‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 94 sur 101 · Corr. X, no · texte numérisé non relu

Corr. X, no

seins et à déjouer les manœuvres de la politique française. La plupart des informations qu'il transmettait à Pétersbourg à ce sujet lui venaient d’un correspondant de Paris, dont les lettres ne permettent pas de percer lincognito, mais montrent qu'il occupait dans le monde officiel une position assez élevée pour avoir les renseignements les plus confidentiels sur les dessous de la politique consulaire’. Une lettre de ce correspondant à d’Antraigues (expédiée par lui à Pétersbourg où elle se trouve)? va nous faire connaître dans quelles circonstances et pour quelles raisons Méjan accepta de le seconder, au moins temporairement, dans sa besogne d’informateur.

Pais, 13 juin 1805,

(reçue à Pétersbourg le 4 août v. s.)

«…. Savez-vous bien qui est secrétaire d'Eugène Beauharnais, savezvous, Monsieur, qui est cet Etienne Méjean, fils d’un autre Jean- Etienne Méjean.…. Celui-ci n’est autre que Coyny Moutiers 5 de Montpellier, qui, en 1788 et 1789, était votre secrétaire lors de l’impression des premiers écrits qui firent votre publicité. Il prit le nom de Méjean dès le mois d'avril 1791, lorsqu'on fit reprendre les noms de famille et ne les plus quitter. Il s’est tiré adroitement de la Révolution, sans crimes ni noirceur, mais non sans faire sa fortune, qui pourtant n’a eu de principe que sous le Directoire. Barras y fut son protecteur. Tant il y a qu'il est très avant dans la confiance de Bonaparte, qui l'a placé seul de la France secrétaire du prince Eugène. C’est l’amie 4 qui de sa campagne me rappelle tous ces faits que j'ignorais complètement. Alors

1. Sur l’activité de l’Agence de Dresde et sur la personnalité du correspondant de d'Antraigues (désigné toujours dans ses lettres par le terme générique de l'ami de Paris), on trouvera des détails dans L. PINGAUD, Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, 2e éd. pp. 229 à 258.

2. Aux Archives du Ministère des Affaires Etrangères, Corr. de Dresde, année 1805, n° 201. È

3. Il s’agit sans doute ici, comme l'indique le contexte, d’un nom de guerre que Méjan avait adopté comme publiciste.

4. La personne à laquelle il est fait allusion ici est une autre correspondante de d’Antraigues, désignée dans ses lettres sous le nom de l’ « amie de Paris » ; également anonyme, mais très répandue, autant qu'on en peut juger par les détails qu’elle donne, dans la haute société consulaire, elle était en relations suivies avec P « ami ».

j'ai voulu le faire sonder sans qu'il pût venir à moi dans aucun cas; y ai employé Courtois, que vous connaissez et à qui j'ai fait donner une place à Turin bien sédentaire, convenable à son âge et à sa paresse ; mais le paresseux est d’une adresse incroyable pour ses amis. Il était à Milan et a si bien procédé que Méjean a reçu des nouvelles de son cher patron avec transport, prétendant qu'il s’est toujours vanté que c’est près de vous qu'il a pris les premières leçons de l’art d'écrire, dont au reste il n’a pas profité ". Il est riche de chez lui de 18 à 20.000 livres de rente, et sa place en vaut 37, mais il n’est pas content; il frémit du pouvoir du lion déchaîné et tout franchement il voudrait l’ancien régime avec les profits du nouveau. Il est premier secrétaire d'Etat. Il consent avec joie à écrire à son cher patron tout ce qu'il saura.

« Voici ses conditions : 1° qu'il ne sera jamais de la part du patron question d’un présent, de quelque nature qu'il soit; 2° Il ne sera jamais nommé à qui que ce soit et ces nouvelles seront pour le patron seul ; que, s’il en tire parti, il les attribuera à un autre qu’à lui; 3° Il écrira de sa main les premières lettres pour que vous reconnaissiez que c’est Coyny qui est Méjan, puis cela sera écrit de main étrangère; 4° Vous aurez dans le Vénitien quelqu'un à qui il pourra remettre les lettres, qui ne soit officier, militaire ou civil, un banquier, car cela ira par un autre banquier ; $° Aucun raisonnement, mais seulement des faits comme une gazette; 6° pour répondre et demander ce que l’on désire, on adressera les lettres du patron à cette adresse : « AI signor Casimiro Pancaldi, parrocco di Castel San Pietro, Mendrisio ?. » sans autre adresse ; l’homme est à lui. Vous pouvez déjà écrire à cette adresse et donner les indications demandées ».

