BAGNOLES-DE-L'ORNE
Bagnoles-de-rOrne, Grand Hôtel.
Ah I je le savais bien qu'elle aurait un épilogue, ma douloureuse aventure 1 Si le théâtre est, comme me le disait un jour un auteur dramatique, l'art des préparations, la vie en est la science. Nous n'étudions pas d'assez près l'enchaînement des circonstances, la progression admirable qui conduit aux événements décisifs. Cette confidence que j'ai faite à sir William m'avait préparée à mon insu à ce qui m'attendait ici.
Je suis arrivée à Bagnoles par le dernier train. Au sortir de mon compartiment, je me trouvai dans un décor d'une beauté irréelle, avec des profondeurs de grande forêt, un lac endormi, une église sur une hauteur, des maisons éparses, des routes blanches, le tout divinement éclairé par la chaude lumière d'une lune d'été. Le directeur et sa femme m'attendaient à la
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station. Je fus contente de les voir là. Os me guidèrent vers rhôtel, distant de quelques mètres seulement, et me conduisirent à l'appartement qu'ils m'avaient préparé. Tout était neuf, simple et charmant. Dans le salon, madame Lima n'avait oublié ni la table à écrire, large et solide, ni la chaise longue qui me sont nécessaires. Il y avait, en outre, des Qeurs de la forêt, un plateau avec de la viande froide, des fruits, du lait. Ma première impression fut si agréable que je me félicitai intérieurement d'avoir accepté la proposition de ces braves jeunes gens. Il ne m'eût probablement pas été permis de faire autrement. J'employai la matinée du lendemain à m'installer. J'épinglai mes photographies, ma Notre-Dame de la Victoire (la Victoire de Samothrace) vis-à-vis de mon lit, j'attachai mes gris-gris à droite et à gauche. Je sortis de ma malle les livres qui sont mes compagnons inséparables, ces pages écrites « sur la branche » déjà nombreuses, je préparai ma table de travail, tout cela avec un plaisir enfantin, avec cette ignorance pathétique que l'être humain a des événements les plus proches. Je descendis vers midi. Après avoir fait le tour dessalons, admiré la jolie vue que l'on a de la terrasse, je revins, très contente, m'asseoir dans le hall pour voir défiler the guests — les hôtes — comme disent les Américains, et. me rendre compte du miUeu où j'avais été envoyée. J'étais là, depuis quelques instants, lorsque tout à coup, je ressentis un choc violent, j'eus un mouvement en avant, mes mains semblèrent s'incruster dans les bras de mon fauteuil et mes yeux demeurèrent fixés sur le corridor où venait de s'engouflrer une sorte d'apparition... un jeune homme
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de haute taille, en costume de cheval, cravache à la main. Il était entré par la grifte et avait passé rapidement devant moi. Son chapeau Mores, rejeté en arrière, laissait son visage à découvert... le visage vivant de M. de Myères 1 Je demeurai à moitié foudroyée -pendant quelques secondes, puis me levant toute chancelante, j'allai au concierge.
— Qui est et jeune homme? demandai-je.
— Le baron d'Hauterive, me répondit-il.
Le fils de mon mari 1 Est-ce que jie ne l'avais pas vu !... Est-ce que je ne l'avais pas senti I
— Sa mère est ici depuiis cinq semaines déjà, continua Loms. Pauvre d^me. Elle était si malade lorsqu'elle esrt arrivée qu'on a dû la porter de la gare à Phôtel. Maintenant elle marche seule et se promène tous les jours sur la terrasse ou dans le jardin. Une belle réclame pour les eaux de Bagnoles f
— Oà est-elle logée?
— Au rez-de-chaussée... elle a l'appartement numéro lO.
Colette aussi ! là , tout près de moi ! A cet instant, le directeur s'approcha pour me conduire dans la salle à manger; je le suivis machinalement et je pris la place qu'il m'indiquait. L'immense salle était vitrée en partie. Sa lumière me causa une sensation désagréable, comme si elle tombait sur une blessure à vif. Je ne distinguai personne. Mes yeux demeurèrent rivés sur la porte avec le désir et l'appréhension de voir entrer Guy d'Hauterive. Je ne pus supporter longtemps cette tension, je quittai la table avant la fin du déjeuner. Je remontai chez moi et, par un curieux instinct, je m'enfermai à double tour. Gomme cela m'arrive lorsque
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je suis* S0U3 l'empire dune agitation ((uelcunque, je commençai k me promener , m'arrétant de. temps à autre pour toucher un objet ou le déplacer. Depuis que j'avais discipUné mon esprit à considérer la créature humaine comme un simple facteur, ma haine contre Colette s était changée esa pitié. J'étais sure quelle aussi avait beaucoup souffert. Plusieurs fois même, j'avais eu le secret désir de la revoir. Je n'avais pas prévu, cependant, la double épreuve qui m'attendait ; la rencontre de la mère et du fds. L'existence de ce dernier m'était restée intolérable, comme une épine vivante au cœur., La nouvelle de sa mort eut cextainement provoqué chez moi un soupir de soulagement. Pendant ces deux dernières années, au théâtre, au Concours Hippique, chez Ritz, à l'heure du thé, j'avais été hantée par la crainte de distinguer dans la foule un jeune homme ayant les traits de M. de Myères. Sa vue inopinée, sa ressemblance outrageante avaient provoqué en moi une colère de sexe, qui domina toute ma philosophie et, à ma propre horreur, me fit redescendre au niveau d& la femme du harem, de la tente, da la paillote. Tout à coup, mes regards furent dirigés vers la Victoire de Samothrace. Elle avait l'air de venir au-devant de moi, les ailes joyeuses, le pas alerte. Sous ce rayon de lumière divine qu'émettait sa beauté, ma jalousie féminine m'apparut soudain, ville et mesquine, et ma pensée rebondit au delà. Je fus frappée de l'enchaînement des circonstances qui m'avaient amenée à Bagnoles. U eût fallu être singulièrement stupide pour y voir le fait du hasard. J'avais été poussée vers Colette comme un pion sur l'échiquier. La raison de ce coi^P Je ne la discernais pas
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encore, mais il m'exposait à une rencontre douloureuse. Qu'est-ce qui m'empêchait d'y échapper ? En moins d'une heure, je pouvais refaire ma malle. Le train était là... à quelques pas, sifflant à mes oreilles, s'offrant à m' emmener où bon me semblerait. N'étaisje pas libre? Libre? Non, j'étais retenue par la curiosité de juger de l'œuvre de ces quinze dernières années sur ma cousine, par la misérable vanité de me montrer, vieillie, oui, mais dans la plénitude de mes facultés, avec cette petite auréole que les succès littéraires m'ont donnée. Est-ce que je n'étais pas retenue aussi par le désir de revoir ce fils de M. de Myères, d'entendre le son de sa voix, de savoir jusqu'à quel point il était lui ! Et ces sentiments m'enchaînaient mieux que des liens matériels. Non, je ne m'en irai pas, la Providence en a décidé autrement. Dieu l'a voulu, Dieu le veut ! Quelle sécurité, quelle force dans cette conviction -là ! Brisée par la violence de l'orage intérieur que je venais de subir, je m'étendis sur la chaise longue et j'essayai de me familiariser avec l'idée de revoir Colette. Était-elle si malade que le concierge le disait? Étais-je venue pour lui apporter la paix?... Ah I je la lui donnerai coûte que coûte 1 Je la revis avec son teint mat et chaud comme du velours blanc, ses magnifiques yeux noirs, sa bouche rieuse et bonne. Des souvenirs d'enfance et de jeunesse émergèrent de toutes les circonvolutions de mon cerveau. Ils me montrèrent une femme ardente, impulsive, mais franche et honnête. Comment? Quand? Où? Ce triangle d'adverbes se reforma derrière mon front pour la cent millième fois. J'allais savoir enfin I Et l'épreuve nouveUe n'était peut-être, comme tant
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d'autres, qu'un bienfait déguisé I De quelle manière la Providence a-t-elie arrangé notre rencontre ? Colette viendra-t-elle à moi? Irai-je à elle? Cette question à peine formulée, on frappa à ma porte. C'était un des grooms.
— De la part de madame la baronne d'Hauterive, dit-il en me présentant une lettre sur un plateau.
L'écriture informe et fine, reconnaissable entre mille, me causa un violent battement de cœur. Elle savait donc, elle aussi, que nous étions sous le même toit I Et voici ce qu'elle m'écrivait: « Antone, il y a huit jours que madame Lima, la femme du directeur, m'a annoncé l'arrivée de Jean Noël, et elle m'a appris qu'il s'appelait de son vrai nom madame de Myères ! Je suis encore sous le coup de cette révélation et je t'ai attendue avec une angoisse mêlée de joie que tu ne saurais concevoir. Toi, le romancier dont les livres m'ont si profondément remuée I C'est trop beau! trop inouï I J'en ai oublié tout le reste. Dieu nous réunit après quinze ansl Je devine ce que cette grâce me présage. Je suis venue à Bagnoles chercher des forces pour supporter l'opération d'une tumeur qui doit être faite dans les premiers jours de septembre. Il dépend de toi que j'affronte la mort sans terreur. Accordemoi cette entrevue que je t'ai si souvent demandée en vain. Madame de Myères pouvait être implacable, Jean Noël doit savoir pardonner. C'est à lui que je m'adresse. Voudra -t-il me recevoir demain dans l'après-midi ? et à quelle heure ? »
Des larmes jaillirent de mes yeux et ces larmes versées pour Colette me rafraîchirent le cœur comme une rosée.
Je répondis aussitôt : a Jean Noël t'attofldra demain à quatre heures. Viens sans crainte». Je m étonnai en peu qu'elle eût fixé le lendemain au lieu du jour même. N'était-ce pas prolonger inutilement notre fièvre? Mon billet expédié, j'éprouvai un impérieux besoin de grand air. Je mis mon chapeau pour aller faire une promenade de reconnaissance. Au sortir du Grand Hôtel, je me trouvai dans le décor de la veille, mais sous le soleil, il avait perdu quelque chose de sa beauté. La petite église, admirablement située, à laquelle on arrivait par un escalier monumental à double révolution, était en zinc gondolé. On l'eût crue faite avec des boites de sardines. Dans ce panorama admirable, elle choquait plus qu'ailleurs. Celui qui l'a construite n'a jamais eu le sens du culte catholique, ni le sens d'aucun art. Le paysage, par contre, me ravit. Il me sembla que cette station balnéaire se trouvait installée dans la clairière d'une immense forêt. Au bout de quelques minutes, j'arrivai à l'entrée d^une allée impénétrable au soleil, appelée prétentieusement : a Allée du Dante » , et qui conduit à l'établissement. Je sentis tout de suite la qualité exquise de l'air. J'élargis mes narines pour en absorber davantage. Ces senteurs de mélèzes, de hêtres, de pins, me causèrent un bien-être instantané. La nature, si cruelle parfois, peut être bonne. Elle l'était en ce moment pour moi. Elle me donnait le parfum de ses meilleurs arbres, de son meilleur Champagne. Sous son action, ma gorge se desserra, mon^ cœur et mon pas devinrent plus légers. Je débouchai dans un parc à l'entrée duquel se trouvaient l'établissement et un hôtel nouvellement cx>nstruit, je m'assis sous la véranda et je pris mon thé, regardant anxieu-
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sèment à droite et à gauche, m'attendant à voir émerger Guy d'Hauterive d'une allée ou d'une autre. Le soleil disparut de bonne heure, d^rière la hauteur boisée, et l'humide fraîcheur qui lui succéda m'oUigea à rentrer. Après m'être orientée, je suivis une route différente. Elle me conduisit au bord du lac, sur un pont de pierre, et, de là, dans le jardin du Grand Hôtel dont la façade était encore chaudement éclairée. Je montai lentement le large escalier et j'arrivai sur la terrasse entièrement déserte, sauf pour une figure de fenune ét^idue sur un fauteuil. Je fis quelques pas dans sa direction, puis tout à coup, saisie jusqu'au cœur, je m'arrêtai.
— Colette!
— Antonel
La reconnaissance avait été simultanée.
Madame d'Hauterive avait jeté mon nom comme un appel. Elle fit un effort pour se lever et retomba en arrière. J'allai à elle et je mis ma main sur la sienne.
— Me voici, lui dis-je.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Je suis heureuse de te revoir, murmura-t-elle. J'avançai une chaise et je m'assis.
Colette avec des cheveux presque blancs, une pâleur de condamnée, des lèvres sans un vestige de couleur! Cette vue souleva une onde de pitié dans mon âme.
— J'ai appris, dis-je, que les eaux de Bagnoles t'ont fait grand bien.
— Oui, je ne pouvais pas marcher quand je suis arrivée. A Lourdes, on me considérerait comme une « miraculée ». « Une miraculée !» je le suis vraiment, puisque tu es là, ajouta-t^lle en baissant la voix.«..
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Et avec une fugitive rougeur :
— Veux-tu que nous allions chez moi ?
Je fis un signe de consentement. Elle se leva, non sans difficulté, et d'un pas lent elle me dirigea vers Textrémité de la terrasse où se trouvait son appartement. Aussitôt dans le salon, elle se tourna vers moi, me regarda profondément pendant quelques secondes.
— Tu es bien, toi, fit-elle, je suis contente... Puis, obéissant à une de ses irrésistibles impulsions,
elle me jeta les bras autour du cou et se pressa contre moi.
— Antone ! pardon I pardon ! répéta-t-elle avec un accent passionné.
Il lui était arrivé souvent de me demander ainsi pardon, après quelque emportement ou des paroles injustes. Chose curieuse, cet acte me rendit la sensation de son corps jeune, secoué de sanglots, et, oubliant Tofifense cruelle, je l'entourai de mes bras, je la berçai comme autrefois, en lui disant : « Taistoi, tais-toi... ce n'est rien ! »
Je revivais une minute ancienne probablement. N*ai-je pas raison de dire que nous sommes des merveilles?
Visiblement épuisée, elle se laissa choir dans un fauteuil, et me désignant un siège :
— Assieds-toi... veux-tu?
Elle était enveloppée dans un manteau de taffetas noir, tout garni de mousseline de soie. Il mettait en relief sa tête fine comme un camée, son visage ravagé par la maladie, où les yeux, pleins de lumière intense, jetaient encore de Téclat.
— Comme tu es bonne ! Serais-tu devenue croyante? me demanda-t-elle naïvement.
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— Oui, profondément,
Sa physionomie eut une expression de joie.
— Je ne m'étonne plus, alors.
— La vie m'a donné la foi.
— La vie I Elle a failli me l'enlever souvent. Oh ! bien souvent, dit-elle avec amertume.
— Parce que tu ne l'as pas regardée assez longtemps,
— Peut-être. En tout cas, c'est sûrement Dieu qui nous a réunies ici. S'il m'a condamnée à mourir, il me devait cela en vérité.
— Mourir I On ne meurt pas pour une opération.
— Non, pas toujours, fit la pauvre femme avec un sourire nerveux...
Puis me regardant à nouveau :
— Et c'est toi... ce Jean Noël. .. à qui j'ai été si souvent tentée d'écrire I A ton âge, devenir un romancier. . . te faire un nom I Rien ne m'a jamais causé une telle surprise.
— J'en suis étonnée moi-même.
— Tu vois, dit Colette avec un accent ému, on peut faire des choses bonnes ou mauvaises dont on se serait cru incapable.
— Je le sais.
— Et tes romans ! ils m'émouvaient, me troublaient comme aucuns ! Certaines phrases semblaient écrites pour moi I
— Elles l'ont peut-être bien été, à mon insu, la vie nous est encore si inconnue.
Colette se leva, alla prendre sur une table un volume à couverture jaune, mon dernier bouquin.
— Regarde, comme celui-là a été lu attentivement,
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dit-elle en me montrant des pages tournées, marquées.
Puis, rouvrant à un certain endroit, elle me désigna un paragraphe.
— Tu crois vraiment cela ? me demanda-t-elle avec un regard anxieux..
— Absolument.
— Tant mieux ! tant mieux I Alors je puis tout te dire.
Une instinctive peur de la souffrance domina le désir, le besoin que j'avais de savoir.
— Oh ! pas de confession, m'écrîai-je, à quoi bon?
— A décharger la mémoire de Guy, à me rendre moins odieuse. Tu as cru sans doute que j'avais exercé ma damnable coquetterie sur ton mari pour te l'enlever et que notre liaison avait duré des années ?
— Pouvais-je croire autre chose, après la lecture de ce billet, qui m'apprenait que Guy était le fils de M. de Myères ?
Le regard de Colette vacilla.
