‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 95 sur 101 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Reçue le 1° août 1805.

Je n'ai jamais vu l'Italie avant ce premier voyage, ainsi je ne puis dire quels changements se sont opérés depuis que vous l'avez vue en 1797 jusqu’à ce jour. Jene puis vous dire que ce que j'ai vu depuis mon arrivée, pendant mon voyage avec Bonaparte, et les deux que j'ai faits depuis son départ. À peine ai-je parcouru la Savoie; je n’ai jamais été à Nice, aussi sur ces deux objets de vos demandes je suis encore obligé de ne rien dire, vu mon insuffisance.

Je prends l'Italie au Piémont ; dans le Piémont il faut distinguer l'esprit du peuple des campagnes et celui des villes. Le parti français est nul dans les campagnes ; le gouvernement français y est en horreur, on n’a pas cherché à l’améliorer faute de moyens, et le général Menou ne l'aurait pas fait, faute de talents, eût-il eu des moyens. Tout le monde convient que l'esprit des campagnes était plus favorable à la France du temps du Directoire que depuis son extinction. J'ai soigneusement vérifié la chose, et voici à quoi elle tenait. Le peuple était plus agité par une amélioration dans son sort. On le flattait 1° d’une suppression totale des devoirs féodaux, 2° de la suppression des dîmes, 3° de la diminution des anciens impôts. Le peuple était remué dans les campagnes par des chefs jacobins, attachés à l’anarchie de la secte et ardents révolutionnaires, et c’est à l’activité de ces chefs que tenait principalement l’espèce d'émotion des campagnes: Dès le gouvernement consulaire, l'esprit de la politique française a changé, et la préparation au rétablissement de la monarchie et du pouvoir d’un seul a bientôt été annoncé par des effets très suivis et très brusques. Les agents de la France, formant le conseil de Menou, ont renvoyé de tout emploi tout ce qui tenait à la jacobinerie ; tous les orateurs de village ont été, ou

1. Ce mémoire dont la rédaction fut probablement interrompue arriva à St-Pétersbourg en trois courriers, dont j'ai indiqué les dates d'arrivée. Les trois parties successives en sont cotées comme annexes aux dépêches de Dresde, numérotées 205, 212 re

éloignés ou députés en France, ou convertis au parti dominant, et tous ces agitateurs de bonne foi ont disparu ; ceux qui sont restés ont été pour Bonaparte. Celui-ci, sentant la nécessité de faire quelque chose qui amorçât le peuple, a bien supprimé les droits féodaux, mais non les dîmes, et les impôts ont tout aussitôt dépassé d’un tiers au moins le profit que le paysan eût pu retirer des droits féodaux, de la sorte que dès 1803, le paysan qui payait sous les rois un louis d'impôt et 12 livres de droits féodaux, s’est trouvé payer de $o à 60 francs d’impôts directs. En 1804 ont été mis les sols additionnels, ce qui a accru les 60 livres d'impôts de 1803 de 60 sols. En 180$ sont venues les dépenses locales d’une nouvelle administration infiniment plus chère, et l’impôt se porte en 1805, au mois d'août, à près de 100 à 110 livres pour celui qui sous les rois en payait 24 d'impôts et 12 de droits féodaux. L'esprit français, antipathique du piémontais, a accru la haine, et il en résulte que dans les campagnes le gouvernement actuel est odieux. Les moyens de corriger ce mal paraissent excessivement diffciles et les plus longues délibérations, le travail le plus sérieux ne présentent encore aucun remède correctif. Voici pourquoi.

Le nerf de la Révolution française manque en Piémont, ce nerf qui sans aucun effort attache dans toutes les campagnes une foule de partisans décidés à tout gouvernement établi à Paris, pourvu que ce nesoit pas l’ancien. Ce n’est nul autre que l’aliénation des biens du clergé, et de ceux des émigrés, à tout particulier qui a voulu en acquérir. D'abord les paysans sont ceux qui en France ont le plus morcelé les possessions des émigrés; on les leur a détaillés à petits lots ; ces biens sont devenus leur patrimoine, ils les ont acquis à vil prix et aussi, quoique limpôt soit énorme en France, ils trouvent encore du profit au marché qu'ils ont fait. Ils se sont attachés à ces biens volés, et la peur de les perdre a créé des défenseurs à toute révolution faite à Paris, pourvu qu'elle soit précédée de la promesse de maintenir en possession les acquéreurs de biens nationaux. Le Directoire a bien senti cette grande vérité, mais il n’a pu la mettre en œuvre, à son grand regret, parce que l’on n’a pas émigré en Piémont et que d’un autre côté, il eût été dangereux de dépouiller les églises de leurs biens. On l'a tenté pour des couvents, pour des biens des commanderies de Malte et Saint-Maurice, cela a bien réussi, mais .ela a été borné, il a fallu s’arrèter là. Mais Bonaparte a reconnu, à son dernier voyage, la nécessité de créer des partisans à la nouvelle domination, et il a vu qu’il n'existait que le grand principe de la transfusion des propriétés, qui, d’un clin d’œil, affermit toute domination nouvelle par l’unique intérêt de ceux qui ont tout à gagner

