TEULIÉ
Par son caractère et son existence, Teulié occupe une place tout à fait à part au milieu de ses collègues italiens. C’est d’abord le seul d’entre eux qui ait été tué à l'ennemi avant d'avoir pu donner sa mesure et peut-être révéler ses faiblesses : cette fin prématurée l’a entouré du prestige poétique qui s'attache aux destinées brutalement interrompues et lui a valu d’être comparé à Desaix. Il rappelle d'autre part les généraux français de la première époque de la révolution par une ardeur de convictions, une noblesse de caractère et une simplicité de mœurs qui font de sa figure l’antithèse vivante de celles d'un Pino ou d’un Lechi.
Il ne semblait pas destiné à la carrière où il devait s'illustrer.
1. Dans une dépêche du 20 juillet 1808 (Arch. Berne, Corr. Milan, 555), le baron Marcacci, annonce ce mariage et ajoute que la fiancée de Pino, veuve d’un marquis Calderari, était une ancienne ballerine qui avait dansé autrefois à Milan sous le nom de Pelosina.
2. Journal d'Italie, p. 371. « Un officier qui avait tout perdu en Espagne venant implorer son secours, il lui dit : « Per Dio, non ho danaro per aiutarti, ma prendi e fa danaro ». Et il lui donna des effets précieux, entre autres une paire de pistolets qui lui avaient coûté 10.000 francs. »
3. Discorso funebre pronunciato dal signor barone Ferdinando Porro…. sulla bara che chiudeva il cadavere del tenente maresciallo Domenico Pino, Lugano, 1826.
4. LomBroso (Gracomo). Biografie dei primarii generali ed uficiali, la maggiore parie italiani, che si distinsero nelle guerre napoleoniche. Milan, 1847.
s. STENDHAL. Rome, Naples el Florence (3e éd.), p. 291.
Né à Milan la même année que Bonaparte (3 février 1769), il commençait, après de solides études à Pavie, à sy distinguer comme avocat, quand la Révolution, dont il adopta les principes avec enthousiasme, lui fit quitter le barreau pour les camps. Nommé d'emblée chef de bataillon de la Garde Nationale milanaise (26 septembre 1796), 1l prit d’abord une part prépondérante à la réorganisation de ce corps, sous le nom du duc Serbelloni dont il était l’aide-de-camp' ; il sentit alors s'éveiller sa vocation militaire, entra dans la Légion lombarde et se signala presque aussitôt, soit dans les opérations contre les troupes pontificales (janvier 1797), soit dans la répression de la révolte de Vérone (avril). Adjudant-général en 1798, il faisait campagne en 1799 dans les Marches, d'où il fut rejeté sur Rome, bloqué au Château Saint-Ange, forcé de capituler avec la garnison du général Garnier, et enfin transporté en France ; il y prit, sous les ordres de Lechi, le commandement en second de la Légion Italique avec laquelle il revint en Italie. Le grade de général de brigade, obtenu quelques jours après Marengo ($ juillet 1800), fut la récompense de sa belle conduite.
En raison de la confiance qu'il inspirait, il se vit bientôt appelé, de préférence à d’autres collègues plus anciens que lui, aueministère de la Guerren(22 aymln80or) oumlesucced4 Bianchi d’Adda et à Polfranceschi dans la tâche ingrate de réorganiser en armée régulière les bandes qui formaient alors les seules forces militaires de la Cisalpine. [1 se mit à l’œuvre avec ardeur, rétablit la discipline, fit publier des réglements calqués sur les modeles français, institua la gendarmerie, créa un collège d'orphelins militaires et un bureau topographique, veilla au paiement de la solde arriérée* et déploya une telle activité qu'un document officiel français lui reconnut plus tard le mérite d'avoir préservé l’armée de la dissolution. Ses services ne prévalurent malheureusement pas sur les inimitiés qu'il s'était attirées. Son intégrité génait Sommariva, l’indigne
1, GUSANTINEAOTS
2. On trouvera dans ZANOLI, Sulla milizia cisalpino-italiana, 1, 333, un résumé de son œuvre comme Ministre de la Guerre.
chef du gouvernement d'alors, qui refusait par intérêt de le seconder dans sa lutte contre les fournisseurs véreux. D'autre part, ses efforts pour dégager les troupes cisalpines de la tutelle un peu humiliante où les tenait le corps d'occupation lui valut l'hostilité du général en chef français, Brune. Il donna donc sa démission dans une lettre (28 juillet 1801) dont la dignité de ton réflétait la noblesse de sa nature
« Comme citoyen et comme soldat, disait-il, je devais beaucoup à mon pays. Dans ma courte carrière ministérielle, j'ai eu le temps de mettre au service de la nation la pureté de mes principes et le zèle de mes services. Ma présence ultérieure au ministère mettrait l'intérêt général en contradiction avec mon intérêt privé. Le Général en chef me voit de mauvais œil à mon poste. J’y renonce pour le bien de mes
concitoyens !. »
Sous le gouvernement de Melzi, Teulié, pourvu du commandement d'une brigade à Pavie, resta fidèle à son passé et à ses idées. Son indépendance de caractère déplaisait à Murat, qui, ne pouvant le compter parmi ses flatteurs, le représentait à Bonaparte comme « prenant à tâche de faire détester les Français » et obtenant à ce titre la faveur de Melzi’. Quant à ce dernier, peu suspect de complaisance envers un général « jacobin », il savait au contraire reconnaître les qualités comme les défauts de Teulié, sur lequel il portait le jugement suivant :
« Il a de la probité, des talents et connaît la partie. S'il est vrai qu'il a été très chaud, s’il est vrai que sa tête donne toujours dans l’exagération, il l’est aussi qu'il s’est bien comporté dans ces temps-ci, quoique n’aimant pas le système actuel. J'ajoute qu'il y a plus à compter avec cette espèce d'hommes bien décidés pour leurs principes que sur ceux qui ne tiennent aux partis que par des vues particulières. Je me flatte de ramener Teulié à un parfait accord entre sa conduite et ses devoirs 5. »
1. Le texte de cette lettre a été publié pour la première fois par CANTU, Diplomatici, p. 49.