BAGNOLES-DE-L'ORNE
Bagnoles-de-l'Orne, Grand Hôtel.
Ah ! je le savais bien qu'elle aurait un épilogue, ma douloureuse aventure ! Si le théâtre est, comme me le disait im jour un auteur dramatique, l'art des préparations, la vie en est la science. Nous n'étudions pas d'assez près l'enchaînement des circonstances, la progression admirable qui conduit aux événements décisifs. Celte confidence que j'ai faite à sir William m'avait préparée à mon insu à ce qui m'attendait ici.
Je suis arrivée à Bagnoles par le dernier train. Au sortir de mon compartiment, je me trouvai dans un décor d'une beauté irréelle, avec des profondeurs de grande forêt, un lac endormi, une église sur une hauteur, des maisons éparses, des routes blanches, le tout divinement éclairé par la chaude lumière d'une lune d'été. Le directeur et sa fem \e m'attendaient à la
station. Je fus contente de les Yoir là. Ils me guidèrent vers riiôtel, distant de quelques mètres seulement, et me conduisirent à l'appartement qu'ils m'avaient préparé. Tout était neuf, simple et charmant. Dans le salon, madame Lima n'avait oublié ni la table à écrire, large et solide, ni la chaise longue qui me sont nécessaires. 11 y avait, en outre, des fleurs de la forêt, un plateau avec de la viande froide, des fruits, du lait. Ma première impression fut si agréable que je me félicitai intérieurement d'avoir accepté la proposition de ces braves jeunes gens. Il ne m'eût probablement pas été permis de faire autrement. J'employai la matinée du lendemain à m'installer. J'épinglai mes photographies, ma Notre-Dame de la Victoire (la Victoire de Samothrace) vis-à-vis de mon lit, j'attachai mes gris-gris à droite et à gauche. Je sortis de ma malle les livres qui sont mes compagnons inséparables, ces pages écrites « sur la branche » déjà nombreuses, je préparai ma table de travail, tout cela avec un plaisir enfantin, avec cette ignorance pathétique que l'être humain a des événements les plus proches. Je descendis vers midi. Après avoir fait le tour dessalons, admiré la jolie vue que l'on a de la terrasse, je revins, très contente, m'asseoir dans le hall pour voir défiler the guests — les hôtes — comme disent les Américains, et me rendre compte du milieu où j'avais été envoyée. J'étais là, depuis quelques instants, lorsque tout à coup, je ressentis un choc violent, j'eus un mouvement en avant, mes mains semblèrent s'incruster dans les bras de mon fauteuil et mes yeux demeurèrent fixés sur le corridor où venait de s'engouflrer une sorte d'apparition... un jeune homme
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de haute taille, en costume de cheval, cravache à la main. Il était entré par la grille et avait passé rapidement devant moi. Son chapeau Mores, rejeté en arrière, laissait son visage à découvert... le visage vivant de M. de Myères 1 Je demeurai à moitié foudroyée pendant quelques secondes, puis me levant toute chancelante, j'allai au concierge.
— Qui est ce jeune homme? demandai-je.
— Le haron d'Hauterive, me répondit-il.
Le fils de mon mari ! Est-ce que je ne l'avais pas vu !.,. Est-ce que je ne l'avais pas senti!
— Sa mère est ici depuis cinq semaines déjà, continua Louis. Pauvre dame. Elle était si malade lorsqu'elle est arrivée qu'on a dû la porter de la gare à l'hôtel. Maintenant elle marche seule et se promène tous les jours sur la terrasse ou dans le jardin. Une helle réclame pour les eaux de lîagnoles 1
— Où est-elle logée?
— Au rez-de-chaussée... elle a l'appartement numéro lO.
Colette aussi ! là, tout près de moi ! A cet instant, le directeur s "approcha pour me conduire dans la salle à manger; je le suivis machinalement et je pris la place qu'il m'indiquait. L'immense salle était vitrée en partie. Sa lumière me causa une sensation désagréable, comme si elle tombait sur une blessure à vif. Je ne distinguai personne. Mes yeux demeurèrent rivés sur la porte avec le désir et l'appréhension de voir entrer Guy d'Hauterive. Je ne pus supporter longtemps cette tension, je quittai la table avant la fin du déjeuner. Je remontai chez moi et, par un curieux instinct, je m'enfermai à double tour. Gomme cela m'arrive lorsque
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je suis SOUS l'empire d'une agitation quelojnque, je commençai à me promener, m'arrêtant de temps à autre pour toucher un objet ou le déplacer. Depuis que j'avais discipliné mon esprit à considérer la créature humaine comme un simple l'acteur, ma haine contre Colette s'était changée en pitié. J'étais sûre qu'elle aussi avait beaucoup souffert. Plusieurs fois même, j'avais eu le secret désir de la revoir. Je n'avais pas prévu, cependant, la double épreuve qui m'attendait ; la rencontre de la mère et du fds. L'existence de ce dernier m'était restée intolérable, comme une épine vivante au cœur. La nouvelle de sa mort eût certainement provoqué chez mol un soupir de soulagement. Pendant ces deux dernières années, au théâtre, au Concours Hippique, chez Uitz, à l'heure du thé, j'avais été hantée par la crainte de distinguer dans la foule un jeune homme ayant les traits de M. de Myères. Sa vue inopinée, sa ressemblance outrageante avaient provoqué en moi une colère de sexe, qui domina toute ma philosophie et, à ma propre horreur, me fit redescendre au niveau de la femme du harem, de la tentu, de la paillote. Tout à coup, mes regards furent dirigés vers la Victoire de Samothrace. Elle avait l'air de venir au-devant de moi, les ailes joyeuses, le pas alerte. Sous ce rayon de lumière divine qu'émettait sa beauté, ma jalousie féminine m'apparut soudain, ville et mesquine, et ma pensée rebondit au delà. Je fus frappée de l'enchaînement des circonstances qui m'avaient amenée à Bagnoles. 11 eût fallu être singulièrement stupide pour y voir le fait du hasard. J'avais été poussée vers Colette comme un pion sur l'échiquier. La raison de ce coup? Je ne la discernais pas
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encore, mais il m'exposait à une rencontre douloureuse. Qu'est-ce qui m'empêchait d'y échapper? En moins d'une heure, je pouvais refaire ma malle. Le train était là... à quelques pas, sifflant à mes oreilles, s'offrant à m'emmener où bon me semblerait. N'étaisje pas libre? Libre? Non, j'étais retenue par la curiosité déjuger de l'œuvre de ces quinze dernières années sur ma cousine, par la misérable vanité de me montrer, vieillie, oui, mais dans la plénitude de mes facultés, avec cette petite auréole que les succès littéraires m'ont donnée. Est-ce que je n'étais pas retenue aussi par le désir de revoir ce fils de M. de Myères, d'entendre le son de sa voix, de savoir jusqu'à quel point il était lui ! Et ces sentiments m'enchaînaient mieux que des liens matériels. Non, je ne m'en irai pas, la Providence en a décidé autrement. Dieu l'a voulu, Dieu le veut ! Quelle sécurité, quelle force dans cette conviction -là ! Brisée par la violence de l'orage intérieur que je venais de subir, je m'étendis sur la chaise longue et j'essayai de me familiariser avec l'idée de revoir Colette. Etait-elle si malade que le concierge le disait? Etais-je venue pour lui apporter la paix?... Ah 1 je la lui donnerai coûte que coûte! Je la revis avec son teint mat et chaud comme du velours blanc, ses magnifiques yeux noirs, sa bouche rieuse et bonne. Des souvenirs d'enfance et de jeunesse émergèrent de toutes les circonvolutions de mon cerveau. Ils me montrèrent une femme ardente, impulsive, mais franche et honnête. Comment? Quand? Où? Ce triangle d'adverbes se reforma derrière mon front pour la cent millième fois. J'allais savoir enfin ! Et l'épreuve nouvelle n'était peut-être, comme tant
d'autres, qu'un bienfait déguisé! De quelle manière la Providence a-t-elle arrangé notre rencontre ? Colette \'iendra-t-elle à moi? Irai-je à elle? Cette question à peine formulée, on frappa à ma porte. Celait un des grooms.
— De la part de madame la baronne d'Hauterive, dit-il en me présentant une lettre sur un plateau.
L'écriture informe et fine, reconnaiss able entre mille, me causa un violent battement de cœur. Elle savait donc, elle aussi, que nous étions sous le même toit! Et voici ce qu'elle m'écrivait: « Antone, il y a huit jours que madame Lima, la femme du directeur, m'a annoncé l'arrivée de Jean Noël, et elle m'a appris qu'il s'appelait de son vrai nom madamede Myères ! Je suis encore sous le coup de cette révélation et je t'ai attendue avec une angoisse mêlée de joie que tu ne saurais concevoir. Toi, le romancier dont les livres m'ont si profondément remuée I C'est trop beau! trop inouï I J'en ai oublié tout le reste. Dieu nous réunit après quinze ans! Je devine ce que cette grâce me présage. Je suis venue à Bagnoles chercher des forces pour supporter l'opération d'une tumeur qui doit être faite dans les premiers jours de septembre. Il dépend de toi que j'atTronte la mort sans terreur. Accordemoi cette entrevue que je t'ai si souvent demandée en vain. Madame de Myères pouvait être implacable. Jean Noël doit savoir pardonner. C'est à lui que je m'adresse. Voudra-t-il me recevoir demain dans l'après-midi ? et à quelle heure ? »
Des larmes jaillirent de mes yeux et ces larmes versées pour Colette me rafraîchirent le cœur comme une rosée.
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Je répondis aussitôt : « Jean Noël t'attendra demain à quatre heures. \'iens sans crainte». Je m'étonnai un peu qu'elle eût fixé le lendemain au lieu du jour même. N'était-ce pas prolonger inutilement notre fièvre? Mon billet expédié, j'éprouvai un impérieux besoin de grand air. Je mis mon chapeau pour aller faire une promenade de reconnaissance. Au sortir du Grand Hôtel, je me trouvai dans le décor de la veille, mais sous le soleil, il avait perdu quelque chose de sa beauté. La petite église, admirablement située, à laquelle on arrivait par un escalier monumental à double révolution, était en zinc gondolé. On l'eût crue faite avec des boites de sardines. Dans ce panorama admirable, elle choquait plus qu'ailleurs. Celui qui l'a construite n'a jamais eu le sens du culte cathohque, ni le sens d'aucun art. Le paysage, par contre, me ravit. Il me sembla que cette station balnéaire se trouvait installée dans la clairière d'une immense forêt. Au bout de quelques minutes, j'arrivai à l'entrée d'une allée impénétrable au soleil, appelée prétentieusement : u Allée du Dante», et qui conduit à l'établissement. Je sentis tout de suite la qualité exquise de l'air. J'élargis mes narines pour en absorber davantage. Ces senteurs de mélèzes, de hêtres, de pins, me causèrent un bien-être instantané. La nature, si cruelle parfois, peut être bonne. Elle l'était en ce moment pour moi. Elle me donnait le parfum de ses meilleurs arbres, de son meilleur Champagne. Sous son action, ma gorge se desserra, mon cœur et mon pas devinrent plus légers. Je débouchai dans un parc à l'entrée duquel se trouvaient l'établissement et un hôtel nouvellement construit, je m'assis sous la véranda et je pris mon thé, regardant anxieu-
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sèment à droite et à gauche, m'attendant à voir émerger Guy d'Hauterive d'une allée ou d'une autre. Le soleil disparut de bonne heure, derrière la hauteur boisée, et l'humide fraîcheur qui lui succéda m'obligea à rentrer. Après m 'être orientée, je suivis une route difTérente. Elle me conduisit au bord du lac, sur un pont de pierre, et, de là, dans le jardin du Grand Hôtel dont la façade était encore chaudement éclairée. Je montai lentement le large escalier et j'arrivai sur la terrasse entièrement déserte, sauf pour une figure de femme étendue sur un fauteuil. Je fis quelques pas dans sa direction, puis tout à coup, saisie jusqu'au cœur, je m'arrêtai.
