I. AUVRAY, PP. II
maintenant avec assez de netteté pour permettre un Jugement d'ensemble. Ce jugement, on peut Île demander à Stendhal, dont le regard perçant a su discerner les mérites et les défauts de Prina et dont le style lapidaire était propre à mettre dans un égal relief les uns et les autres :
« La France, a-t-il écrit, n’a rien produit d’égal à ce Piémontais dans l’art d’extorquer et de dépenser de l'argent au profit d’un despote. Cet homme a laissé de grands établissements, il avait du grandiose dans la tête. Il travaillait nuit et jour et volait peu ou point ‘. »
Il avait du grandiose dans la tête ! c’est là l’impression que doit retenir l’histoire : c’est par là que Prina, grand jusque dans ses défauts, mérite de rester à ses yeux comme la plus forte personnalité d’une génération stérile en caractères, en talents politiques et en vertus publiques.
TRIVOTZIE
Dans l'entourage officiel de Melzi, la physionomie de Prina présente avec celle du ministre de la Guerre Trivulzi un contraste frappant. Le premier acquit promptement sur ses collègues une supériorité marquée ; le second encourut par son insuffisance une disgrâce que suivit une mort prématurée. L’un resta au pouvoir pendant douze années ininterrompues ; l’autre ne l’occupa qu'en passant, pendant trente mois.
Le marquis Alessandro Trivulzi, né à Milan en 1763, appartenait à cette vieille famille des Trivulzi qui remontait au x siècle, et dont le représentant le plus illustre avait, au xvI*, reçu de ses contemporains le nom de « Grand ». Comme beaucoup de cadets de la noblesse, il embrassa les idées d'émancipation et d'égalité sociale qu'apportait l'invasion française. Comme son ami, le duc Serbelloni, il fut rapidement distingué et favorisé par Bonaparte, aux yeux duquel il avait
1. STENDHAL, Rome, Naples el Florence (3° éd.), p. 40. 2. Son nom, comme celui de sa famille, est fréquemment écrit Trivulzio; jai adopté l’orthographe de Trivulzi, parce que c’est celle qui figure sur les actes officiels.
le mérite d'un nom historique mis au service de la cause démocratique. Après l'avoir fait admettre, avec le grade de chef de bataillon, dans la Légion lombarde nouvellement formée (octobre 1796), celui-ci lui confiait, par un ordre exprès transmis à Berthier (1$ janvier 1797), le commandement de la Garde Nationale milanaise réorganisée ; il le nommait ensuite adjudant-général à 24 ans et, quelques jours avant Campo- Formio (6 octobre 1797), l’appelait au quartier général, pour y faire à nouveau partie de l’armée active ‘.
Commencée sous ce patronage, la carrière improvisée de Trivulzi ne pouvait être que rapide. Pendant la campagne de 1799 il remplit auprès du général français Moreau les fonctions de chef d’Etat-major ; rejeté ensuite dans Gênes, où il commanda le corps de réserve pendant le siège, il se vit, après Marengo, récompensé de son dévouement par le grade de général de brigade et le poste de Premier Inspecteur Général de la Gendarmerie. Détourné un moment de ses occupations par un voyage à Lyon, où il fut envoyé à la Consulte comme notable de l'Olona, il eut ainsi l’occasion de se rappeler au souvenir du Premier Consul. Un mois après la clôture de cette assemblée, il était appelé au Ministère de la Guerre (26 février 1802) comme successeur de Tordorë.
Ce choix inattendu causa quelque surprise, car il n’était pas le plus ancien et ne passait pas, bien au contraire, pour le plus capable des généraux italiens. Il avait été désigné aux préférences de Bonaparte et de Melzi par ses états de service, par sa sûreté de caractère, par sa réputation, assez rare à cette époque, d’avoir fait toutes ses campagnes « sans voler une épingle* »; peut-être aussi par le désir d'éviter ses concurrents, Lechi et Pino, chefs de deux cabales qui divisaient profondément le corps d'officiers *. Sa nomination fut d’ailleurs bien accueillie de l'opinion, qui avait redouté un moment le succès de la candidature du général français Vignolle * ; elle fit quelques
1. Corr. Il, no 1363 et III, no 2283. Cf. Cusaxt, Storia di Milano, V, 61.
2. Notes de Melzi sur les nouveaux ministres, 26 avril 1802. Arch. Vienne, 17. SD IELZL EL.
4. Dépêche de Taglioretti du 13 mars 1802. Arch. Berne, Corr. Milan, 3391.
envieux parmi ses collègues, et deux d’entre eux, Teulié et Polfranceschi, eux-mêmes anciens ministres de la Guerre, refusèrent d’abord de devenir ses collaborateurs en sous-ordre ; le premier ne s'y résigna que sur les instances pressantes de Melzi :.
Au début de ses fonctions, Trivulzi s'efforça d’ailleurs de justifier la faveur dont il était l’objet et de faire oublier par ses vertus morales l’insuffisance de ses talents professionnels. Le Vice-Président, qui reconnaissait les unes et ne se dissimulait pas les autres, ne tarissait pas en éloges sur son « désintéressement absolu » son « sentiment inaltérable de la justice », « sa probité, son zèle et son attachement *. » Il sut, par un mélange de fermeté et de douceur, se faire obéir sans se faire craindre, épurer ses bureaux sans causer trop de mécontentements, et réaliser, grâce à d’habiles concours, une foule de réformes de détail dans l’organisation administrative de la petite armée italienne. Malheureusement pour lui, une circonstance se présenta bientôt où les difficultés de sa tâche furent plus fortes que sa bonne volonté. Au printemps de 1803, lors de la guerre avec l'Angleterre, il eut à appliquer la loi de recrutement votée l’année précédente (13 août 1802) et à contraindre au service obligatoire une population pour laquelle le nom seul de soldat était un épouvantail. Retardées par une résistance passive universelle, les opérations de Ja levée durèrent plus de trois mois et le public en attribua la lenteur à son défaut d'énergie et d'activité *. Il s’en laissa d'autant plus affecter qu'il n'avait jamais cessé de regretter ses anciennes fonctions d’Inspecteur de la Gendarmerie. Sorti découragé et discrédité de cette épreuve, il garda encore quelque temps son poste, parce que Bonaparte répugnait à des changements de personnel trop fréquents, et que d’autre part Melzi estimait « impossible de nommer aucun autre des généraux sans tomber plus
1. MaRELLI, Giornale storico (chronique manuscrite de Milan conservée à la Bibliothèque Ambroiïsienne), 10 mars 1802.