‹ Sur l'histoire de la République italienne 1802-1805Chapitre 96 sur 101 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Reçue le 6 septembre 1805.

…. Tel est l’état du Piémont. Il est malheureux, il sent son malheur, mais il ne voit pas d’issue et il est fortement soumis au despotisme le plus militaire.

Passons maintenant à la Lombardie. Ici la France a incomparablement plus de partisans que dans le Piémont : c’est sans aucune comparaison, et je ne craindrais pas de me tromper en affirmant que le tiers des habitants est décidément pour la France. Les trois quarts des deux autres tiers sont pour une séparation de la France, mais surtout et avant tout pour repousser le gouvernement autrichien ; et le reste, composé d'êtres sans énergie, sans être pour l'Autriche, souffrirait pourtant son retour. Le gouvernement autrichien a laissé ici des souvenirs profonds, et qui, je ne sais comment, ont passé jusque dans les dernières classes, et ces souvenirs sont tous à son désavantage. J'ai cherché avec soin à quelle vue je devais attribuer cette haine, et je n'ai pas pu encore la découvrir. Car nous voyons que l'imposition n’était point intolérable, et était nécessairement bien répartie, le cadastre de ce pays étant dans sa perfection. Mais, autant que j'ai pu m'en apercevoir, l'Autriche se faisait détester par ses agents, la plupart allemands et l’archiduc Ferdinand y était tellement abhorré pour ses goûts du métier de marchand, d’accapareur de grains et de voleur impudent 5.

1. Il s’agit dans la dernière partie de la lettre d’un projet de reconstitution des anciennes légions polonaises, conçu par Berthier avec le concours de Dombrowski.

2. La première partie de cette lettre est remplie par des détails techniques sur l’état des caisses publiques en Piémont.

3. Il semble que la cause principale du ressentiment des Milanais contre leurs anciens maîtres ait échappé à Méjan, trop nouveau venu dans le pays, comme il l'avoue lui-même, pout en bien connaître l'esprit. En réalité les bons souvenirs du règne de Marie-Thérèse avaient été effacés par les abus, les excès et les rigueurs de toutes sortes qui marquérent en 1799 le retour des armées autrichienne et russe. Sur les misères du pays pendant cette période on trouvera, avec chifres à l’appui des précisions intéressantes dans l’ouvrage de circonstance que le gouvernement italien fit composer en 1805 par l’économiste MELCHIORRE GIOJA sous ce titre { Francesi, I Tedeschi, [ Russi in Lombardia, Discorso storico-popolare (inséré au tome V des Opere Minori de Gioja). Quant aux spéculations sur les blés que l’archiduc Ferdinand, dernier gouverneur autrichien en Lombardie, elles ne semblent pas avoir provoqué l’indignation à laquelle Méjan attribuait la rancune des Milanais contre l'Autriche. D’après Stendhal, le peuple les considérait même avec quelque indulgence.

Enfin je ne suis pas assez instruit encore pour remonter à la source, mais pour l'effet, il est tel que l’Autriche est généralement détestée dans le Milanais, que la haine est au comble à Milan; mais elle est si prononcée partout que je suis sûr qu'un courrier qui voudrait seulement prendre des informations aux postes, en changeant de chevaux, s’en assurerait. Ainsi dans ce pays l'attachement à l’ancien gouvernement est nul, c’est le contraire du Piémont en Italie.

Les prêtres partagent cette haine, et la partagent vivement ; le règne de Joseph IT a fait sur le cœur des prêtres une plaie incurable, ils croient qu’il avait le dessein de les voler, que ce dessein est celui de l'Autriche, et ils se trouvent mieux traités par le gouvernement actuel que par les Allemands. Voilà l'esprit général.

L’Autriche ne parviendra jamais à faire ici un mouvement en sa faveur, sur lequel on puisse compter. Car je crois très possible, en cas de succès, qu’elle puisse en exciter de partiels à force d’argent, dans les lieux que je désignerai ci-dessous.

Autant le Milanais se montre opposé au retour de l’Autriche, autant il paraît qu'il voudrait être attaché à un prince qui résidât à Milan et, sil n’en pouvait obtenir un, autant il serait disposé à appartenir au roi de Sardaigne, devenu roi de Piémont. Le tiers de la population qui se prononce pour la France est pourtant bien éloigné de vouloir se soumettre à elle ; ce tiers abhorre l’état actuel, mais il s’y attache comme moyen de résister à l'Autriche, sans savoir ce qui résultera du conflit, mais espérant que l’issue en sera l’expulsion des Français, et un état indépendant pour la Lombardie. Ce tiers, que ses opinions attachent à la France, se compose de tout ce qui, dans les villes, veut être employé, de presque toute la noblesse, de tout ce qui s’est montré contraire à l'Autriche, et ce sont les plus énergiques et ceux à qui on confie tous les emplois.