— C'est vrai. Eh bien, nous n'avons pas été aussi indignes. Dans notre faute, il n'y a eu aucune préméditation, — la justice tient compte de cela. — Tu te souviens, autrefois, il existait entre M. de Myères et moi une bonne camaraderie, trop familière peut-être. Il avait le curieux pouvoir d'exciter ma verve. Je ne faisais et ne disais jamais autant de sottises que lorsqu'il était présent. Je l'amusais et il prenait plaisir à me taquiner. Pour lui, pour vous tous, je n'étais qu'une créature brillante, gâtée, dont les paroles et les actes ne tiraient pas à conséquence. Ne m'aviez-vous pas sur-
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nommée « la linotte »? Ça peut sentir et soufirir tout de même, une linotte, fit madame d'Hauterive, avec une fauche de sourire. Un jour, chez toi, à Chavigny, Guy se disposait à partir pour la chasse. Il était à cheval, au bas du perron, échangeant avec nous quelques gais propos d'adieu. Poussée, par je ne sais quel esprit, je posai tout à coup mon pied sur son étrier droit. « Emmenez-moi », lui dis-je follement. « Je vous enlève ! » répondit-il, et se baissant, il mit son bras autour de ma taille, me souleva à la hauteur de sa selle en me donnant un baiser qui, destiné à ma joue, toucha le coin de ma bouche, puis il me reposa à terre. Ce fut fait si lestement, avec tant de force et de grâce, que vous vous mites à applaudir.
— Je m'en souviens, dis-je, non sans un léger serrement de cœur.
— C'était ma chute que vous applaudissiez, ton propre chagrin. Si vous aviez su, comme vous auriez pleuré I . . . Mais vous ne saviez pas 1 Voilà les choses qui confondent ma raison, qui ébranlent ma foil
— Elles éclairent la mienne, au contraire.
Les mains de Colette devinrent nerveuses.
— Un proverbe italien affirme qu'un baiser donné n'est jamais perdu. Eh bien, celui-là ne le fut pas. M. de Myères m'avait embrassée des centaines de fois. Qu'y avait-il en moi, dans l'atmosphère, à ce moment précis pour que ce baiser rapide et banal me saisît et m'atteignît si profondément ? je me le suis demandé souvent. Il agit à la manière d'un poison, d'un philtre. La présence de Guy commença à me troubler. Ses regards, ses paroles, sa poignée de
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main m'impressionnèrent de plus en plus. Il s'aperçut vite de ce changement et, sans songer à mal, s'amusa à jouer avec ma sensibilité éveillée. Il m'exaspéra. Je le défiai de la manière la plus folle, la plus imprudente. Je me croyais si bien protégée par mes principes, par l'affection que j'avais pour Henri, par mon amitié pour toi ! Le malheur est que nous ne connaissons pas les forces de la nature et que nous considérons la vie d'une manière trop idéale.
— C'est parfaitement juste ce que tu dis là.
— Oh I j'ai tant réfléchi... après, fit Colette avec un accent d'amertume,
— La science nous aidera à mettre les choses au point.
— Dieu le veuille!... Et puis en me traitant comme une enfant gâtée, vous m'aviez tous empêchée de me prendre au sérieux. Je ne croyais ce fleurtage dangereux ni pour moi, ni pour Guy. Je comptais sans les circonstances. Elles nous ont trahis perfidement. A l'aulomne, M. de Myères vint seul aux Rochelles. En tombant de cheval tu t'étais cassé le bras. Tu préféras rester à Chavigny. .
— Oui, je me rappelle que Guy ne voulait pas me quitter. J'ai dû insister pour qu'il partit seul.
— Tu vois ! tu vois ! fit madame d'Hauterive en froissant ses mains jointes.
— Je vois, ma pauvre amie, que nous sommes menés !
— Dans la première semaine de son séjour aux Rocheilles, nous allâmes passer l'après-midi chez les de Lagny, oncle Georges, tante Lucie, les de Montbrun, M. de Myères et moi. Henri fut naturellement
retenu à la maison. Le temps devint si menaçant que l'on ne voulut pas nous permettre de repartir. Celte couchée improvisée nous mit tous en gaieté. Deux seules chambres étaient libres au château, on les donna aux de Montbrun et on nous logea dans le pavillon au bout du parc. Oncle Georges et tante Lucie au premier, Guy et moi au rez-de-chaussée... Ici Colette s'arrêta, des ondes d'émotion passèrent sur son visage, ses lèvres s'agitèrent sans pouvoir prononcer une parole.
— Et ce fut là?... dis-je alors avec la pitié d'un confesseur.
Ma cousine inclina la tête.
— Ce fut là !... conlinua-t-elle d'une voix sourde. Et tout contribua à cette abominable faute ! une folle partie de poker... le Champagne... l'orage qui éclata avec une violence extraordinaire, beaucoup d'autres choses encore sans doute... car je n'étais point mauvaise, n'est-ce pas? me demanda -t-elle avec un accent pathétique...
— Assurément non. Il y avait cependant en toi des éléments dangereux.
— Je les ignorais. Quand je me reporte à cette époque, il me semble que j'étais un bébé. On m'avait mariée, très bien mariée, je dois le dire, mais ce bon et beau garçon d'Henri n'avait réussi à m'inspirer qu'une grande amitié. J'avais toujours besoin d'émotion, d'excitement, je voulais me sentir vivre. Instinctivement peut-être, je cherchais l'amour, comme toutes les créatures humaines. Aux unes il est permis, aux autres défendu. Pourquoi? Ah I j'en aurai démandé de ces pourquoi dans ma vie! fit
Colette avec quelque chose de son ancienne drôlerie. L'amour ! mais Guy ne m'a jamais aimée. Il ne m'a pas prise au sérieux, lui non plus I II m'en voulait même de l'avoir t«ité à te tromper.
— Cela ne m'étonne pas, l'homme faible rejette toujours sa faute ou son insuccès sur les autres, répondis-je avec une rancune involontaire.
— Son indififérence exaspérait ma passion^ ses remords visibles provoquaient ma colère... Quelle paire d'amants nous faisions I dit madame d'Hauterive avec ironie. Dans ton premier roman tu as décrit les souffrances de la maîtresse, comment les as-tu devinées, toi qui étais la femme?
— Par intuition probablement.
— Eh bien, je les ai toutes vécues. Six mois après la naissance de Guy, une scène cruelle, provoquée sans doute à dessein, par M. de Myères, me donna le courage de rompre. Il partit pour l'Algérie avec toi. J'engageai Henri à quitter Paris tout à fait et je me confinai aux Rocbeilles. Là, je me serais mangé le cœur de remords et d'ennui, si la Providence ne m'avait envoyé un prêtre d'élite, un homme qui connaissait la nature humaine, un guérisseur d'âme. Il ne m'imposa ni pénitences, ni prières. Il m'obligea à détourner ma pensée de moi-même, à la reporter sur les autres. Il m'y aida en ouvrant mes yeux à l'ignorance de nos paysans, au manque d'hygiène et de propreté qui décime nos campagnes. Sous sa direction je commençai autour de nous une œuvre de civilisation qui me passionna de plus en plus. Je devins cette châtelaine moderne, qui excita si souvent vos railleries. Cette phase nouvelle que
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VOUS appeliez « la conversion de Colette », était l'expiation de Colette I Tu as maintenant la clé de mes bizarreries apparentes, de mon accueil inégal, de ma manière d'être avec ton mari. Sa présence me fut longtemps intolérable. Il s'ingéniait à me l'épargner. La divergence de ses opinions politiques avec celles d'Henri créa entre eux un refroidissement qui allégea mon fardeau. J'échappai à l'amour, mais non au remords... l'exislence de Guy le rendait vivant. Oh! vois- tu... on parle toujours d'honnêteté h la femme... jamais d'honneur. On ne lui enseigne rien de ce qu'elle devrait savoir. Si on l'impressionnait avec cette idée qu'elle est responsable devant la société tout entière de l'intégrité de la race, elle se sentirait plus grande, plus sacrée, elle ne ferait pas si bon marché d'elle-même.
— Tu as bien raison, elle n'a pas conscience encore de ce qu'elle est dans la nature, de ce qu'elle pourrait être dans la vie.
— M. de Myères adorait cet enfant... reprit madame d'Hauterive d'une voie émue ; il me suppliait souvent de le lui amener. Je n'osais pas refuser. Avant de tomber malade, il m'avait écrit pour m'en prier avec une insistance curieuse, qui était peut-être un pressentiment. En lui annonçant mon arrivée à l'hôtel V..., je lui demandais de mieux veiller sur ses expressions, ajoutant qu'à sa dernière visite il m'avait terrifiée et que l'enfant, très développé, pourrait se souvenir plus tard... Si tu te rappelles, il n'y avait pas un mot d'amour dans ce billet.
— C'est vrai, mais je n'ai vu que le fait.
— Le fait... répéta madame d'Hauterive. Ohl
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Antone je suis surprise que cette révélation ne t'ait pas tuée du coup.
— Ma tâche n'était point achevée, probablement. Mais comment avais-tu connu la mort de M. de Myères? Je ne me le suis jamais expliqué.
— Ne le voyant pas paraître à l'heure indiquée, j'envoyai le groom de l'hôtel V... demander au cercle s'il était absent, et là, il apprit la catastrophe. Je courus chez toi, tu te souviens du reste... Si tu m'avais accordé cette entrevue que je t'ai demandée pendant cinq ans, tu aurais moins souflFert !
— Non, car je n'étais pas prêle à t'entendre.
Colette me regarda avec une expression soudainement troublée, son regard s'emplit d'angoisse, ses lèvres eurent un frémissement nerveux.
— Antone... dit-elle enfin d'une voix assourdie, Guy est ici, avec moi.
— Je le sais, répondis-je tranquillement. Je l'ai vu ce matin. ,
— Tu l'as reconnu I dit madame d'Hauterive, les yeux agrandis par l'effroi.
Je fis un signe de tête.
— Et tu es là ?
— Je suis là par la volonté de la Providence. Il lui a fallu quinze ans pour m'y amener.
— C'est vrai, murmura Colette.
— Elle travaille lentement, mais sûrement. Aujourd'hui, je sais que toutes deux nous avons vécu nos destinées. Il ne m'appartient pas de juger de ta responsabilité. Dans tout ce que tu m'as confessé je ne distingue que l'action d'une force supérieure et je vois cette transmutation du mal en bien qui doit
toujours se faire ici ou ailleurs. Sans ce que tu as appelé « cette abominable faute », tu serais restée une femme frivole et inutile. Ton repentir a mis en activité des qualités que personne ne soupçonnait. N'as-tu pas accompli des miracles, dix lieues à la ronde des Rocheilles? Quant à moi, si je n'avais pas été déracinée, j'aurais végété dans un petit appartement de Paris, mal vieilli.
— Et tu ne serais pas devenue Jean Noël 1
— Le monde n'y aurait rien perdu ; mais moi, je n'aurais pas connu la joie du travail intellectuel, je n'aurais pas acquis le sens de la vie, il est sans prix. Je considère que ton épreuve a été plus dure que la mienne.
— N'est-ce pas? oh ! n'est-ce pas? fit avidement madame d'Hauterive.
A ce moment, le bruit d'un pas sur la terrasse nous saisit l'oreille et le cœur, et, dans le silence poignant qu'il produisit, Guy d'Hauterive parut sur le seuil de la porte-fenêtre. Les paupières de Colette s'abaissèrent sous la pression de la honte, une onde de sang pâle envahit son visage. Cette seconde dut être une des plus cruelles de sa vie.
Le jeune homme me regarda un instant.
— Madame de Myères I s'écria-t-il. Je vous reconnais I
Sa voix aussi I La voix muette depuis quinze ans I
— Vous me reconnaissez, parce que vous saviez que je devais arriver probablement, dis-je avec un effort désespéré pour dominer mon émotion.
— Non, non I II y a un portrait de vous aux Rocheilles, dans le cabinet d'oncle Georges et puis
vou sm'atYGz donné trop de bonbons et' de jouets pour que- je- puisse vous oublier; Je^ vous^ai méine réclamée souvent?, n- est-ce pas, mère !^
— En eflet, répondit Colette.
— Plus tard, j'ai appris qu'il j avait eu. des dissentiments, une teouille de fiamille et que vous voya*giez. ¥ous, par exemple, vous^ ne m'auriez jamais rccomiu I
Pas reconnu ! Grand EHeu !'
— Reeownaîlre un enfant de dixans dans un homme fait, c'est plus difficile, dis-je:
— Je le crois ! répondit; Guy- avec un éclair d- orgueil.
Puis tirant un fauteuil, il l'approcha du mien.
— Alors V vous êtes Jean Noël ! SaYe2F-vous que c'est moi qui ai apporté aux Rocheilles votre premier roman! D y a causé des discussions sans fiff. Personne n'était d'accord, sur le sexe de l'auteur. Nous ne nous doutidons guère qu'il était de la famille! Et c'est à Bagnolesj entre tou& les endroits du mondfe, que nous devions apprendre son vrai nom et niD*re parenté avee lui I Jamais je n'ai vu mère si surexcitée. A propos, j'espère que vous avez fait, la paix ?
— Elle eût été faite, il y a longtemps, si je n'avais pas* vécu en nomade et un peu en égoïste.
— Eh bien, vous voici de nouveau capturée parla famille. Nous ne vous laisserons plus^ échapper et j'ai idée que nous deviendrons^ une paire d'amis, ajouta-t-il avec un sourire.
Mon cœur s^ arrêta' de battre... le souriTe de M. de Myères^, aussi !
— Tout es* possible, balbuli«?i-je.
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Sous ce batillage, il y avait un tel courant de sensations pénibles, de souvenirs douloureux, que Tair ambiant devenait suffocant. Je me levai, Colette m'imita.
— Oh I madame de Myères, restez donc encore un moment ! s'&ria Guy. Laissez-moi vous voir, au moins!
— Demain, dBmain^ norua- nous verrons, répondisje hâtivement.
— Demain, non. . . je pars pour Houlgate. Je serai absent deux ou trois jours, dit-il avec une nuance d'embarras. Mère est si bien que je n'ai aucun scrupule de la laisser, et maintenant que vous êtes là, je m'en irai tout à fait tranquille.
— Vous le pouvez.
— A mon retour, nous causerons, n'est-ce pas?
Il me tendit la main. Je fus obligée de lui donner la mienne. Il la porta à ses lèvres... Ce baiser tomba en moi et y produisit comme une onde d^exquise souffrance qui me fit frissonner. Je rencontrai les yeux de Colette. Ils étaient si pleins de muettes supplications que, spontanément, je mis mon bras autour de son cou, ma joue contre la sienne — une caresse d'autrefois.
— Le plus douloureux est passé, lui dîs-je à l'oreille. Puis, tout haut, j'ajoutai:
— Au revoir... à demain.
Malgré mes protestations, Guy voulut m'accompagner jusqu'à Tascenseur.
— J'arrivai chez moi, tremblant de la tête aux pieds, comme un cheval qui, sous l'éperon du maître, viendrait de franchir un obstacle redouté.
l48 SUR LA BRANCHE
Bagaoles-de-rOrne.
La confession de ma cousine a eu sur moi un curieux effet. Elle a été une sorte d'éprouvette et je ne suis pas précisément fière des résultats. Il ne m'a point été indifférent d'apprendre que sa liaison avec M. de Myères n'avait été que de courte durée. Ma vanité souffre moins. Par moments, je me sens joyeuse, presque... puis... j'entends à nouveau ses paroles: « tout contribua à cette abominable faute, une folle partie de poker, le Champagne, l'orage qui éclata avec une force extraordinaire », et je la vois épeurée, s'abattant sur sa poitrine, lui, l'enserrant de ses bras, la retenant... oh I il l'a retenue naturellement I Je vois... je vois avec cette puissance de vision que Jean Noël a acquise, et un tourbillon de colère renverse tout dans mon âme. Je ne lui en veux pas, à elle, à lui seulement. Et cette ressemblance I De près, elle est peutêtre moins saisissante. Le front ample, le nez, le menton rappellent le père de ma cousine, mais les cheveux bruns, la moustache fauve, l'ombre qui velouté le coin des yeux bleus, la bouche fine et sensuelle, le sourire et la stature I Tout cela est de M. de Myères. Ne faut-il donc pas de l'amour, beaucoup d'amour, pour se reproduire ainsi? Je suis à me demander cela, et une flamme douloureuse me monte au visage. Touto la vie, ici-bas, la créature humaine fait des efforts pour se tenir debout moralement ; il en est qui meurent sans y avoir réussi. Je viens certainement de retomber à quatre pattes, et c'est cette misérable fémi-
nîté qui en est cause. N'importe; je me relèverai. Debout ! debout I Sursum corda !
