‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 90 sur 101 · DEUXIÈME RAPPORT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME RAPPORT

Vous désirez avoir par écrit les réflexions que j'ai faites plusieurs fois devant vous sur l'Italie en général et sur l’état de Venise en particulier. C'est d'autant plus volontiers que je me conforme à vos désirs que peut-être ainsi ma voix parviendra auprès de celui qui peut exaucer mes souhaits. Vous connaissez mes intentions, l’amour de la patrie m'anime, mais il ne m'aveugle point. Je vais considérer

lPétat de Venise dans les rapports qui le lient à la puissance française.

Il n'est personne qui ignore les efforts que fait aujourd’hui l’Angleterre pour exclure les Français de l'Italie ; qui ne sache que ce pays est couvert, pour ainsi dire, d'émissaires ennemis ; que ces émissaires emploient tous les moyens possibles de don pour susciter des ennemis contre les Français ; que la disposition générale des esprits leur ouvre les plus funestes facilités; qu’il existe dans la République italienne et en Helvétie des rassemblements de révolutionnaires qui se communiquent ; enfin que dans les circonstances actuelles, une infinité de motifs devrait exciter une surveillance active ; et cependant, par une étrange opposition de conduite, le gouvernement paraît ne pas même songer à ces dangers, dont la réalité est au moins probable Les étrangers s’entassent dans la République, et particulièrement à Milan ; ils y entrent et en sortent au moyen des formalités les plus simples ; aucun n’en paraît suspect à la police, aucun n’y est surveillé pendant son séjour; il n’y a pas de police dans la plupart des départements

D’après ces considérations sur l'esprit public et la conduite du gouvernement, on peut conclure en dernière analyse que généralement les Français ne sont pas aimés en Italie, que par conséquent ils n'y seront en sûreté qu’à l'abri de leur bouclier, que le gouvernement italien n’identifie pas réellement ses intentions et ses intérêts avec ceux du gouvernement français, et qu'aussi longtemps qu'il conviendra à ce dernier d'occuper ce pays, il doit s’y maintenir en force. Il convient pourtant de regagner les patriotes en leur donnant quelque considération, c’est le seul moyen de ne pas devoir tout à la puissance des armes. |

On trouve encore quelques patriotes à Venise et à Gênes ; mais comme le peuple dans les contrées dépendant de ces capitales est presque en totalité animé d’un esprit contraire et ennemi des Français, il est facile de décider s’il est de l'intérêt de la France de réunir toute PItalie en un seul État, et par la même raison de provoquer l’établissement de la conscription, ou de fomenter un esprit militaire dans la République italienne ?.

1. L'auteur de ce mémoire semble ici montrer quelque injustice à l'égard du gouvernement de Melzi, qu’il accuse de négligence et qui, au contraire, ne cessait dans ses lettres au Premier Consul les dangers provenant pour la République, soit de la situation du reste de l’Italie (MELzzi, I, 56, 76 et 99) soit de la présence d’un trop es nombre de réfugiés politiques à Milan. (MELzi, IT, 77 et 87).

. Cette considération semble avoir frappé l'esprit impressionnable de Murat, qui

Les ennemis de la France, forcés de demander la paix, ont tenu dans leurs négociations l’hypocrite langage de la modération et de l'ordre. La paix a été conclue ; la modération a réuni tous les partis et l’ordre s’est rétabli. Mais ces partis sont-iis véritablement réconciliés et tranquilles ? Non : ils sont plus acharnés qu'auparavant, parce que la France, gouvernée par le génie qui l’a fait triompher, est plus puissante qu’elle ne l’a jamais été. C’est à sa puissance que l’on fait la guerre; la révolution n’en fut que le prétexte, et si la guerre des armes est terminée, celle de l’intrigue, qui ramène la première, est plus active et plus cruelle qu’elle ne la jamais été jusqu'ici. Ces perfdes amis de l’ordre mettraient volontiers encore une fois à feu et à sang l'univers entier, dans le seul espoir d’embraser la France.

L'Italie est le théâtre principal de cette guerre d’intrigues. C’est du sein du cabinet de ses souverains, jaloux de mériter les suffrages des autres cours, que l’on agite en tout sens la nation entière pour la soulever contre la France, et malheureusement les esprits italiens ne sont que trop disposés à seconder ce projet.

Il ne faut point se le dissimuler : la France ne se soutient en Italie que par l’ascendant de la force et non par le secours de ses partisans. Ils sont en petit nombre, les hommes prévoyants et fermes qui demeurent attachés à la France par sentiment de persuasion, et qui savent supporter avec courage les difficultés du moment, espérant que le temps et la sagesse amèneront une situation plus heureuse. La plus grande partie des Italiens n’écoutent que la voix du ressentiment, celle des préjugés. [rrités des espérances déçues et des pertes qu’ils ont éprouvées, attribuant aux hommes les fautes des évènements et aux choses celles des abus, ils s’éloignent d’une nation qu'ils jugent mal, tandis qu'ils devraient s’y attacher et la seconder de tout leur pouvoir, s'ils entendaient mieux les intérêts de la politique et ceux de leur solide prospérité.

