseil d'Etat, écrivit en 1826, dans son exil de Londres, un .essai sur l’administration financière du royaume d'Italie. Après en avoir exposé les rouages et Les résultats, il traçait en terminant ce portrait de l’homme qui l'avait diri- MON

« Esprit clair, alerte dans les discussions, écrivain énergique, Prina devait plaire à un souverain guerrier, ennemi des longues méditations et désireux d'avoir à son service d'anciens serviteurs de la royauté. Aussi fut-il choisi en 1802 pour régir nos finances. Il porta dans sa charge l’éloquence, l'esprit de chicane et de détail, la ponctualité d’un homme de loï, sans atteindre au talent plus rare et plus précieux du législateur. C'était un orateur rapide et séduisant, plus apte pourtant à formuler des propositions qu'à les défendre. Il aurait convaincu plus souvent le Conseil d'Etat par sa faconde, si ses motions n'avaient été presque toujours odieuses. Doué de peu de facilité pour découvrir des expédients d’un effet immédiat et utile, il n’en était que plus porté à traduire littéralement pour notre royaume les lois françaises. Le Conseil d'Etat combat-

1. PECCHIO, Saggio storico sulla Amministrazione finanziera dell” Ex-Regno d'Italia. Londres, 1826, pp. 96-99.

tait souvent ses projets de loi; mais il déployait alors le texte de loi français et la vue de cette nouvelle Gorgone rendait le conseil muet. Incorruptible dans son administration, il se laissait aller pourtant à une autre sorte de corruption, celle des honneurs et des récompenses oficielles, de sorte qu’en étouffant dans ses archives les réclamations des populations, il déposait en leur nom au pied du trône des hymnes de joie et de reconnaissance, Il semblait regarder la sensibilité comme indigne d’un homme d'Etat. Il était plein de douceur et de vertu dans sa vie privée, de courtoisie et de vivacité à la cour ; aussitôt rentré dans son cabinet, il se glaçait le cœur et affichait l’insensibilité d’un fermier général. Ce qui paraît le plus singulier en lui, c’est que, vivant dans un temps où l’on semblait attacher tant d'importance au bonheur du peuple, il oubliait complètement les sujets, pour ne reconnaître d'autre idole que le souverain. »

Ce jugement concorde dans ses grandes lignes avec celui que portait sur Prina un de ses anciens collègues, le marquis de Brême, ministre de l'Intérieur de 1806 à 1808. Dans une brochure écrite à propos de la publication de l'ouvrage de Coraccini, celui-ci rendait justice aux qualités privées de Prina : fidélité dans les amitiés, parfaite intégrité personnelle, conduite irréprochable, sincérité des convictions religieuses ; mais il jugeait avec sévérité l’homme public.

« Prina, écrivit-il, a eu certainement beaucoup d’ennemis qui se prévalurent d’une exaltation momentanée, organisée dans de tout autres vues, pour parvenir à leurs fins. Cet homme d'Etat aurait pu faire figure d’un Sully ou d’un Colbert : il préféra le rôle d’un Emeri, d’un Desmarests, d’un Terray, d’un Vasconcellos et il a fini comme ce dernier. Je n’examinerai pas s'il y fut contraint par les circonstances : on ne peut nier qu'il n’eût du goût pour cette subtilité financière dont il fit l'essai en Piémont — laquelle ne laisse pas d’exiger et de manifester une sorte d’esprit et de vues qui échapperaient à bien d’autres — et qu'il ne vidât avec une satisfaction évidente les poches des nobles et du clergé ; mais, avec des talents et des lumières très distinguées, beaucoup d'instruction et de pénétration, une facilité rare de bien parler et de bien ÉCHITe. NS

1. ARBORIO DI GATTINARA DI BRÊME, Observations sur quelques articles peu exacts de

l'histoire de l'administration du Royaume d'Italie... attribuée à un nommé M. Frédéric Coraccini, Turin, 1823, p. 60.

