UR LA BRA?]GUB IO
tâte était coui^rte de cheveux bnu doré, boudés comme k toison d'un agneau. Oa me la présenta sous un £lot de lumière électrique. Éblouie, elle cli^ gna des yeux. Je mis mon doigt dans sa main, elle le serra comme par un instinctif besoia de s'accro» cher à quelque chose. Le contact de cette chair tiède et d'une douceur viinante fut si délicieux que j'en ai gardé k sensMtkm. De ce moment, pendant cinq années j'ai suivi kdéireloppemeDt de son corps et €le son intidligeoce* Je a'ai pas tardé à m'apercevoir que l'enfant est k plus inooanu, le plus incompris de tous les êtres.
— C'est que chacun a un caractère différent et il est împossibk de juger de l'un par l'autre, m'objecta sir William.
— Oui, mais k simulation intérieure qui déter mine ses actes est la même. N'avez-vous pas remarqué que le bébé de cinq ou de six mois jette toujours le jouc^ qu'on hii dixine et aussi loin que possible?
— En effet.
— Et qu'il a ensuite un mouvement «i avant pour l'aller chetcher.
^ Oui, paffkitement.
— C'est tout nmpkntent le moyen que la nature a trouvé pour mettre en action ses muscles locomoteurs. Courir après qudque chose 1 k voilà l'instinct primordial, éternel I Lorsque Teniant veut obéir à cet instinct, k mère ou la nur9ey qui Ta dans fes bras» le gronde, k retient de force et provoque sa colère. Je suis convaincue que ce que nous appeknis méchanceté n'est que de k jouerie. Le petit aime à taquiner k grand, le grand ne ccnnprend pas, il punit,' frappe
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souvent. Le nouveau venu, ici-bas, doit toucher les objets, un nombre infini d'objets, pour prendre contact avec la vie ; nous l'en empêchons à tort et à travers. Il est né explorateur, nous le tenons d'aussi court que possible. Les cris qu'il jette sont .nécessaires pour élargir sa poitrine, exercer ses poumons, nous le corrigeons afin de le faire taire. Et ainsi de suite par ignorance, nous contrarions l'instinct qui est une force formidable, au lieu de le guider avec sagesse. Je me demande pourquoi les naturalistes n'étudient pas l'enfant comme ils étudient les fourmis et les abeilles.
— Darwin avait entrepris cette étude.
— Oui, pour tâcher de trouver les preuves de notre filiation avec les animaux. Je voudrais qu'elle fût faite sans idée préconçue. Ce sont les hommes de science qui devraient éclairer l'amour de la mère, guider l'éducatrice. Mais nous ne sommes que des enfants nous-mêmes. En attendant, cette étude que j'ai faite sur la petite Loulou m'a révélé bien des choses que j'ignorais et a considérablement aidé Jean Noël. J'ai saisi chez elle l'éveil de la sensibilité, de la conscience, des lueurs diverses, vite éteintes, qui se sont reproduites à des intervalles assez longs puis de plus en plus rapprochés. J'ai surpris dans ses yeux des reflets étranges, des éclairs de sensualité, d'âme plus vieille que le corps. J'ai vu, avec un attendrissement profond, ses essais pour se mettre debout. Oh I cet effort de la créature humaine comme il est touchant I Le jour où, après avoir repoussé mon aide, elle y a réussi, sa physionomie s'est épanouie, elle a regardé autour d'elle pour quêter un applaudissement. On eût
SUR LA BRArïGHE
dit qu'elle avait la conscience obscure d'avoir franchi un degré de l'échelle de vie. Un beau matin, elJc, si douce, a tout à coup, sans provocation, lancé le jouet qu'elle tenait à la tête de sa bonne. Je n'oublierai jamais le pathétique effroi de son regard pendant qu'elle balbutiait : « Pas fait exprès. » Cet acte réflexe, dont j'ai été témoin, m'a bouleversée moi-même. Combien de fois ne le faisons-nous pas exprès ! Le phénomène de la suggestion a plus que tout autre excité mon admiration. Après les jeux du coucher, j'assistais souvent à sa prière. J'étais émerveillée de voir îa bonne, une humble Bretonne, avec sa coiffe hiératique, debout près du berceau, la main sur la poitrine du bébé, lui transmettre inconsciemment les formules antiques, et le bébé, les yeux à ses lèvres, répéter sans les comprendre des mots qui lui arrivaient à travers dix-neuf siècles: « Jésus, le fruit de vos entrailles est béni. » Vous ne pouvez rien vous imaginer de plus saisissant que le contraste d'une parole aussi immense sortant de cette bouche enfantine.