Hier et aujourd'hui, j'ai passé une partie de l'aprèsmidi avec Colette sur la terrasse de l'hôtel. Pauvre femme I Son sang, autrefois si riche, semble irrémédiablement appauvri, sa splendide vitalité à jamais détruite. Telle que, dans sa souflFrance et son affliction, elle m'a paru plus intéressante que jadis. Son charme ne l'a pas abandonnée et ses mouvements alanguis ont retenu leur grâce. Avec sa robe de mousseline de soie noire toute plissée, à devant flottant^ son collier de perles, le manteau élégant jeté sur ses épaules, elle était délicieuse. Je le lui ai dit, et le compliment a amené une expression de plaisir sur son visage.
— Une linotte grise, tu vois, fit-elle avec un sourire mélancolique, en touchant ses beaux cheveux ondulés.
Dans ces premières heures de notre réunion, l'absence de Guy a été un soulagement pour toutes deux. La causerie s'est engagée entre nous avec quelque difficulté. Nous avions tant à nous dire, que nous ne savions par où commencer. Ensuite, nous nous sentions loin, très loin l'une de l'autre. Par moments, nous nous regardions sans parler, étonnées d'être devenues aussi étrangères. Les fils de nos vies semblaient ne pas pouvoir se rejoindre à travers les tissages de ces quinze dernières années, et puis imperceptiblement, le merveilleux travail s'accomplit. Colette me parla avec un sentiment profond de la mort de son mari, de ses regrets. Elle est veuve depuis trois ans. Henri et son frère Georges, les jumeaux d'Hauterive, comme on les nommait, ne s'étaient jamais séparés.
45o SUR LÀ BRANCHE
Ce dernier a consacré sa vie, sa science, à Tainélioration du domaine familial . II y travaille encore avec Taide d'an chef de culture. Robert, le fils aine de ma cousine, est un brillant officier de cavalerie. Elle espère qu'il sera plus tard Je châtelain des Hocheilles et y continuera l'œuvre de son père et de son oncle. Les confideaces de Colette concernant la famille s'arrêtèrent là. Je sentis qu'elle n'osait pas mentionner Guy. J'avais un x^rieux désir de savoir quelque chose de lui, de son camctèr^, je Tamenai dans la conversation. La mère eut un joli regard de remercîment.
— Jusqu'à présent, tout a hien été pour lui, dit-elle d'une voix un peu assourdie. Il a passé «es examens d'une façon brillante. Après son service militaire, il a fait uo voyage de dix-huit mois autour du monde, il est resté une année au haras du Pin. Maintenant, il suit en amateur les cours de l'école de Grignon. Je rêve pour lui d'une -grande exploitation agricole en France ou en Tunisie. Il a hérité de la fortune entière de sa marraine, mais, jusqu'à l'âge de trente ans, il ne peut toucher que la moitié des .^revenus. Il est assez bien partagé pour laisser les Hocheilles à «on frère, ajouta madame d'Hauterive en rougissant légèrement, et il le fera, je n'en doute pas.
J'ai compris que cet arrangement allégeait sa conscience«
— Est-il bon pour toi? demandai-je.
Le visage de Colette s'éclaira de tendresse.
— Parfait 1 Une fille ne saurait avoir plus de soins et de prévenances.
— II a l'air intelligent.
— Il l'est I oh ! il l'est ! et brave et fort !
SUR LA BBA!NGHE l5l
— Il a le -menton carré de ton père ?
-— Oui, lu Tas remarqué P C'est but oe trait que j 'arrête toujowps mes yeux. Il ne sera pas faible, lui I ajoirta la pauvre femme avec une expression d orteil.
D'un accord tacite nous remontâmes hâtivement le oaura des années pour arriver k notre jeunesse. Là, nous nous retiouvâmes tout à fait. Dne foule de jolis souvenirs, emmagasinés je ne sais où, 3e réveillèrent les uns après, les autses st chassèrent le fantôme qui était entre nous. Avec cette facuhé de dédoublement que j'ai acquise, madame de Myères causait et Jean Noël voyait le cirque de verdure savamment nuancée, le lac moiré par la lumière, la terrasse blanche abritée par un groupe d'arbres, et dans ce décor d'harmonieuse mélancolie... deux vieillies femmes, réunies après qukisB années de s^aration, marchant lentement, évoquant le passé, y puisant un moment de joie et dioufaii. Le romancier se rendait compte du temps et ées fionroes que raprésentait cette seule petite scène humaine et comme toujours, il était saisi d'admiration devant l'œuvre du maître.
— Oh ! nous étions des créatures saines et bonnes, fyouta Colette, après avoir feuilleté une ou deux pages de notre jeunesse.
— Un peu inquiétantes, toutefois, avec notre coquetterie précoce, répondis-je en souriant. N'est-ce ptts toi qui, la première, as eu l'intuition de la laideur des dessous de ce ^tezDps-là et qui as fait le coup d'Etat des chemises i^
— Le coup d'État des chemises?
— Aisolument. Un beau jour tu t'avisas, devant tan miroir sams doute, qu'elles étaient affreuses. Tu
l52 SUR LA BRANCHE
me proposas de supprimer les manches et de les raccourcir. Tu peux revendiquer Tidée de la transformation qui devait se faire beaucoup plus tard. Nous Texécutames en cachette et son efifet nous ravit. Malgré nos précautions pour en retarder la découverte, ta mère trouva notre nouveau modèle dans ta commode. J'étais présente. Elle demanda à la femme de chambre ce que c'était.
)) — Le linge de mademoiselle, répondit Françoise.
» — Ça ! s'écria-t-elle avec une expression qui me fait encore rire.
» Et tenant entre le pouce et l'index le corps du délit, elle se tourna de mon côté :
» — Peux-lu m'expliquer ?
» — Oui, matante, fîs-je promptement. Colette et moi voulons arranger toutes nos choses de dessous, elles sont hideuses et nous dépoétisent.
» Le mot parut si comique à ta mère qu'il fit tomber sa colère, mais nous n'en fûmes pas moins sermonées et défense nous fut faite de jamais toucher à notre trousseau.
Colette rit de bon cœur.
— Oh ! je me souviens, je me souviens I Toi non plus, tu ne voulais pas être dépoétisée I N'as-tu pas assez souvent reproché à ma pauvre tante de t' avoir mise en camisole jaune pendant ta rougeole ? Je me demande d'où pouvait venir, à deux petites provinciales telles que nous, ce besoin d'élégance. Tu nouais des rubans partout. Tu changeais sans cesse les meubles de place dans ta chambre.
Les carrés de moquette, qu'on plaçait alors devant chaque siège des salons, t'horripilaient particulière-
SUR LA BRANCHE l53
ment. Un jour, chez une vieille dame où l'on avait eu l'imprudence de nous conduire, tu te mis à pousser avec le bout de ton pied> sous chaises et fauteuils, tous les petits tapis. Je t'imitai et en un clin d'oeil le parquet luisant se trouva nu. La maîtresse de la maison à demi aveugle ne s'était pas aperçue de notre exécution, mais ta mère l'avait vue et jusqu'à la maison nous fûmes grondées. II n'y a pas là à dire, nous étions deux modernistes nées. Du reste, tues demeurée dans le mouvement.
— Dieu merci ! Je m'intéresse au progrès de la science, aux découvertes, à l'avenir de ce monde comme si je devais y vivre pendant des siècles. Le jour seulement où ma barque ne pourra plus suivre, je serai contente de partir.
Ma cousine me rappela le grenier où nous passions les jeudis pluvieux, le cher grenier plein de choses hétéroclites, de vieux meubles, avec lesquels nous faisions des salons, et certain coffre en bois de cèdre qui renfermait des robes d'arrière-grand'mère que nous endossions pour jouer la comédie.
— La comédie était ton fort, ajouta Colette. Quand je pense aux histoires que tu imaginais, aux aventures que tu prêtais à Robinson Crusoô — ton héros favori — je ne devrais pas m'étonner que tu sois devenue un romancier. Jean Noël existait déjà en toi.
— D existait même depuis longtemps peut-être. Ai-je assez rêvé de grands voyages, de liberté? Est-ce que je n'allais pas me planter devant les baraques de saltimbanques avec l'espoir d'être volée ? La diligence de Paris à Genève — Gaillard et Compagnie — me fascinait, je m'échappais pour voir changer ses chevaux.
l54 ^^^ LA BRANCHE
Personne ne se doutait à quel point j'étais tentée de me faufiler sous les banquettes. Il me semblait qu'elle devait conduiTe les gens vers des pays merveilleux. Je les ai faits les longs voyages, je l'ai la liberté, ma malle n'est pas plus longue à boucler qu'une tente à plier. Vois-tu, j'imagine que nous arrivons avec des cerveaux impressionnés pour nos destinées respectives. Nous commençons à les vivre par des instincts, des goûts prononcés, des aspirations, des désirs, et la vocation se dessine. Le futur nous affecte quelquefois. Nous pouvons sentir et souffrir d'avance.
Madame d'Hauterive parut soudainement troublée, elle me regarda, ses yeux se remplirent de larmes jusqu'au bord, et les larmes l'embellirent comme jadis.
— C'était donc celai murmura-t-elle.
— Quoi? demandai-je étonnée.
— Un jour, tu t'es précipitée dans le cabinet de mon père, ta poupée entre les bras en criant : « Monsieur, monsieur I une méchante femme m'a volé mon mari ! » C'était un jeu, mais tout k coup tu t'es mise à sangloter, on a eu toute les peines du monde à te calmer. Antone, cette méchante femme... ce devait être moil
Je mis affectueusement ma main sur odle de ma cousine.
— Eh bien, cet épisode, que j'avais oublié, te décharge encore à mes yeux.
— La vie est cruelle, abominable 1 s'écria madame d'Hauterive. J'ai compris plus tard tes révoltes géné-p reuses.
— Mes révoltes d'ignorante, fis-je en souriant. Ohl je n'en suis pas Oène I Une réponse de notre vieille
SV^ LA BRA7ÏCHE l55
Marianne m*«st souvent revenue à la mémoire. Un jour, en m entendant répéter ma phrase habituelle : « "Si j'étais I>ieu, je ferais ceci, je ferais cela», elle eut un cli^ement d'yeux moqueur. « Vous n'êtes pas mauvaise, mademoiselle, me dit-elle, mais je préfère encore être dans les mains du bon Dieu que dans les vôtres ! » Elle avait joliment raison !
— Malgré ton optimisme, tu ne peux nier qu'il n'y ait en ce monde des griffes, des dents, des poisons, des microbes, des horreurs sans nom.
— Il y a beaucoup de douleur, je le sais. Mon cœur saigne constamment pour l'un ou pour l'autre. Cependant, j'ai acquis la conviction que les épaules sont taillées pour chaque fardeau, et que la souf&ance est nécessaire.
— La soufifrance nécessaire? Tu crois? demanda madame dUauterive.
— Absolument. Tiens, dans mes romans, je n'ai pas pu réussir à faire de la grandeur sans cela. Pour amener mes héros à donner leur pleine mesure, j'ai dû mettre souvent teurs âmes sous la pression de forces inférieures, me nservir de l'envie, de l'ingratitude, de la passion, de toutes sortes de vilains sentiments, et j'ai obtenu de splendides réactions morales. Un jour, j'ai été fascinée paT le travail d'un peintre aux prises avec le roux d'uiie chevelure de femme. Il avait sur sa palette du noir, du rouge, du vert, de l'ocre, et il y trempait délicatement son pinceau... comme au hasard. Je devinais une lutte secrète et violente entre ces tons divers, puis, peu à peu, je ne sais par quelle magie — l'artiste lui-même m'a avoué qu'il l'ignorait — ils se sont fondus, et la belle note
l56 SUR LA BRANGHB
juste a éclairé la toile, « ça y était ». Voilà comment la nature procède pour arriver à Tharmonie, j'imagine. Voilà comment elle nous travaille. Elle a toute l'éternité, nous aussi, par conséquent, mais un jour « ça y sera 1 »
— Que de choses tu as apprises I fit Colette avec une expression d'étonnement.
— Il fallait que j'en apprisse beaucoup pour acquérir la foi !
A ce moment, on remit un télégramme à ma cou* sine. En le parcourant, ses lèvres se contractèrent légèrement. •
— De Guy, me dit-elle. Il demande s'il peut rester jusqu'à samedi. Tous les mêmes ! Et je te vantais sa force de caractère I II est retenu à Houlgâte, par une femme dont-il est passionnément épris depuis deux ans, une femme du monde, je soupçonne. Je la déteste. Du reste, je suis sûre que je détesterai mes belles-filles.
— Ohl Colette! me récriai-je.
— Les mères sont jalouses aussi, je crois.
— C'est bien là le malheur. L'évêque de Genève, monseigneur Mermillod, me disait un jour qu'il était sans cesse étonné de voir des femmes bonnes chrétiennes, d'une haute piété, devenir les ennemies acharnées de leurs belles-filles, perdre tout sentiment de justice. Je lui expliquai que c'était une jalousie de sexe. Il demeura tout saisi, puis après avoir réfléchi, il reconnut que j'avais raison.
— Une jalousie de sexe I impossible I
— Eh non, ma pauvre amie. Chez la femme^ l'amour n'est que de la maternité en fleurs, et la maternité, de l'amour en fruit.
SUR LA BRANGHB l57
— Alors, c'est la nature qui est coupable. Oh I je lui en veux à celle-là I
Je me mis à rire.
— Tu as tort, elle place toujours le remède à côté du mal. Dans la maternité, par exemple, il y a Tab^ négation, le dévouement. Vouloir le bien de son enfant est un sentiment banal, il faut arriver à le vouloir même par une autre. J'ai une foi telle au progrès de l'humanité, que je suis persuadée qu'il y aura un jour de bonnes belles-mères sur la scène de ce monde.
— Ah I Antone, comme tu es changée 1
— Je Tespère.
— Ce n'est pas seulement pour me rendre la paix que Dieu t'a amenée ici, c'est pour que tu me communiques un peu de la force et de la sagesse que tu as acquises.
Nous marchions, je pris le bras de Colette, je le passai sous le mien, et nous causâmes jusqu'au coucher du soleil. Je ne sais si, comme elle le dit, je lui ai transmis de la force, mais j'ai emporté, moi, une joie profonde et qui est arrivée au bon endroit. Je crois qu'il s'est passé quelque chose de bien joli sur la terrasse du Grand Hôtel de Bagnoles.
Bagnoles-de-rOrne .
Guy est revenu d'Houlgate visiblement heureux. Il y avait dans ses yeux, autour de ses lèvres, une belle lumière vibrante, dans sa voix des notes de triomphe. Gela m'a causé une incompréhensible irritation. Sous
l58 SUH LA BRANCHE
rimpufeion de sa joie intérieure, il a été ridiculement tendre avec sa mère et avec moi. Je me suis promis de le tenir à dislance. Ce n'est pas facile. Cette force dominatrice qu'il aiiéritee de son père a presque tou~ jours rarson de ma volonté. Il a senti ma résistance, elle le pique au jeu. Il a résolu de s'emparer de ma personne au noon de la famille. Il ne tient aucim compte de ma froideur. Ma brusquerie l'étonné quelquefois pourtant. 11 élève ses sourcils, me regarde fixement, puis l'irrésistible sourire reparaît sur *5es lèvres et je me radoucis comme par miracle I L'idée lui est venue de m'appeier « marraine ». Colette, troublée, lui a fait aussitôt une remontrance.
— Il faut cependant que je l'appieHe quelque chose, a-t-il répliqué gaiement : cousine est ridicule, madame de Myères trop solennel, maman vous rendnak jalouse. Du reste, le nom lui revient de droit puisqu'elle était la femme de mon parrain.
Nous ne pûmes Tien ïépondre. Ce que je supporte le plus mal, ce sont les ironies de la destinée. Elles m'exaspèrent toujours. Celle-là m'est tout à feiit désagréable. . . Ma plume vient de s'arrêter comme lorsque je ne suis pas de bonne foi avec moi-même. . . Est-ce qu'elle m'est vraiment désagréable?
Le lendemain de son retour, Guy est monté me faire visite. Après un coup sec et léger, il est entré comme chez lui. Le cadre petit et un peu bas du salon mettait, en un relief si saisissant, la ressemblance de sa haute figure avec celle de M. de Myères, que je fus suffoquée.
— Et me voici chez Jean Noël ! fit-il avec un Tire ému. Est-ce assez amusant !
