RÉPARTITION ACTUELLE ET CARTE DE LA LANGUE BASQUE
Entrons maintenant dans le domaine des faits modernes. Par la communauté du langage, des mœurs, des traditions, les Bas-* ques des deux versants, miedgré la différence de leurs caractères crâniologiques, et en dépit de la frontière politique qui les sépare depuis longtemps, ne forment en réalité qu'un seul peuple au point de vue ethnographique (qu'on ne confondra pas avec le point de vue anthropologique). Cela suffit déjà pour qu'il soit important de déterminer les limites géographiques de ce peuple. La langue qu'il parle, dernier et précieux débris des langues autochthones de l'Europe, est appelée sans doute à subir tôt ou tard le sort de ses congénères ; elle ne pourra lutter bien longtemps avec le français et le castillan, qui déjà ont pénétré dans les villes, et qui de là rayonneront peu à peu sur les campagnes. Dans quelques siècles, ce ne sera plus qu'une laqgue morte, connue seulement de quelques savante, qui auraient le droit de se plaindre de nous, ^i nous ne leur faisions pas connaître l'état actuel des choses. Cette langue qui, par elle-même et par ses congénères, avait autrefois une grande extension, a été refoulée, confinée dans une région très-restreinte ; mais recule-t-eUe encore? En certains points, elle a, depuis cinquante ans, perdu beaucoup de terrain; ailleurs, au contraire, s^es limites semblent stationnaires. Le sont-elles réellement? On ne pourra le savoir qu'en comparant ces limites entre elles à deux époques différentes, et pour que nos successeurs puissent faire cette comparaison, nous devons leur en fournir le premier terme. Le peuple basque, seul représentant d'un ordre de choses partout ailleurs effacé, tient une place importante dans tous les traités d'ethpologie et d'ethnographie; mais quelle est sa force numérique? Ce renseignement, qui serait sî utile, n'a pu être obtenu jus-
38 R£vus d'anthropologie.
qu'ici qu'approximativement, parce qu'aucune statistique n'est possible là où manque la base géographique (1).
J'espère donc que l'essai que je publie aujourd'hui ne paraîtra pas inutile. M. Francisque Michel a donné, en 1857, dans une note de son livre sur le pays basque (p. 2), la liste des localités qui limitent, en France, le domaine de la langue basque, liste assez exacte, quoique incomplète. Je trouve, en outre, dans une note de l'ouvrage de M. Bladé (2), une liste publiée à Bayonne, en 1853, par M, Archu, et contenant l'énumération des communes françaises où l'on parle basque. Ce dernier document m'aurait été d'un grand secours si je l'avais connu avant d'entreprendre mes recherches; il laisse échapper plusieurs détails importants, en ce qui concerne surtout l'enclave béarnaise de la Bastide- Clairence, mais je m'empreose- de reconnaître que les faits déjà publiés font connaître assez exactement l'extension de la langue basque en France. J'ai lieu de croire, au contraire, que les limites de cette langue en Espagne n'ont été indiquées jusqu'ici par aucun auteur; c'est une lacune fâcheuse, et j'ai eu l'occasion de m'en entretenir avec M. Madoz, dont le témoignage a ici une grande autorité, car on sait que ce célèbre homme d'État est l'auteur de l'ouvrage le plus complet qui existe sur la géographie de l'Espagne. Je crois donc pouvoir présenter comme entièrement neuve cette partie de mon travail.
Il y a déjà plus de dix ans que j'ai conçu le projet de dresser^ ou du moins d'ébaucher une carte de la langue basque. Je m'oc^ cupai d'abord de 1^ partie française de cette carte, avec le concours de deux personnes qui connaissent bien la Vasconie française, M. Elisée Reclus , le savant géographe, et mon honorable confrère et homonyme» le docteur Honoré Broca. M. Elisée Reclus, qui a passé à Orthez une grande partie de sa jeunesse, et qui a maintes fois exploré en tous sens le département des Basses- Pyrénées, voulut bien me fournir les premiers renseignements,
(1) Diaprée M. Fnndflque Michel, le nomhre des Basques espagnols serait d'enviroi^ 700,000 (U Payé batque, Paris» 1857, in-8>, p. 5). Mais M. l^isëe Reclus réduit ce nombre a environ 480,000, en ajoutant à la population totale du Guipoi^x» et de la Biscaye le quart de la population de la Navarre et de l'Alava. Cette deriNère évaluation me parait plus lexacte que l'autre, mais elle n'est évidemment qu'approximative, et pourrait très-bien laisser place à une erreur de 100,000 {Revue dee Deux-Mondee^ 15 mars lSd7). Les évauatioDS sont r moins contradictoires pour ce qui concerne les Basques français, dont le nombre serait de 140,000. suivant M. Francisque Michel, et de 130,000 seulement suivant M. Elisée Reclus.
(2> Bladé, Etudes sur Vorislne des Basques. Paris, 1869, in-8% p. 2*46.