d'elle et tout à perdre d’un retour. Il est parti dans la résolution de dépouiller le clergé et d’en vendre les propriétés, dût-on établir un impôt pour le solder. Car si l'impôt fait des mécontents, l’aliénation des biens produit, sans frais, les espions et les agents les plus vigilants qu'ilsoit possible d'imaginer. Je me suis étendu sur cet article, parce que voilà une des plaies les plus profondes et les plus générales de nos nouveaux établissements en Italie, et qui fait une différence totale avec les peuples des campagnes en France.

Les villes du Piémont sont partagées en deux partis très pranoncés : lun, qui veut les Français, parti agité ; l’autre, contraire, a peur et se tait, mais ce parti a plus d'énergie que n’en a le parti royaliste en France, parce qu'au total les royalistes piémontais sont franchement dévoués au roi ; les royalistes français sont bien les ennemis de Bonaparte, mais ils haïssent ou méprisent Louis XVIII, de sorte qu'ils veulent bien la ruine du pouvoir actuel, mais ne savent pas ce qu'ils voudraient à la place. Ce n’est pas ainsi en Piémont. Les campagnes veulent leur roi et ne s’en cachent pas, et dans les villes le parti qui le veut ne s’en cache pas davantage. Il n’y a enfin que deux partis à Turin par exemple ; lun soutient Bonaparte, l’autre veut le roi de Sardaigne, au lieu qu'en France on sait ce que l’on ne veut pas, maïs on ne sait pas ce que l’on veut.

Le parti qui veut les nouveaux changements ne se trouve que dans les villes du Piémont, et éminemment à Turin. Les villes sans commerce doivent être rangées au rang des campagnes. Après les avoir toutes parcourues depuis quatre mois, je n’ai pas trouvé une exception à cette règle. Les villes commerçantes ont d’autres mobiles, dont nous avons profité avec habileté. Dès que le Piémont eut été conquis, le Directoire le traita durement pour en enlever le numéraire nécessaire à la France. Puis il environna le pays d’un tarif de douanes qui en écrasait le commerce. Le Directoire fut sourd aux cris, aux réclamations ; la ville de Lyon se joignit au Piémont pour prouver que, ne pouvant se passer de ses soies, les tarifs des douanes lui en rendaient l’acquisition plus chère qu'en 1788. Le Directoire, qui le savait aussi bien que la ville de Lyon, ne fit aucune réponse, aucun changement, seulement il se détermina à acheter lui-même pour deux millions d’écus de soies et les revendit à Lyon exemptes des droits du tarif pour relever les manufactures. Le but de cette rigueur était le même qui s'exerce aujourd'hui en Suisse, celui de faire désirer la réunion par la nécessité du commerce, et d'acquérir pour ainsi dire tous les négociants. Ce que le Directoire avait si habilement semé, Bonaparte l’a seulement recueilli.

Il a réuni le Piémont, annulé le tarif à l'étranger, et mis le pays sur le pied du territoire français ; aussitôt les soies se sont écoulées et tous les négociants sont devenus amis de la Révolution. Vous me direz que, les soies venant principalement de la campagne, ses habitants eussent dû partager les profits et les sentiments des citadins ; mais pour que cela arrivt, il eût fallu que les campagnes éprouvassent un profit comme l’éprouve le négociant des villes ; or, c’est ce qui n’est pas arrivé,, puisque le Directoire, ayant épuisé le numéraire du Piémont, et les vexations individuelles ayant surtout écrasé les campagnes, le paysan, sans argent comptant, se trouve à la merci du négociant qui paye comptant et fait des avances, de telle sorte que, cette année, les soies dans les campagnes vont être vendues à un taux plus bas qu’en 1800, quoique le négociant de l'étranger en retirât 37 pour cent de bénéfice de plus qu’en 1800. En l’état où est le Piémont, ce mal a paru irrémédiable, si l’on ne jette 8 à 9 millions de numéraire dans le pays, ce que très sûrement l’on ne veut pas faire, à moins d’une paix générale.