Sr« LA BRAHGHC l5g
— Tragîquemeat.Qmusaiit, oui, pensai-je.
Il promeua les yeux «atour de lui avec curiosité, lut les titres de mes lîrreo, examina mes photograpbies parmi lesquelles il recotmut celles de deux de mes héroïnes, s'amusa de mes gris-gris, envoya un baiser à la Victoire de Samothrace, toucha à tout comme ferait un garçon mal élevé, mais avec une familiarité où il y avait de la tendresse et du respect. Et je le regardais sans rien dire, émue, troublée, protestant intérieurement contre ce quelque chose de M. de Myères qui rentrait dans ma vie.
— On est bien ici ! fit-il en s'asseyant deiMnt ma table à écrire, du reste comme dans iosm les lieux où l'on pense *t où Ton travaille. J'ai découvert cek.
— Une découverte qui vous fait honneur, dis-je subitement radoucie.
— N'est-ce pas:? Ohl vous verrez, je ne suis pas mauvais.
— Je Tespère pour votre mère.
— Où est le portrait de parrain ? me demanda-t-il au moment de partir.
— Ailleurs, ailleurs, répondis-je brusquement.
— C'est Iwen celai Chez une femme, le portrait que l'on ne voit pas est le seul qui compte.
— Vous en savez déjà bien long «ur la femme, fisje d'un ton moqueur.
J'étais debout. Il mit ses mains sur mes épaules.
— Assez long, marraine, pour savoir que vous êtes de la meilleure espèce, the right sort.
Cette parole est tombée comme une goutte d'huile sur ma rancœur. Plusieurs fois, elfe est revenue à mon
l6o ' SUR LÀ BRANCHE
oreille, me causant un plaisir dont j'ai honte. Quel art subtil dans notre complexité 1
Guy m'a fait part de ses inquiétudes au sujet de sa mère. Il Taime passionnément. Il a besoin d'être sans cesse rassuré sur le résultat possible de l'opération à laquelle elle est condamnée. Cette angoisse d'enfant, même chez le fils de M. de Myères, m'émeut, et je fais de mon mieux pour la dissiper.
L'étrange filleul que la Providence m'a donné devient de plus en plus accaparant. Lorsqu'il me voit partir pour l'établissement l'après-midi, il lâche tout pour me rejoindre et m'accompagner. Il va me chercher mon verre d'eau, s'assied à côté de moi et me ramène à travers la forêt par le plus long chemin. J'essaye souvent de le semer. Une fois, il s'en est aperçu.
— Je crois que vous voulez vous débarrasser de moi, marraine, a-t-il dit avec un regard de reproche. Est-ce que je vous ennuie ?
Par politesse j'ai dû protester.
L'autre jour à la promenade, pour me raconter quelque chose, il passa soudainement son bras sous le mien et s'y appuya. Mon cœur eut un sursaut violent, mon corps un instinctif recul. Ce joli mouvement de tendresse et de confiance était familier à M. de Myères. Il avait fait ainsi avec moi des kilomètres et des kilomètres sur la terrasse de Chavigny. Comme je me le rappelai, je vis tout à coup son ombre surgir à mon côté, sa silhouette élégante et fine s'allonger sur la route. Sa silhouette ? Non, celle de son fils, mais si pareille, si cruellement pareille ! Mes yeux y demeurèrent rivés avec un mélange d'amour et de haine, de
SUR LA BRA77GHE iGl
bonheur et de douleur. Ce fut poignant et exquis. Assurément Jean Noël n'eût jamais rien imaginé de semblable I
Bagnoles-de-rOrne .
Ma première promenade en automobile avec Guy pour chaufifeur I Elle devient drôle, ma vie. J'avais eu l'imprudence d'exprimer devant lui le désir d'essayer de la locomotion nouvelle. Cet après-midi, il est arrivé chez moi avec un long manteau sur le bras.
— Marraine, m'a-t-il dit d'un ton joyeux, j'ai la Panhard de mon ami d'Urville, je vous emmène.
J'ai voulu refuser, il n'a accepté aucune de mes mauvaises raisons, m'a obligée à mettre mon chapeau, m'a entortillé la tête d'un voile, m'a fait endosser le manteau de sa mère et avant que j'aie eu le temps de me reconnaître, il m'avait installée en voiture. Colette, qui était sur le seuil de la porte, m'a remerciée par un regard d'avoir consenti à me laisser emmener. Guy est monté à soii tour, il a mis sa main sur la direction et nous avons roulé ! Quelle surprise pour mon vieux corps que ce mouvement nouveau ! Il m'a semblé que le moteur était en moi. Devant nous, ni cocher, ni cheval, l'espace I et nous y entrions librement, triomphalement, comme s'il nous appartenait tout ! Cela m'a donné la sensation immédiate d'un accroissement de grandeur et de pouvoir.
— Quand je vois cette machine reluisante, élégante et si bien disciplinée, ai-je dit à mon compagnon, je me rends compte du progrès réalisé en peu de temps.
l62 SUR LÀ «AANGHE
Il y a huit an&, j ai assisté à une des premièises courses d'automobiles. £Ues étaient une vingtaine. Elles partirent de l'Arc de l'Étoile avec une trépidation folle, un bruit de ferraille, de casseroles heurtées, laissant derrière elles une fumée infecte. Et les voilà presque au point, ûLànX :sans bruit, obéissant comme des choses vivantes. C'est merveilleux !
— Que de calculs, de chiffras, il a fallu jeter sur le papier pour arriver à ce résultat! a ajouté Guy.
— Et d'où venaient-ils ces ohiiïfes! Demandez aux ingénieurs s'ils le jsavimt. J'aime à imaginjer que les agents invisibles de la Providenxîe travaillent de meine le cerveau humain. Sous ^ur actios., sa pensée deviendra plus forte, plus harmonieuse, ses iacullés s'assoupliront, sa trépidation diminuera et il sera moins sujet au^ pannes, aux terribles pannes,
Guy s'est jaris à rire.
— Les panness! votre cerveau, à ViOUSimarraîtte, ne doit pas connaître ça 1
— Ohl il les connaît. Trop souvent Hion esprit patine, patine et cela me désole.
— De rhuile dans les graisseurs, voilà ce qui manque, j'en suis sûr.
— C'est-à-dire?
— De bonnes affections de famille. L'hôtel, les étrangers toujours, ce n'est pas réchauffant. Maintenant, vous auvez mère, oncle Georges ^ moi. Quand je pense que si nous n'étions .pas venus à Bagnoles nous ne nous serions peut-être jamais retrouvés enxse monde.
— Oui, mais nous devions nous retrouver.
— Vous ne le regrettez pas, j'espère ?
SUR L4L BRANCHE l63
— Non, non, ai-je répondu sinoèreinent.
— A ia bonne heure !
Guy, tenté par la belle route qui se déroulait devamtnous à perle de vue, n'a pas tardé à accélérer la vitesse de "sa machine. J'ai fermé les yeux. L'air velouté, balsamiepe que nous fendions m'a annmuniqué une véritable ivresse. Il m'a semblé que je n'avais plus de corps, une sensation bien étrange... Aussitôt que mon chauffeur a eu ralenti sa course, j'ai repris OQnscience.
— Vous n'avez pas eu peur? m'a-4-il desoiandé avec anxiété.
— Je n'en ai pas -eu le temps.
— Nous ne dirons pas que nous avons fait du soixante à l'heure.
— Nous ne le dirons pas, c'est entendu. Je suis contente d'avoir «connu cette belle vdtefsse-là !
U»e demi-heure plus tard, après avoir traversé une petite ville qui s'appelle la Ferté-Macé, nous sommes arrivés sains et saufe devant la grille du Grand Hôtel. Guy a «auté à terre. Avec un so(UTÎre, le scmrire que j'ai tant aimé, il :m'a tendu les deux mains, je lui ai donné les miennes. Ceci était plus ofnerveilleux eacor^ que les Panhard, «t les Garduer-Serpollet.
Bagnoles- de^rOrne .
On dirait que la Providence veut m'imposer ce fils de M. Myères et le.m^er à ma vie. Dans quel hut.^ Ah I c'est elle qui a des raisons « que la raison ignore ». En attendant, Jes plus forts instincts de
l64 SUR LA BRANCHE
mon être protestent. Le combat dont mon cerveau est le théâtre est assurément joli, curieux à étudier, mais il est douloureux à vivre. Ma paix, achetée si cher, n'existe plus. A chaque instant le beau son de voix inoublié vient me faire tressaillir, un regard pénètre violemment en moi et réveille les souvenirs endormis. Alors mon vieux cœur bat lourdement, des ondes d'émotion colorent mon visage... et je suis furieuse. Guy m'attire et me repousse. J'éprouve du plaisir à le voir paraître, puis au bout de quelques moments sa présence me cause un véritable malaise. Je voudrais lui découvrir les défauts qui me sont antipathiques, il a ceux qui me plaisent et en plus les qualités que je préfère. Je rougis de l'avouer, mais j'ai espéré trouver en lui une trace de dégénérescence. Eh bien, j'ai été déçue. Il donne une impression de parfait équilibre de netteté, de plein air. Sa physionomie est ouverte et brillante. Il n'a pas dans les yeux ce papillotement' qui indique la passion du jeu. Sa poignée de main n'est ni molle, ni banale ; c'est celle de quelqu'un. A l'âme nuancée, au tempérament nerveux de son père, ont été ajoutés quelques éléments de force qui caractérisaient les de Nolay , les ancêtres paternels de ma cousine, des ancêtres huguenots. La nature est allée les chercher chez eux, ces éléments. Serait-ce pour cela que Colette?... Cette idée me donne le vertige. Je n'ose pas encore regarder si profondément dans la vie.
Comme pour me plaire davantage, Guy a une teinte légère de cosmopolitisme. Le long voyage qu'il a fait après son service militaire a élargi sa vision. Il parle bien l'anglais et l'allemand. Il va chasser en
SUR LA BRANCHE l65
Ecosse^ il a passé plusieurs mois de vacances à Bonn. D sait parfaitement qu'en Angleterre il y a plus de discipline, plus de vrai patriotisme que chez nous; qu'en Allemagne on a davantage l'amour de la science, le respect de toute supériorité. Il ne soutient pas à cor et à cri, comme un aveugle, que la France est la première des nations, mais il sait qu'elle pourrait le devenir. Il connaît ses points faibles et les points forts de nos voisins. Il a acquis une bonne base de jugement. Aura-t-il la volonté de créer autour de lui et dans la mesure de son influence les énergies nécessaires au bien de son pays ? Aura-t-il le courage de réagir contre les ambitions basses et la mauvaise foi ? J'en doute. Il me semble déjà atteint d'égoïsme, de ce microbe moral que Ton rencontre si fréquemment chez les honnêtes gens et qui paralyse leur action. Il a pris aux Rocheilles le goût de la campagne, de la vie large. Il suit les cours de l'école de Grignon avec l'idée de devenir un jour propriétaire d'un grand domaine. Pour le moment, il ne songe guère à défricher des terres, à creuser des canaux, il n'est qu'un amoureux. De qui est-il épris? D'une mondaine ?... veuve? mariée? divorcée? D'une demi-mondaine? A voir son regard ardent, lourd de sensualité, on devine bien que ce n'est pas une figure déjeune fille qui est derrière son front, Guy aime à causer. Je Ty encourage par curiosité de l'âme moderne. Pauvre âme de transition. On la juge sévèrement et on méconnaît son œuvre. Elle n'est ni belle, ni poétique, j'en conviens. Son adolescence n'a pas de rêves, sa jeunesse pas d'idéal, pas d'enthousiasme, pas d'illusions. Il y fait sombre
r66 airiL^ j^a, braj^obb
piotôt. La foi anticpie a diapuii dierrière sîdii horizon, la foi nouvelb n'esit pa» eBcoee IfiY^i II ne lui est pas permis de plaoer, elle- eat ooEitrainte à plonger» sans^ trêve ni relâche, afin d^arcs^her aux profondeurs de la nature- le» éléments, l8& fbrces itécessairesr à une vie plus* intense^, à. une évolufckm plua rapkle. Pour ce prodigieuQL effort, elle tœid Iffît facultés db son cerveau, les muscles- de son corpsv J'ai pour elle une pitié tendre, car je devine que son ingrat labeur prépare à rhumanité une période de beauté, dbe grandeur et de bonheur.
Bagnoks-de-rOme,
Si Guy était moins jeune,, il s'apercevrait sans doute de la tension qui se produit lorsque Colette, lui et moi, sommes ensemble. A cliaque instant, je suis obligée de jeter la conversation dans^ un autre chenal, de rompre les chiens» Certains: jours, on dirait que des esprits malfaisants se plaisent à rendre la situation intolérable. Il prend toui^ se» repas avec sa mère, le soir il joue aux cartes avec elle. IL m'a demandé plusieurs fois de venir foire un wihist. J'ai refusé, sous prétexte que j'avais mon baia k cinq heures du matin« et après le diner, je monte chez moi, dans la crainte qu'il ne vienne me relancer au salon. Il a conservé de son parrain, de son beau parrain, comme il l'appelait, un souvenir très vif. Il s'est mis à m'en parler ajvec une admiration enthousiaste, avec une expression si tendre que ma gorge s'est serrée subitement. Je n'ai pas ajouté un mot à ses^ éloge». Une autre fois^ j'y ai
&UR LA BRANaWB 167
coupé court d*jm&' manièFe m hmssquB qu'il en est demeuré saisi. Il est étonné de voir que je suis de ces geiis qui n-osenf pa» regarder leurs mort». Cette faiblesse lui a causé une déception^ j'en* suis sûre. Mon modernisme et mon cosvsiiDpolilisine ne laissent pas que de le déconcerter. Je dérange évidemment sa conception de ce qu'une TÎeille femme doit être. Il est choqué sirrfcuft de me voir vivre à l'hôtci. Un mot a traÉfi sa penséet
— Vous trouvez que cela manque de cUgnilé ! dia-je avec un demi-sourire.
— Non, mai» il me* semble que tous dfivca sentir le besoin d'un chez vous.
— Quelquefois, il m' arrive de désirer xm bel appartement, bien clos, une femme de chaanbre, un cordon bleu, de» amis, vnsR vcdiure, une paire de chevaux. Et je suis persuadée, que si tout cela m'était donné, je ne tarderais pas à venir redemander ma chambre à l'hôteï de Castiglione. J'aime mieux être <c sur 1» branche » , que de demeurer dans un nid vide, les pattes- repliées. Mon seul regret est de n'avoir pas- un coin à la campagne, de ne pouvoir jouir, m de Tété ni de l'automne. Le» pay^sages d'hôtels m'ont toujours horripilée.
Le vi-sage de Guy s'éelaira.
— Mais vous aurez les Rocheilles maintenant, s'écria-4'-il, de la verdure, êes acbres> des fleurs, tant que vous eiï voudrear. Nous pourrons^ même vous arranger le pavillon de rOrangCTÎc, aest-ce pas, mère?
— Une heureuse idée, répondit Colette, sans me regarder.
l68 SUR LA BRANCHE
— Oncle Georges ne s'en plaindra pas I Nous en ferons des bridges et des pokers ! Aussitôt que mère sera convalescente, je viendrai vous chercher. Vous passerez l'automne avec nous à titre d'essai.
Je sentais magnétiquement l'angoisse de ma cousine.
— Entendu I fis-je gaiement.
La pauvre femme eut un soupir de soulagement. Si jamais parole lui a fait du bien, c'est celle-là. Je suis contente d'avoir pu la prononcer.
Colette et Guy s'intéressent vivement à mon travail littéraire. Ils ont voulu connaître la genèse de mes livres. Je la leur ai racontée avec un plaisir réel. Je sais maintenant combien la famille m'a manqué. Je m'explique pourquoi le succès m'a donné si peu de joie. Madame d'Hauterive m'a demandé, l'autre jour, si j'avais le manuscrit du roman qui va paraître dans une Revue au mois de décembre. Sur ma réponse affirmative, elle a exprimé le désir de le lire.
— Tu sais, a-t-elïe ajouté avec un sourire nerveux, il se pourrait que je ne fusse plus là.
Je me suis moquée de cette supposition, mais je lui ai apporté mes petits cahiers. Elle les a caressés de sa jolie main pâle, les a ouverts lentement avec respect et a regardé l'écriture comme une ancienne connaissance.
— Toujours ferme, toujours nette, et pas vieille école du tout. C'est la première fois que je lirai un roman en manuscrit, dit-elle avec une satisfaction enfantine.