— Colette!
— Antone!
La reconnaissance avait été simultanée.
Madame d'Hauterive avait jeté mon nom comme un appel. Elle fît un effort pour se lever et retomba en arrière. J'allai à elle et je mis ma main sur la sienne.
— Me voici, lui dis-je.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Je suis heureuse de te revoir, murmura-t-elle. J'avançai une chaise et je m'assis.
Colette avec des cheveux presque blancs, une pAleur de condamnée, des lèvres sans un vestige de couleur! Cette vue souleva une onde de pitié dans mon ame.
— J'ai appris, dis-je, que les eaux de Bagnoles t'ont fait grand bien.
— Oui, je ne pouvais pas marcher quand je suis arrivée. A Lourdes, on me considérerait comme une « miraculée ». « Une miraculée 1 » je le suis vraiment, puisque tu es là, ajouta-t-elle en baissant la voix...
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Et avec une fugitive rougeur:
— Veux-tu que nous allions chez moi?
Je fis un signe de consentement. Elle se leva, non sans difficulté, et d'un pas lent elle me dirigea vers l'extrémité de la terrasse où se trouvait son appartement. Aussitôt dans le salon, elle se tourna vers moi, me regarda profondément pendant quelques secondes.
— Tu es bien, toi, fit-elle, je suis contente... Puis, obéissant à une de ses irrésistibles impulsions,
elle me jeta les bras autour du cou et se pressa contre moi .
— Antone ! pardon ! pardon ! répéta-t-elle avec un accent passionné.
Il lui était arrivé souvent de me demander ainsi pardon, après quelque emportement ou des paroles injustes. Chose curieuse, cet acte me rendit la sensation de son corps jeune, secoué de sanglots, et, oubliant l'offense cruelle, je l'entourai de mes bras, je la berçai comme autrefois, en lui disant : « Taistoi, tais-toi... ce n'est rien I »
Je revivais une minute ancienne probablement. N'ai-je pas raison de dire que nous sommes des merveilles ?
Visiblement épuisée, elle se laissa choir dans un fauteuil, et me désignant un siège :
— Assieds-toi... veux-tu.^
Elle était enveloppée dans un manteau de taffetas noir, tout garni de mousseline de soie. Il mettait en relief sa tête fine comme un camée, son visage ravagé par la maladie, où les yeux, pleins de lumière intense, jetaient encore de l'éclat.
— Comme tu es bonne ! Serais-tu devenue croyante? me demanda-t-elle naïvement.
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— Oui, profondément,
Sa physionomie eut une expression de joie.
— Je ne m'étonne plus, alors.
— La vie m'a donné la foi.
— La vie ! Elle a failli me l'eulever souvent. Oli ! bien souvent, dit-elle avec amertume.
— Parce que tu ne l'as pas regardée assez longtemps,
— Peut-être. En tout cas, c'est sûrement Dieu qui nous a réunies ici. S'il m'a condamnée à mourir, il me devait cela en vérité.
— ^Mourir 1 On ne meurt pas pour une opération.
— Non, pas toujours, fit la pauvre femme avec un sourire nerveux...
Puis me regardant à nouveau :
— Et c'est toi... ce Jean Noël... à qui j'ai été si souvent tentée d'écrire 1 A ton âge, devenir un romancier... te faire un nom 1 Rien ne m'a jamais causé une telle surprise.
— J'en suis étonnée moi-même.
— Tu vois, dit Colette avec un accent ému, on peut faire des choses bonnes ou mauvaises dont on se serait cru incapable.
— Je le sais.
— Et tes romans ! ils m'émouvaient, me troublaient comme aucuns 1 Certaines phrases semblaient écrites pour moi 1
— Elles l'ont peul-être bien été, à mon insu, la vie nous est encore si inconnue.
Colette se leva, alla prendre sur une table un volume à couverture jaune, mon dernier bouquin.
— Regarde, comme celui-là a été lu attentivement,
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dit-elle en me montrant des pages tournées, marquées.
Puis, l'ouvrant à un certain endroit, elle me désigna un paragraphe.
— Tu crois vraiment cela ? me demanda-t-elle avec un regard anxieux..
— Absolument.
— Tant mieux 1 tant mieux ! Alors je puis tout te dire.
Une instinctive peur de la souffrance domina le désir, le besoin que j'avais de savoir.
— Oh ! pas de confession, m'écriai-je, à quoi bon?
— A décharger la mémoire de Guy, à me rendre moins odieuse. Tu as cru sans doute que j'avais exercé ma damnable coquetterie sur ton mari pour te l'enlever et que notre liaison avait duré des années ?
— Pouvais-je croire autre chose, après la lecture de ce billet, qui m'apprenait que Guy était le fds de M. de Myères ?
Le regard de Colette vacilla.
— C'est vrai. Eh bien, nous n'avons pas été aussi indignes. Dans notre faute, il n'y a eu aucune préméditation, — la justice tient compte de cela. — Tu te souviens, autrefois, il existait entre M. de Myères et moi une bonne camaraderie, trop familière peut-être. Il avait le curieux pouvoir d'exciter ma verve. Je ne faisais et ne disais jamais autant de sottises que lorsqu'il était présent. Je l'amusais et il prenait plaisir à me taquiner. Pour lui, pourvous tous, je n'étais qu'une créature brillante, gâtée, dont les paroles et les actes ne tiraient pas à conséquence. Ne m'aviez-vous pas sur-
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nommée « la linotte » ? Ça peut sentir et souffrir tout de même, une linotte, fit madame d'Hauterive, avec une ébauche de sourire. Un jour, chez toi, àChavigay, Guy se disposait à partir pour la chasse. Il était à cheval, au bas du perron, échangeant avec nous quelques gais propos d'adieu. Poussée, par je ne sais quel esprit, je posai tout à coup mon pied sur son étrier droit. « Emmenez-moi », lui dis-je follement, a Je vous enlève 1 » répondit-il, et se baissant, il mit son bras autour de ma taille, me souleva à la hauteur de sa selle en me donnant un baiser qui, destiné à m.a joue, toucha le coin de ma bouche, puis il me reposa à terre. Ce fut fait si lestement, avec tant de force et de grâce, que vous vous mîtes à applaudir.
— Je m'en souviens, dis-je, non sans un léger serrement de cœur.
— C'était ma chute que vous applaudissiez, ton propre chagrin. Si vous aviez su, comme vous auriez pleuré!... Mais vous ne saviez pas! Voilà les choses qui confondent ma raison, qui ébranlent ma foil
— Elles éclairent la mienne, au contraire. Les mains de Colette devinrent nerveuses.
— Un proverbe itaHen affirme qu'un baiser donné n'est jamais perdu. Eh bien, celui-là ne le fut pas. M. de Myères m'avait embrassée des centaines de fois. Qu'y avait-il en moi, dans l'atmosphère, à ce moment précis pour que ce baiser rapide et banal me saisît et m'atteignît si profondément? je me le suis demandé souvent. Il agit à la manière d'un poison, d'un philtre. La présence de Guy commença à me troubler. Ses regards, ses paroles, sa poignée de
main m'impressionnèrent de plus en plus. Il s'aperçut vite de ce changement et, sans songer à mal, s'amusa à jouer avec ma sensibilité éveillée. Il m'exaspéra. Je le défiai de la manière la plus folle, la plus imprudente. Je me croyais si bien protégée par mes principes, par l'affection que j'avais pour Henri, par mou amitié pour toi ! Le malheur est que nous ne connaissons pas les forces de la nature et que nous considérons la vie d'une manière trop idéale.
— C'est parfaitement juste ce que tu dis là.
— Oh! j'ai tant réfléchi... après, fit Colette avec un accent d'amertume,
— La science nous aidera à mettre les choses au point.
— Dieu le veuille!... Et puis en me traitant comme une enfant gâtée, vous m'aviez tous empochée de me prendre au sérieux. Je ne croyais ce fleurtage dangereux ni pour moi, ni pour Guy. Je comptais sans les circonstances. Elles nous ont trahis perfidement. A l'automne, M. de Myères vint seul aux Rochelles. En tombant de cheval tu t'étais cassé le bras. Tu préféras rester à Chavigny.
— Oui, je me rappelle que Guy ne voulait pas me quitter. J'ai du insister pour qu'il partît seul.
— Tu vois ! tu vois ! fit madame d'Hauterive en froissant ses mains jointes.
— Je vois, ma pauvre amie, que nous sommes menés !
— Dans la première semaine de son séjour aux Rocheilles, nous allâmes passer l'après-midi chez les de Lagny, oncle Georges, tante Lucie, les de Montbrun, M. de Myères et moi. Henri fut naturellement
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retenu à la maison. Le temps devint si menaçant que l'on ne voulut pas nous permettre de repartir. Cette couchée improvisée nous mit tous en gaieté. Deux seules chambres étaient libres au château, on les donna aux de Montbrun et on nous logea dans le pavillon au bout du parc. Oncle Georges et tante Lucie au premier, Guy et moi au rez-de-chaussée... Ici Colette s'arrêta, des ondes d'émotion passèrent sur son visage, ses lèvres s'agitèrent sans pouvoir prononcer une parole.
— Et ce fut là?... dis-je alors avec la pitié d'un confesseur.
Ma cousine inclina la tête.
— Ce fut là !... continua-t-elle d'une voix sourde. Et tout contribua à cette abominable faute ! une folle partie de poker... le Champagne... l'orage qui éclata avec une violence extraordinaire, beaucoup d'autres choses encore sans doute... car je n'étais point mauvaise, n'est-ce pas? me demanda -t-elle avec un accent pathétique...
— Assurément non. Il y avait cependant en toi des éléments dangereux.
— Je les ignorais. Quand je me reporte à cette époque, il me semble que j'étais un bébé. On m'avait mariée, très bien mariée, je dois le dire, mais ce bon et beau garçon d'Henri n'avait réussi à m'inspirer qu'une grande amitié. J'avais toujours besoin d'émotion, d'excitement, je voulais me sentir vivre. Instinctivement peut-être, je cherchais l'amour, comme toutes les créatures humaines. Aux unes il est permis, aux autres défendu. Pourquoi? Ah I j'en aurai demandé de ces pourquoi dans ma vie I fit
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Colette avec quelque chose de son ancienne drôlerie. L'amour ! mais Guy ne m'a jamais aimée. Il ne m'a pas prise au sérieux, lui non plus 1 II m'en voulait même de l'avoir tenté à te tromper.
— Cela ne m'étonne pas, l'homme faible rejette toujours sa faute ou son insuccès sur les autres, répondis-je avec une rancune involontaire.
— Son indifférence exaspérait ma passion, ses remords visibles provoquaient ma colère... Quelle paire d'amants nous faisions ! dit madame d'Hauterive avec ironie. Dans ton premier roman tu as décrit les souffrances de la maîtresse, comment les as-tu devinées, toi qui étais la femme i^
— Par intuition probablement.