SUR l'oRIJINE et là REPARTITION DE LÀ LANGUE BASQUE. 39
et M. Honoré Broca, qui est né à Oloron, à quelques kilomètres du pays basque, me donna des indications très-précises sur la limite orientale de ce pays. Je pus ainsi dresser une carte assez détaillée, que je présentai en 1864 à la Société d'anthropologie. Elle était toutefois trop imparfaite encore pour être publiée. Je me bornai donc à la déposer dans les archives delà Société, mais j'insérai dans les Bulletins une note de quelques pages, où j'indiquai le nom des principales localités sur lesquelles passe la ligne de démarcation du basque et du béarnais (1). Trois ans après, pendant un séjour d'un mois que je fis à Saint- Jean-de- Luz, je pus réviser ma première carte, et y introduire quelques corrections, ayec le concours du docteur Argelliès, qui me. procura, en outre, la liste de toutes les paroisses de France où. la prédication se fait en langue basque. Cette liste précieuse, dressée à Tévêché de Bayonne, m'a été d'un grand secours. Mais il me restait encore quelques doutes sur la partie de la limite basque qui se développe, entre Urcuit et Bidache, sous la forme d'une sinuosité très-irrégulière. Là, à trois lieues environ au sud de l'Adour, existe, autour de laBastide-Clairence, bourg de 1 ,600 âmes, un petit territoire de langue béarnaise qui paraissait former un Ilot perdu au milieu du pays basque. Cette petite anomalie demandait une étude spéciale dont les résultats sont consignés sur l'annexe de la carte principale. Je suis redevable à M. Camino, maire de Briscous, des documents très-détaillés et très-précis qui ont établi que le territoire de la Bastide-Glairence ne forme pas un îlot, mais une presqu'île, reliée au pays béarnais par une étroite bande de terre béarnaise.
La partie espagnole de la carte m'a offert plus de difficultés. En France, la démarcation de la langue basque est brusque et peut être indiquée par une seule ligne ; mais en Espagne , il en est tout autrement. Entre le territoire où l'on ne parle que le basque et celui où on ne parle que le castillan, existe une zone intermédiaire, parfois assez large, où le peuple parle à la fois les deux langues. Cette circonstance nécessite l'emploi de deux lignes, rend les informations beaucoup plus difficiles, expose à recevoir des renseignements contradictoires, et complique singulièrement le travail.
Déjà en 1864, après avoir achevé ma première ébauche de la
(i) Bill/, de la Soe. d'anthropologie, !'< série, t. V, p. 819-823, 1864.
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carte de la Vasconie française, j'avais écrit à mon ami le professeur Velasco, de Madrid, qui possède une propriété à Zaraus, dans le Guipuzcpa, pour le prier de recueillir des documents sur la répartition de la langue basque en Espagne. En 1867, j'allai le joindre à Zaraus. Il me mit en rapport avec MM. les docteurs Ofano et Carrion^ de Saint-Sébastien. Nous ne pûmes alors tracer qu'une esquisse incomplète ; mais après mon départ, ces messieurs complétèrent leurs renseignements. La partie qui concerne la . province de Navarre fut faite principalement par M. Carrion. M. Velasco, quelques mois après, me fit parvenir trois grandes cartes très-détai liées de la Navarre, de l'Alava et de la Biscaye, sur lesquelles étaient marquées, par des signes différents, les localités où le peuple ne connaît que le basque et celles 011 il parle en outre le castillan. La carte était dès lors à peu près terminée. 11 restait toutefois quelques points douteux, surtout dans la partie de TAlava qui avoisine Orduna. Pour dissiper ces doutes, je me proposais de faire un nouveau voyage en Espagne; la guerre de 1870 et plus tard Tinsurrection carliste m'en ont empêché ; mais M. le docteur Cazenave de Laroche, de Pau, membre de la Société d'anthropologie, a bien voulu recueillir pour moi les renseignements qui me manquaient encore. Médecin d*une des stations thermales les plus fréquentées des Pyrénées, il se trouve en relations avec un grand nombre de personnages de la Vasconie espagnole ; il connaît, en particulier, plusieurs habitants d'Orduna, et c'est, ainsi qu'il a pu m'aider à tracer la ligne de démarcation du castillan dans la partie occidentale de l'Alava.
Je ne saurais exprimer trop vivement ma reconnaissance aux nombreux collaborateurs que je viens de citer, et particulièrement à mon excellent ami Velasco ; mais par cela seul que j'ai puisé mes informations à des sources très^iiverses, je dois ne présenter qu'avec réserve le travail d'ensemble que je donne aujourd'hui. Plus d'une fois, en effet, surtout dans la partie espagnole d<î la carte, je me suis trouvé en présence de renseignements quelque peu contradictoires. J*ai dû alors opter en faveur de la solution la plus probable, et je serais bien surpris si je n'avais commis quelques erreurs; mais j*ai lieu d'espérer que ces erreurs ne sont pas très-graves.
En communiquant à la Société d'anthropologie, le 9 janvier 1868, quelques-uns des résultats de mon dernier voyage en
Vasconie, j'avais promis de publier prochaioenieiit la carte de la langue basque (1)/mais il me restait eQCore quelques Routes h écïaircir, et; pendant que je m'en ooc^pais^ j*appris une uoijyelle qui me décida à suspendre mon travaiL Dans la séance du 2 juillet 1868> M. d'Abbadie annonça à la Société d'^thiTopo-* logieque le prince Louis-Lucien Bonaparte^ si connu par se9 travauxfsur la laûgae basque» faisait graver une grande carte pu étaient indiquées non-seulement la répartition de la îaaguQ basque, mais encore celle de ses divers dialectes. Tqi|tefois, l'auteur de cet important travail voulait, avant de le livrer àJa publicité , Vérifier: certains détails, et attendait rocoasioa de iaine un nouveau Voyage dans le pays basque. J'espèi'e que le public ne tardera pas à proj&tér de ces recherches» faites par un homiïie si compétent \ mais les anuées âe sont écoulées^, et l^ question est toujours en suspens. Je tne décide âonQ'ai;ijou]:^'hui à publier un travail qUe j'avais remis dans^ ïnes caiirtons quaud je le ctoyais inutile, et qui pourra-ïendre quelques Services, en attendant que l'œuvre plus étendue, plus complète, et sans doute aussi plus exacte du prince Louis-Lucien Bonaparte, soit mise en circulation.