Cependant les ennemis de la France profitent de ces dispositions, ils les aigrissent et les convertissent en une haine déclarée contre la Fiance : il ont un langage pour tous les partis et toutes les passions. Ils gagnent avec de l'or les âmes viles qui cherchent la fortune, les ambitieux par la perspective des honneurs, les hommes crédules et ignorants en flattant leurs préjugés. On promet le retour des anciens gouvernements

lors d’un premier essai de conscription (mai 1803) devait susciter des obstacles de toute sorte à la levée, et s’en faire un mérite auprès de Bonaparte. (MURAT, II, 399 et 413).

aux insensés qui n’ont pas perdu tout espoir, et l’on séduit les plus ardents et les plus honnêtes amis de leur pays par des promesses trompeuses d'indépendance et de liberté. Si l’on veut peindre la rapacité de la France, on exagère la ruine des fortunes ; si l’on veut la représenter perfde, on défigure sa conduite passée et l’on excite les méfiances sur ses intentions actuelles ; et, pour donner enfin à la haine que l’on fomente toute l'énergie de la résolution, on la peint comme un volcan prêt à éclater et dont la terrible explosion doit répandre au loin d’incalculables désastres.

Ces bruits insidieux, propagés dans toute l'Italie par des émissaires anglo-autrichiens et accrédités par la perfide connivence d’ennemis intéressés, ont empoisonné presque tous les esprits. Le mécontentement, l'inquiétude, la crainte règnent dans toutes les âmes. Partout on es tourmenté du besoin de changer de position et de tenter un nouvel ordre de choses. L’éloquence des agitateurs, convertissant les apparences en raisons et en réalités, est parvenue à persuader aux Italiens que la France les a placés et se tient elle-même dans une situation violente.

Tel est maintenant l’état de l'opinion en Italie. Je lai peint avec vérité et comme Je le vois. Si tout bon Italien doit le connaitre pour sauver sa patrie de l’abime où elle va s’engloutir. la France ne doit pas l’ignorer davantage, parce qu’elle est surtout intéressée à en prévenir les dangereuses conséquences.

La France n’a que deux moyens de se garantir des effets qui doivent suivre d'aussi funestes dispositions. Le premier est de maintenir constamment en Italie une force suffisante pour comprimer dans tous cas l'essor d’un premier mouvement. L'autre est de se concilier la prépondérance d'un parti dominant qui la dispense du besoin et de l'usage de la force coercitive. — Je ne parlerai pas du premier de ces moyens. Comme il ne peut soutenir les calculs de la prudence humaine et qu'il a contre lui les documents de l’histoire, je ne crois pas qu'il entre dans la sagesse ni dans les intentions de la France de Pemployer.

Pour réussir dans le deuxième, il suffit, je pense, de suivre une vote toute opposée à celle que tient la faction ennemie. Elle fait mouvoir en même temps tous les partis, indifférente sur lépouvantable choc qui suivra nécessairement quand les motifs de l’action combinée cesseront d'avoir lieu. La France au contraire doit se déterminer en faveur d’un seul parti, c’est-à-dire pour celui qui comparativement réunit la plus

grande somme de moyens et de forces, et qui se lie plus intimement à elle par sa conformité de principes avec le système actuel du gouvernement français. Elle doit le distinguer, se l’attacher, le diriger et le soutenir. Il ne s’agit plus maintenant que de le connaître.

Après avoir examiné avec la plus soigneuse attention les différents partis qui fermentent maintenant en Italie, nous pouvons nous en tenir aux résultats suivants.

Le parti religieux s’est extrêmement affaibli. Les anciennes habitudes ont perdu leur force et les prêtres leur crédit. Ce parti est inerte de sa nature et n’a aucun but déterminé, il sera toujours l'instrument utile de celui qui saura payer, ou flatter, ou punir les fanatiques qui le réveillent et le dirigent.

Le parti oligarchique, important par le nombre, est timide et faible par caractère ; il n’a d'autre force que celle d’une opposition sourde et couverte à tout ce qui a l'apparence du républicanisme. Ses inclinations le portent vers un ordre de choses qui flatte sa vanité, ordre qui ne peut plus exister, mais qu'il n’a point cessé de chérir, sans oser en espérer le retour. Essentiellement séparé du peuple, il cherche dans le parti religieux un moyen de s’en rapprocher, mais il n’y peut réussir, parce qu'il ne sait pas dissimuler le mépris qu'il a pour tous les deux ". |

Il y a un troisième parti que j'appellerai du nom générique de républicain, etque je distingue fortement des scélérats qui déshonorent la patrie par les crimes de l'anarchie ou de ces imbéciles qui en contrefont les vertus pour en occuper les emplois, sans avoir les talents qui puissent les leur mériter, ni la noble ambition de la gloire qui les en rendrait plus dignes encore.

Je parle de ce parti républicain qui se dirige vers un gouvernement fondé sur les principes d’une sage représentation nationale, et qui aspire à une raisonnable indépendance politique. Ce parti existe : il est le produit spontané des lumières et de la révolution, fortifié par les événements et augmenté par la réflexion. Ce parti est le plus fort et le plus actif par le nombre des suffrages et par l'énergie du caractère ; il a des principes et un but formel, et il est véritablement dominant en Italie. C’est œæ parti que la France doit connaître, distin-

1. Ce passage est à rapprocher du début du rapport précédent, dont l’auteur soutenait, avec plus de raison peut-être, que la noblesse et le clergé avaient gardé toute leur influence sur les masses et dirigeaient encore l'esprit public.

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