— Eh bien, je les ai toutes vécues. Six mois après la naissance de Guy, une scène cruelle, provoquée sans doute à dessein, par M. de Myères, me donna le courage de rompre. Il partit pour l'Algérie avec toi. J'engageai Henri à quitter Paris tout à fait et je me confinai aux Rocheilles. Là, je me serais mangé le cœur de remords et d'ennui, si la Providence ne m'avait envoyé un prêtre d'élite, un homme qui connaissait la nature humaine, un guérisseur d'ame. Il ne m'imposa ni pénitences, ni prières. Il m'obligea à détourner ma pensée de moi-même, à la reporter sur les autres. Il m'y aida en ouvrant mes yeux à l'ignorance de nos paysans, au manque d'hygiène et de propreté qui décime nos campagnes. Sous sa direction je commençai autour de nous une œuvre de civilisation qui me passionna de plus en plus. Je devins cette châtelaine moderne, qui excita si souvent vos railleries. Cette phase nouvelle que
VOUS appeliez « la conversion de Colelle », était l'expiation de Colette ! Tu as maintenant la clé de mes bizarreries apparentes, de mon accueil inégal, de ma manière d'être avec ton mari. Sa présence me fut longtemps intolérable. Il s'ingéniait à me l'épargner. La divergence de ses opinions politiques avec celles d'Henri créa entre eux un refroidissement qui allégea mon fardeau. J'échappai à l'amour, mais non au remords... l'existence de Guy le rendait vivant. Oh! vois-tu... on parle toujours d'honnêteté à la femme... jamais d'honneur. On ne lui enscic;;e rien de ce qu'elle devrait savoir. Si on l'impressionnait avec cette idée qu'elle est responsable devant la société tout entière de l'intégrité de la race, elle se sentirait plus grande, plus sacrée, elle ne ferait pas si bon marché d'elle-même.
— Tu as bien raison, elle n'a pas conscience encore de ce qu'elle est dans la nature, de ce qu'elle pourrait être dans la \ie.
— M . de Myères adorait cet enfant . . . reprit madame d'Hauterive d'une voie émue ; il me suppliait souvent de le lui amener. Je n'osais pas refuser. Avant de tomber malade, il m'avait écrit pour m'en prier avec une insistance curieuse, qui était peut-être un pressentiment. En lui annonçant mon arrivée à l'hôtel V..., je lui demandais de mieux veiller sur ses expressions, ajoutant qu'à sa dernière visite il m'avait terrifiée et que l'enfant, très développé, pourrait se souvenir plus tard... Si tu te rappelles, il n'y avait pas un mot d'amour dans ce billet.
— C'est vrai, mais je n'ai vu que le fait.
— Le fait... répéta madame d'Hauterive. Ohl
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Antone je suis surprise que celte révélatioa ne t'ait pas tuée du coup.
— Ma tâche n'était point achevée, probablement. Mais comment avais-tu connu la mort de M. de Myères? Je ne me le suis jamais expliqué.
— Ne le voyant pas paraître à l'heure indiquée, j'envoyai le groom de l'hôtel V... demander au cercle s'il était absent, et là, il apprit la catastrophe. Je courus chez toi, tu te souviens du reste... Si tu m'avais accordé cette entrevue que je t'ai demandée pendant cinq ans, tu aurais moins souffert !
— Non, car je n'étais pas prête à t'entendre.
Colette me regarda avec une expression soudainement troublée^ son regard s'emplit d'angoisse, ses lèvres eurent un frémissement nerveux.
— Antone... dit-elle enfin d'une voix assourdie, Guy est ici, avec moi.
— Je le sais, répondis-je tranquillement. Je l'ai vu ce matin.
— Tu l'as reconnu I dit madame d'Hauterive, les yeux agrandis par l'effroi.
Je fis un signe de tête.
— Et tu es là ?
— Je suis là par la volonté de la Providence. Il lui a fallu quinze ans pour m'y amener.
— C'est vrai, murmura Colette.
-— Elle travaille lentement, mais sûrement. Aujourd'hui, je sais que toutes deux nous avons vécu nos destinées. Il ne m'appartient pas de juger de ta responsabilité. Dans tout ce que tu m'as confessé je ne distingue que l'action d'une force supérieure et je vois cette transmutation du mal en bien qui doit
toujours se faire ici ou ailleurs. Sans ce que tu as appelé (( cette abominable faute », tu serais restée une femme frivole et inutile. Ton repentir a mis en activité des qualités que personne ne soupçonnait. N'as-tu pas accompli des miracles, dix lieues à la ronde des Rocheilles? Quant à moi, si je n'avais pas été déracinée, j'aurais végété dans un petit appartement de Paris, mal vieilli.
— Et tu ne serais pas devenue Jean Noël !
— Le monde n'y aurait rien perdu; mais moi, je n'aurais pas connu la joie du travail intellectuel, je n'aurais pas acquis le sens de la vie, il est sans prix. Je considère que ton épreuve a été plus dure que la mienne.
— N'est-ce pas .^ oh ! n'est-ce pas? fit avidement madame d'Hauterive.
A ce moment, le bruit d'un pas sur la terrasse nous saisit l'oreille et le cœur, et, dans le silence poignant qu'il produisit, Guy d'Hauterive parut sur le seuil de la porte-fenêtre. Les paupières de Colette s'abaissèrent sous la pression de la honte, une onde de sang pâle envahit son visage. Cette seconde dut être une des plus cruelles de sa vie.
Le jeune homme me regarda un instant.
— Madame de Myères ! s'écria-t-il. Je vous reconnais !
Sa voix aussi! La voix muette depuis quinze ans !
— Vous me reconnaissez, parce que vous saviez que je devais arriver probablement, dis-je avec un etTort désespéré pour dominer mon émotion.
— Non, non ! Il y a un portrait de vous aux Rocheilles, dans le cabinet d'oncle Georges et puis
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vou sm'avez donné trop de bonbons et de jouets pour que je puisse vous oublier. Je vous ai même réclamée souvent, n'est-ce pas, mère?
— En efïet, répondit Colette.
— Plus tard, j'ai appris qu'il y avait eu des dissentiments, une brouille de famille et que vous voyagiez. Vous, par exemple, . vous ne m'auriez jamais reconnu !
Pas reconnu ! Grand Dieu !
— Reconnaître un enfant de dix ans dans un homme fait, c'est plus difficile, dis-je.
— Je le crois ! répondit Guy avec un éclair d'orgueil.
Puis tirant un fauteuil, il l'approcha du mien.
— Alors, vous êtes Jean Noël ! Savez-vous que c'est moi qui ai apporté aux Rocheilles votre premier roman ! 11 y a causé des discussions sans fin. Personne n'était d'accord sur le sexe de l'auteur. Nous ne nous doutions guère qu'il était de la famille ! Et c'est à Bagnoles, entre tous les endroits du monde, que nous devions apprendre son vrai nom et notre parenté avec lui ! Jamais je n'ai vu mère si surexcitée. A propos, j'espère que vous avez fait la paix ?
— Elle eût été faite, il y a longtemps, si je n'avais pas vécu en nomade et un peu en égoïste.
— Eh bien, vous voici de nouveau capturée par la famille. Nous ne vous laisserons plus échapper et j'ai idée que nous deviendrons une paire d'amis, ajouta-t-il avec un sourire.
Mon cœur s'arrêta de battre... le sourire de M. de Myères, aussi !
— Tout est possible, balbutiai-je.
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Sous ce babillage, il y avait un tel courant de sensations pénibles, de souvenirs douloureux, que l'air ambiant devenait suffocant. Je me levai, Colette m'imita.
— Oh ! madame de Myères, restez donc encore un moment 1 s'éci'ia Guy. Laissez-moi vous voir, au moins !
— Demain, demain, nous nous verrons, répondisje hâtivement.
— Demain, non... je pars pour Houlgate. Je serai absent deux ou trois jours, dil-il avec une nuance d'embarras. Mère est si bien que Je n'ai aucun scrupule de la laisser, et maintenant que vous êtes là, je m'en irai tout à fait tranquille.
— Vous le pouvez.
— A mon retour, nous causerons, n'est-ce pas?
il me tendit la main. Je fus obligée de lui donner la mienne. 11 la porta à ses lèvres... Ce baiser tomba en moi et y produisit comme une onde d'exquise souffrance qui me fit frissonner. Je rencontrai les yeux de Colette. Ils étaient si pleins de muettes supplications que, spontanément, je mis mon bras autour de son cou. ma joue contre la sienne — une caresse d'autrefois.
— Le plus douloureux est passé, lui dis-jeà l'oreille. Puis, tout haut, j'ajoutai :
— Au revoir... à demain.
Malgré mes protestations, Guy voulut m'accompagner jusqu'à l'ascenseur.
— J'arrivai chez moi, tremblant de la tête aux pieds, comme un cheval qui, sous l'éperon du maître, viendrait de franchir un obstacle redouté.
l48 SUU 1 A un ANCHE
Bagnoles-de-l' Orne .
La confession de ma cousine a eu sur moi un curieux effet. Elle a été une sorte d'éprouvette et je ne suis pas précisément fière des résultats. Il ne m'a point été indifférent d'apprendre que sa liaison avec M. de Myères n'avait été que de courte durée. Ma vanité souffre moins. Par moments, je me sens joyeuse, presque... puis... j'entends à nouveau ses paroles: « tout contribua à cette abominable faute, une folle partie de poker, le Champagne, l'orage qui éclata avec une force extraordinaire », et je la vois épeurée, s'abattant sur sa poitrine, lui, l'enserrant de ses bras, la retenant... oh ! ill'a retenue naturellement ! Je vois... je vois avec cette puissance de vision que Jean Noël a acquise, et un tourbillon de colère renverse tout dans mon âme. Je ne lui en veux pas, à elle, à lui seulement. Lit cette ressemblance I De près, elle est peutêtre moins saisissante. Le front ample, le nez, le menton rappellent le père de ma cousine, mais les cheveux bruns, la moustache fauve, l'ombre qui velouté le coin des yeux bleus, la bouche fine et sensuelle, le sourire et la staturel Tout cela est de M. de Myères. Ne faut-il donc pas de l'amour, beaucoup d'amour, pour se reproduire ainsi? Je suis à me demander cela, et une flamme douloureuse me monte au visage. Toute la vie, ici-bas, la créature humaine fait des efforts pour se tenir debout moralement ; il en est qui meurent sans y avoir réussi. Je viens certainement de retomber à quatre pattes, et c'est cette misérable fémi-
SUR LA BRANCHE l49
nité qui en est cause. N'importe; je me relèverai. Debout 1 debout ! Sursum corda !
Hier et aujourd'hui, j'ai passé une partie de l'aprèsmidi avec Colette sur la terrasse de l'hôtel. Pauvre femme ! Son sang, autrefois si riche, semble irrémédiablement appauvri, sa splendide vitalité à jamais détruite. Telle que, dans sa souffrance et son affliction, elle m'a paru plus intéressante que jadis. Son charme ne l'a pas abandonnée et ses mouvements alanguis ont retenu leur grâce. Avec sa robe de mousseline de soie noire toute plissée, à devant flottant, son collier de perles, le manteau élégant jeté sur ses épaules, elle était délicieuse. Je le lui ai dit, et le compliment a amené une expression de plaisir sur son visage,
— Une linotte grise, tu vois, fit-elle avec un sourire mélancolique, en touchant ses beaux cheveux ondulés.