La Vasconie espagnole comprend toute la provinôe du Guipùz* <iot^ presque toute la Biscaye, une grande partie de la Navarre^ ;et un peu plus du quart de la petite province d'Alava. La Yas-^ conie française forme un peu moins de la moitié du, département des Bassea-Pyrénées ; elle comprend presque tout l'arrondis • ^sèment dé Bayonne et la plus grande partie de l'arrondisse-' ffîentdeMauIéon. Elle se divisait autrefois en troiiS petites pror minces qui étaient, en allant de l'ouest à l'est, le Labourd (2)^ la Basse-Navarre et la Soûle. Ces noms, encore usités dans' le payâ^ n'ont plus aujourd'hui d'acception géographique bien déterminée» les limites des territoires qu'ils désignent étant indécises.
Il serait superflu d'indiquer ici retendue actuelle du ^ays basque et de décrire le trajet de la ligne qui le limite. On trou-»' vera ces indications sur la carte. Mais je dois revenir^ en termi-^ nant, sur > certains faits que j'ai déjà mentionnés en passant et <im méritent quelque attention.
• En Eàpagne, le pays basque se compose de deux parties, un
(1) Bull.de la Soc. d'anthropologie, 2« série» t. III, p. 7, 1868.
(â) On écrit souvent Lahour, maiâ ce nom élant dériyé de Lapurdanii ancien nom de Bayonne, doit s'écrire Labourd.
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massif central, où le peuple ne parle et ne connaît que le basque, et une zone intermédiaire, où Ton parle à la fois le basque et le castillan. Cette zone , assez large à Test et à l'ouest , se rétrécit beaucoup aux environs de Vitoria et s'atténue bien plus encore au nord-est de Pampelune, où elle est à peu près nulle. Elle appartient incontestablement au pays basque* Le castillan, qu'on y comprend et qu'on y parle, y a pénétré par infiltration, et à une époque qui ne peut être très-ancienne, puisque les noms de lieux y sont basques, à peu d'exception près.
Cette partie du pays basque ne tardera certainement pas beaucoup à devenir castillane. A chaque nouvelle génération, le castillan, langue officielle de TÉtat, langue des affaires politi* ques, administratives, commerciales, que tout le monde connaît déjà, que tout le monde a intérêt à parler, deviendra de plus en plus usuelle, et tout permet de croire que notre ligne extérieure se resserrera peu à peu en reculant vers le nord. Ce ne sera, du reste, que la continuation d'un mouvement qui s'est effectué, depuis le commencement de ce siècle, suivant la même direction.
La courbe largement et profondément déprimée que la ligne basque décrit autour de Pampelune, capitale de la Navarre, fait naître immédiatement l'idée que cette ville importante, une fois convertie à la langue officielle, a exercé sur le territoire environnant une sorte de rayonnement favorable à la marche progressive du castillan. Ce résultat ne saurait être très-ancien, car Esteban de Garibay, historien espagnol du xvi* siècle, rapporte que de son temps on parlait le basque dans toute la merindad (juridiction) de Pampelune. M. .Francisque Michel, à qui j'em-prunte cette citation (1), met le fait en doute en se basant sur l'interprétation quelque peu arbitraire de la chronique d'Ânelier. « Le chroniqueur, dit-il, fait à chaque instant parler des bourgeois de Pampelune et des gens du peuple dans la guerre civile de 1276, et ne donne pas même à supposer qu'en fait de langue courante,, il soupçonnât l'existence d'une langue autre que la sienne. » La conclusion me parait forcée ; il est tout naturel que le chroniqueur ait tout écrit dans sa propre langue. J'ai lu une histoire de la guerre des Cévennes où tous les discours des Gé^^venols sont en français, quoiqu'on sache bien que les Cévenols parlent la langue d*Oc. D'ailleurs, quand même la ville de Pam-
(1) Fr. Michcli le Pays batgue^ p. 3.
SUR L ORIGINE ET LA REPaRHTION DE LA LANGUE BASQUE. 43
pelune n'aurait connu, au xiii® siècle, qu'un dialecte espagnol, cela ne prouverait nullement qu'il en fût de môme dans les cam* pagnes environnantes ; et il n'y a rien là qui puisse infirmer le témoignage de Garibay.
