CITOYEN MINISTRE
J'ai eu l'honneur de vous rendre compte de l’objet principal de la mission dont vous aviez daigné me charger °. Je dois encore, selon vos ordres, vous présenter les diverses observations que j'ai eu lieu de faire pendant mon séjour dans la République Italienne. Je n'ai point la présomption de vous en garantir la certitude; et je sens mème que j'ai pu me tromper. J'ose cependant vous dire que je me suis toujours
enquis avec tout le soin dont j'étais capable. Aurais-je besoin d'ajouter
1. Notamment par M. DRiAuLT, Bonaparte en Italie, p. 230. 2. L'établissement du budget.
que, quoiqu'il soit de mes remarques, je vais vous les rapporter sans dissimulation ni réserve.
En jetant un premier coup d'œil sur l’état des choses dans la République Italienne, on voit qu’elles marchent avec assez de régularité, et mieux peut-être que dans beaucoup de pays depuis longtemps constitués. L'ordre et la tranquillité règnent à peu près partout, et il est maintenant reconnu qu'il y avait beaucoup d’exagération en tout ce que l’on a dit sur la disposition des esprits dans les départements du Rubicon et du Reno. Les craintes que l’on a eues à ce sujet étaient surtout fomentées par les rapports des Sous-Préfets qui, soit par ignorance, soit pour se faire valoir à tout prix ou pour tout autre motif, présentaient tous les petits faits comme des symptômes de commencements de troubles et de séditions. C’est ce que j'ai appris du Cit. Felici, actuellement chargé du portefeuille de l'Intérieur.
Mais en regardant de plus près, et avec plus d'attention, l’on s’aperçoit bientôt que cette marche des affaires n’est ni aussi rapide, ni aussi assurée qu’elle pourrait l’être et qu’il y aurait lieu de le souhaiter. Les détails, dans lesquels j'entrerai tout à l’heure, vous en donneront plusieurs raisons particulières : je vais en indiquer ici trois générales.
La première est le peu d’intérêt que presque tous les individus, et même ceux qui occupent les premières places, paraissent prendre à la chose publique. Qu'on s’en entretienne avec eux, ilsen parlent avec une froide indifférence, et comme s’il s'agissait des affaires d’un autre pays. Si parfois ils montrent quelque chaleur, ce n’est que lorsqu'il est question de quelque objet qui tient à leurs passions particulières. De à vient que presque personne ne fait le moindre effort pour le bien commun et que les plus zélés n’outrepassent pas la ligne stricte du devoir.
La deuxième raison est l’esprit départemental, qu’il sera bien difficile de détruire et qui est un résultat inévitable de la manière dont la République est composée. Les divers peuples, jadis indépendants et presque ennemis les uns des autres, qui se trouvent maintenant réunis sous un seul gouvernement, sont loin de se regarder comme formant une seule et même nation. Chacun d’eux ne considère que son propre intérêt et
1. À la suite de la rupture du traité d'Amiens, les manœuvres des agents anglais dans la Romagne avaient fait redouter un moment un soulèvement populaire dans le pays. Melzi (Mem., Il, 177) et Murat (Lettres, II, n° 1135) avaient dénoncé ce péril au Premier Consul qui s’empressa de les rassurer (Corr. VII, nos 6969 et 6986) en qualifiant même leurs craintes de « ridicules ». (Corr. VII, n° 6968).
ne considère en quelque sorte dans les autres que des rivaux dont la prospérité l'afligerait. On reproche aux Milanais, et peut-être avec quelque raison, de vouloir tout concentrer dans leurs murs. Mais on pourrait dire aux habitants des autres pays qu’il devraient mieux comprendre qu'on ne peut éviter d’avoir une ville centrale, et savoir mieux céder à cette nécessité".
Enfin la troisième raison est l’idée, généralement et fortement empreinte, que l’état actuel des choses ne peut pas longtemps subsister, et que les circonstances doivent amener bientôt des changements considérables. Tous ne les attendent pas avec les mêmes sentiments : les uns les appréhendent et les autres les désirent; mais cette attente produit une incertitude, une anxiété d'autant plus grandes que personne ne peut dire ce que seront les changements que l'ont prévoit, et qu’à tout égard on est réduit à former cent conjectures différentes.
J'ai eu plusieurs fois l’occasion d'attaquer et de combattre cette idée : elle est trop bien établie pour que de simples raisonnements puissent même l’ébranler. D'ailleurs j'ai pu voir, et on m'a souvent déclaré, qu'elle influe plus ou moins sur toutes les résolutions, sur toutes les mesures, sur la conduite de ceux qui prennent part au gouvernement. Je crois pouvoir dire aussi que si leur marche paraît lente et incertaine, rien n’y contribue peut-être davantage.