À cette classe se réunit tout ce qui est employé dans les villes à administration, et qui serait sans espoir de l’être sous l’ancien gouvernement. À cette classe se réunit tout ce qui, de près ou de loin, a servi la révolution, et qui, sans être content du résultat, sent qu’il serait encore plus à plaindre sous l’ancien régime et avec le roi actuel, qu'on sait peu disposé à pardonner et assez vindicatif.

Le clergé est opposé à la France, excepté les nouveaux évêques, et ces nouveaux évêques sont sans influence dans les campagnes. L'armée piémontaise n'existe pas, mais ce qui la composait est très à craindre par sa haine violente contre la France, et en général les officiers, tous nobles ou censés tels, sont avec raison les êtres les plus suspects à la France, ceux sur qui s'exerce la police la plus sévère, parce que l’on est sans espoir de les ramener ; on l'a tenté tout à l'heure, et nous avons été trahis. Les généraux de cette ancienne armée sont des gens nuls, auxquels on n’attache aucun prix, ni aucune inquiétude. Le duché d'Aoste est la partie la plus décidément ennemie de la France, qui s'insurgerait au moindre mouvement ; mais on ferait mal de les exciter, si l’on n’était prêt à les soutenir, car Bonaparte, qui en | peuple, a pris les résolutions les plus féroces contre eux dans ce cas là. Sürement on peut demain les faire révolter, mais on ne les sauverait pas d’une extermination affreuse. Ainsi, tant qu'on n'aura pas de moyens à portée, l'humanité exige qu'on les laisse en paix.

Tel est en ce moment l’état de ce malheureux pays. Menou y est

détesté et méprisé ‘. Nos agents civils ne sont pas aimés, mais ils se conduisent avec prudence et, par un bonheur inespéré, ils ne sont pas aussi pillards qu’ils l'ont été jusqu’en 1804, car la plupart ont été renvoyés et remplacés en général par des gens modérés. La police y est sévère, inquiète, tourmentante, et toute dans la main du militaire, et soumise presque en totalité aux tribunaux spéciaux, qui inspirent la plus grande terreur. Le pays d’ailleurs est chargé de troupes et le mouvement de ces troupes est une désolation locale. Les plaintes ici n’ont ni fin, ni terme, mais n’en sont que mieux fondées.

Le Piémont a été regardé avant le couronnement en Italie comme une réserve où l’on pourrait accumuler les troupes sans les faire passer par le Milanais, afin de ne pas effaroucher Vienne. On les y a entassées de telle sorte qu’en passant à Ivrée, voici ce que j'y ai trouvé : 16 soldats par maison, l’un portant l’autre, et 267 prisonniers, citoyens d’Ivrée, pour s’être plaints du logement des gens de guerre, ou avoir écrit au dehors ce qui se passait à Ivrée. Eugène les fit mettre en liberté ; depuis, on a arrêté 80 personnes à peu près. Quelque affreux que soit ce séjour à présent, le changement et le remplacement a fait connaître un autre désespoir plus affreux, parce que les soldats français s’habituent, ou l’on s’habitue à eux, et ils deviennent plus commodes avec le temps ; mais les nouveaux arrivants sont toujours insupportables. A présent, on fait filer tous les jours vers l'Italie, et on remplace par les troupes venant de Savoie, de Suisse par le Valais. Le 2 août, il y avait dans le Piémont, au vrai, sur l’état ordonnancé par Menou pour les livraisons, 19.400 soldats, et une brigade entière de l'artillerie : ces troupes stationnées dans le Piémont proprement dit, à prendre depuis la Novalaise jusqu’à deux lieues en avant de Novare du côté de Milan, et en largeur depuis les monts au-dessus de Nice jusqu’à deux lieues et demie au-dessus de Varallo. Ces troupes sont toutes françaises sans aucun mélange. J'ignore ce qu'il y a en Savoie, je ne le sais que par oui-dire, mais Menou a écrit à Eugène que le 21 juillet il y avait 16.000 hommes ; je ne le crois pas.

À l'instant j'ai interrompu ce travail ; je viens d’un conseil chez Menou, dont j’emporte demain les actes à Milan au Vice-Roi.

1. Le général Menou à exercé les fonctions de Gouverneur général du Piémont entre le départ de Jourdan (1804) et l’arrivée du Prince Camille Borghese (1808). Il était antipathique aux populations piémontaises par ses antécédents révolutionnaires

son caractère fantasque et son mariage avec une musulmane, qu'il avait épousée en Egypte.

ve avant de partir, je vais, ayant du temps, vous dire ce que GEST.

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