Mais nous pouvons nous passer de ce témoignage. 11 n'est pas besoin de se reporter au xvi« siècle, il suffit de remonter une ou deux générations pour constater le refoulement de la langue basque* Je tiens de deux sources différentes que quelques fa* milles parlaient encore cette langue, il y a une soixantaine d'années, à Puente-de-la-Reina, ville située aujourd'hui en dehors de la ligne basque, à cinq lieues au sud de Pampelune. M. Francisque Michel a recueilli un renseignement plus important encore. Un navarrais d'Olite lui avait assuré que, dans son enfance, il avait parlé le basque, à Olite môme, avec ses petits camarades. Le fait a été publié en 1857, comme remontant à trente-cinq ou quarante ans ; il n'y a donc pas soixante ans qu'on a cessé de parler le basque à Olite. Or, cette ville, située à 1 lieues au sud de Pampelune, se trouve maintenant à 7 lieues du point de la ligne basque qui s'en rapproche le plus. Ce déplacement considérable, effectué en un demi-siècle, n'était sans doute pas à son début. Dans l'espace triangulaire compris entre notre ligne basque, la rive gauche de l'Ëbre et la rive droite de l'Âragon, les noms de lieux basques sont extrêmement fréquents, tandis qu'au delà de ces deux rivières ils ne sont plus qu'exceptionnels. Il est donc fort pro«bable que la langue basque s'étendait, il y a peu de siècles, jusqu'à cette limite, et qu'elle y était stationnaire depuis trèslongtemps, peut-être même de{)uis l'époque romaine. Je me figure volontiers que l'Èbre et l'Aragon furent les remparts naturels à l'abri desquels les Vuscones et leurs alliés purent continuer leur résistance, et se soustraire à la domination romaine sinon d'une manière absolue, du moins à un degré suffisant pour conserver leur langue- et leur nationalité, pendant que le reste de la péninsule subissait le joug et adoptait la langue des vainqueurs. Mais ces remparts, bons pour la défense militaire, ne pouvaient rien contre l'infiltration pacifique des idées, des mœurs, des intérêts, et lorsque, après l'expulsion totale des Mores, l'unité espagnole fut. constituée, lorsque les provinces basques, sans perdre entièrement leur autonomie, furent fondues dans une grande et puissante monarchie, la langue castillane s'y introduisit paisiblement, de proche en proche, et em-
piéta graduellement sur la vieille langue ibérique. — Les idées que l'on peut se faire sur les frontières de la langue basque depuis répoque romaine jusqu'à la fin du moyen âge sont conjecturales sans doute ; mais ce qui est certain, c'est que, dans les temps modernes, la langue basque a beaucoup reculé et qu'elle recule encore devant l'invasion graduelle du castillan.
Il y a toutefois, dans le nord-est, une petite région où la limite de la langue basque paraît n'avoir subi, pendant et après le moyen âge, aucun déplacement. Là, dans un espace de 7 à 8 lieues, une crête montagneuse, se détachant du massif des Pyrénées pour se diriger vers le sud-ouest, entre la vallée de Roncal, qui est basque, et la vallée d'Ansd, qui est espagnole, sépare aujourd'hui les deux provinces de Navarre et d*Aragon, comme elle séparait autrefois les deux royaumes du môme nom. 11 n'existe aucune preuve que la vallée d'Anse ait jamais été navarraise, ni qu'on y ait parlé le basque dans les siècles qui ont précédé le nôtre. Cette limite du basque est donc très-ancienne, et il est permis de penser qu'elle date de l'époque romaine. Une chaîne de montagnes, rendant les communications diffiêiles, oppose à la propagation d'une langue une barrière bien autrement efficace que des rivières comme l'Èbre et l' Aragon; c'est pour cela sans doute qu'à ce niveau la langue basque a jusqu'ici maintenu sa limite; mais elle ne paraît pas devoir la conserver bien longtemps encore, car déjà la langue espagnole, remontant de village en village, le long du cours de l'Ezca, affluent de TAragon, a gagné toute la vallée de Roncal, où on la parle en même temps que le basque. Pareille infiltration s'est effectuée du sud au nord le long du Salazar, de l'Irati, autres cours d'eau tributaires de l'Aragon; dans toute cette région, qui fait partie de notre zone intermédiaire, on peut dire que la langue basque est en voie d'extinction.
Kn France, les choses se passent tout autrement. La limite de la langue basque y est ^beaucoup plus irrégulière; elle décrit parfois des sinuosités rapides, étroites et profondes, et il ne semble guère probable qu'une limitation aussi bizarre soit Tef* fet d'un empiétement graduel dans un sens ou dans un autre, (îe qui prouve d'ailleurs que cet état des choses est permanent, o'ost Tabsence totale d'une zone intermédiaire analogue à celle (juo l'on observe en Kspagne. La démarcation est brusque; tous ^oi villages, tous les hameaux de la lisière sont purement
SUR l'origine £T LA RÉPARTITION DE LA LANGUE BASQUE. 45
basques ou purement béarnais. Il n'y a à cette règle qu'un trèspetit nombre d'exceptions; je n'en connais que trois, qui m'ont été signalées par mon confrère, M.Honoré Broca, et qui concernent les trois villages de Tardetz, de Montory et de Licq, dans la partie supérieure de la vallée de Mauléon. Dans ces trois villages, qui se suivent sur notre ligne à quelques kilomètres de distance, un certain nombre d'habitants sont Béarnais, et parlent le béarnais en môme temps que le basque. Mais mon honorable homonyme ajoute que cet état de choses est déjà ancien, et que le béarnais ne fait aucun progrès parmi ces populations mi-parties.
De l'absence d'une zone intermédiaire, on peut conclure avec certitude que la limite du basque et du béarnais est stationnaire depuis très-longtemps; et dans le fait, on ne connaît aucune localité où, de mémoire d'homme, l'une de ces langues se soit substituée à l'autre*
Au sud-ouest de Rayonne, notre ligne basque laisse au-dessus d'elle un territoire triangulaire que limitent d'autre part TAdour et la mer. Ce territoire, où. se trouvent Biarritz et Anglet, appartenait autrefois au Labourd, terre basque, mais on y parle le béarnais. A voir sur la carte la disposition des lieux, on est tenté de croire que la ligne basque devait autrefois suivre le cours de TAdour jusqu'à son embouchure, et qu'elle a été ensuite refoulée par le béarnais. Cela est fort probable ; il est certain toutefois qu'elle est stationnaire au moins depuis le xvi® siècle, puisqu'il existe une ordonnance de Charles IX, portant qu'à l'avenir les gens d'Anglet et de Biarritz ne seront plus admis à faire leurs actes publics en béarnais, et qu'ils seront tenus de les faire en français. Or Anglet touche presque la frontière actuelle du pays basque ; il est donc prouvé que celle-ci est restée complètement immobile depuis au moins trois siècles (1).