Après ces remarques générales, permettez-moi, Citoyen Ministre, que j'entre dans quelques détails et que je vous expose ce que j'ai pu voir ou apprendre touchant les diverses autorités constituées.
Je n'ai rien à dire sur le Vice-Président. Vous connaissez ses talents, ses lumières, son désintéressement, son dévouement entier à la chose publique, toutes ces belles et aimables qualités morales qui le font également chérir et respecter. Je me permettrai seulement d'observer que ce dévouement si louable est peut-être excessif dans ses effets, et qu'il en résulte, sinon pour l’État, au moins pour lui, deux graves inconvénients.
Le premier est qu'il veut faire, et fait effectivement trop de choses par lui-même ; il ne se borne point à diriger, à ordonner ; il exécute, et son attention scrupuleuse s'étend jusqu'aux plus petits détails. Ainsi il épuise ses forces dans des travaux qu’il pourrait aisément laisser à d’au-
1. « Ce qui appartient au terrain de l’ancienne Lombardie, écrivait Melzi (Mem., Il, 51), souffre patiemment par l'effet de l'habitude, la dépendance naturelle de la Centrale. Tout le reste plus où moins y répugne; il travaille pour s’y soustraire de toute manière et tend visiblement au fédéralisme absolu. L'idée qu'il faut centraliser pour être fort n’entre pas dans les têtes. »
tres mains. C’est du reste ce que sa correspondance vous a souvent donné lieu de remarquer ‘.
Le deuxième est qu’il s'inquiète, il s’irrite, il s’effraye outre mesure des obstacles qu’il rencontre sur ses pas et de toutes les irrégularités qui se montrent dans diverses branches d'administration. Il tend à une perfection idéale qu’il n’est pas possible d’atteindre et il s’afige de ne point y arriver. Ce sont là, je n’en doute point, les vraies causes de sa mauvaise santé. Comment ne serait-il pas malade, menant une vie toujours solitaire, toujours laborieuse, toujours mélancolique, sans diversion ni distraction quelconque ? J'ai pris la liberté de lui citer l'exemple du Premier Consul, qui, au milieu des occupations les plus nombreuses et les plus importantes dont jamais homme ait été chargé, sait trouver encore quelques moments pour des délassements également nécessaires au corps et à l'esprit. Il m’a répondu que pour lui il chercherait en vain à se distraire : car les affaires et les soucis le suivraient partout.
Je n’ai pas besoin non plus, Citoyen Ministre, de vous parler de la Consulte d'Etat ? : tous les membres vous en sont connus et je ne pourrais rien vous en apprendre que vous ne sachiez bien mieux que moi. Je me bornerai donc à vous dire que ce corps ne m'a point paru jouir à Milan de toute la considération dont il serait à désirer qu'il fût environné, et qui le mettrait à la portée d’influer utilement sur lopinion publique. D'ailleurs ses membres sont souvent absents, dispersés ; l’un d'eux, le Cit. Containi, est même toujours resté dans sa patrie où il est chargé d’une inspection sur les eaux. Enfin quelques-uns se montrent peu amis du gouvernement : tel est en particulier le Cit. Paradisi. |
Vous savez, Citoyen Ministre, que le Vice-Président a été longtemps peu satisfait du Conseil Législatif, de sorte qu’il avait proposé d’en
1. Melzi lui-même donnait de ce zèle excessif l’explication suivante: « Un des embarras les plus graves que je rencontre est celui de trouver des commis capables de faire de la bonne besogne.. Ceux qui savent écrire n’ont pas la moindre teinture des affaires : ceux qui travaillent dans les affaires ne savent pas écrire. Jusqu'ici, je ne suis pas parvenu à m’entourer de personnes convenables à cet égard-là et j’en ai cependant tenté plusieurs ; et dans les occasions, il me faut travailler moi-même, quoique je n’aie jamais été écrivain. » Mezzi, IL, 50.
2. Dans la constitution italienne, calquée, à part quelques modifications de détail, sur celle de l’an VII, la Consulte d'Etat, composée de huit membres nommés à vie par les Collèges électoraux, formait aux côtés du Président un grand conseil de gouvernement dont les attributions étaient à peu près analogues à celles du Sénat fran-
çais. Pour Containi et Paradisi, cf. plus haut les notices individuelles qui leur sont consacrées.
rétormer l’organisation. Il se plaignait du défaut de lumières dans quelques-uns des membres, du défaut de bonne volonté dans d’autres, et dans l’ensemble d’une sorte d'esprit d'opposition qui le mettait dans le cas d’avoir à lutter d’abord contre ceux qui devaient être ses collabora- FÉUTS
Heureusement ce fâcheux esprit s’est dissipé. Le Conseil s’est rapproché du Vice-Président et peut-être l'affaire du Cit. Cicognara et celle du Cit. Aldini n’y ont-elles pas peu contribué. Elles ont fait voir aux conseillers qu’ils n'étaient pas hors de toute atteinte, et que la lutte ne leur serait pas avantageuse ?. Mais les autres sujets de plainte demeurent
toujours.