1. L’ « ami de Paris » semble indiquer ici que Méjan aurait saisi l’occasion de renouer avec son ancien patron des relations interrompues depuis 1789. En réalité ces relations n'avaient jamais complètement cessé. Etant secrétaire du club des Jacobins en 1793, Méjan avait su dérober et faire passer à d’Antraigues, par l'entremise de Lizakiévitch, chargé d’affaires russe à Gênes, un plan de soulèvement en Petite Russie présenté à la Convention par un nommé d’Angely. L. PINGAUD, Op, cit., pp. 108 et 247.

2. Mendrisio était une petite localité des bailliages tessinois située un peu’au nord de Côme, à quelques kilomètres de la frontière lombarde, dans un pays de montagnes et en territoire neutre, et dans une situation qui se prêtait à la correspondance clandestine et à la contrebande. L’intermédiaire que désigne ici Méjan semble lui avoir été fourni par d’Antraigues, ce qui confirmerait l'existence de leurs relations antérieures. C'était en cffet à Mendrisio que d’Antraigues s'était d’abord réfugié après son émigration (1790) et c’est précisément le curé de Castel San Pietro qui avait célébré son mariage clandestin avec la Saint-Huberty. L. PINGAUD, p. 87.

Il est probable que d’Antraigues mit à profit cette dernière indication aussitôt après avoir reçu la lettre qu’on vient de lire, car, lorsqu'il là réexpédia à Pétersbourg, elle était déjà accompagnée d’un premier rapport de Méjan. Deux autres devaient suivre, dont l’ensemble forme le « Mémoire sur lTtalie » dont on trouvera le texte ci-dessous. Le contenu comme la date de ce Mémoire indiquent suffisamment à quelles préoccupations il répondait et à quelles questions il avait pour objet de répondre. Il à été composé au moment où les projets de réorganisation territoriale de l'Italie tenaient une place prépondérante dans les négociations austro-russes qui venaient d'aboutir à la Convention de Saint-Pétersbourg (11 avril 180$), instrument essentiel de la troisième coaliton. Comme un article secret de cette convention plaçait au premier rang des « principes d’après lesquels les hautes parties contractantes agiront dans l'exécution de leurs engagements » la « résolution de ne forcer en aucune manière l'opinion publique, soit en France, soit dans d’autres pays où les armées combinées pourraient porter leurs armes », les alliés avaient un intérêt majeur à connaître les dispositions des peuples dont il s'agissait d'accorder les vœux avec leurs propres convenances. C’est donc ce point que Méjan s'appliquera d’abord à éclaircir, et c'est ce qui fait d’abord la valeur documentaire de son travail. Il donnera ensuite, en prévision d'une guerre qui paraît inévitable, des renseignements militaires sur la situation des armées françaises en Italie; c'est par là que ses renseignements dépasseront la portée et la gravité d’une simple indiscrétion. Il sera enfin amené, pour expliquer ses défaillances, à faire sur lui-même des déclarations qui éclairent d’une lumière assez crue sa propre psychologie. Son mémoire enfin, écrit de prime-saut comme le montre la négligence de la rédaction, adressé à une personne dont il n'avait rien à craindre dans le présent, peu à espérer dans un avenir immédiat, présente des qualités de sincérité assez rares dans les documents historiques, presque impossibles à trouver dans les documents officiels. Bien que ses observations s'étendent, en dehors de la République ita-

lienne, au Piémont et à la Vénétie, j'ai cru devoir en reproduire le texte complet (à part quelques coupures indiquées en note), parce que les diverses parties en forment un ensemble dontelles

ne peuvent être séparées ‘.

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