La disposition que présente la ligne basque entre Urcuit et Bidache date certainement aussi d'une époque très-ancienne. De Bayonne à Urcuit, cette ligne suit la rive gauche de TÀdour, puis elle se réfléchit subitement vers le sud, contourne le territoire delà Bastide-Glairence, revient toucher TAdour, ets'en écarte alors définitivement pour se diriger vers le sud-est. La langue
(i^Thore mentionne, en ontre, une transaction passée, en iS25, entre le bonrg d'Anglet et la yiile de Bayonne, et écrite en langue gasconne (Francisque Michel, le Pays b€uque, p. 3, en note), et comme la ville de Bayonne écriyait déjà ses actes en français, on peut en conclure que le gascon était laî langue du bourg d'Anglet.
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béarnaise pénètre ainsi dans le pays basque, en formant xin culde-sac profond, dont la base, appuyée sur TAdour, comprend la petite ville d'Urt et une dizaine de villages (ou de hameaux)^ dont le fond comprend le territoire de la Bastide-Clairence, avec dixhuit villages, et dont la partie moyenne, extrêmement rétrécie, se réduit en quelque sorte à une traînée de petits villages, distants les uns des autres de 1 à 2 kilomètî*es tout au plus, et rangés presque en ligne droite entre Urtet la Bastide-Clairence.
Cette disposition remarquable ne peut évidemment pas être la conséquence de l'empiétement graduel du béarnais, non plus que du basque. On ne peut l'attribuer qu'à un fait politique, remontant à l'époque où les peuples qui parlaient ces deux langues se disputaient le sol. La Bastide-Clairence, ainsi que son nom l'indique, était une ville forte; on y voit encore les restes de son ancienne et puissante forteresse, dont le maître pouvait aisément tenir en respect les lieux d'alentour. En tirant de là vers le nord, on rencontre, un peu au-dessous de Urt, en terre béarnaise, un autre lieu appelé Bastide (voir l'annexe de la grande carte). Cela veut dire qu'il y avait là une seconde forteresse, qui était séparée de la première par une distance d'environ 2 lieues (i). Or, c'est précisément entre ces deux points fortifiés, et sur une ligne presque droite, que sont échelonnés les petits villages ou hameaux qui relient seuls à la terre béarnaise le territoire delà Bastide-Clairence, et il est évident que c'est par là que les deux bastides communiquaient l'une avec l'autre*
Pour expliquer cet état de choses, on peut faire deux hypothèses. On peut se demander en premier lieu s'il ne daterait pas de l'époque de la conquête vasconne, au vu® siècle. On comprendrait qu'une ville forte eût pu résister à l'invasion,' qu'elle eût préservé en même temps le territoire voisin, et que, grâce à la seconde Bastide, elle eût maintenu ses communications avec l'Adour. Mais cette première hypothèse me semble peu probable. Je suppose plutôt que la Bastide-Clairence est devenue béarnaise, pendant le moyen âge, par suite d'un retour offensif des populations cispyrénéennes, que les Vascons avaient autrefois subjuguées.
J'ai déjà eu l'occasion de dire que les Vascons, peu d'année» après leur invasion en Novempopulanie, se trouvèrent aux pri-
(1) n y a en outre, sur la route qui mône de Bidache à Orthcz, une troisième Bastide, dite de Béarn, qu'on ne confondra pas arec les deux autres.
STB L ORKUa CT lA UÈtAUIUVa DB Là UlNGCB ulsoci. 47
ses avec les rois méroTingiens, qui étendaient, sinon leur donii« nation, dn moins leurs prétentions jusqu'aux Pyrénées. Après RToir repoussé ou détruit plusieurs années firanques« ils furent défaits par les forces réunies des rois Thierry II de Bourgogne et Théodebert II d'Austrasie; mais ils ne furent pas dépossédés. Ils oonseryèrent le territoire conquis, à la condition de reconnaître la suprématie du roi de Bourgogne et d'accepter de sa main un duc, nommé Génialis. Cet éyénement eut lieu dans les premières années du vii^ siècle. On ne connaît pas exactement l'étendue du territoire qui se trouva ainsi cédé aux Vascons ; mais on sait qu'ayant bientôt secoué le joug, ramenés plusieurs fois à l'obéissance, et toujours révoltés de nouveau, ils profitèrent de la lutte allumée dans le nord, entre la Neustrie et l'Austrasie , pour s'emparer de toute la Novempopulanie , non-seulement jusqu'à TAdour, mais encore jusqu'à la Garonne (1). Le nom de Novem* populanie fut alors remplacé par celui de Vascania (2), Vasoonie; et lorsque Gharlemagne, au retour de son expédition d'Espagne, rétablit le royaume d'Aquitaine en faveur de son fils Louis (le Débonnaire), âgé de trois ans, il y rattacha la Vasconie, divisée en deux parties, la Haute et la Ba^se-Vas^^onie.