Les prêtres sont tous sans exception opposés à l’Autriche, mais opposés à l'existence du Milanais comme État indépendant, parce qu’ils craignent ceux qui alors seraient à la tête de l’administration, et tous travaillent autant qu'ils le peuvent pour attacher le paysan à l’idée d’une réunion avec le Piémont : c’est là leur chimère, mais ils y travaillent avec zèle. Ils sont suspects à Bonaparte et ils le savent; ils le détestent mille fois plus qu’on ne le déteste même en France.

Le Vice-Roi est détesté à Milan et inconnu ailleurs Jusqu'à ce jour. Ce n'est pas sa faute, il est bon et généreux et voudrait fort être aimé ; mais il est vain, il est fat, méprisant, il est gêné excessivement dans tout ce qu'il peut faire et c’est là précisément qu'il pourrait trouver le

moyen de se faire aimer dans ce qui dépend de lui. Il est dur pour le militaire, il est l’objet d’une jalousie infernale, qu'il est loin de chercher à adoucir, il croit tout faire en donnant l'argent qu'il a. Mais, 1° il n'en à pas assez pour faire effet. 2° Il le donne aux gens qui le prennent, le déchirent ensuite et se moquent de ses grands airs et de sa vanité. C’est au point que je crains, et qu’il craint lui-même, s’il y avait des actions de guerre où il se trouvât, d’être tué par ses officiers, s'ils le peuvent impunément ; et cela est, je crois très vrai ; on ne luia laissé que moi de Français, pour tenir la correspondance avec la France, et recevoir les instructions secrètes sur ce pays.

Je partage la haine qu’on lui porte, sans, je crois, la mériter. Mais je ne songe qu'à amasser de quoi vivre, et rentrer en France aussitôt ; et si la guerre a lieu, comme je ne me sens plus l’heureux militaire que vousmême avez connu, lors de l'arrestation de d'Esprémesnil, je reste à Milan, et si on nous chasse, bien habiles seront vos cosaques, s'ils me trouvent, je vous en réponds.

L'administration de Melzi est généralement chérie, malgré qu'il ait été forcé de capter les impôts et de faire de cruelles vexations, maïs il est assez heureux 1° pour que personne ne lui en impute le blâme, 2° pour qu'on lui impute tous les adoucissements. Le public est juste sous ce second rapport et injuste pour le premier, car, pour plaire et se maintenir, c’est lui qui en tous temps a fourni à Bonaparte les moyens de pressurer son pays : ; c’est lui qui l’a guidé en tout, excepté toutefois pour la réunion de la couronne d'Italie. Il n'a pu, ni osé l'empêcher, mais il en a été dans le désespoir, parce qu'il visait à être chef du pays, et que tout au moins voulait-il être administrateur pendant la longue régence du fils du prince Louis. Cela a été rejeté, et Bonaparte lui a déclaré que, malgré les déclarations antécédentes, malgré l'Europe, jamais, de son vivant, il ne cesserait d’être roi d'Italie. Alors le désespoir l’a saisi, mais un désespoir accompagné de terreur. On l’a forcé à être Chancelier, mais [il] ne se mêle de rien ; on n'a aucune confiance en lui, on le guette à vue, et il veut se retirer tout à fait dès qu'il le pourra; voilà un homme à acquérir pour l’Autriche elle-même ; quoiqu'il la déteste, cela est absorbé par une haine plus forte. C'est un homme d’un très grand talent, adoré en Lombardie, connaissant les forts et les faibles, et en état de faire tout ce que l’on peut désirer. Je l'aime et l'estime fort, je lui rends tous les services possibles et je

1. Melzi n'avait au contraire cessé de demander à Bonaparte un adoucissement aux charges fiscales qui pesaient sur la Lombardie. Voir sur ce point mon ouvrage sur Bonaparte Président de la République italienne (t. I, livre IV, chap. 1v).

lui en rends d’essentiels pour sa sûreté. Je ne peux ni ne veux m'exposer à traiter avec; lui il ne s’y fierait pas et pourrait me détruire, maïs on doit traiter directement avec lui par quelqu'un de poids, par quelqu'un qu'il ait connu jadis, qui soit Milanais, en qui il pourra se confier ; mais on ne doit entamer cela que lorsque la guerre sera déclarée et qu’il croira à son existence, car à présent il n’y croit pas du tout, il méprise l'Autriche.