Le lendemain, à ma grande surprise, elle arrivait chez moi avec mon bouquin.
— Déjà lu I m'écriai-je.
— Oui, ouï, je n'ai pas pu le quitter.
— Voilà un compliment.
Elle mit les bras autour de mon cou.
— Oh I Antone, il est plus beau, plus fort que les autres. Gela arrive avec les enfants de chair, tu sais. Les derniers sont souvent les mieux réussis. Tu peux être fière de celui-là. Je l'adore et toi avec, ajouta-t-elle en pressant sa joue contre la mienne .
— Eh bien, mets-toi là, dis-je en lui désignant la chaise longue. Je suis curieuse des impressions de ma première lectrice, tu comprends.
Elle s'étendit, j'arrangeai les coussins derrière son dos. Alors avec une physionomie animée, elle me parla des scènes qui lui avaient plu davantage, des idées qui l'avaient frappée.
— Et mon héroïne, as-tu découvert sa ressemblance avec quelqu'un? demandai-je.
Colette rougit.
— Avec moi? Je ne me suis donc pas flattée?
— Sans le vouloir, je le confesse, je lui ai donné ton allure, beaucoup de ton caractère, de tes habitudes. Tu as remarqué, que pour prier, elle ferme les yeux très fort, comme toi.
— Je ne les ferme plus. Ce qui me trouble est au dedans maintenant.
— Et le jeu si joli de ta face-à-main, je te l'ai emprunté. Vois-tu, il y a des efiets, des sensations, des gestes qui se fixent dans le cerveau à notre insu pour servir à l'œuvre qu'on doit faire, à l'œuvre lointaine même.
— C'est merveilleux, murmura madame d'Haute-
170 SUR LA BRAirCHE
rive. Et que de choses tu as découvertes dans une simple histoire d'amour I
— Pas la millième partie de ce qu'elle contient probablement.
— Les espoirs que tu donnes semUent si vrais, ajouta Colette.
— Parce qu'ils sortent de la vie même. La vie est pleine de matières précieuses, Thomme n'a encore su en tirer que de la boue et de l'argile; il arrivera un jour à ses vrais trésors.
— Quand je pense que ton optimisme est né d'un grand chagrin !
— C'est la preuve de sa logique et de sa sincérité.
— Nul doute. Antone, tu devrais écrire ces pages de bonne espérance...
— La Providence a su m'y oWiger.
— Et elle s'est servie de moi I Cette pensée me ramènera toujours au pessimisme. J'ai beau me dire tout le temps que j'ai vécu ma destinée, il y a des moments où je me sens coupable, v<M6-tu, je connais exactement où est le siège de la conscience ; il est ici au-dessous du cœur. Chez moi, cet endroit doit être meurtri, bleu de remords.
Je De pus m'empêcher de sourire.
Madame d'Hauterive s'était levée pour partir. Elle tapota tendrement mon manuscrit.
— Cela me fait plaisir de penser que quand tu as commencé ce roman, tu pouvais déjà me regarder sans rancune.
— Sans rancune! m*écriai-je. N'as-tu pas deviné que j'avais une affection particulière pour cette héroïne
SUR LA BRANCaE I7I
qui te ressemble? Je ne la^ doutais pas que notre réuziion fut û proche, mais au food je la désirais.
— Et moi, doac 1
— Nous ne Tavons. pas {»xDvoqttëe l Elle s'est c^ectuée sans notre Yolooité. Quelle autre preuve te faut-il pour croire (jue nous sommes n^kenés?
Ma cousine mit sa main sur la nûesme et la serra fortement.
— Garde bien, dit-dle, cette foi absolue et triomphante qui t'a sais le pardon au coeiu: !
Dieu sait que moti pardon est complet. Colette ne m'est point douloureuse comme M. de Myères et Guy. Je sms de nouveau sensible à son charme léger. Elle m'inspire une sorte d'amitié maternelle. Est-ce à dire que nous soyons aussi près l'une de l'autre qu'autrefois? Non. Il y a aiii fond de nos êtres d'obscures répugnances ataviques, plus fortes que la raison. A certains moments, une pensée, un souvenir, ou chez mcH, ou chez elle, change Tatmosphère, y produit du froid; une invisible barrière se dresse entre nous, le silence se fait et nous nous quittons attristées et étonnées. J'ai embrassé madame d'Hauterive plusieurs fois, je l'ai tenue entre mes bras et je ne pourrais ni boire le thé, ni jouer aux cartes avec elle 1
Depuis notre enfaace, nous avions aimé le thé. On le prenait par giout, dans nos familles, alors qu'en France on le considérait encore comme une tisane. Il avait sur nos cerveaux ^un effet exhilarant. Nous le préparions avec un soin jaloux , nous recherchions tout ce qui pouvait développer son arôme, et nous ne l'offrions qu'à ceux qui l'appréciaient. M. de Myères était de ce nomlo-e. Elle était particulièrement jolie, à
Chavîgny, cette communion de cinq heures. Je vois distinctement Colette et moi installées dans l'embrasure d'une des hautes fenêtres. Sur la table entre nous, éclairée par les rayons des soleils couchants, l'argenterie ancienne, la bouilloire chantante, la porcelaine de Chine d'un vert glauque, les napperons de lin, les tasses d'où s'élevait une fumée odorante. Cette petite âme exotique du thé que nous absorbions lentement, nous communiquait un bien-être instantané, une légère ivresse. Notre causerie devenait plus animée, tout semblait meilleur ici-bas. Nous appelions ce moment : l'heure rose I Voilà ce qui ne pourrait plus se reproduire. Madame d'Hauterive le sent aussi bien que moi. L'autre jour, la fename de chambre a apporté le plateau du thé pendant que j'étais là ; elle l'a renvoyé brusquement, et ses fins sourcils se sont joints dans une contraction de douleur. Pourquoi?
Quant aux cartes, nous les aimions, non pas à la manière des joueurs, mais comme des choses vivantes, capricieuses, qui nous étaient tour à tour favorables ou défavorables, qui nous donnaient une sensation de veine ou de déveine. Sans que nous pussions alors nous en rendre compte, nous étions agréablement affectées par l'électricité qu'elles produisent. Dès notre petite enfance, nous avions joué à l'âne, à la bataille; plus tard ce fut au bezigue, à l'écarté, au piquet. Oh I les glorieuses parties, je les ai regrettées plus d'une fois. Je n'ai jamais rencontré d'adversaire aussi amusante que ma cousine. Elle était incapable de se dominer. Son incorrection eût suffoqué des Anglais. Ses exclamations, ses mines la trahissaient quelquefois, mais elle jouait serré et bien. Quand
elle perdait un peu trop longtemps, elle se mettait à invoquer ses aïeux, tous les saints de sa connaissance, saint Antoine de Padoue, qui commençait à être en faveur, Jeanne d'Arc; la fièvre du jeu lui donnait un beau coloris. Ma tante, mécontente de nous voir passer tant d'heures devant le tapis vert, nous suggéra un jour de faire des « cagnottes » pour les pauvres. Nous saisîmes au vol l'idée géniale. Elle donna à nos parties un intérêt nouveau et mit d'accord notre passion et notre conscience. La vue des bas, des jupons qui se confectionnaient autour de nous, ne nous causa plus de remords. Nous faisions travailler la dame de pique à des œuvres de charité. Ce n'était pas banal, et si amusant ! Elle a fourni des vêtements chauds, remis de l'huile dans bien des lampes, adouci les derniers jours de quelques vieux. Je me souviens qu'une fois nous eûmes la fantaisie de marier deux braves jeunes gens de Chavigny, deux enfants abandonnés. Ils se voulaient du bien et ils avaient « l'âme mariante », comme on dit dans le Cher, mais ils ne possédaient pas même les cinq sous de la chanson pour se mettre en ménage. Nous commençâmes à leur profit une cagnotte mémorable. Aucune, je crois, ne nous a procuré autant de plaisir. Après des séances de deux ou trois heures, nous nous écriions triomphalement : « Nous avons la batterie de cuisine ! » puis ce fut le linge de ménage, puis ce fut le lit conjugal! Lorsque nous arrivâmes à la somme de douze cents francs, nous commandâmes les bans et les violons I Ah I le bon et beau souvenir I Nos protégés sont maintenant des gens aisés, ils ont deux rejetons. Le fils aîné est apprenti jardinier chez Vil-
morûa. Les cartes, qui ont détruit tant de foyers, ea auront au moins créé un. C'est une satisfactLoa de penser que nos parties de bezigue, d'écarté, de piquet ont produit du bien, de la vie même, qui se perpétuera longtemps après nous. Et jamais nous ne pourrons les reprendre, ces chères parties! Madame de Myères et Colette d'Hauterive, jouant ensemble au bezigue, à l'écarté! Impossible! Ce tableau révolte mon imagination. Il me semble ridicule. Qu'est-ce donc que le ridicule P Une désharmonie qui prête à rire... Je ne vois pas d'autre explication. Toute désharmonie est douloureuse ou laide. Ces jours der-. niers, j'ai souvent pensé à madame Victor Hugo. Lorsque l'éditeur Lacroix donna un banquet de soixantaine au poète, elle l'autorisa à inviter sa maîtresse, et elle porta elle-même un toast à sâ santé. Franchement, je me sens incapable d'arriver à une telle hauteur. Après cela, elle considérait peut-être son mari comme un demi-dieu, tandis que pour moi, M. de Myères était un homme...
Bagnoles-de-1' rne.
Colette quitte Bagnoles demain. A ma prière, elle a prolongé son séjour d'une semaine. Nous aurons passé quinze jours ensemble, après avoir été éloignées î une de l'autre pendant quinze années. Quand j'ai vu la femme de chambre commencer les malles, j'ai eu un brusque serrement de coeur. Est-ce que je ne devrais plus la revoir? Elle a acquis de la force à Bagnoles. Les douleurs qui l'obligent à avoir ^recours
à des piqûres de morphine ont diminué de fréquence, mais elle est terriblement ané^miée. Je n'ai jamais vu, sous des yeux vivants, des cernes aussi profonds. Voilà ce qui m'inquiète. La menace de l'opération qu'elle doit subir pèse sur son esprit, et de quel poids ! je puis l'imaginer. Souvent, lorsqu'il lui arrive de faire des projets, elle s'arrête court et se tait comme si elle voyait le fil de l'épée suspendue au-dessus de sa tête. Elle m'a remis une enveloppe scellée, avec prière de l'ouvrir si elle venait à mourir. J'ai employé toute mon éloquence à la rassurer, j'ai multiplié les exemples de guérison et je crois avoir réussi à lui insuffler un peu d'espérance.
Guy a voulu que nous dînions ensemble ce soir au restaurant. Je n'ai pas pu refuser. Pour diminuer la tension qu'elle prévoyait, madame d'Hauterive l'avait engagé à inviter un de ses amis en villégiature près de Bagnoles.
— Non, non, a-t-il répondu, nous trois seulement. Ce sera plus agréable et plus intime.
Intime! Il ne se doutait pas combien! Ohl ce dîner I j'en garderai longtemps le souvenir et la souffrance! Dans son ignorance du supplice qu'il nous imposait, Guy avait commandé un repas délicat et fait venir des fleurs de la Ferté-Macé. Je ne l'avais pas encore vu en tenue du soir. Son smoking bien coupé, son plastron blanc accusait sa ressemblance avec M. de Myères d'une manière si impitoyable, qu'à chaque instant l'émotion changeait ma voix. Il me fascinait, et, lorsque je le regardais, je sentais instinctivement l'embarras de madame d'Hauterive, Nous mangeâmes à peina, mais noua bûmes beaucoup
de Champagne. Sous son influence, les yeux de Colette se dilatèrent, leurs cernes se creusèrent davantage, deux plaques roses, comme deux flçurs de sang, colorèrent ses joues. Dans l'ombre des abat-jour, cet éclat factice ressortait davantage et me causait une impression pénible. Malgré nos efforts, la conversation se soutint mal. Il se produisait des courants froids, des silences lourds, des fausses notes. A son insu, Guy lui-même s'en trouvait affecté. Colette, son fils, le fils de M. de Myères et moi, la femme, réunis autour de la même table^ partageant le pain et le vin, c'était une désharmonie trop criante, voilà pourquoi elle était si douloureuse. La désharmonie I Ne serait-ce pas là la cause de tous les maux, de toutes les laideurs d'ici et d'ailleurs? La lutte occulte qui se poursuit sans trêve dans l'univers entier, n'aurait-elle pas pour but unique de créer l'harmonie ?
Bagnoles-de-rOme,
Colette est partiel... elle et son fils, naturellement. La pensée que nous ne nous reverrions peut-être plus a rendu notre adieu profond et pénible. Nos regards ne pouvaient se quitter, nos mains se lâcher. Guy a senti cela, et, par sa gaieté, il s'est efforcé de dissiper notre émotion.
— Nous aurons l'œil sur vous, marraine, me dit-il au dernier moment. Surtout, n'essayez pas d'échapper à la famille.
— Je ne l'essayerai pas, répondis-je.
II me baisa la main, s'élança dans le compartiment, se découvrit et me cria : « Au revoir I aux Rocheilles 1 »
Et je répétai machinalement : « Aux Rocheilles I » Le train démarra. Il fait une immense courbe avant de disparaître. Colette était demeurée à la portière. Je vis son visage blanc s'éloigner, se rapetisser, puis un épais nuage de fumée noire me la cacha brusquement, et je demeurai toute saisie d'une crainte superstitieuse, Je n'ai pas eu le courage de rentrer à l'hôtel, je suis allée me promener en forêt. Il y a des années que je n'avais éprouvé une telle sensation de solitude. La situation entre madame d'Hauterive, Guy et moi, était fausse, intolérable par moments, mais, tant qu'ils ont été là, j'ai été protégée de nouveau, liée à quelqu'un. J'étais contente de dire « ma cousine », de montrer que j'avais des parents comme tout le monde. En vérité, la famille donne à l'individu de la force et de la dignité. Tout en me promenant, la tête un peu basse, je revivais ce dernier chapitre et la vie me paraissait plus extraordinaire, plus merveilleuse que jamais. J'aurais donné beaucoup pour pouvoir parler de tout cela à sir William Randolph. Je lui ai écrit ma rencontre avec madame d'Hauterive, à lui, mon seul confident. Qu'en pensera- t-il? Si l'on m'avait dit, lorsque j'ai quitté l'Angleterre, que, quinze jours plus tard, je me séparerais de Colette avec chagrin, je n'aurais pas manqué de répondre : « Jamais! impossible!... » et j'ai du chagrin! L'homme ferait sagement de rayer ces deux ridicules adverbes de son vocabulaire.
178 SUR LÀ. BRAr<GH£
Bagnoles-de-rOrnc.
Il y a trois jours, j'ai looguement pensé à Simiey Hall, à sir WiUiam, et lui-même m'écrivait) la lettre originale que je viens de recevoir, une lettre très anglaise d'esprit, très mâle de caractère, où le sentiment, la sensibilité sont dissimulés par l'humour, la raillerie, et où perce une amertume involontaire, a Malgré ma mauvaise volonté, me dit-U, je suis obligé d'adnaettre que cette rencontre avec votre cousine a tout l'air d'avoir été préordonnée, aussi bien que la réconciliation qui s'en est suivie. Après cela, je ne saurais sans manquer à la logique qui est votre fort, vous louer de votre générosité. Et, du même coup, je dois innocenter le tueur de femmea H... qui sera pendu demain à Newgate. C'est gênant en diable votre croyance? En tout cas, je puis toujours vous féliciter d'être arrivée à un degré de perfection qui vous a permis de pardomier si complètement — et je le fais de grand cœur. Bien que vous n'ayez pu m'amener à voir la vie tout à fait sous le même aspect que vous, ne regrettez pas votre visite à Simiey. Vous m'avez fait beaucoup de bien. Certaines de vos idées ont germé dans mon cerveau et ont produit quelque chose. L'action de votre âme latine sur ma rude âme saxonne n'a pas été vaine. Soyez fière de celai »
Dans sa dernière page, il ajoute : « Inutile d'espérer du mieux pour moi, à supposer que vous ayez eu cet enfantillage ; souhaitez plutôt que le courage me soit donné. J'essaye de croire avec vous que les vibrations
Sun LA BRANCBE I79
de la joie et de la douleor sont nécessaires à alimenter la vie universelle et qu'il est indispensable que j'étoufife, mais là, franchement, je n'y réussis pas. Vcms avez sagement fait de suppléer à votre philosophie par l'envoi du tableau d'Ary ScheflFer. Je l'ai placé en face de mon lit et j'accroche mon espérance à celle qui luit sur le visage de sainte Monique. C'est peut-être plus sûr. J'imagine qu'elle v<»t un lieu où l'on respire bien, où l'air est oxygéné, divin. Respirer I par moments, cela seul me représente le paradis. Goethe mourant den^andait de la lumière... c'est de l'air que je demanderai, moi ».