La Basse-Vasconie , comprise entre la Garonne et l'Adour, accepta sans difficulté le duc institué par Gharlemagne. L'influence des Vascons y avait été purement politique et d'ailleurs passagère; elle n'avait agi ni sur les mœurs ni sur la langue» qui était restée gallo-romaine, et elle ne laissa après elle d'autre trace que le nom même de Vasconie, bientôt changé en Gasconie ou Gascogne. Mais la Haute-Vasconie fut plus rebelle au nouvel ordre de choses. Ce fut en vain que Gharlemagne essaya de la satisfaire en lui donnant pour chef l'un des fils de l'ancien duc des Vascons ; elle chassa promptement ce représentant de l'autorité royale et n'obéit plus qu^à des ducs de son choix.
La Haute-Vasconie s'étendait à l'est, au pied des Pyrénées» jusqu'aux sources de la Garonne, à l'ouest jusqu'au golfe de Gascogne, au nord jusqu'à TAdour. Tout ce territoire reconnut d'abord l'autorité des ducs vascons, mais il renfermait des éléments ethniques disparates, qui ne pouvaient rester longtemps
(i) Il ne paraît pas qae les Vascons aient eu à loUer longtemps contre les peuples do la Novempopalanie. Le sentiment dominant chez les Noveropopulanions^ c'était la haine des Francs, et les ducs des vaillants Vascons, toujours prêts à prendre les armes contre les rois du Nord, furent acceptés comme les cbefb de la r^istanco nationale.
(2) Frédégaire écrit Vuatconia,
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unis. La partie orientale, oii les Vascons n'étaient qu'en petit nombre, et où le peuple parlait ce latin dégénéré qui est devenu le béarnais, ne tarda pas à se détacher pour constituer le Cornminge, le Bigorre et le Béarn. La partie occidentale seule resta vasconne; les Vascons, qui y étaient établis depuis le vi« siècle, furent assez nombreux, assez puissants pour y maintenir leur nationalité, leur langue et leur nom d'ob. est venu celui de Vasques ou de Basques,
Ainsi, par un léger changement de la consonne initiale, différemment prononcée au nord et au sud de TAdour, le nom des anciens Vascons a engendré d'une part celui des Gascons, et d'une autre part celui des Basques. Je signale ce fait aux ethnologistes qui attachent aux noms des peuples une importance trop exclusive ; car les Gascons, à qui un accident politique a fait transmettre le nom des anciens Vascons, n'ont absolument rien de commun avec eux, ni le sang, ni lés mœurs, ni la langue. Si l'on ne savait que deux choses, savoir : qu'il y a eu autrefois des Vascons, et qu'il y a aujourd'hui des Basques parlant le basque, et des Gascons parlant le gascon, hésiterait-on un seul instant à admettre que les Gascons sont plus Vascons que les Basques eux-mêmes, et que la langue gasconne, ce patois néolatin, est la vraie langue vasconne ? Grâce aux renseignements de l'histoire et à la connaissance des faits actuels, personne n'a été tenté de commettre une erreur aussi grossière ; mais ne doiton pas craindre de commettre une erreur de môme nature, lorsqu'on considère comme des Celtes les anciens peuples ibériens qui portaient des noms celtiques, et lorsqu'on en conclut en outre qu'ils parlaient des langues celtiques ?
La séparation des Béarnais et des Basques s'effectua quelques années après la mort de Charlemagne. Après avoir, d'abord comme roi d'Aquitaine, puis comme empereur des Francs , réprimé, non sans peine, plusieurs insurrections générales de la Haute- Vasconie, Louis le Débonnaire reconnut la nécessité de diviser la puissance des Vascons. Laissant donc la Vasconie occidentale se gouverner à sa guise, il partagea la partie orientale entre deux jeunes fils de Loup Centule, dernier duc des Vascons. Il donna à l'un d'eux, Donat-Loup, le comté de Bigorre, et à l'autre, Centule, la vicomte de Béarn. Ces deux fiefs, créés par l'autorité impériale, ne restèrent pas toujours fidèles à la dynastie carlovingienne (on vit plus tard, par exemple, le Béarn ren-
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dre hommage au roi d'Aragon) ; mais Tancienne union vasconne était brisée pour toujours, et les Vascons proprement dits, ne possédant plus que la Vasconie occidentale , se rattachèrent politiquement aux Vascons d'Espagne, qui venaient de constituer le royaume de Navarre.
Il est fort probable que la circonscription de la langue basque en France date de cette époque. La ligne de démarcation actuelle du basque et du béarnais correspond assez exactement à la limite orientale de la vicomte de Béarn. Ainsi, on peut voir sur la carte que le territoire basque s'étend à Test jusqu'à Esquiule, qui est à 6 kil. seulement de la ville d'Oloron. Or, le territoire d'Oloron formait, au xi® siècle, une petite vicomte qui fut définitivement incorporée, en 1080, à la vicomte de Béarn; le vicomte de Béarn, Centule IV, reconstruisit la ville d'Oloron, qui avait été ruinée par les Normands, et lui octroya dçs privilèges spéciaux dans une charte que l'on possède encore, et qui est écrite en langue béarnaise. Il est donc certain que, dans cette localité, la langue basque n'a pas sensiblement reculé depuis lors.