Dans ces premières heures de notre réunion, l'absence de Guy a été un soulagement pour toutes deux. La causerie s'est engagée entre nous avec quelque difficulté. Nous avions tant à nous dire, que nous ne savions par où commencer. Ensuite, nous nous sentions loin, très loin l'une de l'autre. Par moments, nous nous regardions sans parler, étonnées d'être devenues aussi étrangères. Les fils de nos vies semblaient ne pas pouvoir se rejoindre à travers les tissages de ces quinze dernières années, et puis imperceptiblement, le merveilleux travail s'accomplit. Colette me parla avec un sentiment profond de la mort de son mari, de ses regrets. Elle est veuve depuis trois ans. Henri et son frère Georges, les jumeaux d'Hauterive, comme on les nommait, ne s'étaient jamais séparés.
l5o SUR LA BRANCHE
Ce dernier a consacré sa vie, sa science, à l'amélioration du domaine familial. Il y travaille encore avec l'aide d'un chef de culture. Robert, le fils aîné de ma cousine, est un brillant officier de cavalerie. Elle espère qu'il sera plus tard le châtelain des Rocheilles et y continuera l'œuvre de son père et de son oncle. Les confidences de Colette concernant la famille s'arrêtèrent là. Je sentis qu'elle n'osait pas mentionner Guy. J'avais un curieux désir de savoir quelque chose de lui, de son caractère, je l'amenai dans la conversation. La mère eut un joli regard de remercîment.
— Jusqu'à présent, tout a bien été pour lui, dit-elle d'une voix un peu assourdie. Il a passé ses examens d'une façon brillante. Après son service militaire, il a fait urs voyage de dix-huit mois autour du monde, il est resté une année au haras du Pin. Maintenant, il suit en amateur les cours de l'école de Grignon. Je rêve pour lui d'une grande exploitation agricole en France ou en Tunisie. Il a hérité de la fortune entière de sa marraine, mais, jusqu'à l'âge de trente ans, il ne peut toucher que la moitié des revenus. Il est assez bien partagé pour laisser les Rocheilles à son frère, ajouta madame d'Hauterive en rougissant légèrement, et il le fera, je n'en doute pas.
J'ai compris que cet arrangement allégeait sa conscience.
— Est-il bon pour toi.'^ demandai-je.
Le visage de Colette s'éclaira de tendresse.
— Parfait! Une fille ne saurait avoir plus de soins et de prévenances.
— Il a l'air intelligent.
— Il l'est ! oh ! il l'est! et brave et fort!
SUR LA BRANCHE l5l
— Il a le menton carré de ton père ?
— Oui, lu l'as remarqué? C'est sur ce trait que j'arrête toujours mes yeux. Il ne sera pas faible, lui I ajouta la pauvre femme avec une expression d'orgueil.
D'un accord tacite nous remontâmes hâtivement le cours des années pour arriver à notre jeunesse. Là, nous nous retrouvâmes tout à fait. Une foule de jolis souvenirs, emmagasinés je ne sais où, se réveillèrent les uns après les autres et chassèrent le fantôme qui était entre nous. Avec cette faculté de dédoublement que j'ai acquise, madame de Myères causait et Jean Noël voyait le cirque de verdure savamment nuancée, le lac moiré par la lumière, la terrasse blanche abritée par un groupe d'arbres, et dans ce décor d'harmonieuse mélancolie... deux vieilles femmes, réunies après quinze années de séparation, marchant lentement, évoquant le passé, y puisant un moment de joie et d'oubli. Le romancier se rendait compte du temps et des forces que représentait cette seule petite scène humaine et comme toujours, il était saisi d'admiration devant l'œuvre du maître.
— Oh ! nous étions des créatures saines et bonnes, ajouta Colette, après avoir feuilleté une ou deux pages de notre jeunesse.
— Un peu inquiétantes, toutefois, avec notre coquetterie précoce, répondis-je en souriant. IN'esl-ce pas toi qui, la première, as eu l'intuition de la laideur des dessous de ce temps-là et qui as fait le coup d'Etat des chemises?
— Le coup d'Etat des chemises?
— Absolument. Un beau jour tu t'avisas, devant ton miroir sans doute, qu'elles étaient affreuses. Tu
l52 SUR LA BRANCHE
me proposas de supprimer les maaches et de les raccourcir. Tu peux revendiquer l'idée de la transformation qui devait se faire beaucoup plus tard. Nous l'exécutâmes en cachette et son effet nous ravit. Malgré nos précautions pour en retarder la découverte, ta mère trouva notre nouveau modèle dans ta commode. J'étais présente. Elle demanda à la femme de chambre ce que c'était.
» — Le linge de mademoiselle, répondit Françoise.
» — Ça ! s'écria-t-elle avec une expression qui me fait encore rire.
» Et tenant entre le pouce et l'index le corps du délit, elle se tourna de mon côté :
» — Peux-tu m'expliquer?
» — Oui, ma tante, fis-je promptement. Colette et moi voulons arranger toutes nos choses de dessous, elles sont hideuses et nous dépoétisent.
» Le mot parut si comique à ta mère qu'il fit tomber sa colère, mais nous n'en fûmes pas moins sermonées et défense nous fut faite de jamais toucher à notre trousseau.
Colette rit de bon cœur.
— Oh ! je me souviens, je me souviens ! Toi non plus, tu ne voulais pas être dépoétisée ! N'as-tu pas assez souvent reproché à ma pauvre tante de t'avoir mise en camisole jaune pendant ta rougeole ? Je me demande d'où pouvait venir, à deux petites provinciales telles que nous, ce besoin d'élégance. Tu nouais des rubans partout. Tu changeais sans cesse les meubles de place dans ta chambre.
Les carrés de moquette, qu'on plaçait alors devant chaque siège des salons, t'horripilaient particulière
SUR LA BRANCHE l53
ment. Un jour, chez une vieille dame où l'on avait eu l'imprudence de nous conduire, tu te mis à pousser avec le bout de ton pied, sous chaises et fauteuils, tous les petits tapis. Je t'imitai et en un clin d'oeil le parquet luisant se trouva nu. La maîtresse de la maison à demi aveugle ne s'était pas aperçue de notre exécution, mais ta mère l'avait vue et jusqu'à la maison nous fûmes grondées. Il n'y a pas là à dire, nous étions deux modernistes nées. Du reste, tu es demeurée dans le mouvement.
— Dieu merci ! Je m'intéresse au progrès de la science, aux découvertes, a l'avenir de ce monde comme si je devais y vivre pendant des siècles. Le jour seulement où ma barque ne pourra plus suivre, je serai contente de partir.
Ma cousine me rappela le grenier où nous passions les jeudis pluvieux, le cher grenier plein de choses hétéroclites, de vieux meubles, avec lesquels nous faisions des salons, et certain coffre en bois de cèdre qui renfermait des robes d'arrière-grand'mèrc que nous endossions pour jouer la comédie.
— La comédie était ton fort, ajouta Colette. Quand je pense aux histoires que tu imaginais, aux aventures que tu prêtais à Robinson Crusoë — ton héros favori — je ne devrais pas m'étonner que tu sois devenue un romancier. Jean Noël existait déjà en toi.
— Il existait même depuis longtemps peut-être. Ai-je assez rêvé de grands voyages, de liberté? Est-ce que je n'allais pas me planter devant les baraques de saltimbanques avec l'espoir d'être volée? La diligence de Paris à Genève — Gaillard et Compagnie — me fascinait, je m'échappais pour voir changer ses chevaux.
l54 SUR LA BRANCHE
Personne ne se doutait à quel point j'étais tentée de me faufiler sous les banquettes. Il me semblait qu'elle devait conduire les gens vers des pays merveilleux. Je les ai faits les longs voyages, je l'ai la liberté, ma malle n'est pas plus longue à boucler qu'une tente à plier. \ ois-tu, j'imagine que nous arrivons avec des cerveaux impressionnés pour nos destinées respectives. Nous commençons à les vivre par des instincts, des goûts prononcés, des aspirations, des désirs, et la vocation se dessine. Le futur nous affecte quelquefois. Nous pouvons sentir et souffrir d'avance.
Madame d'Hauterive parut soudainement troublée, elle me regarda, ses yeux se remplirent de larmes jusqu'au bord, et les larmes l'embellirent comme jadis.
— C'était donc cela! murmura-t-elle.
— Quoi.^ demaudai-je étonnée.
— Un jour, tu t'es précipitée dans le cabinet de mon père, ta poupée entre les bras en criant : « Monsieur, monsieur ! une méchante femme m'a volé mon mari ! » C'était un jeu, mais tout à coup tu t'es mise à sangloter, on a eu toute les peines du monde à te calmer. Antone, cette méchante femme... ce devait être moi!
Je mis affectueusement ma main sur celle de ma cousine.
— Eh bien, cet épisode, que j'avais oubhé, te décharge encore à mes yeux.
— La vie est cruelle, abominable ! s'écria madame d'Hauterive. J'ai compris plus tard tes révoltes généreuses.
— Mes révoltes d'ignorante, lis-je en souriant. Oh! je n'en suis pas fîère ! Une réponse de notre vieille
SUR LA BRAINCHE l55
Marianne m'est souvent revenue à la mémoire. Un jour, en m'entendant répéter ma phrase habituelle : « Si j'étais Dieu, je ferais ceci, je ferais cela», elle eut un clignement d'yeux moqueur. « Vous n'êtes pas mauvaise, mademoiselle, me dil-cUe, mais je préfère encore être dans les mains du bon Dieu que dans les vôtres ! » Elle avait joliment raison 1
— Malgré ton optimisme, tu ne peux nier qu'il n'y ait en ce monde des griffes, des dents, des poisons, des microbes, des horreurs sans nom.
— Il y a beaucoup de douleur, je le sais. Mon cœur saigne constamment pour l'un ou pour l'autre. Cependant, j'ai acquis la conviction que les épaules sont taillées pour chaque fardeau, et que la souffrance est nécessaire.
— La souffrance nécessaire? Tu crois? demanda madame d'Hauterive.
— Absolument. Tiens, dans mes romans, je n'ai pas pu réussir à faire de la grandeur sans cela. Pour amener mes héros à donner leur pleine mesure, j'ai du mettre souvent leurs âmes sous la pression de forces inférieures, me servir de l'envie, de l'ingratitude, de la passion, de toutes sortes de vilains sentiments, et j'ai obtenu de spleudides réactions morales. Un jour, j'ai été fascinée par le travail d'un peintre aux prises avec le roux d'une chevelure de femme. îl avait sur sa palette du noir, du rouge, du vert, de l'ocre, et il y trempait délicatement son pinceau... comme au hasard. Je devinais une lutte secrète el violente entre ces tons divers, puis, peu à peu, je ne sais par quelle magie — l'artiste lui-même m'a avoué qu'il l'ignorait — ils se sont fondus, el la belle note
l56 SUR LA BRANCHE
juste a éclairé la toile, « ça y était », Voilà comment la nature procède pour arriver à l'harmonie, j'imagine. Voilà comment elle nous travaille. Elle a toute l'éternité, nous aussi, par conséquent, mais un jour « ça y sera I »
— Que de choses tu as apprises ! fit Colette avec une expression d'étonnement,
— Il fallait que j'en apprisse beaucoup pour acquérir la foi !
A ce moment, on remit un télégramme à ma cousine. En le parcourant, ses lèvres se contractèrent légèrement.
— De Guy, me dit-elle. Il demande s'il peut rester jusqu'à samedi. Tous les mêmes ! Et je te vantais sa force de caractère ! Il est retenu à Houlgate, par une femme dont-il est passionnément épris depuis deux ans, une femme du monde, je soupçonne. Je la déteste. Du reste, je suis sûre que je délesterai mes belles-filles.