En lisant ces lignes, mon coeur s'est rempli de sympathie tendre, mes yeux de larmes. Oh ! non, je ne regrette pas ma visite à Symley Hall.
Dans la lettre du grand-père il y en avait une de la petite Lily, absolument délicieuse. « Chère madame de Myères, m'écrit-elle, nous venons d'avoir un grand chagrin. Rosey, le chat noir de la nursery, avec lequel vous avez pris le thé, est mort. Il a refusé de manger, il s'est caché sous les lits, sous les tables. Avant-hier matin, Sara l'a appelé, mais il n'est pas venu parce qu'il n'était plus vivant. J'ai beaucoup pleuré. Francis, lui, a ravalé ses larmes; les garçons ravalent toujours leurs larmes, n'est-ce pas drôle ? (h it not funny ?) Grand-papa dit qu'il y a un paradis pour les bêtes. Nous croyons que Rosey est heureux, ir était si gentil, si obéissant! Nous l'avons enterré dans le cimetière des animaux. Quand il y aura des fleurs sur la tombe, nous vous en enverrons. Mais nous ne savons pas encore ce que nous voulons y planter. Nous espérons que vous reviendrez bientôt à Simley. ».
l8o SUR LA BRANCHE
Voilà des enfants, de vrais enfants I... Dieu les bénisse I Je ne manquerai pas de leur envoyer mes condoléances pour la mort de Rosey.
Bagnoles-de-rOrae.
Bagnoles possède trois choses merveilleuses: son air, son eau et sa forêt. L'air n'est ni léger, ni vif, mais velouté et pur. Ses molécules ont la propriété de grossir les objets, de les rapprocher. La nuit, le ciel paraît extraordinairement bas. Nulle part en Europe je n'ai vu les étoiles aussi grandes et aussi près de moi. Dans ce petit pays du nord, on a la même clarté lumineuse, la même atmosphère vibrante que dans les Alpes-Maritimes. L'eau minérale, pareille à celle de Gastein, unique en France, est onctueuse. On dirait des sèves résineuses Uquéfiées. C'est une eau de beauté. Je me suis amusée à étudier ses effets. Au bout d'une vingtaine de minutes, le corps prend dans le bain une blancheur particulière, il devient exsangue comme si le sang était tout refoulé. La réaction ensuite donne une sensation de chaleur, de bien-être absolument délicieuse. La forêt d'Andaines, qui rayonne autour de la source, qui Ta créée probablement, n'est pas grandiose, mais infiniment douce et bienfaisante. Elle a des coins sauvages dont l'aspect vous cause une terreur presque sacrée, des sousbois de feuillage délicat, tout émaillés de bruyère rose, des hauteurs où les pins secoués par le vent font passer sur vous des ondes harmonieuses et embaumées. Elle vous attire et vous retient ; vous marchez, vous
SUR LA BRANCHE • l8l
marchez, votre respiration devient plus facile. Cette âme des arbres, qui fait de la flamme dans les foyers, accroît votre vitalité, et de votre communion avec elle vous sortez délassé physiquement et moralement. L'air, l'eau, la forêt, forment ici un réservoir de forces et de santé. Nous ne savons encore ni les distribuer, ni y puiser, voilà le malheur.
Entre les mains des Allemands ou des Suisses, Bagnoles serait aujourd'hui une station thermale de premier ordre. Pendant quarante années il a végété très obscurément. Il ne possédait qu'un hôtel, des plus primitifs, et un établissement insuffisant. Les provinciaux, les petits bourgeois qui le fréquentaient, se gardaient égoïstement de proclamer la vertu de ses eaux. Ils se baignaient chaque jour, je gage, avec la crainte de le voir renchérir. Les médecins et un député bien intentionnés entreprirent finalement de le lancer. Sous leur suggestion, une compagnie se forma. On construisit en face de la gare, sur le bord de Tunique lac, un hôtel grandiose, luxueux, absurde, qui coûta deux millions. Par suite de cette première impulsion, on traça des avenues en pleine forêt; des villas, des cottages s'élevèrent comme par enchantement, mais sur des terrains non préparés, c'est-à-dire sans que toutes les canalisations nécessaires à la salubrité eussent été faites, de sorte que les eaux ménagères forment à droite et à gauche des ruisseaux blanchâtres, irisés de graisse et mal odorants qui descendent comme ils peuvent vers le lac qu'ils empoisonnent et qui empoisonnerait tout le pays si l'air n'était absolument antiseptique. Une paysanne, avec qui j'ai fait un bout de chemin l'autre jour, m'a
l82 SUR LA BBAKCHE
assuré, qu'avant la gxt&ere, 4â maladie était inconnue dans les ravirons et qu'on n'y moizrait que de vieillesse. Bagnoles «st emcore classé parmi les trous, mais il « toujours «n avenir! L'avarice, l'égoîsme, le manque d'organisation et de sens pratique, la politique flaéne, îeatravent sa prospérité, comme elles entravent notre progrès et toutes nos oeuvres, à dessein peat^tre. Il y a des nations «qui ont besoin d'être poussées, d'autres qui ont Iwsoin d'être retenues. Qui sait si nous ne sommes pas de celies-^làP Un fait assez «curieux est l'hoirtilité (fie ta construction du Grand Hôtel a provoquée chez tous les paysans de la région.. Serait-ce que par esprit conservateur ils tiennent à l'établissement des Bains, serait-K^e que cette révélation du luxe moderne les a offusqués ? Ils ne sauraient le dire sans doute, mais ils Font détesté dès la première heure -et l'oiït vu s'élever avec une méfiance croissante. Us viennent par groupe se planter devant la grille, ie regardent la bouche ouverte, les yeux ébaubis, puis tournent silencieusement sur leurs talons. Quelques-uns s'enhardissent jusqu'à monter les marches du perron, traversent le hall, le salon de lecture, et redescendent par l'escalier de la terrasse. La Grande Hôtel, comme ils persistent à dire, n'a pas encore lassé leur curiosité. 'C'est un but de pèlerinage pour toutes les noces. Les plus riches s'y font servir des rafraîchissements.
Dimanche dernier^ j'ai vu dans la salle k manger, une petite scène bi^i caractéristique 'de notre époque» Un fermier, un bonhomme de soixante-dix ans au moins, longue blouse bleue, chemise bi^i blanchie, frais rasé, est arrivé pour déjeuner avec son fils et sa
SUA LA BRANCHE l83
bru. On leur a désigné uae table près de la mienne^ où ils se sont installés. Le père avait la dignité naturelle d'ua chef de famille et l'aplomb de celui qui paye. « Donnez tout ce que vous avez », dit-il en repoussant le menu que le ^«rçoa lui présentait.
Il ne parjâssait pas d« tout împiessiœiné par les beaux «leasieuiis et les belles dames au milifiu des- ^pieUes il fie Irouvait. Ses enfants étaient plus intinûdéfi (foe lui. La paysanne, malgré sa robe de soie noire cossue, son cbapeau garni de fleurs qui, d'aiUeucs, renkîdissaient coasidécablement, avait Tair mal à 1 aiae. Elle sentait par intuition féminine that she axis not à, qu'elle n'était pas la ckose^ Ce met d'ar^t américain me iente : To be or not bo be iL « Être ou n'être pas la diose », en «dit ^i long. Je ne perdis pas de vue le vieux Normand. Il mangea de tous les plats avec une gouoao^ndise visible, fit da- (juer sa langue sur le Saint-Julien, dt pour compléter la petite fête, commanda du café et des liqueurs. Je l'attendais à l'addition. £h bien, il fnt très chic. Il mi^ ses lunettes, regarda le total. Ce total, qui eiit probablem^U donné une attaque k son père, ne lui causa aucune surprise. Il sortit un gros porte-monnaie, paya sans broncher^ puis croisant ses mains sur son gourdin, il pron^na autour de lui ses petits yeux fiètés, avec tine expression d'orgueil, un sourire gouailleur <|ni disaient clairement : « On en a aussi de l'argent ». Il en avait I Et sans doute le brave homme eut là, dans cette salle à manger pleine de bourgeois, une douce illusion d'égalité, sinon de fraternité.
l84 SUR LA BRANCHE
Bagaoles-de-rOme.
J'ai reçu deux dépêches de Guy et puis, ce matin, la première lettre de madame d'Hauterive. Sa vue m'a causé une émotion très douce, très profonde ! En la palpant, j'ai senti ce fluide particulier que dégage la pensée de ceux avec lesquels la nature vous a liés. Liés I La science nous révélera la signification de ces beaux mots que nous prononçons encore comme des enfants. Colette est arrivée aux Rocheilles sans trop de fatigue, après s'être reposée quarante-huit heures à Paris. Elle a voulu descendre à l'hôtel de Gastiglione. Voici ce qu'elle m'écrit :
« J'ai demandé ta chambre, elle se trouvait heureusement libre. J'y suis entrée avec un sentiment presque religieux. La petitesse de ses dimensions m -a serré le cœur. Gomment as-tu pu vivre là, et là seulement, toi qui avais toujours besoin d'espace, qui ne trouvais jamais les pièces assez vastes et assez hautes ? J'ai prié que l'on me donnât la table sur laquelle madame de Myères écrit. La femme de chambre m'a répondu d'un air pincé : « Nous ne la donnons pas aux autres clients ». Je l'aurais embrassée. Je lui ai expliqué que j'étais ta parente et que je désirais voir comment tu étais installée. Le visage de la brave femme s'est éclairé de compréhension et elle s'est allègrement prêtée à ma fantaisie. De mon lit, mes yeux se sont reposés longtemps sur cette table où tes romans sont nés, où toutes ces idées, tous ces sentiments, qui devaient me remuer l'âme, ont été développés. J'ai
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prêté Foreille au tic-lac de la vieille pendule qui a marqué tes heures de travail. Et ni cette table, ni cette pendule ne sont même tiennes. Oh I Antone, je ne puis endurer cela ! Je ne sais si ta chambre possède un charme particulier, mais je m'y suis trouvée bien, tellement bien, que j'aurais voulu pouvoir y rester jusqu'à la fin de la semaine. J'ai visité la maison. Je me suis fait indiquer ta table dans la salle à manger. Nous y avons déjeuné, Guy et moi. Oui, tout est élégant et confortable, ainsi que tu le disais, mais ce froid de l'hôtel comment t'y es-tu habituée? Gomment n'a-t-il pas congelé ton âme? j>
Ghère Golette 1 Je suis contente qu'elle ait dormi dans ma chambre. Elle lui a semblé petite. Oui, elle l'est. Qu'importe I Je sais maintenant avec le poète : « ce qu'il faut d'espace pour aimer, vivre et mourir » . Congelé mon âme, l'hôtel 1^ Mais non. J'y ai trouvé le repos, les modèles dont j'avais besoin, tout ce qui était nécessaire à l'œuvre que la Providence m'a assignée. Plus loin, madame d'Hauterive me dit :
« Le docteur a été émerveillé de l'eflFet des eaux. En le revoyant, j'ai failli lui sauter au cou pour le remercier de m'avoîr indiqué Bagnoles ! J'ai encore de ces mouvements de jeunesse... en imagination. Gher homme I II ne se doutait pas pourtant... cette phrase vient d'arrêter ma plume... Non... il ne se doutait pas! A son insu, sa prescription était destinée à nous réunir I G'est la meilleure qu'il ait jamais écrite. Et toi? N'est-ce pas le directeur et sa femme qui t'ont amenée au Grand Hôtel I Voilà les agents secrets et inconscients de notre rencontre. Oh I Antone, tu as raison, la vie est plus grande, plus magnifique que nous ne le soup-
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çonnona. Tu m'apprendras à la regarder. Tu seras mon. professeur de TÎe... ineuirtu? Jeanes, nous aurons rdvé ensemblfi ; vieîUe», nous philoso^dieFonS'. Tout \» monde dass le pa^ est content de me yoir marcfaeF. L'espérance que je lis sur les visages est entrée en raof . Elle a dissipé mes ptessentiments sombres^ ma peur même. Il y a des années que je ne me suks- sentie si bien portante d'esprit el de corps. Dis^^noi, Bagnotes a-t-îl quelque saint protecteor à qui je pitsse envoyer une offrande ^ Oncle Georges & été bien keureux de notre réconciliation. Il m'a serré ks mail» à plusieurs reprises en me regardant tout au f«>od des yeui d'une manière qui m'a un: peu troublée... aurait-i) soupçonné ?* N'importe moisitenaiit... La tarainsformalion de madame de Myères en romancier l'a stupéfié. Il est en train de relire tes livres. Il t'écriva pour te iéticiter. Nous parlons de toi chaque jour. J'ai u» plaisir enfantin à prononcer ton nom à haote voix. Il met de la joie daiks l'atmosphère des Roch^lles. Et cela semUe bon d'être là à t'écriFe... Ne làehe- plfua ma main, Antone. Mais je suis tranquille, si tu étais tentée de le faire, Jean Noël saurait t'en empêcher. Jean Noël, c'est le meilleur, c'est l'essesce d^ madame de Myères. Dieu vous bénisse tous deux. »
Lâcher sa main. Non, assurément. Quand certaines pensées me rendront son contact douloureux, je la serrerai très fort. . . et ma chair rebelle s'y habituera. Pauvre petite main si pâle I Je n'ai qu'une crainte, maintenant, c'est qu'elle me soit brutalement retirée.
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Bftgnoks-<S»-lf'Orne.
La vie de Ba^^leB me convieiit et me jdalt infiniment. Elle n'est pas aussi anmsante que celle d'Aixles-Bains, mais elle a quelque chose de mieux. Je crois bien que je suis la seute à apprécia ce mieux. Je prends mon bain à cinq heuies. J'ai encore le réval fecile et gai. Cela m'amuse de descendre à trarers l'hôtel endonni. Un omnibus nous coiiduit à rétablissement. Il contient ^ personnes qui arrivent toutes plus ou moins grincheuses. Aht nous ne sommes- pas jolis, jolis, TUS ainsi au saut du lit et dans la clarté fraîche du point du jour. Le trajet est trop court, quelques minutes à peine. La beauté du matin, que je vois rarement, me cause une jouissance f^ysiqoe. J'ai besoin de l'aspirer, d'en remplir mes poumons et mes yeux ; celle du soir, au contraire, touche mon âme. Ici, l'aube est extraordinairemeat lumineuse. Danj son atmosphère distillée, la jforêt, dont le soleil éclaire à peine tes cimes, paraît plus sombre et plus mystérieuse; le petit lac immobile, avec ses ombres portées si prc^ndes et si nettes, ressemble à un miroir d'abîme. Les maisons et la route sont d'un blanc rose. Le paysage dormant donne une impression d'irréel. Et cette fleur du matin, chaque jour difiérente, me ravit. Elle a la durée brève de toutes les choses exquises. Quand je repaese une heure plus tard, elle a disparu. Après le bain et la douche, Fomnibus me ramène h l'hôtel, où je trouve ma chambre pleine de soleil. On m'apporte le thé que je
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prends avec ma gourmandise habituelle, puis je m'étends sur la chaise longue, et au cours du mystérieux procédé de la réaction, je m'endors d'un bon sommeil. A huit heures et demie, je suis à ma table de travail, et j'y passe le reste de la matinée. Après le déjeuner, je m'accorde une petite causerie ou une partie de bridge. Je remonte ensuite chez moi pour lire les journaux et faire ma correspondance. Vers quatre heures, je vais boire mon verre d'eau, et je pars dans une direction ou dans une autre, d'un pied, pas léger du tout, hélas I A Paris, je n'exerce guère mes muscles locomoteurs. Dès que j'arrive à la campagne ou dans une ville d'eaux, je suis obligée de m'entraîner à la marche. Il est si vrai que nous pouvons obtenir beaucoup de notre corps, même lorsqu'il est vieux, qu'au bout de quelques jours je puis faire de jolies promenades. Peu de personnes vont au Casino. Nous avons d'assez bonne musique à l'hôtel. Nous passons la soirée éparpillés dans les salons, dans le hall, sur la terrasse. Le cadre est agréable, bien éclairé; cette série de baigneurs est plutôt élégante, on se croirait en visite dans un château dont les maîtres seraient absents.
