‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 92 sur 101 · MÉJAN · texte numérisé non relu

MÉJAN

Jacob et Murat avaient, chacun à son point de vue, formulé leurs appréciations sur la République italienne, alors qu’elle commençait à s'asseoir et à s'organiser. Au moment où elle allait se transformer en royaume, un autre Français, appelé à remplir d'importantes fonctions dans le régime auquel elle faisait place, eut à son tour l’occasion de résumer dans un rapport d'ensemble les impressions qu’elle lui avait laissées. C'était le secrétaire donné par Napoléon au Prince Eugène,

lorsque ce dernier vint à Milan (fév. 180$) pour y occuper les fonctions de Vice-Roiï.

1. Le reste du mémoire contient un projet d’invasion des provinces vénitiennes.

Etienne Méjan, dont la carrière et le nom‘ même présentent bien des côtés obscurs? était né en février 1766 à Montpellier, où son père était médecin. Venu jeune à Paris, il y exerçait la profession d'avocat, lorsque la Révolution lui ouvrit une carrière de publiciste qui devait être l’origine de sa fortune.

Il commença par rédiger avec son ami Maret des comptes rendus des séances de l’Assemblée nationale dans un journal spécial appelé le Bulletin, passa de là au Moniteur et se fit remarquer par Mirabeau, dont il connut les idées et soutint la politique dans le Courrier de Provence. Après le 10 août il se sépara de Maret, qui s’inscrivit au club des Feuillants, tandis que lui-même entrait aux Jacobins. Il abandonna sa plume sous la Terreur et ne la reprit que sous le Directoire au journal lHistorien de Dupont de Nemours. Il avait gagné entre temps la protection de Barras. Il s'était distingué pendant cette période de troubles par la modération de ses idces et la facilité de son caractère. Le 18 Brumaire lui ouvrit une nouvelle carrière. Frochot, qu'il avait connu chez Mirabeau, ayant reçu la préfecture de la Seine, 1l fut nommé par lui Secrétaire général de ce département (déc. 1799). L'année suivante, un heureux hasard lui permit d'attirer sur lui l'attention du Premier Consul. Son chef s'étant trouvé malade lors de l'affaire de la machine infernale, ce fut lui qui le remplaça pour aller porter aux Tuileries les condoléances et les félicitations du corps municipal. Sa harangue produisit sur Bonaparte une assez bonne impression pour que celui-ci demandât à Maret et reçût bientôt d'excellents renseignements sur l’orateur.

Quatre ans plus tard, Méjan devait bénéficier de ce souvenir. Quand Napoléon, devenu roi d'Italie, eut délégué son autorité

1. On trouve souvent son nom écrit Méjean dans les documents du temps et dans le Mémoire qu’on va lire. Mais lui-même signait Méjan: c’est également l'orthographe adoptée par l'Annuaire officiel du Royaume d'Italie.

2. En France la Biographie des Contemporains semble avoir été la source commune à laquelle tous les auteurs de dictionnaires postérieurs semblent avoir puise leurs renseignements sur Méjan ; en Italie l’ouvrage souvent cité de CORACCINI (pseudonyme de son secrétaire français Lafolie) donne sur sa carrière et son caractère des détails circonstanciés et curieux.

3. HATIN, dans son Histoire de la Presse, V, 117, loue ses talents comme journa-

liste.

à un jeune prince de 24 ans, inexpérimenté et étranger au milieu italien, il jugea nécessaire de lui adjoindre un conseiller français, d’une capacité et d’une fidélité éprouvée. Son choix se porta sur Méjan, qui partit pour Milan avec le titre de Secrétaire des commandements du Vice-Roi. Il devait passer désormais le reste de sa vie près de la personne ou de la famille d'Eugène.