Mon hôte sourit.
— Non, et j'imagine qu'une mère ne verrait pas ces choses-là de la même manière que Jean Noël.
— Mon esprit n'est pas demeuré seul intéressé. Je me suis attachée à cette enfant que j'étudiais. L'heure que je passais près d'elle était la plus heureuse de ma journée. Je m'étais mise à aimer ses poupées. Je trouvais du plaisir à manier ses jouets. Elle ne pouvait prononcer mon nom et m'appelait « Mi ». Cette note, jetée par sa voix exquise, me donnait la joie d'une caresse. La petite Loulou est sortie du cercle de ma vie... mais elle y a laissé une trace lumiaeuse.
Elle m'a mise ea communion avec Tâme de l'enfant. C'était là. sa mission probablement. l'ai besoin de voir et d'entendre des bébés maintenant. Les vôtres ont ajouté beaucoup au plaisir de ma visite» à Simley HaU.
— Et eux n'oublieront pas, j'en s\m sûr, la dame française. Vous les avez rendus à jamais franjcophiles. Votre but secret, hé? ajouta mon compagnon avec une raillerie émue.
— Vous avez deviné. N'est-ce pas là un bon patriotisme ?
— Le meiUeur qu'il y ait, et le plus agréable, répondit en souriant sir William.
Simley HaU.
Je quitte après-demain cette demeure hospitalière où je note suis reposée tout un mois. Pendant quelques semaines, j'aurai assurément la sensation du froid de l'hôtel, le regret delà vie familiale que j'ai partagée. Je paye de bonne grâce maintenant le prix des joies qui me sont accordées. Il fallait que je vinsse pour un peu de temps au milieu de ces étrangers. Pour quoi faire ? quels éléments leur ai-je apportés ? Un peu de mon âme latine, de mes idées françaises, sans doute. Sir William prétend que je lui ai fait beaucoup de bien. Et lui, que de choses il m'a apprises au cours de nos longues causeries. J'ai toujours désiré et apprécié la société des hommes de haute culture. Ma destinée a voulu que je vécusse au milieu de mondains, dje gens frivoles, et certain côté de ma nature s'en
est bieo accommodé, je dois le dire. La plupart des savants du reste ne possèdent que des comiaissaiices spéciales et n'ont pas la vision de Tensemble. Avec mon hoiB, j'ai eu le plaisir de pouvoir regarder la vie et la discuter. Lui, a plus de science, moi, plus d'intuition. L'intuition est la science des ignorants. Au moyen de ces deux apports, nous sommes arrivés à des conclusions et mutuellement nous avons accru nos espérances... Était-ce là le but de notre rencontre^ La question revient toujours sur mes lèvres et au bout de ma {dume. Lady Randolpb n'a pas peu contribué au {daiisir de mon séjour à Simley Hall. Quel contraste que celui de cette femme, respectueuse des ordces et deâ désirs de son mari, gardienne ioiflexible des traditioBSi et des usageft^ avec les Américaines émancipées au milieu desqueQes je vis I J'aincke à la regarder, le soir, à la tête de sa table, décolletée, en robe de soie garnie de vieille de&telle, parée de bijoux anciens. Elle découpe les éciormes pièces du roastbeef placé devant elle avec une élégance que je n'ai jamais vue. Et c'est joli, cette maîtresse de maison dispensant aux si^is et à ses botes les éléments de la vie. Lorsque, pendant le dîner, l'esprit moderne montre un peu trop le bout de l'areille, que des idées légèrement audacieuses scHit lancées par sir William ou par ses enfants, elle redresse aussitôt son buste et d'un ton modulé de douceur et d'autorité : / wish you would not say that, littéralement : Je « désire que. vous ne disiez pas cela », fait-elle. C'est avec ces mots qu'elle tire la bride et on s'arrête. Elle est klandaise, protestante, très brune. Sa pbysionomie est plutôt dure, mais elle s'adoucit merveilleusement lorsqu'elle regarde
son mari. J*ai maintes fois surpris l'angoisse de son âme. Elle le suit partout des yeux... avec des yeux qui savent qu'ils ne le verront pas longtemps. Elle ne m'a jamais parlé de ses affres, mais elle sait que je les devine et entre nous il y a un constant courant de sympathie féminine.