Pour la première fois depuis que j'ai été mise a sur la branche », je me trouve dans un milieu entièrement français, et à mon horreur, à nom chagrin, je reconnais que j'y suis dépaysée. Quand je cause avec ces gens de ma race, je me heurte à des préjugés que j'avais oubliés, je froisse des idées anciennes, et, dans le recul que j'ai acquis, je vois clairement leurs défauts et leurs qualités, je sens le mur tout de suite. Sentir le mur chez ceux qu'on aime, chez les siens, est affreusement douloureux. Les étrangers que j'ai ren-
contrés au cours de mes pérégrinations, des personnes, très haut placées souvent, m'ont accueillie, reçue, invitée sans arrière-pensée. Mes compatriotes, eux, m'ont au contraire, traitée avec une certaine réserve. La femme nomade et cosmopolite que je suis ne leur inspire qu'une médiocre confiance. Ils désapprouvent surtout ma manière de vivre. L'autre jour, au milieu d'une conversation dont les domestiques étaient le thème, ma voisine s'est tournée vers moi :
— Vous qui n'avez pas de ménage, cela ne doit pas vous intéresser, m*a-t-elle dit avec un sourire de dédain.
Puis une provinciale a ajouté avec un cliquetis expressif de ses aiguilles à tricoter :
— Il faut avoir sa maison, sa paroisse, ses œuvres de charité.
Du coup, je me suis sentie annihilée, car je ne possède aucune de ces choses qui font Ja respectabilité sociale. Je ne paie même plus d'impôts I Je me suis bien gardée de l'avouer. Je dois convenir que cela m'humilie un peu. Par acquit de conscience, i^dj fierté civique, je donne chaque année indirectement la somme que je crois devoir à la communauté... Est-ce que je voudrais être de nouveau reliée au monde?... Eh bien, franchement, non I La voilà, la grâce d'état ! J'espère qu'elle est donnée à toutes les créatures aussi bien qu'à moi.
Bagnoles-de-l'Orne.
Le Grand Hôtel est archi plein... J'ai sous les yeux, réunis comme pour une étude psychologique, des spéci-
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mena d'aristocratie et de bourgeoisie haute et moyenne^ des trois couches supérieures de la société. On dirait vraimeai que les individus ont été arrangés par couches comme les terrains géolc^ques. De fait, ils ont tous une part d'âéments communs; mais ces éléments^ travaillés et mélangés différemment, les rendentincro jablement divers. La nature n'est pas encore arrivée à l'amalgame qui donnera la fraternité, tant sans fauti Ces Français que des maux i^mblables ont réunis sous le même toit, qui demandent la santé à h même source, qui se renconlrent vingt fois par jour, ne se connaissent pas, ne se mêlent pas. Bien qu'ils ne portent point sur la poitrine, comme les Hindous, la cordelette sacrée de leur caste, elle est visible dans leur éducation, dans leurs personnes, dans leur allure, et elle les sépare implacablement Entre eux, il y a encore l'envie, les rancunes héréditaires, la haine des. partis, les questions religieuses; tout cela crée quelque chose dcait l'iotnition est plutôt pénible. J'observe aviHî curiosité ces groapes si profondément distincts, le clan aristocratique mange au restaurant, passe les sorées dans les corrid(»s ou dans le hall. Si qoelqucs^ uns de ses membres entrent au salon pour jeter on coup d*œil sur les journaux, ils n'y restent jar jais longtemps, ils sc»it chassés par l'agacement nerveux que cause toujours un milieu hostile. Dans ce clanJà, on est mieux élevé. Malgré les béquilles et les cannes, les hommes ôtent leurs chapeaux pour traverser la salle de lecture ; les « fils à papa » auraient quatre mains libres, qu'ils ne songeraient pas à se découvrir. Le clan bourgeois est assurément moins affiné, mais il a une vitalité et une force supérieure. Grâce aux
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automobiles, nous avoQS un grand nombre de visiteurs masculins, des journalistes, des députés» des industriels. Les élections procbaines mettent leurs cerveaux en ébullition. J^entends chaque jour des discussions potiticpies. ComngÉe celles de la Chambre, elles 01e donnent l'impression pénible, humiliante, que la France est devenue une sorte de coffre-fort oii chacun vient puiser, mais que personne ne songe à remplir. Et ce n'est pas pour elle qu'on travaille, c'est pour la République, pour la Monarchie, pour l'Empire. Sous l'influence de ces ambitions mesquines, elle ne peut que perdre sa grande allure et devenir bourgeoise. Les étrangers me demandent souvent la signi&caticm de ce mot « bourgeois » que nous lançons généralement avec une accentuation de dédain. Je suis toujours embarrassée pour la leur donner. Le dictionnaire met en regard : « commun, sans distinction ». Ce n'est pas tout à fait cela. Le bourgeokisme comme le provincialisme , est une mentalité. Il me représente un noyau sans pulpe, et il sort évidemment de la cellule pot-au-feu. C'est un des étais de la société, las étais ne sont jamais ni beaux, ni gracieux. Sans lui, je ne sais comment le monde garderait son équilibre, avec lui seul, je ne sais pas, non plus, comment il progresserait. Il donne aux individus une impénétrabilité de coquillage. On en retrouve des caractéristiques chea des personnes qui ont reçu une bonne éducation, qui possèdent une culture supérieure, chez lesquelles se sont dévek)pf>és le goût et le sens de la beauté. Il se trahit par des idées mesquines, une intolérance irréductible, des entêtements aveugle», par une incapacité surtout à comprendre la liberté et à la
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donner généreusement. Cette mentalité crée une atmosphère particulière que Ton sent tout de suite. Le paysan, l'ouvrier, l'artiste, ne sont pas bourgeois. Je pourrais nommer un roi qui l'est davantage que bien des gens nés rue du Sentier. Napoléon P' était bourgeois ; Napoléon III ne l'était pas. Balzac, Guy de Maupassant n'étaient pas bourgeois; Zola l'était. Deux de nos grands journaux, une de nos meilleures revues le sont. L'église de Saint- Augustin est bourgeoise; Saint-Roch ne Test pas. La Comédie-Française, rOpéra-Comique, le Palais-Royal sont bourgeois ; le Vaudeville, les Variétés, le théâtre Antoine, les cafésconcerts de Montmartre ne le sont pas. Parmi les maisons de thé, toutes le sont, une excepté. L'Angleterre, l'Italie, l'Espagne ne sont pas bourgeoises; l'Allemagne l'est et son empereur ne l'est pas. La France est menacée de le devenir, voilà ce qui me désole... Elle! bourgeoise I Dieu garde 1
Par ce que je vois et ce que j'entends ici, je me rends compte de la difficulté que les étrangers ont à nous comprendre. Ils ne peuvent pas faire la différence du caractère, qui est la nature individuelle, et de l'âme, qui est l'essence de la race. Les Français eux-mêmes ne se font pas faute de dire : « Nous avons un sale caractère ». C'est vrai, mais nous possédons une âme merveilleuse et noble. Je la sens autour de moi. A certains moments, elle brille sur les physionomies, elle se répand en paroles généreuses, elle éclaircit cette atmosphère chargée de rancunes, de passions politiques. C'est en elle que réside mon espoir de bien et de meilleur.
L'élément féminin est bien représenté dans le
Grand Hôtel de Bagnoles. Je Tétudie curieusement et je suis étonnée de constater qu'il est resté presque stationnaire. Gomme de mon temps, je vois des jeunes filles qui rêvent, des grand'mères qui disent leur chapelet ou qui grognent. Du sentiment, de la sentimentalité, de la féminité, de la charité routinière, rien d'autre encore. Pas une aspiration vers une vie plus large^ pas un signe d'individualité. Dans ce milieu, j'ai presque honte de mon modernisme. Habituée à l'allure franche de l'Anglaise, à l'esprit ouvert de l'Américaine, la jeune fille française me fait l'effet d'un véritable anachronisme. Elle me donne l'impression d'une plante qui n'a jamais eu ni assez d'air ni assez d'eau, qui respire mal. Lente, dolente, elle ne ressent pas la simple joie de vivre, le besoin d'agir. Elle s'essaye au sport, pour sacrifier à la mode, mais son corps mal entraîné proteste. Les connaissances dont on a bourré son cerveau n'y font point germer d'idées, ne lui donnent pas le désir de savoir davantage. Elle me paraît fatiguée, rassasiée, artificielle déjà. Je voudrais l'emmener en forêt, sur la montagne, au bord de la mer, pour la mettre en contact direct avec toutes les forces divines de la nature. Je voudrais encore la conduire en pèlerinage, en Italie, en Espagne, à travers la France, afin de lui faire connaître ce trésor de beauté qui est notre héritage. Quand je la regarde passer et repasser son aiguille dans un morceau de soie ou de canevas, l'envie me prend de la secouer. Je sais à quoi elle rêve. A son insu, elle subit déjà la possession de l'homme. Sa pensée se tend vers le mystère qu'elle soupçonne, des images troublantes se forment derrière son front, et le souffle
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chaud de rinstind flétrit la prime fleur de son élre. Les mères devaient se souvmiir. Les mères I Elles ne songent qn'k bien garder leurs fiUes^ à les dater généreusement, à leur faire faire un riche mariage. EUes gâtent leurs fils avec Tespoir de se les attacher et de les disputer efficacement à leur future rivale. .». la bellefille. Voilà la maternité comme elle se pratique encore chez nous au xx** siècle.
L'autre jour, j*ai eu Vimprudenoe d'exprimer le désir de voir la jeune fille française sortir de la coulisse, prendre part à la vie et y apporter lea forces fraîches de son cœur et de son esprit.
— C'est son émancipation que vous voulez alors» fit une maman d'un air scandaMaé.
— Oui, mais pas avant qu'^e y ait été préparée par l'éducation. Pas avants surtout, que les mères aient élevé leurs fils dans le respect absolu de la femme et changé les loups en bergers.
— Les loups en bergers ! s'écria une jolie Parisienne, et l'instinct... et la nature P
— Les Américaines ont trouvé le secret de les discipliner. EUes sont les seules femmes qui aiment leur sexe.
— Alors elles ne sont pas des femmes^ répondit lestement mon interlocutrice.
-^ Et puis la France n'est pas l'Amérique, déclara une vieille dame, d'un tGm tranchant.
Cette vérité me cloua. Jte sentis de nouveau le mur et je me tus.
La Japonaise aura fait son évolution avant la Latioe» je gag®.
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Bagnoleft*da>rOme.
BagncJes n'est pas boai^eoîs. Au point de vue du pittoresque, je ne saturais regretter qu'il soit entre les mains peu pratiques de me» compatriotes, el je me réjouis de Toir ses hauteurs couronnées de châteaux au tieu de vulgaires auberges. La nature emploie des Anglais, des Suisses, des Allemands à ses œuvres d'utilité publique, mais elle confie aux Latins ses chassés réservées, les endroits de beauté qu'elle veut conserver ici-bas. A l'exception de trois excursions un peu longues que je garde pour octobre, j'ai parcouru les environs à pied et en voiture, et dans ce petit pays situé aux confins du Maine, de la Normandie et de la Bretagne, j'ai senti distinctement la force blonde du nord, la pensée religieuse et obscure de l'ouest, la douceur riante du centre. Sa forêt* ses rochers bizarres, ses pierres druidiques, sa bonne fée Andaine, sa mauvaise fée Gione, ses saints, ses légendes héroïques, ses châteaux massifs, lui prêtent une noUesse indéniable, un charme profond. Par moments on dirait qu'il y a une âme dans le vent qui vous frôle* Il m'est arrivé plusieurs fois de tressaillir à son contact. La contrée donne en outre une impression de richesse, de fécondité. Je ne suis plus étonnée que les paysans puissent se payer des d^euners à la Grande Hôtel.
Aujourd'hui, j'ai pris pour la première fois une route parallèle au chemin de fer, que j'avais dédaignée à cause de sa proximité et qui m'a donné un très intéressant après-midi. Elle longe la forêt, passe
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derrière le champ de courses, et par une montée insensible, s'élève au-dessus de la vallée. Au bout d'un quart d'beure de marcbe, je rencontrai des arbres dont les branches portaient des caiUoux. Je crus à un jeu d'enfants, mais ils devinrent de plus en plus nombreux, et je m'arrêtai stupéfiée devant un endroit où tous s'en trouvaient chargés. L'effet de ces pierres en l'air au milieu du feuillage était fantastique. Je compris qu'il y avait là autre chose qu'une amusette I J'interrogeai une vieille paysanne.
— Ce sont les pierres de saint Ortaire, me répondit-elle, un bien bon saint qui guérit les rhumatisses. Il a sa chapelle, k cinq minutes d'ici. On y va en pèlerinage, et en redescendant, chacun place une pierre à la hauteur où est son mal. J'en ai mis une pour mes genoux. Madame veut-elle la voir?
— Certainement, répondis-je très intéressée.
Je suivis la brave femme et elle me désigna un gros caiHou dans la première fourche d'un hêtre.
— Voilà, fit-elle avec un air de complaisance. Les hommes disent que c'est des bêtises. Au jour d'aujourd'hui, ils n'ont pas plus de foi que les bêtes. En attendant, mes rhumatisses ont disparu, et je marche sans bâton.
Je promenai les yeux autour de moi. Je vis qu'il y avait des pierres au ras du sol — la marque des pieds douloureux sans doute — d'autres étaient placées à la hauteur des genoux, des épaules, du front. Je m'étonnai qu'elles restassent en place et que personne n'eût été tenté de les faire dégringoler.
La paysanne remua la tête de bas en haut :
— Y ft pas de danger 1 celui qui y toucherait attra-
perait le mal des gens. Ils savent ça, les mauvais gars, heureusement I
La vue de ces étranges ex-voto m'hypnotisa pendant quelques instants. Chacun représentait une douleur, une espérance humaine I Et il y en avait des centaines I Pour rien au monde, je n'y aurais porté la main, non pas dans la crainte du châtiment, mais par simple respect. J'étais curieuse maintenant de faire la connaissance de saint Ortaire ; je continuai mon chemin et j'arrivai au petit hameau qui porte son nom. Il est tout à fait sur la hauteur, admirablement situé. A l'entrée, je remarquai deux habitations bourgeoises. Au rez-de-chaussée de la première, une pancarte attira mon attention, et à ma grande surprise, j'y vis inscrite une liste d'ouvrages de philosophie transcendante, avec au bas : « S'adresser à l'auteur, villa en face » . L'idée de cette réclame, placée derrière la vitre d une chambre pleine de pommes de terre, me parut délicieusement naïve. Je m'informai et j'appris que l'auteur était un prêtre. Sa demeure, chaudement ensoleillée à l'orée de la forêt, me fit songer à Jocelyn. J'allai y sonner avec l'intention de me procurer ses ouvrages. Il était absent. Je me promis de revenir. Saint Ortaire n'est qu'un groupe d'une demi-douzaine de maisons, au milieu desquelles le fumier fermente et le purin coule. Pas une plante grimpante, pas un efibrt d'embellissement. En Angleterre, toutes ces chaumières eussent été fleuries. Je ne pus m'empêcher de regretter que le bon prêtre qui réside là ne s'occupât d'hygiène plutôt que de philosophie. J'ai demandé une tasse de lait à une femme qui venait de traire et je suis entrée dans sa cuisine,
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une vaste pièce qui servait aussi de chambre à coucher, car j'y ai remarqué un lit. La table était encombrée d'épluchures, la vaisselle non lavée traînait dans l'évier, et le carrelage n'avait point été balayé. Le bol à fleurs, dans lequel elle me servit, semUait propre, cependant, et lorsqu'elle ouvrit sa grande armoire normande pour me rendre la monnaie de deux francs, je vis des piles de linge bien blanc et bien arrangé. Là, sans doute, était son orgueil de ménagère. Deux petits garçons entrèrent en courant, une tartine à la main. L'un s'empara d'un pichet de cidre, but à même et le tendit à son frère.
— Vous laissez boire ainsi du cidre à ces peSts ? dis-je horrifiée. Pourquoi ne leur donnez-vous pas du lait?
— Parce que le lait se vend mieux; nous n'en avons jamais assez.
Je lui parlai du danger dTiabituer îes enfants aux boissons fermentées. Elle haussa les épaules.
— Ce sont des histoires de médecins, fit-el!e avec un accent de dédain. IPs ne savent rien de rien.
Je jugeai inutile d'ajouter un mot sur le sujet. Je lui demandai si l'hiver les gens du village se réunissaient pour la veillée.
— Ma foi non, me répondît-elle; chacun reste chez soi, comme ça on ne se dispute pas, et puis, il n*y a que trois familles du pays, les autres sont des ouvriers et des Italiens, alors on n'a rien à faire avec eux I
Le voilà, « le sale caractère ».