A 6 ou 7 lieues au nord de cette même ville d'Oloron, sur le même gave, se trouve^ en terre béarnaise, la ville de Navarreins, séparée de notre ligne basque par un espace de 8 à 10 kilomètres seulement. Le territoire de Navarreins faisait partie, au x« siècle, de l'apanage des ducs de Gascogne, et donna lieu à des démêlés entre ceux-ci et leurs voisins les vicomtes de Béarn, si bien qu'un jour le duc Guillaume Sanche se débarrassa de son rival Gaston I de Béarn en le faisant assassiner à Morlaas, par un de ses chevaliers (en 962). Or, le duché qu'on appelait alors la Gascogne et qui se composait des trois comtés de Bazas, de Fézensac et de Lectoure, avait été institué par Charlemagne sous le nom de Basse-Vasconie ; c'était une terre française, obéissant aux rois carlovingîens. Ainsi au x® siècle, et probablement déjà au IX® siècle, Navarreins, quoique portant un nom basque, ne faisait pas partie du pays basque, et ici encore il est clair que notre ligne basque est restée à peu près stationnaire depuis l'époque carlovingienne.
Au nord-ouest, du côté de Bayonne, la stabilité de cette ligne est plus certaine encore. Il y a là, entre la rive gauche de l'Adour et la mer, un petit triangle de langue béarnaise qui n'a pas changé depuis le règne de Charles IX, ainsi qu'on Ta vu plus haut. Tout permet de croire que cet état de choses date de l'épo-
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que carlovingienne. L'ancienne ville de Lapurdum, détruite par les Normands au ix* siècle, et relevée ensuite sous le nom de Rayonne, fit probablement partie dès l'origine du duché de Basse- Vasconie ou de Gascogne. Les vrais Vascons, c'est-à-dire les Basques, convoitaient cette ville forte qui dominait l'embouchure de l'Adour et qui était obligée de se tenir toujours sur ses gardes. Vers Tan 900, saint Léon de Rouen, envoyé en Espagne par le pape pour exciter la guerre contre les musulmans, eut quelque peine à pénétrer dans Bayonne, dont les portes étaient fermées et gardées par la milice, afin de prévenir les attaques nocturnes des Basques; le territoire de ces derniers arrivait donc tout près de Bayonne, et c'est ce qui a lieu encore aujourd'hui, puisque la ligne basque passe à Saint-Pierre-d'Irube, qui n'est qu'un faubourg de Bayonne.
Ainsi la ligne basque actuelle correspond, sinon rigoureusement dans toutes ses parties, du moins dans ses contours généraux, aux limites du territoire que les Vascons indépendants avaient su soustraire au ix« siècle à l'autorité des rois carlovingiens et que circonscrivaient deux fiefs de la couronne de France, le duché de Gascogne au nord, la vicomte de Béarn à l'est. Mais cela ne veut pas dire que ce territoire n'ait jamais subi de remaniement partiel. La puissance du Béarn ne tarda pas à s'accroître, vers le nord, aux dépens des ducs de Gascogne, et devint menaçante pour les Basques. Au commencement du xii® siècle, Gaston IV, de Béarn, au retour de la 1'® croisade, éleva des prétentions de suzeraineté sur la Soûle, terre basque, l'envahit et obtint même du vicomte de Soûle un serment de vasselage. La lutte s'établit ainsi entre les Béarnais, qui s'appuyaient alors sur l'Aragon, et les Basques qui s'appuyaient sur la Navarre. Les détails de cette lutte sont peu connus, mais il n'est pas nécessaire de les préciser pour comprendre que les limites du territoire basque aient pu subir çà et là quelques inflexions.
Ainsi s'explique la configuration singulière que présente la ligne basque vers le nord-est, et je suis disposé à croire que c'est à cette époque que le petit territoire de la Bastide-Clairence et le territoire d'Urtqui le relie à l'Adour devinrent terre béarnaise, soit que la Bastide, déjà fortifiée, ait été conquise et gardée par les Béarnais, ou que ceux-ci, ayant fait un jour une pointe dans le pays basque, aient construit, pour s'y maintenir, une forte- "«86 qui leur donnait accès dans ce pays.
Quoi qu'il en soit, il me paraît certain que la circonscription actuelle de la langue basque en France remonte à une époque très -reculée, et qu'elle correspond exactement au territoire que les Vascons proprement dits possédaient au xii« siècle. La puissance de ces conquérants ibériques s'était étendue, sous les Mérovingiens, jusqu'à la Garonne ; elle commença à se démembrer sous Louis le Débonnaire ; puis, lorsque les institutions féodales et l'hérédité des fiefs prirent racine dans la région des Pyrénées, le démembrement devint définitif. La partie orientale de l'ancienne Vasconie se détacha pour former l'apanage des maisons de Bigorre et de Béam. A cette époque, où le pouvoir des rois de France n'était plus que nominal dans le midi, où les ducs de Gascogne, quoique institués dans l'origine par Charlemagne, prétendaient « ne relever que de Dieu, » et où les vicomtes de Béam, forts de l'appui des rois d'Aragon, se souciaient peu des chartes féodales de la France, à cette époque, dis-je, aucune autorité ne faisait obstacle aux empiétements de territoire ; mais à partir du xiii® siècle, lorsque la monarchie française étendit jusqu'aux Pyrénées sa domination effective, les Umites des apanages devinrent plus stables, et c'est pour cela sans doute que la ligne de démarcation du béarnais et du basque n'a plus changé depuis.