Aujourd'hui a été mon dernier dimanche en Angleterre. En me prévenant que Ton faisait les prières en commun à Simley Hall, sir William m'avait dit que j'étais libre d'y assister, puis de son ton caustique: That wont hurt, you know. « Cela ne fait pas de mal, vous savez. » J'y ai assisté et j'y ai trouvé une grande douceur. Le dimanche, on chante des hymnes que lady Randolph accompagne au piano. Le vieux maître d'hôtel, la cuisinière, les femmes de chambre arrivent avec leur petit banc et leur livre de cantiques. Sir William, dont les cordes vocales sont déjà atteintes, ne peut plus faire à haute voix la lecture de la Bible. Son fils ou son beau-fils le remplace, mais c'est lui qui choisit le chapitre. La vue de ces hommes agenouillés comme des petits enfants me touche malgré moi. Ce soif, mes yeux sont tombés sur mon hôte, je le voyais de dos. Ses épaules saillaient sous le drap et son smoking pendait lamentablement. Il avait demandé que l'on chantât son hymne favorite et de sa pauvre voix brisée il répétait la strophe suivante :
Nearer to Thee, my God, nearer to Thee,
Even though it be a cross that raiseth me,
Still ail my song shall be.
Nearer to Thee my God.
« Plus près de toi, mon Dieu, plus près encore*
SUR LA BRANCHE Il3
» Une croix fût-elle nécessaire pour m'élever,
» Mon cri sera toujours : Plus près de toi, mon Dieu.
» Plus près de toi encore. »
Dans la bouche de ce condamné, ces paroles avaient une signification poignante. Je sentais magnétiquement qu'il les prononçait en pleine connaissance de cause et qu'elles étaient son acte de résignation.
Plus près de Dieu ! Ah 1 comme il en est près !
Le service achevé, les domestiques se retirèrent silencieusement, selon l'habitude, sans saluer leurs maîtres. Cela m'étonne toujours. Mon hôte surprit le regard dont je suivis leur sortie.
— Joli christianisme, hein? fit-il d'un ton moqueur. Nous prions ensemble et nous n'échangeons ni un bonjour m un bonsoir.
— Mais William, protesta lady Randolph, vous savez bien que ce serait impossible.
— C'est précisément ce que je déplore. Nous avons une étiquette en contradiction flagrante avec notre religion et les principes que nous professons.
— Papa, vous êtes uq radical, dit madame Loftus en souriant.
— Non, mais, en présence d'étrangers, je sens davantage notre dureté et notre illogisme. Allons voir les étoiles, madame de Myères, ajouta sir William d'un ton brusque. Là-haut, au moins, tout semble harmonie.
Simley Hall.
Ce soir, aussitôt après le dîner qui avait été avancé h cause d'un départ, nous prîmes, mon hôte et moi,
Il4 SUR LA BRANCHE
pour la dernière fois, le chemin île lobservaloire. Freddy nous accompagnait sdon son habitude. Nous marchâmes lentement, la tête un peu basse, comme la portent les créatures humaines dans la tristesse. Lorsque nous fûmes assis devant la fenêtre ouverte du petit salon, je frissonnai nerveusement.
— Vous avez froid? me demanda sir William.
— Non, c'est Teflfet de votre crépuscule.