— Oh 1 Colette ! me récriai-je,
— Les mères sont jalouses aussi, je crois.
— C'est bien là le malheur. L'évêque de Genève, monseigneur Mermillod, me disait un jour qu'il était sans cesse étonné de voir des femmes bonnes chrétiennes, d'une haute piété, devenir les ennemies acharnées de leurs belles-filles, perdre tout sentiment de justice. Je lui expliquai que c'était une jalousie de sexe. Il demeura tout saisi, puis après avoir réfléchi, il reconnut que j'avais raison.
— Une jalousie de sexe I impossible 1
— Eh non, ma pauvre amie. Chez la femme, l'amour n'est que de la maternité en fleurs, et la maternité, de l'amour en fruit.
SURLADRANCHE ib']
— Alors, c'est la nature qui est coupable. Oh I je lui en veux à celle-là !
Je me mis à rire.
— Tu as tort, elle place toujours le remède à côté du mal. Dans la maternité, par exemple, il y a l'abnégation, le dévouement. Vouloir le bien de son enfant est un sentiment banal, il faut arriver à le vouloir même par une autre. J'ai une foi telle au progrès de l'humanité, que je suis persuadée qu'il y aura un jour de bonnes belles-mères sur la scène de ce monde.
— Ah 1 Antone, comme tu es changée 1
— Je l'espère.
— Ce n'est pas seulement pour me rendre la paix que Dieu t'a amenée ici, c'est pour que tu me communiques un peu de la force et de la sagesse que tu as acquises.
Nous marchions, je pris le bras de Colette, je le passai sous le mien, et nous causâmes jusqu'au coucher du soleil. Je ne sais si, comme elle le dit, je lui ai transmis de la force, mais j'ai emporté, moi, une joie profonde et qui est arrivée au bon endroit. Je crois qu'il s'est passé quelque chose de bien joli sur la terrasse du Grand Hôtel de Bagnoles.
Bagnolcs-de-l'Orne.
Guy est revenu d'Houlgate visiblement heureux. 11 y avait dans ses yeux, autour de ses lèvres, une belle lumière vibrante, dans sa voix des notes de triomphe. Gela m'a causé une incompréhensible irritation. Sous
l'impulsion de sa joie intérieure, il a été ridiculement tendre avec sa mère et avec moi. Je me suis promis de le tenir à distance. Ce n'est pas facile. Cette force dominatrice qu'il a héritée de son père a presque toujours raison de ma volonté, il a senti ma résistance, elle le pique au jeu. Il a résolu de s'emparer de ma personne au nom de la famille. Il ne tient aucun compte de ma froideur. Ma brusquerie l'étonné quelquefois pourtant. Il élève ses sourcils, me regarde fixement, puis l'irrésistible sourire reparaît sur ses lèvres et je me radoucis comme par miracle! L'idée lui est venue de m'appeler « marraine ». Colette, troublée, lui a fait aussitôt une remontrance.
— Il faut cependant que je l'appelle quelque chose, a-t-il répliqué gaiement : cousine est ridicule, madame de Myères trop solennel, maman vous rendrait jalouse. Du reste, le nom lui revient de droit puisqu'elle était la femme de mon parrain.
Nous ne pûmes rien répondre. Ce que je supporte le plus mal, ce sont les ironies de la destinée. Elles m'exaspèrent toujours. Celle-là m'est tout à fait désagréable. . . Ma plume vient de s'arrêter comme lorsque je ne suis pas de bonne foi avec moi-même... Est-ce qu'elle m'est vraiment désagréable.*^
Le lendemain de son retour, Guy est monté me faire visite. Après un coup sec et léger, il est entré comme chez lui. Le cadre petit et un peu bas du salon mettait, en un relief si saisissant, la ressemblance de sa haute figure avec celle de M. de Myères, que je fus suffoquée.
— Et me voici chez Jean Noël 1 fît-il avec un rire ému. Est-ce assez amusant I
SUE LA BRANCHE lÔQ
— Tragiquement amusant, oui, pensai-je.
11 promena les yeux autour de lui avec curiosité, lut les titres de mes livres, examina mes photographies parmi lesquelles il reconnut celles de deux de mes héroïnes, s'amusa de mes gris-gris, envoya un baiser à la Victoire de Samothrace, toucha à tout comme ferait un garçon mal élevé, mais avec une familiarité où il y avait de la tendresse et du respect. Et je le regardais sans rien dire, émue, troublée, protestant intérieurement contre ce quelque chose de M. de Myères qui rentrait dans ma vie.
— On est bien ici ! fit-il en s'asseyant devant ma table à écrire, du reste comme dans tous les lieux où l'on pense et où l'on travaille. J'ai découvert cela.
— Une découverte qui vous fait honneur, dis-je subitement radoucie.
— N'est-ce pas? Oh! vous verrez, je ne suis pas mauvais.
— Je l'espère pour votre mère.
— Où est le portrait de parrain? me demanda-t-il au moment de partir.
— Ailleurs, ailleurs, répondis-je brusquement.
— C'est bien cela 1 Chez une femme, le portrait que l'on ne voit pas est le seul qui compte.
— Vous en savez déjà bien long sur la femme, fisje d'un ton moqueur.
J'étais debout. Il mit ses mains sur mes épaules.
— Assez long, marraine, pour savoir que vous êtes de la meilleure espèce, t/ie ri(jht sort.
Cette parole est tombée comme une goutte d'huile sur ma rancœur. Plusieurs fois, elle est revenue à mon
l60 SUR LA BRANCHE
oreille, me causant un plaisir dont j'ai honte. Quel art subtil dans notre complexité !
Guy m'a fait part de ses inquiétudes au sujet de sa mère. Il l'aime passionnément. Il a besoin d'être sans cesse rassuré sur le résultat possible de l'opération à laquelle elle est condamnée. Cette angoisse d'enfant, même chez le fils de M. de Myères, m'émeut, et je fais de mon mieux pour la dissiper.
L'étrange filleul que la Providence m'a donné devient de plus en plus accaparant. Lorsqu'il me voit partir pour l'établissement l'après-midi, il lâche tout pour me rejoindre et m'accompagner. Il va me chercher mon verre d'eau, s'assied à côté de moi et me ramène à travers la forêt par le plus long chemin. J'essaye souvent de le semer. Une fois, il s'en est aperçu .
— Je crois que vous voulez vous débarrasser de moi, marraine, a-t-il dit avec un regard de reproche. Est-ce que je vous ennuie?
Par politesse j'ai dû protester.
L'autre jour à la promenade, pour me raconter quelque chose, il passa soudainement son bras sous le mien et s'y appuya. Mon cœur eut un sursaut violent, mon corps un instinctif recul. Ce joli mouvement de tendresse et de confiance était familier à M. de Myères. Il avait fait ainsi avec moi des kilomètres et des kilomètres sur la terrasse de Chavigny. Comme je me le rappelai, je vis tout à coup son ombre surgir à mon côté, sa silhouette élégante et fine s'allonger sur la route. Sa silhouette ? Non, celle de son fils, mais si pareille, si cruellement pareille ! Mes yeux y demeurèrent rivés avec un mélange d'amour et de haine, de
SUR LA BRANCHE l6l
bonheur et de douleur. Ce fut poignant et exquis. Assurément Jean Noël n'eût jamais rien imaginé de semblable !
Bagnoles-de-l'Orne .
Ma première promenade en automobile avec Guy pour chauffeur I Elle devient drôle, ma vie. J'avais eu l'imprudence d'exprimer devant lui le désir d'essayer de la locomotion nouvelle. Cet après-midi, il est arrivé chez moi avec un long manteau sur le bras.
— Marraine, m'a-t-il dit d'un ton joyeux, j'ai la Panhard de mon ami d'Urville, je vous emmène.
J'ai voulu refuser, il n'a accepté aucune de mes mauvaises raisons, m'a obligée à mettre mon chapeau, m'a entortillé la tête d'un voile, m'a fait endosser le manteau de sa mère et avant que j'aie eu le temps de me reconnaître, il m'avait installée en voiture. Colette^ qui était sur le seuil de la porte, m'a remerciée par un regard d'avoir consenti à me laisser emmener. Guy est monté à son tour, il a mis sa main sur la direction et nous avons roulé ! Quelle surprise pour mon vieux corps que ce mouvement nouveau ! Il m'a semblé que le moteur était en moi. Devant nous, ni cocher, ni cheval, l'espace I et nous y entrions librement, triomphalement, comme s'il nous appartenait tout ! Gela m*a donné la sensation immédiate d'un accroissement de grandeur et de pouvoir.
— Quand je vois cette machine reluisante, élégante et si bien disciplinée, ai-je dit à mon compagnon, je me rends compte du progrès réalisé en peu de temps.
Il y a huit ans, j'ai assisté à une des premières courses d'automobiles. Elles étaient une vingtaine. Elles partirent de l'Arc de l'Etoile avec une trépidation folle, un bruit de ferraille, de casseroles heurtées, laissant derrière elles une fumée infecte. Et les voilà presque au point, filant sans bruit, obéissant comme des choses vivantes. C'est merveilleux !
— Que de calculs, de chiffres, il a fallu jeter sur le papier pour arriver à ce résultat ! a ajouté Guy.
— Et d'où venaient-ils ces chiffres! Demandez aux ingénieurs s'ils le savent. J'aime à imaginer que les agents invisibles de la Providence travaillent de même le cerveau humain. Sous leur action, sa pensée deviendra plus forte, plus harmonieuse, ses facultés s'assoupUront, sa trépidation diminuera et il sera moins sujet aux pannes, aux terribles pannes.
Guy s'est mis à rire.
— Les pannes! votre cerveau, à vous marraine, ne doit pas connaître ça !
— Oh ! il les connaît. Trop souvent mon esprit patine, patine et cela me désole.
— De l'huile dans les graisseurs, voilà ce qui manque, j'en suis sûr.
— C'est-à-dire?
— De bonnes affections de famille. L'hôtel, les étrangers toujours, ce n'est pas réchauffant. Maintenant, vous aurez mère, oncle Georges et moi. Quand je pense que si nous n'étions pas venus à Bagnoles nous ne nous serions peut-être jamais retrouvés en ce monde.
— Oui, mais nous devions nous retrouver.
— Vous ne le regrettez pas, j'espère .►^
— Non, non, ai-je répondu sincèrement.
■ — A la bonne heure !
Guy, tenté par la belle route qui se déroulait devant nous à perte de vue, n'a pas tardé à accélérer la vitesse de sa machine. J'ai fermé les yeux. L'air velouté, balsamique que nous fendions m'a communiqué une véritable ivresse. Il m'a semblé que je n'avais plus de corps, une sensation bien étrange... Aussitôt que mon cliaufTeur a eu ralenti sa course, j'ai repris conscience.
— Vous n'avez pas eu peur.^ m'a-t-il demandé avec anxiété.
— Je n'en ai pas eu le temps.
— Nous ne dirons pas que nous avons fait du soixante à l'heure.
— Nous ne le dirons pas, c'est entendu. Je suis contente d'avoir connu celle belle vitesse-là !
Une demi-heure plus tard, après avoir traversé une petite ville qui s'appelle la Ferté-Macé, nous sommes arrivés sains et saufs devant la grille du Grand Hôtel. Guy a sauté à terre. Avec un sourire, le sourire que j'ai tant aimé, il m'a tendu les deux mains, je lui ai donné les miennes. Ceci était plus merveilleux encore que les Panhard, et les Gardner-SerpoUet.