Le gouvernement actuel du Milanais et de tout le royaume d'Italie ne ressemble pas à celui du Piémont, surtout en finances. Cet article est traité en Piémont comme en France, avec la différence que ce pays est moins ménagé. En Italie, il y a deux classes distinctes, le gouvernement italien et la portion nécessaire pour les subsides dus à la France. Le gouvernement de tout ce que possédait l’Autriche en 1796 produisait, réduit en livres tournois, 8 millions ; sur ces huit millions, on prenait l'entretien de 18.000 hommes, et cela était consommé dans le pays ; bref, tous frais faits, l’Autriche retirait en droits additionnels réunis un revenu fixe de 3 millions nets de l'Italie. Maintenant l’impôt de cette même partie est porté à 12 millions, elle paie ses troupes nationales et son gouvernement excessivement cher. Mais, outre cet impôt que tout le monde peut connaître, le Milanaïis paie la solde l’habillement, l’entretien et l'équipement de toute l’armée française résidant dans son intérieur. Cela se paie par des additions sur l’impôt territorial, par des levées extraordinaires, par des transits de douane et par des ventes de biens dits nationaux. En outre ce pays fait chaque année des pertes extraordinaires, dont le capital est fourni par des extensions à emprunt national et l'intérêt par l’année d’après, par une extension de limposition directe. Voilà le vrai secret de l’état ici, la confusion nécessaire pour opérer le paiement dû à la France avec les impôts nécessaires au pays. Ce secret est un peu de la comédie, mais si on sait le fait, les détails sont inconnus ’. Le résultat est que qui payait 24 livres d’impôt paie 70 à 8o en 1805.

Ces impôts très graves ne sont pas les vexations les plus intolérables aux paysans lombards. Ce qui est intolérable, ce sont les vexations des militaires français et italiens qui rongent tout chez le particulier, mangent son dîner, brûlent son huile, se servent de ses chevaux et lui arra-

1. Il n'y avait là nulle espèce de secret et Méjan semble ignorer que le budget était publié chaque année au Bulletin des lois. On y voit figurer pour 1804 une somme de 25 millions et demi payés à l’armée française pour son entretien (sur des dépenses totales de 90 millions). Cette contribution n’était pas payée non plus sur ressources spéciales, mais sur le budget commun.

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chent autant d'argent qu’ils le peuvent. Melzi réprimait ces brigandages avec la plus grande rigueur et il était détesté du militaire et adoré du peuple. Bonaparte à changé ce système ; on veut avoir l’armée pour sof, et par elle gouverner le peuple. Le Vice-Roi à donc ordre de recevoir les plaintes, mais d’en soumettre la vérification en première instance aux militaires des états-majors et en dernière à la police intérieure : la première est toujours favorable au soldat et, si l’on vient à la seconde, il faut être dirigé par un homme de loi pour les actes à présenter, faire des frais, attendre un jugement qui n’arrive pas ; on se dégoûte et on souffre. C’est ce que l’on voulait et on peut se vanter d’y avoir complètement réussi.

Il n’y a pas 600.000 écus ce premier août dans les caisses du gouvernement, qui, depuis l'entrée de Bonaparte en Italie, a été tout à ses frais. Il n’y a encore aucun fonds additionnel pour la liste civile et pour 1805, les éÉmoluments du Vice-Roi seront payés sur la recette ou sur les biens ecclésiastiques, où il est possible de trouver plus de ressources que dans les autres.

Le commerce va mal; je ne suis pas encore assez habile pour en connaître toutes les raisons, mais mon consulteur à cet égard, Marazzani, m'en a donné des raisons qui m'ont paru de la dernière évidence. Le gouvernement français, dès le moment de la conquête, n’a eu pour ce pays que le projet d'enlever ses capitaux disponibles pour les porter en France. Cette politique n’est pas seulement celle de Bonaparte, mais celle depuis le commencement de la révolution. On a tiré de la Lombardie depuis 1796 jusqu’au 18 Brumaire, époque du Consulat, 41 millions de livres milanaises ", tant en fournitures et en.métaux qu'en argent monnayé pour le gouvernement. Ajoutez-y les vois énormes, les contributions de guerre, la fourniture en denrées non payées, l'entretien des armées, le payement du gouvernement, vous verrez que ce pays a été privé de ses capitaux disponibles ; et la rareté de l'argent était excessive le 18 brumaire. Depuis lors, il a encore payé davantage, mais il a moins souffert, en ce que Melzi y a établi la règle tant qu'il a pu: toutaété payé par impôt, et plus par emprunt forcé. L'égalité de répartition a rendu la charge moins cruelle, mais l'argent n'en est pas moins sorti. Le commerce s’est trouvé plus grevé par la privation successive du numéraire, et parce que quelques particuliers, en ayant conservé plus que les autres, le monopole s'est porté à un point intolérable. Les maisons riches de ce pays ont consacré ce qui leur restait de

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