— Vous le sentez donc aussi 1
— Si je le sens I muis il est extraordinaire, uncanny, comme vous dites, et jamais le même, tantôt doux, tantôt sinistre, gris, noir, jaune... comme celui-ci... regardez.
Le ciel était d*une lividité transparente. Cette lueur, faite de Tor du couchant et des brumes du soir, donnait au paysage un aspect boréal et mystérieux. La verdure se dessinait en noir, les chauves-souris surgissaient de droite «t de gauche avec une hâte d'affamées, les gros scarabées cornns, stag beetles, montaient et descendaient pour happer les moucherons attardés. Il y avait dans Tair comme un silence d'attente.
— Rien ne m'ôtera l'idée, continuai-je, que pendant cette heure l'espace est tout peuplé. J'ai eu parfois à Rome et en Angleterre une sensation de présence invisible.
— Shakespeare, beaucoup de poètes, et même de simples mortels, l'ont eue cette sensation. Il n'y pas de peintres capables, je crois, de rendre l'atmosphère d'un de nos crépuscules.
— Ary SchefTer seul, peut^tre, y aurait réussi. Connaissez-vous son tableau de saint Augustin et sainte Monique?
SUR LA BRANCHE Il5
La figure de mon compagnon s'éclaira de plaisir.
— Si je le connais ! Devant ancnn tableau je n'ai passé autant de temps. Je suis content que vous Tayez mentionné. A chacun de mes voyages à Paris, je suis allé le revoir au Louvre. Ary SchefFer ne compte pas parmi les artistes de première grandeur et pourtant il a eu là un coup de pinceau que je considère comme une véritable révélation. La lumière sur le visage de sainte Monique n'est pas de la terre... c'est le reflet d'une vision merveilleuse.
— Oui, et c'est 4 cause de cette lumière que j'ai toujours dans ma chambre la photographie du tableau.
— Elle suffirait à faire croire à l'ati-delà.
— Vous n'av«2 pas besoin de cela pour y croire, vous, dis-je en souriant.
•— • Dieu merci ! je sais avec Tennyson : « Que je verrai mon pilote face à face, quand j'aurai passé la barre 1 »
Il y eut entre mon compagnon et moi un assez long silence.
— Avez-vous jamais imaginé la forme de l'univers ? me demanda tout à coup sir William.
— Non, et vous?
— Je crois l'avoir vue.
— Ah bah I où ça ?
— Il y a quelque vingt ans, lorsque je me trouvai pour la première fois en face des Pyramides ; j'éprouvai un vif saisissement. Elles se dessinaieut sur le ciel ancien de l'Egypte, avec une netteté extraordinaire. Leur beauté mathématique me frappa. L'idée me vint que c'était peut-être là la forme de l'univers. Entre
Il6 SUR LA BRANCHE
les quatre faces triangulaires de la figure, je voyais des millions d'humanités s'agiter, monter, s'affiner pour se réunir en un même sommet, un sommet de beauté, de perfection et de bonheur, que nous ne saurions concevoir. Je me dis que ce symbole de la vie universelle placé sur des tombeaux signifiait peutêtre: « l'Immortalité ».
— Vous pourriez bien avoir deviné. J'ai regardé les Pyramides pendant des heures sans pénétrer le symbole. Leur vue avait fini par m'irriter.
— Elles me causaient, au contraire, à moi, une joie secrète.
— Vous le voyez, l'esprit souffle où il veut ; ce que je discerne ici-bas, c'est le mouvement de la navette. Il me semble qu'une invisible main la passe et la repasse à travers les fils de nos existences. Quand je vois l'aller, je cherche le retour. Cela m'amuse comme un jeu.
Sir W^illiam se mit à rire.
— Vos spéculations concernant l'âme doivent être curieuses.
— Eh bien ! pour moi, l'âme est le saint sacrement du corps.
Je vis les narines de mon hôte se dilater.
— L'âme... le saint sacrement du corps... répétat-il.
— Oui, cela ne vous dit rien parce que vous n'êtes pas catholique.
— Cela me dit beaucoup, au contraire, allez toujours.