Pourquoi ces deux langues adjacentes et engrenées pour ainsi dire l'une dans l'autre ne se sont-elles pas mêlées ? Les luttes nationales qui isolaient autrefois les intérêts et les langues des deux peuples ont cessé depuis longtemps; des relations de bon voisinage, des communications continuelles se sont établies entre eux; ils se sont fondus dans la grande unité française, et cependant ils sont toujours séparés par le langage comme ils l'étaient au moyen âge. Les deux idiomes restent en présence, sur une frontière invariable, sans qu'une infiltration réciproque ait créé entre eux la plus petite zone intermédiaire. Ce phénomène contraste singulièrement avec celui qu'on observe en Espagne, où le castillan, précédé d'une large zone bilingue, refoule continuellement la ligne basque. Il y a là une contradiction qui, au premier abord, peut paraître étrange, mais dont la cause est pourtant bien simple.
En Espagne, le basque se trouve aux prises, sur sa lisière, avec le castillan, dans des conditions d'infériorité que j'ai déjà fait ressortir et ^qui rendent inévitable l'empiétement graduel de
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cette dernière langue. Mais en France, la langue qui entoure le basque n'est pas, comme le castillan, une langue officielle, administrative, politique et littéraire; ce n'est qu'une idiome populaire, un vieux patois qui n'a aucune force expansive, qui est au contraire en voie d'extinction (1). 11 n'y a aucune raison pour que ce patois supplante le basque, ni pour que le basque empiète sur lui. Les deux idiomes restent donc stationnaires, égaux dans leur faiblesse, et menacés l'un et l'autre par le français, qui les remplacera tôt ou tard. La langue que les Basques ont intérêt à apprendre, c'est le français. Tous ceux qui ont quelque instruction le connaissent déjà; tous les habitants des villes de quelque importance le parlent ou le comprennent. Chaque ville, chaque bourg, deviendra ainsi un foyer de diffusion ; il arrivera un moment où le basque ne sera plus parlé que dans les hameaux les plus isolés et dans les vallées les moins accessibles, et là même il finira par tomber en désuétude. Il périra donc sous Tinfluenoe d'une cause qui sans doute n'agira pas sur tous les points avec la même rapidité, mais qui agira partout à la fois. On ne le verra pas reculer pas à pas, comme il fait en Espagne, où le castillan l'envahit de proche en proche, car il n'est pas plus menacé sur sa lisière que dans le reste de son territoire. Il n'est pas dit toutefois que le basque doive se maintenir jusqu'à la fin dans ses limites
(1) M. Bladô m*a lémoigoé à cette occasion un iniérét dont je le remercie. Il m'a invité h ne pas ntpéter qu'il y a en France # une ligne de démarcation bien nette entre le basque ot le françaii», ajoutant, poar mon instruction, qne ce n'est pas le français^ mais le gascon, qui conllno à la langue basque (Bladé, Etudes tur Forigitie des Bosquet, 1869, p. 254, note 5). 1^ passage incriminé se trouve effectivement À la page 7 des BulUHns de la Sociélé d*anihropoUtgiê pour 1808, mais il est écrit au discours indirect, et M. Biadé, avec un peu plus d'IndulMenoe, aurait reconnu qu'il a été rédigé par le secrétaire. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que la note où cet éerivain a bien voulu me donner ses conseils, se trouve au btti dt in page t^t où il m*a fliit Tbouneur de reproduire textuellement un long pas- M«|(t (le uia pri^iul^re notice sur la répartition de la langue basque en France, publiée en IH04 dans N HuHêlini, Or ce passage, qu'il cite entre guillemets, débute ainsi : « J'ai ddntandâ 4 mes auit», dit M. Brooa, sMs avaient connaissanoe que le patois héamcns eût (|Ut«lqu« |)ttu ouipiiUit >ur le baatiue dans des temps plus ou moins modernes. » Dans les Itjtnttd milvanlm» Il nVnt qut^Htlon que du béarnais, et l'alinéa se termine par ces mots : « le liOartlMlS 110 t^ii aucun progr^ dans ces populations mi-parties. * La citation s'arrête là, rAUi<* d't>it|m(M, iMitta doute i on me permettra de la compléter. « Il est peu probable, en. («(Ti*i« i\\\\\m h\\$m populaire, qu*uu simple patois comme le béarnais, puisse se substituer m tmiH|(it*. liO \\m\\\Pt je n'en doute pas, sera tôt on tard supplanté, mais il fera place au rrrtitval» (*l nun nu iMKrnati*, et il est probable qu'il ne disparaîtra pas en reculant peu à \m\t litaU qu tl d<»pt^rlra partout à la fols comme nos patois méridionaux. » {BulL de laSoe. il^mlkni^tu tHdl, l V. p. 811) Je me doutais donc déjà que les Béarnais parlaient le iHM^tirtlit, Mt j«* MiiipvtMifiiU* même que leur patois était un dialecte gascon, peu différent de litoii imIuH nlliMiiiliti ^ l'aide duquel j'ai maintes fois lié conversation avec eux dans leur Miipt^ pM)(i. Mith J'ttli otti» bitfn pluiiùr encore depuis que M. Bladé a eu la bonté de me
» rtt|t|iiiliirt
SUR l'origine £T LA RÉPARTITION DE LA LANGUE BASQUE. 53
actuelles. Il est assez probable que le patois béarnais qui Tentoure disparaîtra avant lui, et qu'alors le français, venant presser directement sur la frontière basque, la refoulera peu à peu vers le sud, c'est-à-dire vers les Pyrénées, dont les hautes vallées seront probablement le dernier refuge de la plus ancienne langue de l'Europe.
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EXPUCATION DES PLANCHES.