Quoiqu'il y ait dans le Conseil des hommes qui ont la réputation d’être éclairés, le fait est que, soit par défaut d’usage et de connaissance des matières qui sont à traiter, soit par défaut de concert et d’intelligence, soit enfin par défaut d'activité ou d'application, le travail résultant de la réunion de ces mêmes hommes est généralement peu applaudi. Rarement même il est fait à temps ; et par exemple peu de lois étaient prêtes quand le Corps Législatif a ouvert ses séances. D'ailleurs, celles qui ont été présentées ont paru rédigées négligemment, et elles ont été encore plus médiocrement défendues.
Au surplus, je dirai que l'affaire du Cit. Aldini n’a fait sensation qu'un moment, et qu'on n’en parlait presque plus. Cet homme, jouissant de peu d’estime, a inspiré peu d'intérêt : l’on a même facilement supposé qu'il avait de grands torts qu'on ne connaissait pas, et que la prudence empêchait de divulguer.
Cette faiblesse du Conseil est devenue plus remarquable et plus fâcheuse par l'esprit d'opposition qui s’est manifesté dans le Corps Législatif. C’est vers ce corps que les ennemis du gouvernement ont dirigé
1. Ce projet de réorganisation figure, avec ses considérants, dans Melzi, IT, 62 seq. Le Conseil législatif composé de dix membres nommés pour trois ans par le Président, devait jouer le même rôle que le Conseil d’Etat français. Chargé de rédiger et de soutenir les projets de lois à soumettre au Corps Législatif, il donnait ainsi Pimpulsion première à toute la machine gouvernementale.
2. Cicognara avait été relevé de ses fonctions par un décret de la Consulte d'Etat du 11 avril 1803, pour avoir agréé l'hommage et encouragé la publication d’une poésie du capitaine Ceroni, jugée insultante pour Bonaparte et pour la nation française ; quant à Aldini, il s'était vu par un décret du Vice-Président (18 octobre 1803) suspendu dé son emploi pour absences injustifiées et inexactitude constante dans le service. Sur ces deux affaires qui firent grand bruit, on trouvera des détails circonstanciés dans CicoGNARA, Memorie, I, 239 seq. et dans ZANOLINI, Antonio Aldini ed à suoi tempi, chap. XIV ; et dans PINGAUD, Bonaparte Président de la Képublique italienne, livre IV, chap. v et var.
toutes leurs menées et ils n’ont que trop bien réussi. Ils y ont trouvé des mécontents, des ignorants, des gens mal intentionnés et il a été facile de les éÉmouvoir. C’est parmi les premiers qu’ont été choisis presque tous les orateurs', dont quelques-uns ont même naturellement la tête chaude et exaltée (et tel est par exemple le cit. Salimbeni) ?. En un mot, on a travaillé de manière que, sur environ 48 membres qui composent actuellement le Corps Législatif (car il est très incomplet), le gouvernement n’en a constamment que 13 pour lui 5.
Peut-être il n’eût pas été difficile d’affaiblir cette opposition, et de gagner même les plus malveillants. Quelques faveurs, quelques promesses, quelques manières obligeantes auraient sufh pour cela. Mais le Vice-Président s’est fait une loi de n’employer aucun de ces moyens : son état de maladie l’en aurait encore empêché.
D'ailleurs, le système de travail laisse aussi un champ libre à l’opposition. Les lois se préparent par les ministres et par le Conseil, sans aucune communication préalable et familière, soit avec les orateurs, soit avec les autres membres du Corps Législatif, où elles sont portées toutes nouvelles, et sans que personne en ait eu la moindre connaissance. On peut croire même que les discussions régulières entre les conseillers et les orateurs sont fort imparfaites. Jen ai vu une preuve dans la séance du Corps Législatif à laquelle j'ai assisté. On s’est fort disputé sur une loi qui a été rejetée, et presque toute la dispute a roulé sur le sens que l’on devait donner à certains termes dont la vraie signification aurait dû être naturellement fixée et convenue entre les orateurs.