— Elle l'enveloppe comme une auréole radiante elle lui transmet les inspirations qu'elle reçoit. Et le
corps avec ses merveilleux organes de pensée, de sensations et d'action, est son instrument de progrès. Il lui est donné pour une minute, une heure, trois quarts de siècle. Il dure ce qu'il doit. Il s'use, il est brisé, il est détruit. La nature lui en fournit un autre. Celui qu'elle abandonne se transforme comme vous savez et la vie continue» ininterrompue, éternelle.
— Je ne puis que dire avec les Italiens : « Si ce n'est pas vrai, c'est bien imaginé. »
— N'est-ce pas? fis-je avec une secrète complaisance. 'Du reste, ce ne sont que des spéculations de femme. Elles n'ont probablement aucune valeur philosophique. Elles m'amusent et me consolent. Je vous les ai données parce que vous avez voulu les connaître.
— Et vous croyez à l'âme des betes probablement ?
— Comme à la mienne. Il doit y avoir des âmes d'espèces, des âmes individuelles et de tous les degrés — une échelle merveilleuse, je n'en doute pas, cette échelle, peut-être, dont Jacob a vu le symbole en rêve. Ne sentez-vous pas un lien psychologique entre vous et Freddy.
— Si, je le sensl Oh! nous nous comprenons parfaitement, n'est-ce pas, old boy ? dit sir William.
Le fox terrier, qui semblait dormir, leva aussitôt la tête, fixa ses yeux parlants sur son maître et remua joyeusement son bout de queue.
— Voyez, dis-je, à travers son sommeil^ il a non seulement entendu votre voix, mais saisi la caresse de votre intonation. Il faut plus que des oreilles pour cela.
— C'est vrai.
Il8 SUR LA BRAT9CHE
— Avant-hier, à la promenade, votre œllie s'est mis à aboyer après un petit veau, en passant devant ]a prairie qui se trouve au bas de k colline. La mère paissait à quelques mètres. Elle s'est retournée, puis s'est avancée lentement, le regard fixé sur moi, avec une expression qui m'a saisie, tant elle était humaine. Je n'en ai jamais vu de plus belle, de plus psychologique dans les yeux d'une mère femme, c'était celle de l'amour maternel en armes. Sans la haute barrière qui nous protégeait, nous aurions couru un véritable danger. L'homme n'a pas encore étudié sérieusement l'animal. Il n'a pas cherché en lui le rayon divin. Quand il sera plus perfectionné, il acquerra sur les créatures inférieures le pouvoir que la Bible lui prêtait aux premiers jours du monde. Si je doute de l'existence du Paradis terrestre, je ne doute pas de l'Eden futur.
— C'est quelque chose, fit mon hôte avec une douoe moquerie.
Puis après m'avoir regardée pendant quelques secondes :
— Évidemment si vous aviez une maison à tenir, des domestiques à diriger, des relations mondaines à entretenir, vous n'auriez pas eu ie temps de regarder la vie comme vous l'avez fait.
— Non, étant donnée surtout ma frivolité. La Providence m'a littéralement mise « en loge » pour m'obliger à réfléchir et à travailler, mais pourquoi si tard « dans le jour » ?
Mon compagnon leva les bras eft les kissa retomber.
— Qui le sait?
— Et je me sens curieusement taloimëe. J'aî toujours mainte»a!it Tiiituitioii que je dois me dépêcher.
— Vous n'avez pas à vous plaindre d'avoir été mise « en loge » comme vous le dites. Le succès qtre vous avez obtenu a dû vous causer quelque satisfaction ?
— Une satisfection bien atténuée, je vous Taffirme. Autrefois ce succès de dernière heure, dont j'ai si peu de temps à jouir, que les miens n'ont pas connu, m'eût semblé une ironie cruelie, une insulte même. Aujourd'hui je sais qu'il ne pouvait pas se produire plus tôt. Du reste, tout a été tardif dans ma vie. Croiriez-vous qu'a l'âge de quarante ans, je n'avais pas plus senti la nature que si j'eusse été sourde et aveugle ?
— Est>-ce possible ?