La sévérité de ces appréciations serait impressionnante si elles n'avaient été formulées dans des œuvres de circonstance, presque de polémique, et dans un temps où le souvenir des haines soulevées par Prina était encore vivant dans toutes les mémoires. Les accusations dirigées contre lui et recueillies par Brême et Pecchio ont été heureusement corrigées et mises au point par un homme placé dans de meilleures conditions de compétence et de sérénité d'esprit : le baron Custodi, d’abord employé à la Direction des Domaines, puis collaborateur immédiat de Prina comme chef de Division (1806) et Secrétaire Général du Ministère des Finances. Son témoignage présente d'autant plus de garanties d’objectivité que d'ordinaire il se montre plus enclin à la malveillance qu’à l'admiration à l'égard de ses contemporains, ainsi qu'on a pu le constater à propos de Melzi ; d'autre part, il a consigné ses impressions dans des fragments écrits pour lui-même, longtemps après les événements, et sans intention apparente de les livrer à la publicité. Dans les pages qu'il consacre à son ancien chef, il cède sans doute à son habitude de relever malicieusement les faiblesses privées des hommes publics; mais il lui rend justice sur les points essentiels, en le disculpant du double reproche qui lui avait été adressé d'avoir manqué à la fois d'indépendance de caractère et d'esprit en se montrant un serviteur trop complai-

sant de Napoléon et un imitateur trop fidèle des lois françaises.

« Le ministre des Finances, écrit Pecchio, connaissait à fond les littératures italienne et latine ; grâce à sa mémoire, il leur empruntait des citations qu'il plaçait avec opportunité dans ses discours. Doué d’une grande facilité naturelle de parole, il s’exprimait avec clarté et précision, aussi bien en français qu’en italien. Il écrivait avec une égale facilité dans les deux langues, mais en passant beaucoup de temps à modifier ensuite le fond et la forme de son premier jet. Les sérieuses études de droit auxquelles il avait dû se livrer en Piémont pour remplir ses anciennes fonctions étaient encore toutes fraîches dans son esprit, et il savait les utiliser pour traiter les affaires contentieuses. Quoiqu'il n’aimit pas à se livrer à un effort d'application intense et prolongé, il surmontait cette répugnance, bien qu'avec des plaintes et des contorsions,

quand il avait à examiner et à instruire une question importante ; et il savait en approfondir toutes les données avec ordre et perspicacité. Il travaillait beaucoup d'ordinaire, mais avait la faiblesse de vouloir représenter ce travail comme plus écrasant et plus prolongé qu'il ne l'était en réalité. Plus d’une fois en me rendant chez lui, j'apprenais par ses domestiques qu'il jouait au billard, et je le voyais ensuite venir à ma rencontre, la tête appuyée sur la main, dans l'attitude de la plus sérieuse méditation. De même, lorsqu'il se rendait au Conseil d'Etat réuni en présence du Vice-Roi, s’il avait par hasard dans les affaires à traiter un rapport écrit par lui-même, il en portait la minute avec lui pour faire étalage des travaux assidus dont la surcharge provoquait ses plaintes.

« Les finances italiennes, inexistantes au début, furent sa création ; avec une moindre fiscalité, elles auraient mérité le titre d’une œuvre scientifique, car elles avaient été élevées par leurs principes à la hauteur d’une science. Les règlements français sur les impôts indirects furent même améliorés dans leur application, au point de vue de l’ordre et de la simplicité. A tous les degrés de la hiérarchie, administrateurs et surveillants rivalisaient de zèle, à l’exemple et sur les instructions du ministre, pour rechercher l’économie et la régularité.

« Tout en se montrant très docile aux volontés du souverain, il ne perdait pourtant pas de vue dans ses projets la prospérité du pays et le souci d’en ménager les sources de richesse. Après avoir vu les produits agricoles s’avilir et se maintenir à bas prix, il reconnut l'impossibilité de maintenir sans dommage le taux de l'impôt foncier au niveau établi. En 1811, il proposa donc à l'Empereur de l’abaisser d’un quart, en proposant des réductions équivalentes sur les taxes indirectes. On convint que cette diminution aurait lieu dès que le produit des droits de consommation serait monté à 1$ millions. Ce chiffre fut bien atteint dans les deux années suivantes ; mais l'Empereur, à la suite des désastres de Russie, ne voulut plus diminuer aucun des deux impôts... ! »

A la lumière de ces révélations, la physionomie de Prina apparaît comme dégagée en grande partie des nuages et des ‘ombres qui l’assombrissaient aux yeux des contemporains, et comme plus humaine, plus sympathique même, que dans la légende attachée à son nom. Les traits principaux en ressortent

Page 1