Bagnoles-de-l'Orne.
On dirait que la Providence veut m'imposer ce fils de M. Myères et le mêler à ma vie. Dans quel but? Ah ! c'est elle qui a des raisons « que la raison ignore ». En attendant, les plus forts instincts de
lG4 SUR LA BRANCHE
mon être protestent. Le combat dont mon cerveau est le théâtre est assurément joli, curieux à étudier, mais il est douloureux à vivre. Ma paix, achetée si cher, n'existe plus. A chaque instant le beau son de voix inoublié vient me faire tressaillir, un regard pénètre violemment en moi et réveille les souvenirs endormis. Alors mon vieux cœur bat lourdement, des ondes d'émotion colorent mon visage... et je suis furieuse. Guy m'attire et me repousse. J'éprouve du plaisir à le voir paraître, puis au bout de quelques moments sa présence me cause un véritable malaise. Je voudrais lui découvrir les défauts qui me sont antipathiques, il a ceux qui me plaisent et en plus les qualités que je préfère. Je rougis de l'avouer, mais j'ai espéré trouver en lui une trace de dégénérescence. Eh bien, j'ai été déçue. Il donne une impression de parfait équilibre de netteté, de plein air. Sa physionomie est ouverte et brillante. Il n'a pas dans les yeux ce papillotement qui indique la passion du jeu. Sa poignée de main n'est ni molle, ni banale ; c'est celle de quelqu'un. A l'âme nuancée, au tempérament nerveux de son père, ont été ajoutés quelques éléments de force qui caractérisaient les de Nolay, les ancêtres paternels de ma cousine, des ancêtres huguenots. La nature est allée les chercher chez eux, ces éléments. Serait-ce pour cela que Colette?... Cette idée me donne le vertige. Je n'ose pas encore regarder si profondément dans la vie.
Gomme pour me plaire davantage, Guy a une teinte légère de cosmopolitisme. Le long voyage qu'il a fait après son service militaire a élargi sa vision. Il parle bien l'anglais et l'allemand. Il va chasser en
Ecosse, il a passé plusieurs mois de vacances à Bonn. Il sait parfaitement qu'en Angleterre il y a plus de discipline, plus de vrai patriotisme que chez nous ; qu'en Allemagne on a davantage l'amour de la science, le respect de toute supériorité. Il ne soutient pas à cor et à cri, comme un aveugle, que la France est la première des nations, mais il sait qu'elle pourrait le devenir. Il connaît ses points faibles et les points forts de nos voisins. Il a acquis une bonne base de jugement. Aura-t-il la volonté de créer autour de lui et dans la mesure de son influence les énergies nécessaires au bien de son pays ? Aura-t-il le courage de réagir contre les ambitions basses et la mauvaise foi ? J'en doute. Il me semble déjà atteint d'égoïsme, de ce microbe moral que l'on rencontre si fréquemment chez les honnêtes gens et qui paralyse leur action. Il a pris aux Rocheilles le goût de la campagne, de la vie large. Il suit les cours de l'école de Grignon avec l'idée de devenir un jour propriétaire d'un grand domaine. Pour le moment, il ne songe guère à défricher des terres, à creuser des canaux, il n'est qu'un amoureux. De qui est-il épris? D'une mondaine ?... veuve? mariée? divorcée? D'une demi-mondaine? A voir son regard ardent, lourd de sensualité, on devine bien que ce n'est pas une figure de jeune fille qui est derrière son front. Guy aime à causer. Je l'y encourage par curiosité de l'âme moderne. Pauvre âme de transition. On la juge sévèrement et on méconnaît son œuvre. Elle n'est ni belle, ni poétique, j'en conviens. Son adolescence n'a pas de rêves, sa jeunesse pas d'idéal, pas d'enthousiasme, pas d'illusions. Il y fait sombre
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plutôt. La foi antique a disparu derrière son horizon, la foi nouvelle n'est pas encore levée. Il ne lui est pas permis de planer, elle est contrainte à plonger, sans trêve ni relâche, afin d'arracher aux profondeurs de la nature les éléments, les forces nécessaires à une vie plus intense, à une évolution plus rapide. Pour ce jirodigieux effort, elle tend les facultés de son cerveau, les muscles de son corps. J'ai pour elle une pitié tendre, car je devine que son ingrat labeur prépare à l'humanité une période de beauté, de grandeur et de bonheur.
Bagnoles-de-l' 0 rn 3 .
Si Guy était moins jeune, il s'apercevrait sans doute de la tension qui se produit lorsque Colette, lui et moi, sommes ensemble. A chaque instant, je suis obligée de jeter la conversation dans un autre chenal, de rompre les chiens. Certains jours, on dirait que des esprits malfaisants se plaisent à rendre la situation intolérable. Il prend tous ses repas avec sa mère, le soir il joue aux cartes avec elle. Il m'a demandé plusieurs fois de venir faire un whist. J'ai refusé, sous prétexte que j'avais mon bain à cinq heures du matin, et après le dîner, je monte chez moi, dans la crainte qu'il ne \ienne me relancer au salon. Il a conservé de son parrain, de son beau parrain, comme il l'appelait, un souvenir très vif. Il s'est mis à m'en parler avec ime admiration enthousiaste, avec une expression si tendre que ma gorge s'est serrée subitement. Je n'ai pas ajouté un mot à ses éloges. Une autre fois, j'y ai
coupé court cl" une manière si brusque qu'il en est demeuré saisi. Il est étonné de voir que je suis de ces gens qui n'osent pas regarder leurs morts. Cette faiJjlesse lui a causé une déception, j'en suis sûre. Mon modernisme et mon cosmopolitisme ne laissent pas que de le déconcerter. Je dérange évidemment sa conception de ce qu'une vieille femme doit être. Il est choqué surtout de me voir vivre à l'hôtel. Un mot a trahi sa pensée.
— Vous trouvez que cela manque de dignité ! dis-je avec un demi-sourire.
— Non, mais il me semble que vous devez sentir le besoin d'un chez vous.
— Quelquefois, il m'arrive de désirer un bel appartement, bien clos, une femme de chambre, un cordon bleu, des amis, une voiture, une paire de chevaux. Et je suis persuadée, que si tout cela m'était donné, je ne tarderais pas à venir redemander ma chambre à l'hôtel de Gastiglione. J'aime mieux être « sur la branche », que de demeurer dans un nid vide, les pattes repliées. Mon seul regret est de n'avoir pas un coin à la campagne, de ne pouvoir jouir, ni de l'été ni de l'automne. Les paysages d'hôtels m'ont toujours horripilée.
Le visage de Guy s'éclaira.
— Mais vous aurez les Rocheilles maintenant, s'écria-t-il, de la verdure, des arbres, des fleurs, tant que vous en voudrez. Nous pourrons même vous arranger le pavillon de l'Orangerie, n'est-ce pas, mère ?
— Une heureuse idée, répondit Colette, sans me regarder.
l68 SUR LA BRANCHE
— Oncle Georges ne s'en plaindra pas ! Nous en ferons des bridges et des pokers! Aussitôt que mère sera convalescente, je viendrai vous chercher. Yous passerez l'automne avec nous à titre d'essai.
Je sentais magnétiquement l'angoisse de ma cousine.
— Entendu ! fis-je gaiement.
La pauvre femme eut un soupir de soulagement. Si jamais parole lui a fait du bien, c'est celle-là. Je suis contente d'avoir pu la prononcer.
Colette et Guy s'intéressent vivement à mon travail littéraire. Ils ont voulu connaître la genèse de mes livres. Je la leur ai racontée avec un plaisir réel. Je sais maintenant combien la famille m'a manqué. Je m'explique pourquoi le succès m'a donné si peu de joie. Madame d'Hauterive m'a demandé, l'autre jour, si j'avais le manuscrit du roman qui va paraître daQS une Revue au mois de décembre. Sur ma réponse affirmative, elle a exprimé le désir de le lire.
— Tu sais, a-t-elle ajouté avec un sourire nerveux, il se pourrait que je ne fusse plus là.
Je me suis moquée de cette supposition, mais je lui ai apporté mes petits cahiers. Elle les a caressés de sa jolie main pâle, les a ouverts lentement avec respect et a regardé l'écriture comme une ancienne connaissance.
— Toujours ferme, toujours nette, et pas vieille école da tout. C'est la première fois que je lirai un roman en manuscrit, dit-elle avec une satisfaction enfantine.
Le lendemain, à ma grande surprise, elle arrivait chez moi avec mon bouquin.
— Déjà lu ! m'écriai-je.
■ — Oui, oui, je n'ai pas pu le quitter.
— Voilà un compliment.
Elle mit les bras autour de mon cou.
— Oh 1 Antone, il est plus beau, plus fort que les autres. Gela arrive avec les enfants de chair, tu sais. Les derniers sont souvent les mieux réussis. Tu peux être fière de celui-là. Je l'adore et toi avec, ajouta-t-elle en pressant sa joue contre la mienne .
— Eh bien, mets-toi là, dis-je en lui désignant la chaise longue. Je suis curieuse des impressions de ma première lectrice, tu comprends.
Elle s'étendit, j'arrangeai les coussins derrière son dos. A-lors avec une physionomie animée, elle me parla des scènes qui lui avaient plu davantage, des idées qui l'avaient frappée.
— Et mon héroïne, as-tu découvert sa ressemblance avec quelqu'un? demandai-je.
Colette rougit.
— Avec moi? Je ne me suis donc pas flattée?
— Sans le vouloir, je le confesse, je lui ai donné ton allure, beaucoup de ton caractère, de tes habitudes. Tu as remarqué, que pour prier, elle ferme les yeux très fort, comme toi.
— Je ne les ferme plus. Ce qui me trouble est au dedans maintenant.
— Et le jeu si joli de ta face-à-main, je te l'ai emprunté. Vois-tu, il y a des effets, des sensations, des gestes qui se fixent dans le cerveau à notre insu pour servir à l'œuvre qu'on doit faire, à l'œuvre lointaine même.
— C'est merveilleux, murmura madame d'Haute-
rive. Et que de choses lu as découvertes dans une simple histoire d'amour !
— Pas la millième partie de ce qu'elle contient probablement.
— Les espoirs que tu donnes semblent si vrais, ajouta Colette.
— Parce qu'ils sortent de la vie même. La vie est i)leine de matières précieuses, l'homme n'a encore su en tirer que de la boue et de l'argile; il arrivera un jour à ses vrais trésors.
— Quand je pense que ton optimisme est né d'un grand chagrin !
— C'est la preuve de sa logique et de sa sincérité.
— Nul doute. Antone, lu devrais écrire ces pages de bonne espérance...
— La Providence a su m'y obliger.
— '• Et elle s'est servie de moi ! Cette pensée me ramènera toujours au pessimisme. J'ai beau me dire tout le temps que j'ai vécu ma destinée, il y a des moments où je me sens coupable, vois-tu, je connais exactement où est le siège de la conscience ; il est ici au-dessous du cœur. Chez moi, cet endroit doit être meurtri, bleu de remords.
Je ne pus m'empêcher de sourire.
Madame d'Hauterive s'était levée pour partir. Elle tapota tendrement mon manuscrit.
— Cela me fait plaisir de penser que quand tu as commencé ce roman, tu pouvais déjà me regarder sans rancune.