— Absolument ; mon activité physique, mon amour absorbant pour M. de Myères m'avaient rendue réfractaire à sa toute^puissance. L'été après la catastrophe que vous savez, je me trouvais en Suisse, à Luceme. J'avais toujours aimé la marche pour le plaisir du mouvement et du contact de l'air. Par habitude ancienne, je faisais chaque jour une promenade. Mais elle s'était joliment ralentie, mon allure 1 J'allais devant moi au hasard, la tête courbée, le pied lourd comme une très vieille femme. J'emportais un livre, pour lire pendant mes haltes, mes haltes en face de tableaux pleins de vie et de lumière divines I Un après-midi, je me trouvais seule et comme perdue sur un des plateaux qui dominent la ville. Avant de redescendre je me reposai au pied d'un arbre, et je promenai les yeux autour de moi avec mon indifférence habituelle. Le soleil descendait vers
l'horizon dans une splendeur inaccoutumée. Tandis qu*il remplissait d'or le couchant, il adoucissait, fon~ dait les bleus, les verts, les gris du levant, estompait les cimes et créait des lointains mystérieux. Un vent du soir, léger, silencieux, couchait Therbe de la prairie et agitait les feuilles au-dessus de ma tête. Pas un être humain dans ce tableau. Que se passa-t-il? Le phénomène qui produit les conversions probablement. Mes regards furent comme retenus par une force invisible. Il me sembla qu'un corps fluide pénétrait en moi, et, tout à coup, je sentis le ciel, la montagne, la splendeur chaude de l'occident, la tristesse froide de l'orient. Cette communion première avec la nature fut plus exquise que tout ce que vous pourriez imaginer. Elle m'a ouvert une source de jouissances inépuisables. Le nuage qui passe, les jeux de la lumière, me font vibrer comme une table d'harmonie. Nul doute, ce jour-là, j'ai été mise en communication avec l'âme même du monde. Je suis retournée plusieurs fois en pèlerinage à l'endroit où le mirade s'est accompli. Vous le voyez, avec cette faculté de sentir la nature qui double ma puissance de vie et mon travail intellectuel, j'ai de quoi traverser là vieillesse.
Sir William se mit à tortiller les oreilles de Freddy, il me regarda^ hésita.
— Avez- vous encore quelque parent? me demandat-il enfin.
— Aucun... si ce n'est toutefois la baronne d'Hauterive, répondis-je, non sans amertume.
— Vous avez sans doute de bons amis?
— Oui, mais plus un seul ami d'enfance ou do
jeunesse, de ceux à qui l'on peut dire : c Vous souvenez-vous? » Je passe des semaines sans parler français. C'est l'isolement le plus complet au milieu de la foule, le silence le plus profond au milieu du bruit.
— Une fin de vie bien extraordinaire, fit mon hôte d'un air pensif.
Il se remit à taquiner les oreilles de Freddy ; je devinai que son intérêt pour moi luttait avec cette admirable discrétion qui distingue le caractère anglais. L'intérêt l'emporta.
— Et en cas de maladie grave, que feriez-vous?
— Oh I nous avons des maisons où je trouverai les soins nécessaires. Et j'espère bien, ajoutai-je en souriant, que la Providence m'a réservé une gentille sœur, une de ces douces collaboratrices pour me fermer les yeux et m'ensevelir avec décence et respect.
Sir William abaissa ses paupières et il y eut entre nous un autre silence.
— Vous n'irez décidément pas en Touraine cette année ?
— Non, comme je vous l'ai dit, après avoir pris les eaux de Bagnoles-de-l'Orne, je rentrerai à Paris.
— Je le regrette.
— Pourquoi?
— Parce que si vous aviez été à Vouvray, je vous aurais priée d'aller porter de nos nouvelles aux de Lusson. Je leur ai parlé de vous. Vous auriez été bien reçue à la Commanderie de Rouziers.
— Je n'en doute pas.
— Je désire beaucoup que vous fassiez leur connaissance. Y voyez- vous quelque objection ?
— Une objection?... non... p«s précisément, répondis-je avec embarras, mais le temps me manque pour cultiver les relations mondaimes.