Il devint rapidement son homme de confiance, s’appliqua à le rester, acquit auprés de lui un crédit qui fit beaucoup de jaloux, mais qu’il réussit à maintenir à force de déférence et de souplesse, et reçut en faveurs le prix de ses qualités de courtisan. À ses fonctions primitives, qui lui valaient un traitement de 37.000 francs, il ajouta bientôt celle de Conseiller d'Etat (1806) le titre du comte de Royaume (1808) la croix d’officier de la Légion d'honneur et la Commanderie de la Couronne de Fer (21 avril 1813). Il demanda même et faillit obtenir en 1809 la placede Secrétaire d'Etat, la plus importante de l’ordre administratif. Vis-à-vis des Italiens, un peu choqués de ces faveurs prodiguées à un étranger, il tentait de faire oublier son élévation par l'intérêt qu'il portait à leur littérature et à leurs arts, par l’affabilité souriante de son accueil, par une obligeance qui, se dépensant trop souvent en paroles sans effet, l'avait fait surnommer « le grand prometteur ». — Sa vie s’écoula ainsi, facile et brillante, jusqu’à la campagne de Russie ; il y accompagna son maître, dont il partagea toutes les épreuves, eut la douleur d'y perdre un fils, et en retraça les péripéties dans des lettres envoyées régulièrement à Milan à son ami Paradisi et empreintes d'un incurable optimisme de commande : la retraite même de Moscou, si meurtrière pour les troupesitaliennes, était représentée par lui comme un triomphe '. Resté au quartier général du prince Eugène pendant les campagnes de 1813 et de 1814, il futenvoyé par lui à Milan le 17 avril 1814 pour tenter d'obtenir du Sénat un vote solennel en sa faveur. On sait quel fut l'échec de cette mission. Menacé lui-même par la foule qui

1. CORACCINI (p. 222) fait allusion à ces lettres et à l’effet qu’elles produisaient à Milan. J'en ai retrouvé le texte dans les archives de famille Paradisi et je les ai publiées dans la deuxième série des Müscellanea napoleonica du baron A. LUMBROSO, 1896 (pp. 101-149).

devait satisfaire sa colère sur le ministre Prina, Méjan retourna en hâte à Mantoue, puis partit pour la Bavière avec son maître. Il quittait l'Italie avec sa bibliothèque comme seule fortune, dans un état de médiocrité dont l’un de ses biographes fait honneur à son désintéressement ', mais qu'un autre, mieux en situation d’être bien informé, explique par sa prodigalité etson amour du luxe?.

Cette situation pécuniaire contribua sans doute à lui faire conserver ces fonctions auprès du prince Eugène, qui assura son sort, et après la mort de ce dernier (1824), auprès de sa veuve. || s'éteignit à Munich le 19 août 1846, terminant dans un exil volontaire une existence commencée dans les agitations révolutionnaires et poursuivie dans les splendeurs d'une cour.

Il avait eu deux enfants, tous deux devenus officiers. Le cadet, lieutenant de lanciers, devait être tué à Polotsk; J’aîiné Maurice, parvenu jeune au grade de chef d’escadrons et aux fonctions d'aide de camp du Vice-Roi, fut blessé devant Moscou, mais put être évacué à temps sur l'Italie, où il fut nommé colonel. Après 1814, il partagea la fortune de son père et de son’ ancien chef, à l’entremise duquel il obtint même un grade de général à la suite dans l’armée bavaroise ; la veuve d’Eugène le choisit plus tard comme Grand Maître de sa cour. Resté néanmoins français de cœur, il tint à ce que son fils unique conservât la nationalité de son pays d’origine et revint y servir comme fonctionnaire’.

À considérer dans son ensemble, la biographie d'Etienne Méjan, il semble qu’elle nous présente l’image du modèle des courtisans et du plus fidèle des serviteurs. Il s’en faut pourtant que cette première impression réponde à la réalité. Comme celle de beaucoup de ses contemporains mêlés à la politique, la vie de Méjan présente un « envers » bien différent de sa façade officielle.

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