En quittant ma typique Normande, je me dirigeât vers la petite chapelle. Avec sa façade tapissée d'un énorme rosier, son clocher rustique, elle relève d'un
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peu de poésie la laideur environnante . Toirte petite et sombre, cHe est habitée, habitée je dis bien, par sainte Radegonde et saint Ortaire, dont les statues polychromes font, comme toujours, peu d'honneur à Part religieux. Je m'assis devant l'autel et je me laissai pénétrer par cette atmosphère, particulière aux églises catholiques, qui avive si curieusement les images, les impressions et les sentiments. Mon angoisse au sujet de madame d'Hauterive s'intensifia douloureusement. L'heure de fe terrible épreuve approche. A chacune de ses lettres pleines d'espoir, mon cœur s'est serré davantage. « Ma petite Colette 1 » cette expression d'autrefois s'échappa de mes lèvres, elle eut comme un écho répété dans le silence du sanctuaire. « Ma petite Colette I » et, par une vieille habitude atavique, mes yeux se levèrent en une inconsciente prière vers la placide figure du saint guérisseur. Si j'étais redescendue à Bagnoles par la route, je lui aurais peut-être mis une pierre, mais je pris un sentier qui zigzague travers la forêt. Le soleil, déjà bas, touchait obliquement le pied des arbres et jetait des ronds d'or dans la feuillée. Les hautes fougères que le vent ne remuait pas, m'impressionnèrent par leur immobilité. Malgré moi, je pressai le pas... et je fus franchement contente de me retrouver sur la route ouverte en face de la gare et du Grand Hôtel.
BagnoIes-de-rOrne.
« Opération admirablement réussie. Mère aussi bien que possible. Content à embrasser le monde entier »,
Voilà la dépêche que je viens de recevoir de Guy. Elle m'a causé une joie sans mélange — sans mélange, je me plais à le répéter, parce que c'est la vérité. Dieu en soit loué!
Bagnoles-de-rOme .
Je le savais... Oh I je le savais I Elle ne devait pas» elle ne pouvait pas survivre. Il fallait qu'elle disparût, je le sentais obscurément. Deux télégrammes d oncle Georges me sont arrivés quarante-huit heures après celui de Guy. Le premier me disait : « Péritonite déclarée, Colette très mal.» La seconde: t Enlevée en quelques heures .» Cette nouvelle m'a causé la douleur d'un coup violent, d'une brisure. Oui, il s'était vraiment renoué, le lien entre nos deux êtres, et plus fortement que je ne le croyais. J'ai éprouvé l'irrésistible besoin delà revoir, de l'accompagner dans ce dernier bout de son chemin d'ici-bas. J'ai aussitôt commencé ma malle. Il me semblait que je faisais quelque chose pour elle. Tout est prêt... Je pars pour les Rocheilles demain, par le premier train. J'ai songé immédiatement à cette lettre qu'elle m'avait remise en partant. Je l'ai sortie de mon portefeuille avec une émotion profonde. Je ne sais rien de saisissant comme l'écriture d'un mort. L'écriture I .. . la forme de sa pensée intangible, mais vivante toujours... immortelle aussi. Je n'osais pas ouvrir cette enveloppe qui portait le nom de Jean Noël... je devinais la prière qu'elle renfermait. C'était bien cela... Elle me demande de veiller sur Guy, de devenir son amie, sa conseillère»
de l'arracher aux mains de cette femme qui le tient^ de le marier 1...
Après avoir lu, je me suis écriée tout haut : « Non, non I Je ne peux pas I Impossible I » Avec madame de Myères et Jean Noël, il n'y a pas de quoi faire un être vraiment supérieur, un être capable de ce suprême effort Pauvre Colette 1 Elle ne se doutait pas combien je l'aime et combien je le hais ce fils de mon mari ; elle ne se doutait pas de tout ce que peut produire un sentiment aussi complexe. Elle termine en me disant qu'elle partira avec la consolation d'avoir placé Guy sous une bonne influence et de lui savoir une amie meilleure que sa propre mère : Seigneur I Seigneur I Où prendrai-je la force de ne pas tromper cet espoir de mourante.
VÏI
PJLRIS
Paris, hôtel de GastigHone.
Ah I elle a tourné vite pour moi « la Roue des Choses » , depuis mon départ de Paris, fin juillet I Cette accélération de mouvement m'a secouée jusqu'au tréfonds de mon être. Voici plus de quinze jours que j'ai quitté les Rocheilles et mon âme est encore toute vibrante de chagrin et d'émotion. Les Rocheilles 1 La demeure si chère autrefois, si hospitalière et si animée I J'y suis rentrée après quinze ans d'éloignement, dans le double silence de la mort et de la nuit. Oncle Georges était venu me chercher à la station. La manière dont il m'a accueillie, l'accent avec lequel il m'a dit : ce Je suis content que vous soyez venue, elle vous attend », m'ont donné à supposer qu'il avait soupçonné la cause de notre brouille. Pendant le trajet, j'ai appris les péripéties de la catastrophe. L'opé-
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ration avait été très heureufle, puis, comme cela arrive souvent... un rien, rîmpossiUe à prévoir, ont amené une péritonite. EUe ne seU pas s^itie mourir. EUe a été emportée dans un spaane «de douleur... •et ^le m'attendait... selon rexpressioade M. d'Hauterive. Guy n'avait pas voulu qu'on la mit dans k cercueil avant mon arrivée. Je l'ai trouvée encore sur 9i&a lit, -et lui, veillant k côté d'elle. La sou&aace avait vieilli le visjige du Jeune bomme, accentué de telle manière la fatidique ressemblance, <fue j'eus un involontaire mouvement de recul. En ixie revoyant, il ne put prononcer un HK)t, ses yeux humides et tendres allèrent de sa mèfe à a;ioi^ av^c une expression si pathétique, que mon cœur eut un élan de pitié. Je m'étais arrêtée à Paris pour me procurer des oeillets blancs et des roses, les fleurs préférées de Colette. Je les plaçai tendrement sur sa poitrine et sur ses pieds, puis me tournant vers Guy :
— Laissez-moi finir la nuit avec elle, lui demandad-je, nous avons encore beaucoup de choses à nous dire.
U inclina la tête, porta ma main à ses lèvres et se retira.
Nous demeurâmes seuks en présence, la morte et moi. Avec sa robe de satin d'un blanc d'ivoire, le capuchon de fine dentelle ramené sur ses cheveux, elle semblait prête pour quelque fête. L'ovale fin du visage, les longs cils noirs abaissés, l'arc de la bouche, lui donnaient une expression d'inéluct£j>le fra^lité féminine. Ce fut une révélation, une excuse suprême. Saisie de r«nords au souvenir de ma dureté, je me penchai sur elle, je baisai son front, sa jolie main, et
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je m'agenouillai en répétant tout haut : c Ma chère petite Colette I Ma chère petite Colette I » A ce moment, il me sembla que quelque chose déplaçait l'atmosphère autour de moi, qu'une onde circulaire m'enveloppait. Était-ce le vent qui entrait par la fenêtre ouverte ? Je l'ignore, mais pour la seconde fois dans; mon existence, j'eus la sensation distincte d'une pré^ sence immatérielle. Je frissonnai. Mes regards s'attachèrent avidement à la figure immobile de madame d'Hauterive... immobile... oui, mais non rigide. Il y avait là une douceur vivante, une expression de paix qui était sûrement le dernier rayon de son âme. Et c'était bon de se dire qu'elle était là encore peut-être. La mort!... Une fin de chapitre seulement. Le roman, je n'en doute pas, continuera à travers l'éternité et il s'emplira toujours de plus d'amour, de beauté et de lumière.
A l'aube, on la mit dans le cercueil, « ma petite Colette», et, vers onze heures, nous la conduisîmes au cimetière, où les morts de ce pays ont un idéal lieu de repos. Les funérailles de province, dont j'avais oublié les rites, ont, dans leur simplicité une grandeur véritable. Châtelains, bourgeois, paysans, pauvres gens, étaient venus de vingt lieues à la ronde pour accompagner la baronne d'Hauterive à sa dernière demeure. De ma fenêtre, j'avais pu voir arriver, par toutes les routes, des voitures, des chars, des figures en deuil, des coiiFes blanches. L'église du village était trop petite pour contenir tout le monde, les portes furent ouvertes et la foule massée sur la place put suivre le service. Le cimetière domine toute la vallée, son mur blanc, ses ifs noirs se dressent sur le haut d'une col-
line planlée de vignes. On y monte par un chemin assez raide, coupé de marches, de distance en distance et les corps y sont portés sur les épaules. Derrière la famille, représentée par les deux fils de ma cousine, par oncle Georges, sa sœur et moi, le long cortège suivit dans un recueillement absolu. Il remplit presque entièrement l'immense champ des morts. Pas un mot, pas un chuchotement, des têtes découvertes, ou inclinées, des larmes, des oraisons, une extériorisation de sympathie et de regrets. C'était doux à voir et à sentir. La bénédiction dernière tomba dans un silence si profond que du buisson voisin un petit oiseau se hasarda à donner les répons, et son chant pur et clair s'éleva comme une prière. Dans cette épreuve de la séparation qui nous est imposée, il y a un moment d'infinie douleur, c'est celui où il faut abandonner son mort dans la fosse sombre, dans la solitude du cimetière. Gomme si les liens de la chair n'étaient point tout à fait rompus, il vous relient, il vous rappelle, et à rentrer sans lui dans la maison chaude et vivante, vous ne pouvez vous défendre d'une sorte de remords. J'ai senti tout cela pour Golette.
Selon l'usage, après la cérémonie funèbre, on servit aux gens venus de loin, riches ef pauvres, un repas de deuil composé de mets très simples. Ces agapes sont comme un symbole de fraternité dans la douleur. La province a du bon. Dans les grandes circonstances de la vie, elle se montre supérieure à Paris. On devine qu'il y a plus de solidité et de profondeur dans ses sentiments. Plusieurs personnes m'ont reconnue et ont paru surprises de ma présence. J'en ai éprouvé delà peine et quelque confusion.
Quand tout fut terminé aux Rocheilies, Guy m'ao compagna à mon appartement. Pendant cette cruelle journée, il avait fait brave contenance. Sa douleur ne s'était trahie que par la rigidité extrême de sa physionomie et le son rauque de sa voix. S^n l'expression de ma petite amie Lily , a il avait ravalé ses larmes » , et beaucoup de larmes. Aussitôt que nous nous trouvâmes seuls, son héroïsme semUa l'abandonner. I] jeta ses bras autour de mon cou, je brûlais de le consoler, j'avais le cœur plein de tendresse, de bonnes paroles, et pourtant, je demeurai inerte, muette, je me raidis de toutes les forces mauvaises de mon être.
— Marraine I oh 1 marraine ! répéta-t-il, en se pressant contre moi comme un bébé.
— Poor boy, murmurai>je, touchée enfin par cette plainte d'eniant, par son accent de détresse.
Il me tenait embrassée ; je me dégageai doucement, puis, mettant ma main sur son épaule :
— Si jamais vous avez besoin d'une amie, dis-je, venez à moi tout droit, n'eslH^e pas?
Guy me regarda avec une expression où il y avait de rétonnement et des reproches.
— J'en ai besoin maintenant, marraine, répondit-il. J'en aurai toujours besoin. Les hommes qui ont eu une mère comme la mienne connaissent la valeur du cœur féminin ; ils ne peuvent plus s'en passer.
Puis, se redressant par un nouvel effort de courage, il essaya de sourire.
— Je suis un égoïste, fit^. Vous devez être brisée de fatigue. Je vais vous laisser reposer.
Et, promenant ses yeux autour de la chambre afin de s'assurer que rien ne manquait k mon confort, il
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approcha la chaise longue de la cheminée où Ton avait aliiimé une flambée, et en arrangea les coussins.
— Étendez-votts là. Je vais vous envoyer le thé. Merci d'toe v^due, ajonta-t-ii, je suis heureux que vous soyez arec nous.
Sur ces mots, il se retira d'un pas instinctivement assourdi.
Je demeurai debout au milieu du salon, honteuse de ma froideur. ,Poor boy ! Ce mot était sorti de mes lèvres «i anglais et c'était tout ce que j'avais trouvé à dire comme consolation au fils de Colette!... au fils de Colette, oui... mais de M. de Myères aussi!...
J*ai passé trois jours aux RocheîUes. Il m'a semblé que je devais à ma cousine de ne pas quitter tout de suite cette demeure ou elle est vivante encore. J'ai refait la connaissance de Robert, son fils aîné. Je l'avais quitté à quinze ans, je l'ai retrouvé un homme de trente ans. De taille moyenne, très brun, fin et musclé, il possède toutes les caractéristiques d'une de nos meilleures races, et j'ai éprouvé un curieux plaisir à constater qu'il était bien un d'Hauterîve, lui! Il est fiancé à une très riche et très jolie héritière du voisinage. Son intention est de quitter l'armée et de prendre sa place dans le pays. Oncle Georges sent très vivencïent la perte de sa belle-sœur. Il a vécu sous le charme de son caractère aimable et de sa bonté. Il la comprenait au point de tout excuser chez elle. Sans faire aucune allusion à mon éloîgnement, il m'a témoigné, à plusieurs reprises, sa joie de me revoir. La causerie s'est renouée entre nous comme si nous nous étions quittés la veille. Je n'ai jamais manqué de lire la délicieuse
chronique intitulée : Vie à la campagne, qu'il écrit chaque semaine dans un grand journal du soir. C'est par lui que j*ai toujours connu le retour des hirondelles et des oiseaux migrateurs. Son appréciation de mes romans m'a causé une satisfaction réelle. Made^ moiselle Marthe d'Hauterive, sa sœur, une vieille fille originale que nous appelions c la Ghanoinesse » , n'a pas manqué de s'étonner de ma réapparition. Elle a même essayé de me confesser au sujet de ma rupture avec ma cousine. Puis, comme elle est de ces personnes qui ont besoin de vous faire connaître leur manière de voir, elle m'a dit qu'elle désapprouvait les brouilles de famille. De plus, elle m'a avoué qu'elle n'avait jamais compris ma manière de vivre après la mort de mon mari. Heureuse chanoinesse I II y a bien des choses qu'elle n'aura pas comprises en ce monde. Elle est, du reste, une excellente créature, très dévouée aux siens. J'imagine qu'elle demeurera aux Rocheilles jusqu'à ce que son neveu y amène la nouvelle châtelaine.
J*ai voulu connaître l'œuvre de Colette — cette œuvre commencée une année après la naissance de Guy — il y a vingt-quatre ans. J'ai été émerveillée de ce qu'une seule femme a pu faire. Le village de G..., un village qui compte trois cents habitants, a été entièrement reconstruit. On y a introduit tout ce qui est nécessaire pour faciliter la propreté et une bonne hygiène. La race dont nous avions maintes fois déploré la laideur maladive s'est améliorée d'une manière incroyable. Les teints sont clairs, les yeux nets, les membres droits, la tuberculose est devenue rare. Une vingtaine d'enfants abandonnés, placés par madame
d'Hauterive dans les familles les plus honnêtes, ont grandi sous son patronage. Oncle Georges a fait bâtir à ses frais une salle de réunions dont les attractions luttent victorieusement avec le cabaret. Par des conférences, des causeries, il a réussi à faire entrer la masse dans la voie du progrès. Lui et madame d'Hauterive ont éveillé, chez les paysans d'alentour, l'amour de leur propre espèce, l'orgueil de leur propre race. Jusqu'à présent, ils avaient été fiers de leurs animaux seulement, ils commencent à le devenir de leurs enfants. Une femme m'a dit, en redressant la tête : « Oh 1 nous avons de beaux gars à la revision, maintenant I » Ce sentiment nouveau m'a ravie. Je le considère comme un immense pas en avant. Et tout cela représente « l'expiation de Colette » .
Et, à mon insu, j'ai participé à cette œuvre de civilisation. Il est entré un peu de ma douleur dans ce bien-être, dans cette moralité supérieure que j'ai constatés ici. Est-ce que j'ai le droit de le regretter ? Est-ce que je voudrais revoir de misérables figures de bébés malsains, comme celles dont je me souviens ? A cette question que je me suis posée, j'ai pu répondre : (( Non, mille fois non », et avant de partir, je suis montée au cimetière avec ce « non » dans l'esprit et dans le cœur. Je l'ai répété tout bas à Colette, et j'ai emporté des Rocheilles la conviction que, comme lo dit Maeterlinck : « Le mal est le bien que nous no pouvons pas comprendre ».