— Il ne s'agit pas de relations mondaines, j'ai idée qu'une bonne amitié naîtra très vite entre vous et les de Lusson. Je l^ir demanderai d'alkr vous faire visite dès leur retour à Paris. La jeune fille vous intéressera. Elle a l'âme latine, mais dans son caractère on distingue feicilement l'élément celte et saxon dont elle a hérité. C'est une nature généreuse, active, indépendante, une individualité.
— Est-elle jolie ?
— Oui, très attrayante, très saine surtout.
-^ Tant mieux, rien ne me plait autant.
— Quant au père, il fera sûrement voire conquête. Du reste, selon moi, un Français bien né et bien élevé is the right thing, est la perfection.
— Merci pour mes compatriotes, fis-je, secrètement flattée.
— - Passerez-vous tout l'hiver à Paris ? me demanda sir William.
— C'est probaUe, à moins que vous ne retourniez à Cannes. Dans ce cas, j'irai vous y rejoindre au mois de janvier.
— A Cannes I Je ne crois pas qu'on me le permette. Le médecin me considère comme une table cassée, il redoute pour moi une trépidation prolongée. Il faudra que je renonce aux longs voyages. Voyezvous, j'ai toujours souffert du manque de lumière, de pittoresque et de beauté. Ce sont ces choses, que depuis des années, je vais chercher en France, en Italie, en Orient. Quand j'en ai joui pendant deux ou trois
SUH LA BRATfGHB l%3
mois, je sois très heureiix de rentrer, de reftorr notre riche verdure, nos magnifiques arbres, et «vec une beHe ingratitude hum^aine, il m'arriye de dire obauvinement : « Après tout, il n'y a pas de pays qui vaille la vieille Angleterre ». Voies reviendrez à Simley, j'espère P
— Si vous m'invitez, certainement.
— Si je ne vous invite pas, c'est qu'il y aura une bonne raison.
Ceci fut accompagné d'un sourire pénible à voir.
— Mon fils me remplacera. Il sera très heureux de vous recevoir. Il s'intéresse de plus «n plus à l'astronomie. Gela me fait grand plaisir, je suis content de penser que ce petit observatoire ne sera pas inutile.
Mon hôte promena autour de lui un long regard triste qui revint à moi.
— Croyez-vous que nous retrouverons jamais ceux que nous avons perdus ?
— Oh I Qotis les retrouverons, non pas toutefois, comme au cinquième acte de nos mélodrames, mais nous pouvons être placés dans le même cercle et continuer ensemble notre évolution. Ainsi, j'imagine que vous et moi, nons sommes de très anciens amis. Sans cela vous ne m'auriez pas taq«iinée dès le premier mcmient, comme vous l'avez fait, vous ne m'auriez pas invitée à Simley, et je ne me serais pas confessée à vous. Notre rencontre, j'en suis persuadée, n'a pas été inutile et elle se reproduira ailleurs. •
— Eh bien, je désire qu'elle soit moins brève, dit doucement mon hôte.
— Je le désire, moi, aussi.
La nuit était venue tout à fait, car notre étrange causerie avait été coupée de longs silences.
Sir William leva les yeux vers le firmament, splendidement constellé.
— Vous voulez dire adieu à vos étoiles, je suppose? fit-il d'une voix un peu émue.
Je répondis par un signe affirmatif. Il se leva et je le suivis dans l'observatoire. Il eut bientôt mis la lunette au point.
— Pas de brume ce soir,., dit-il... une nuit faite pour vous.
Non, il n'y avait pas de brumes et les beaux foyers de vie et de lumière brillaient d'un éclat rare. Je ne tardai pas à me sentir pénétrée, enveloppée par la paix et le silence de l'infini. J'entendais distinctement, oh I si distinctement I les secondes que comptait audessus de moi l'horloge sidérale. C'était fantastique, ces secondes de la terre, tombant une à une au milieu de l'immensité. Et j'avais la conscience qu'elles n'étaient pas perdues, qu'elles allaient se joindre aux secondes de tous ces autres mondes, en réalité qu'elles sonnaient là-haut. J'envoyai un muet adieu à mes étoiles préférées, et ce fut avec peine que je m'arrachai à une contemplation qui me remplissait l'âme d'admiration, de joie et d'espérance.