— Sans rancune ! m'écriai-je. N'as-tu pas deviné que j'avais une affection particulière pour cette héroïne
SUU LA BRANCHE I7I
qui te ressemble ? Je ne me doutais pas que notre réunion fut si proche, mais au fond je la désirais.
— Et moi, donc !
— Nous ne l'avons pas provoquée ! Elle s'est effectuée sans notre volonté. Quelle autre preuve te faut-il pour croire que nous sommes menés?
Ma cousine mit sa main sur la mienne et la serra fortement.
— Garde bien, dit-elle, cette foi absolue et triomphante qui t'a mis le pardon au cœur !
Dieu sait que mon pardon, est complet. Colette nem'est point douloureuse comme M. de Myères et Guy. Je suis de nouveau sensible à son charme léger. Elle m'inspire une sorte d'amitié maternelle. Est-ce à dire que nous soyons aussi près l'une de l'autre qu'autrefois? Non. Il y a au fond de nos êtres d'obscures répugnances ataviques, plus fortes que la raison. A certains moments, une pensée, un souvenir, ou chez moi, ou chez elle, change l'atmosphère, y produit du froid; une invisible barrière se dresse entre nous, le silence se fait et nous nous quittons attristées et étonnées. J'ai embrassé madame d'Hauterive plusieurs fois, je l'ai tenue entre mes bras et je ne pourrais ni boire le thé, ni jouer aux cartes avec elle 1
Depuis notre enfance, nous avions aimé le thé. On le prenait par goût, dans nos familles, alors qu'en France on le considérait encore comme une tisane. Il avait sur nos cerveaux un effet exhilarant. Nous le préparions avec un soin jaloux, nous recherchions tout ce* qui pouvait développer sou arôme, et nous ne l'offrions qu'à ceux qui l'appréciaient. M. de Myères était de ce nombre. Elle était particulièrement jolie, à
Chavigny, cette communion de cinq heures. Je vois distinctement Colette et moi installées dans l'embrasure d'une des hautes fenêtres. Sur la table entre nous, éclairée par les rayons des soleils couchants, l'argenterie ancienne, la bouilloire chantante, la porcelaine de Chine d'un vert glauque, les napperons de lin, les tasses d'où s'élevait une fumée odorante. Cette petite âme exotique du thé que nous absorbions lentement, nous communiquait un bien-être instantané, une légère ivresse. Notre causerie devenait plus animée, tout semblait meilleur ici-bas. Nous appelions ce moment : l'heure rose ! Voilà ce qui ne pourrait plus se reproduire. Madame d'Hauterive le sent aussi bien que moi. L'autre jour, la femme de chambre a apporté le plateau du thé pendant que j'étais là ; elle l'a renvoyé brusquement, et ses fins sourcils se sont joints dans une contraction de douleur. Pourquoi?
Quant aux cartes, nous les aimions, non pas à la manière des joueurs, mais comme des choses vivantes, capricieuses, qui nous étaient tour à tour favorables ou défavorables, qui nous donnaient une sensation de veine ou de déveine. Sans que nous pussions alors nous en rendre compte, nous étions agréablement affectées par l'électricité qu'elles produisent. Dès notre petite enfance, nous avions joué à l'âne, à la bataille; plus tard ce fut au bezigue, à l'écarté, au piquet. Oh! les glorieuses parties, je les ai regrettées plus d'une fois. Je n'ai jamais rencontré d'adversaire aussi amusante que ma cousine. Elle était incapable de se dominer. Son incorrection eût suffoqué des Anglais. Ses exclamations, ses mines la trahissaient quelquefois, mais elle jouait serré et bien. Quand
elle perdait un peu trop longtemps, elle se mettait à invoquer ses aïeux, tous les saints de sa connaissance, saint Antoine de Padoue, qui commençait à être en faveur, Jeanne d'Arc; la fièvre du jeu lui donnait un beau coloris. Ma tante, mécontente de nous voir passer tant d'heures devant le tapis vert, nous suggéra un jour de faire des « cagnottes » pour les pauvres. Nous saisîmes au vol l'idée géniale. Elle donna à nos parties un intérêt nouveau et mit d'accord notre passion et notre conscience. La vue des bas, des jupons qui se confectionnaient autour de nous, ne nous causa plus de remords. Nous faisions travailler la dame de pique à des œuvres de charité. Ce n'était pas banal, et si amusant I Elle a fourni des vêlements chauds, remis de l'huile dans bien des lampes, adouci les derniers jours de quelques vieux. Je me souviens qu'une fois nous eûmes la fantaisie de marier deux braves jeunes gens de Ghavigny, deux enfants abandonnés. Ils se voulaient du bien et ils avaient « l'âme mariante », comme on dit dans le Cher, mais ils ne possédaient pas même les cinq sous de la chanson pour se mettre en ménage. Nous commençâmes à leur profit une cagnotte mémorable. Aucune, je crois, ne nous a procuré autant de plaisir. Après des séances de deux ou trois heures, nous nous écriions triomphalement : « Nous avons la batterie de cuisine I » puis ce fut le linge de ménage, puis ce fut le lit conjugal I Lorsque nous arrivâmes à la somme de douze cents francs, nous commandâmes les bans et les violons ! Ah I le bon et beau souvenir ! Nos protégés sont maintenant des gens aisés, ils ont deux rejetons. Le fils aîné est apprenti jardinier chez Vil-
I^/i SUR LA BRANCHE
morin. Les cartes, qui ont détruit tant de foyers, en auront au moins créé un. C'est une satisfaction de penser que nos parties de bezigue, d'écarté, de piquet ont produit du bien, de la vie même, qui se perpétuera longtemps après nous. Et jamais nous ne pourrons les reprendre, ces chères parties ! Madame de Myères et Colette d'Hauterive, jouant ensemble au bezigue, à l'écarté ! Impossible ! Ce tableau révolte mon imagination. Il me semble ridicule. Qu'est-ce donc que le ridicule ? Une désharmonie qui prête à rire... Je ne vois pas d'autre explication. Toute désharmonie est douloureuse ou laide. Ces jours derniers, j'ai souvent pensé à madame Victor Hugo. Lorsque l'éditeur Lacroix donna un banquet de soixantaine au poète, elle l'autorisa à inviter sa maîtresse, et elle porta elle-même un toast à sa santé. Franchement, je me sens incapable d'arriver à une telle hauteur. Après cela, elle considérait peut-être son mari comme un demi-dieu, tandis que pour moi, M. de Myères était un homme...
Bagnoles-de-l' 0 rne.
Colette quitte Bagnoles demain. A ma prière, elle a prolongé son séjour d'une semaine. Nous aurons passé quinze jours ensemble, après avoir été éloignées îune de l'autre pendant quinze années. Quand j'ai vu la femme de chambre commencer les malles, j'ai eu un brusque serrement de cœur. Est-ce que je ne devrais plus la revoir ? Elle a acquis de la force à Bagnoles. Les douleurs qui l'obligent à avoir recours
à des piqûres de morphine out diminué de fréquence, mais elle est terriblement anémiée. Je n'ai jamais vu, sous des yeux vivants, des cernes aussi profonds. Voilà ce qui m'inquiète. La menace de l'opération qu'elle doit subir pèse sur son esprit, et de quel poids I je puis l'imaginer. Souvent, lorsqu'il lui arrive de faire des projets, elle s'arrête court et se tait comme si elle voyait le fd de l'épée suspendue au-dessus de sa tête. Elle m'a remis une enveloppe scellée, avec prière de l'ouvrir si elle venait a mourir. J'ai employé toute mon éloquence à la rassurer, j'ai multiplié les exemples de guérison et je crois avoir réussi à lui insulfler un peu d'espérance.
Guy a voulu que nous dînions ensemble ce soir au restaurant. Je n'ai pas pu refuser. Pour diminuer la tension qu'elle prévoyait, madame d'Hauterive l'avait engagé à inviter un de ses amis en villégiature près de Bagnoles.
— Non, non, a-t-il répondu, nous trois seulement. Ce sera plus agréable et plus intime.
Intime ! Il ne se doutait pas combien ! Oh I ce dîner ! j'en garderai longtemps le souvenir et la souffrance ! Dans son ignorance du supplice qu'il nous imposait, Guy avait commandé un repas délicat et fait venir des ileurs de la Ferté-Macé. Je ne l'avais pas encore vu en tenue du soir. Son smoking bien coupé, son plastron blanc accusait sa ressemblance avec M. de Myères d'une manière si impitoyable, qu'à chaque instant l'émotion changeait ma voix. Il me fascinait, et, lorsque je le regardais, je sentais instinctivement l'embarras de madame d'Hauterive. Nous mangeâmes à peine, mais nous bûmes beaucoup
de Champagne. Sous son influence, les yeux de Colette se dilatèrent, leurs cernes se creusèrent davantage, deux plaques roses, comme deux fleurs de sang, colorèrent ses joues. Dans l'ombre des abat -jour, cet éclat factice ressortait davantage et me causait une impression pénible. Malgré nos efforts, la conversation se soutint mal. Il se produisait des courants froids, des silences lourds, des fausses notes. A son insu, Guy lui-même s'en trouvait affecté. Colette, son fils, le fds de M. de Myères et moi, la femme, réunis autour de la même table, partageant le pain et le vin, c'était une désharmonie trop criante, voilà pourquoi elle était si douloureuse. La désharmonie I Ne serait-ce pas là la cause de tous les maux, de toutes les laideurs d'ici et d'ailleurs? La lutte occulte qui se poursuit sans trêve dans l'univers entier, n'aurait-elle pas pour but unique de créer l'harmonie ?
Bagnoles-de-l'Orne,
Colette est partiel... elle et son fils, naturellement. La pensée que nous ne nous reverrions peut-être plus a rendu notre adieu profond et pénible. Nos regards ne pouvaient se quitter, nos mains se lâcher. Guy a senti cela, et, par sa gaieté, il s'est efforcé de dissiper notre émotion.
— Nous aurons l'œil sur vous, marraine, me dit-il au dernier moment. Surtout, n'essayez pas d'échapper à la famille.
— Je ne l'essayerai pas, répondis-je.
Il me baisa la maia, s'élança dans le compartiment, se découvrit et me cria : « Au revoir I aux Rocheilles ! »
Et je répétai machinalement : a Aux Rocheilles I )> Le train démarra. Il fait une immense courbe avant de disparaître. Colette était demeurée à la portière. Je vis son visage blanc s'éloigner, se rapetisser, puis un épais nuage de fumée noire me la cacha brusquement, et je demeurai toute saisie d'une crainte superstitieuse, Je n'ai pas eu le courage de rentrer h l'hôtel, je suis allée me promener en forêt. Il y a des années que je n'avais éprouvé une telle sensation de solitude. La situation entre madame d'Hauterive, Guy et moi, était fausse, intolérable par moments, mais, tant qu'ils ont été là, j'ai été protégée de nouveau, liée à quelqu'un. J'étais contente de dire « ma cousine », de montrer que j'avais des parents comme tout le monde. En vérité, la famille donne à l'individu de la force et de la dignité. Tout en me promenant, la lête un peu basse, je revivais ce dernier chapitre et la vie me paraissait plus extraordinaire, plus merveilleuse que jamais. J'aurais donné beaucoup pour pouvoir parler de tout cela à sir William Randolph. Je lui ai écrit ma rencontre avec madame d'Hauterive, à lui, mon seul confident. Qu'en pensera- t-il.»' Si l'on m'avait dit, lorsque j'ai quitté l'Angleterre, que, quinze jours plus tard, je me séparerais de Colette avec chagrin, je n'aurais pas manqué de répondre : « Jamais! impossible!... » et j'ai du chagrin 1 L'homme ferait sagement de rayer ces deux ridicules adverbes de son vocabulaire.