Cette séance m'a de plus offert un exemple de la faiblesse avec laquelle les conseillers défendent leur ouvrage. L’un a lu d’une voix faible, et que personne n'entendait, une dissertation très froide. L'autre a parlé d’abondance, mais n’a nullement traité ou éclairé la question.
Vous jugerez aisément, Citoyen Ministre, qu’un séjour de deux semaines n’a pu me sufhre pour étudier et connaître les différents ministères. Je ne puis vous en donner ici que des idées vagues et générales.
1. Dans la Constitution Italienne, le rôle de contradiction légale attribué en France au Tribunat n'était pas exercé par un corps spécial, mais par une délégation du Corps législatif : «une Chambre des Orateurs » de 15 membres, que cette assemblée élisait dans son sein au début de chaque session.
2. Salimbeni appartenait au parti avancé et faisait au gouvernement une opposition acharnée, sur laquelle on trouvera des détails dans MELz1, Il, 198, 599 et 605.
3. Même indication dans Merzi (IT, 609), de qui Jacob tenait vraisemblablement ce renseignement. Jacob est d’ailleurs signalé par le Vice-Président (IT, 610) comme ayant assisté à l’une des séances où l’opposition parut la plus acharnée.
Le Vice-Président m'a témoigné être fort satisfait de ceux du Culte et du Trésor Public. Il trouve que le travail s’y fait avec beaucoup de réoularité et d’exactitude.
Il est fort content aussi du zèle et des lumières du ministre des Finances ; mais 1l n’approuve pas toutes ses idées et trouve qu'il y a beaucoup à faire pour cette branche de l'administration. En général on se plaint d’un système compliqué, qui marche difficilement. On accuse surtout celui des Douanes d’être très gênant et très dispendieux : on prétend que, pour empêcher la fraude, on dépense beaucoup plus que ne pourrait produire le paiement exact des droits établis.
Le ministère le plus critiqué est celui de la Guerre. Presque tout le monde en parle mal, et ces plaintes vont sans doute jusqu’à l’exagération et à linjustice. C'est aussi ce que pense le Vice-Président, qui, à la vérité, n'en est pas fort satisfait, mais qui ne croit pas qu’il mérite tous les reproches dont on l’accable. Il sera du reste difficile d’y remédier. L'on manque d'hommes capables d’être employés utilement dans cette partie.
Quant au ministère de l’Intérieur, quelques conversations avec le cit. Felici m'ont mis à portée de m'en instruire davantage. IL y a trouvé assez de désordre et d’affaires arriérées. Le cit. Vismara, qui tenait le portefeuille‘ n'ayant pas une autorité qui pût en imposer, il s’y était introduit une sorte d’anarchie à laquelle le cit. Felici a commencé à remédier. Il a trouvé encore que la Police générale est assez mal organisée, et qu’elle s'occupe plus de détails inutiles que d'objets importants. Mais du reste il ne désespère pas de mettre bientôt ordre à tout cela, et j'ai été témoin de l’assiduité constante avec laquelle il s'y applique. |
Je nai rien à vous dire du ministre de la Justice, dont personne à peu près ne parle, soit en bien, soit en mal, mais je placerai ici une remarque générale concernant tous les ministres et même les autres autorités. C’est qu'ils n’ont presque aucune relation, aucune communication les uns avec les autres, ni avec le Conseil, ni avec le Corps Législatif, qu'ils ne se voient que très rarement, par hasard, où quand les circonstances l’exigent absolument. Il est facile de comprendre combien cela nuit à la marche aisée et prompte des affaires. Le Vice-Président l’a senti, et il a tenté plusieurs fois de mettre les diverses autorités et particulièrement les ministres un peu plus en rapports ; mais il n'y a pas réussi.
1. Vismara avait assuré l'intérim du ministère entre le départ de Villa et l'arrivée de Felici.
Cet isolement, cet éloignement réciproque est l'effet de plusieurs causes, parmi lesquelles il paraît qu’on peut compter surtout sur la modicité du traitement des ministres. Aucun n’est en état de faire la moindre dépense et d'inviter, de recevoir, soit ses collègues, soit les autres membres des autorités constituées ‘. Le Vice-Président le reconnaît, et il a pensé à y suppléer par des gratifications ; mais ce moyen est insuffisant, car personne ne se hasarde à dépenser sur la foi d’une indemnité incertaine.
Telles sont, citoyen Ministre, les principales observations que j'ai cru devoir vous présenter et qui, vu le court espace de temps que j'ai pour exécuter vos ordres, je n’ai pu rédiger que d’une manière bien imparfaite. J'entrerai, quand vous le trouverez bon, dans plus de détails sur tous les articles qu’il vous plaira de m'indiquer.
Agréez, je vous prie, l'hommage de mon respect. Jacos.
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