— A supposer que vous puissiez choisir, sur quelle planète de notre système solaire, voudriez-vous aller en quittant la terre ? me demanda sir William, lorsque je redescendis de la plate-forme.
— Sur Jupiter.
— Vous tombez mal! Les astronomes affirment qu'il n'est pas encore habitable.
— Ils peuvent se tromper, ce ne serait pas la première fois. Il y a une trentaine d'années, au début des expé-
rîences de magnétisme, un ami de mon père, qui était doué d'un pouvoir extraordinaire, endormait le fils d'un de ses fermiers, un gamin de quinze ans. Plusieurs fois h. ma prière, il me mit en communication avec lui. Un jour, j'eus l'idée de l'envoyer sur Mars. Sa figure exprima aussitôt une terreur abjecte, une soufirance réelle. D'un coup de volonté, je le précipitai sur Jupiter. Là ce fut du ravissement qu'il éprouva. Il vit des choses que je ne vous répéterai pas, parce qu'elles vous sembleraient absurdes, mais elles m'ont donné le désir d'y être envoyée.
— Va pour Jupiter I dit sir William, avec un sourire.
Cebadinage, qui dissimulait notre émotion mutuelle, termina la séance. Nous rentrâmes à la maison lentement, silencieusement, sachant tous deux que nous venions d'avoir notre dernière communion en ce monde.
PARIS
Paris, kAtel de Gaatigiione.
Us étaient tous à la station, les parents, la grand'mère, les radieux petits-enfants, Kim et Freddy, les deux fox terriers. Et, dominant le groupe de sa haute taille, sir William était là aussi, impassible, les narines dilatées par l'efitort de la respiration. Ses yeux qui savent, m'ont dit adieu, non pas au revoir. Cela a été très douloureux. Claude Randolph m'a accompagnée à Londres. Son père lui a recommandé de me mener dîner au Carlton et de me conduire au café concert « pour me dédommager de l'austérité de Simley Hall » . Nous y avons été, mais pendant toute la soirée, je n'ai vu que les champs d'étoiles, le petit observatoire et la figure solitaire de l'ami que j'ai quitté. A côté de ce tableau, la salle du Carlton avec ses mondains et ses mondaines, celle du grand music-hall avec ses his-
trions, m'ont donné une impression de vie inférieure, telle que je ne l'avais jamais ressentie. Je suis repartie dès le lendemain. La chaleur était intense et Londres presque vide. Paris se trouve dans les mêmes conditions. J'ai hâte de commencer ma cure de Bagnoles. Il faut que j'aie chaque année une bonne saison de bains. Ce macérage du corps dans l'eau des sources pleines d'éléments purifiants, me semble nécessaire à la santé. J'avais décidé d'aller à Aix-les- Bains, puis j'ai été poussée vers un endroit dont j'ignorais même le nom il y a deux mois. Le secrétaire et la gouvernante de l'hôtel de Gastiglione, deux jeunes gens très honnêtes, très intelligents, ont eu la belle idée de se marier, puis ils ont obtenu la direction du Grand Hôtel de Bagnoles. Après m'avoir fait une alléckaflite description du pays, ils m'ont engagée à y aller, m'offrant un salon et une chambre dans l'af^rtement qui leur est alloué. Gela m'a tentée. Ils feront leur possible pour me le rendre confortaUe. Je commence à sealisr un vague besoin de protection. G'est mauvais signe.
J'ai acheté ^ fait encadrer une des belles photographies au charbon de chez Brown, celle du tableau d'Ary SchefTer, saint Augustin et sainte Moniqyte, et je l'ai envoyée à sir William. Je veux mettre sous son regard ce merveilleux rayon de l'au-delà, afin qu'il lui soit ime eq)éi?ance comme il Ta été pour tant d'autres. Oh I ce que peut renfermer un coup de pinceau I
Et maintenant, en route pour ce fameux Bagnolesde-l'Orne 1