178 SLR LA BRANCHE
Bagnoles-de-I'Orne.
Il y a trois jours, j'ai longuement pensé à Simien Hall, à sir William, et lui-même m'écrivait' la lettre originale que je viens de recevoir, une lettre très anglaise d'esprit, très mâle de caractère, où le sentiment, la sensibilité sont dissimulés par l'humour, la raillerie, et où perce une amertume involontaire, a Malgré ma mauvaise volonté, me dit-il, je suis obligé d'admettre que cette rencontre avec votre cousine a tout l'air d'avoir été préordonnée, aussi bien que la réconciliation qui s'en est suivie. Après cela, je ne saurais sans manquer à la logique qui est votre fort, vous louer de votre générosité. Et, du même coup, je dois innocenter le tueur de femmea H... qui sera pendu demain à Nevs^gate. C'est gênant en diable votre croyance .!> En tout cas, je puis toujours vous féliciter d'être arrivée à un degré de perfection qui vous a permis de pardonner si complètement — et je le fais de grand cœur. Bien que vous n'ayez pu m'amener à voir la vie tout à fait sous le même aspect que vous, ne regrettez pas votre visite à Simley, Vous m'avez fait beaucoup de bien. Certaines de vos idées ont germé dans mon cerveau et ont produit quelque chose. L'action de votre âme latine sur ma rude âme saxonne n'a pas été vaine. Soyez fière de cela! »
Dans sa dernière page, il ajoute : « Inutile d'espérer du mieux pour moi, à supposer que vous ayez eu cet enfantillage ; souhaitez plutôt que le courage me soit donné. J'essaye de croire avec vous que les vibrations
de la joie et de la douleur sont nécessaires à alimenter la vie universelle et qu'il est indispensable que j'étouffe, mais là, franchement, je n'y réussis pas. Vous avez sagement fait de suppléer à votre philosophie par l'envoi du tableau d'Ary Scheffer. Je l'ai placé en face de mon lit et j'accroche mon espérance à celle qui luit sur le visage de sainte xMonique, C'est peut-être plus sûr. J'imagine qu'elle voit un lieu où l'on respire bien, où l'air est oxygéné, divin. Respirer ! par moments, cela seul me représente le paradis. Goethe mourant demandait de la lumière... c'est de l'air que je demanderai, moi ».
En lisant ces lignes, mon cœur s'est rempli de sympathie tendre, mes yeux de larmes. Oh ! non, je ne regrette pas ma visite à Symley Hall.
Dans la lettre du grand-père il y en avait une de la petite Lily, absolument délicieuse. « Chère madame de Myères, m'écrit-elle, nous venons d'avoir un grand chagrin. Rosey, le chat noir de la nursery, avec lequel vous avez pris le thé, est mort. Il a refusé de manger, il s'est caché sous les lits, sous les tables. Avant-hier matin, Sara l'a appelé, mais il n'est pas venu parce qu'il n'était plus vivant. J'ai beaucoup pleuré.' Francis, lui, a ravalé ses larmes; les garçons ravalent toujours leurs larmes, n'est-ce pas drôle ? (h it not fanny ?) Grand-papa dit qu'il y a un paradis pour les bêtes. Nous croyons que Rosey est heureux. Il était si gentil, si obéissant 1 Nous l'avons enterré dans le cimetière des animaux. Quand il y aura des fleurs sur la tombe, nous vous en enverrons. Mais nous ne savons pas encore ce que nous voulons y planter. Nous espérons que vous reviendrez bientôt à Simley. ».
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Voilà des enfants, de vrais enfants!... Dieu les bénisse ! Je ne manquerai pas de leur envoyer mes condoléances pour la mort de Rosey.
Bagnoles -de-I'Orne .
Bagnoles possède trois choses merveilleuses : son air, son eau et sa forêt. L'air n'est ni léger, ni vif, mais velouté et pur. Ses molécules ont la propriété de grossir les objets, de les rapprocher. La nuit, le ciel paraît extraordinairement bas. Nulle part en Europe je n'ai vu les étoiles aussi grandes et aussi près de moi. Dans ce petit pays du nord, on a la même clarté lumineuse, la même atmosphère vibrante que dans les Alpes-Maritimes. L'eau minérale, pareille à celle de Gastein, unique en France, est onctueuse. On dirait des sèves résineuses liquéfiées. C'est une eau de beauté. Je me suis amusée à étudier ses effets. A.U bout d'une vingtaine de minutes, le corps prend dans le bain une blancheur particulière, il devient exsangue comme si le sang était tout refoulé. La réaction ensuite donne une sensation de chaleur, de bien-être absolument délicieuse. La forêt d'Andaines, qui rayonne autour de la source, qui l'a créée probablement, n'est pas grandiose, mais infiniment douce et bienfaisante. Elle a des coins sauvages dont l'aspect vous cause une terreur presque sacrée, des sousbois de feuillage délicat, tout émaillés de bruyère rose, des hauteurs où les pins secoués par le vent font passer sur vous des ondes harmonieuses et embaumées. Elle vous attire et vous retient ; vous marchez, vous
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marchez, votre respiration devient plus facile. Cette âme des arbres, qui fait de la flamme dans les foyers, accroît votre vitalité, et de votre communion avec elle vous sortez délassé physiquement et moralement. L'air, l'eau, la forêt, forment ici un réservoir de forces et de santé. Nous ne savons encore ni les distribuer, ni y puiser, voilà le malheur.
Entre les mains des Allemands ou des Suisses, Bagnoles serait aujourd'hui une station thermale de premier ordre. Pendant quarante années il a végété très obscurément. Il ne possédait qu'un hôtel, des plus primitifs, et un établissement insuffisant. Les provinciaux, les petits bourgeois qui le fréquentaient, se gardaient égoïstement de proclamer la vertu de ses eaux. Ils se baignaient chaque jour, je gage, avec la crainte de le voir renchérir. Les médecins et un député bien intentionnés entreprirent finalement de le lancer. Sous leur suggestion, une compagnie se forma. On construisit en face de la gare, sur le bord de l'unique lac, un hôtel grandiose, luxueux, absurde, qui coûta deux millions. Par suite de cette première impulsion, on traça des avenues en pleine forêt; des villas, des cottages s'élevèrent comme par enchantement, mais sur des terrains non préparés, c'est-à-dire sans que toutes les canalisations nécessaires à la salubrité eussent été faites, de sorte que les eaux méuagcres forment à droite et à gauche des ruisseaux blanchâtres, irisés de graisse et mal odorants qui descendent comme ils peuvent vers le lac qu'ils empoisonnent et qui empoisonnerait tout le pays si l'air n'était absolument antiseptique. Une paysanne, avec qui j'ai fait un bout de chemin l'autre jour, m'a
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assuré, qu'avant la guerre, la maladie était inconnue dans les environs et qu'on n'y mourait que de vieillesse. Bagnoles est encore classé parmi les trous, mais il a toujours un avenir 1 L'avarice, l'égoïsme, le manque d'organisation et de sens pratique, la politique même, entravent sa prospérité, comme elles entravent notre progrès et toutes nos œuvres, h dessein peut-être. Il y a des nations qui ont besoin d'être poussées, d'autres qui ont besoin d'être retenues. Qui sait si nous ne sommes pas de colles-là? Un fait assez curieux est l'hostilité que la construction du Grand Hôtel a provoquée chez tous les paysans de la région. Serait-ce que par esprit conservateur ils tiennent à l'établissement des Bains, serait-ce que cette révélation du luxe moderne les a offusqués ? Ils ne sauraibnt le dire sans doute, mais ils l'ont détesté dès la première heure et l'ont vu s'élever avec une méfiance croissante. Ils viennent par groupe se planter devant la grille, le regardent la bouche ouverte, les yeux ébaubis, puis tournent silencieusement sur leurs talons. Quelques-uns s'enhardissent jusqu'à monter les marches du perron, traversent le hall, le salon de lecture, et redescendent par l'escalier de la terrasse. La Grande Hôtel, comme ils persistent à dire, n'a pas encore lassé leur curiosité. C'est un but de pèlerinage pour toutes les noces. Les plus riches s'y font servir des rafraîchissements.
Dimanche dernier, j'ai vu dans la salle à manger, une petite scène bien caractéristique de notre époque. Un fermier, un bonhomme de soixante-dix ans au moins, longue blouse bleue, chemise bien blanchie, frais rasé, est arrivé pour déjeuner avec son fils et sa
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bru. On leur a désigné une table près de la mienne, où ils se sont installés. Le père avait la dignité naturelle d'un chef de famille et l'aplomb de celui qui paye. « Donnez tout ce que vous avez », dit-il en repoussant le menu que le garçon lui présentait.
Il ne paraissait pas du tout impressionné par les beaux messieurs et les belles dames au milieu desquelles il se trouvait. Ses enfants étaient plus intimidés que lui. La paysanne, malgré sa robe de soie noire cossue, son chapeau garni de fleurs qui, d'ailleurs, l'enlaidissaient considérablement, avait l'air mal à l'aise. Elle sentait par intuition féminine that she was not it, qu'elle n'était pas la chose. Ce mot d'argot américain me lente : To be or not la he it. « Etre ou n'être pas la cJiose », en dit si long. Je ne perdis pas de vue le vieux Normand. Il mangea de tous les plats avec une gourmandise visible, fit claquer sa langue sur le Saint-Julien, et pour compléter la petite fête, commanda du café et des liqueurs. Je l'attendais à l'addition. Eh bien, il fut très chic. Il mit ses lunettes, regarda le total. Ce total, qui eut probablement donné une attaque à son père, ne lui causa aucune surprise. Il sortit un gros porte-monnaie, paya sans broncher, puis croisant ses mains sur son gourdin, il promena autour de lui ses petits yeux futés, avec une expression d'orgueil, un sourire gouailleur qui disaient clairement : « On en a aussi xle l'argent » . Il en avait I Et sans doute le brave homme eut là, dans cette salle à manger pleine de bourgeois, une douce illusion d'égalité, sinon de fraternité.
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J'ai reçu deux dépêches de Guy et puis, ce malin, la première lettre de madame d'Hauterive. Sa vue m'a causé une émotion très douce, très profonde ! En la palpant, j'ai senti ce fluide particulier que dégage la pensée de ceux avec lesquels la nature vous a liés. Liés I La science nous révélera la signification de ces beaux mots que nous prononçons encore comme des enfanls. Colette est arrivée aux Roclieilles sans trop de fatigue, après s'être reposée quarante-huit heures à Paris. Elle a voulu descendre à l'hôtel de Gastiglione. Voici ce qu'elle m'écrit :
« J'ai demandé ta chambre, elle se trouvait heureusement libre. J'y suis entrée avec un sentiment presque religieux. La petitesse de ses dimensions m'a serré le cœur. Gomment as-tu pu vivre là, et là seulement, toi qui avais toujours besoin d'espace, qui ne trouvais jamais les pièces assez vastes et assez hautes ? J'ai prié que l'on me donnât la table sur laquelle madame de Myères écrit. La femme de chambre m'a répondu d'un air pincé : « Nous ne la donnons pas aux autres clients ». Je l'aurais embrassée. Je lui ai expliqué que j'étais ta parente et que je désirais voir comment tu étais installée. Le visage de la brave femme s'est éclairé de compréhension et elle s'est allègrement prêtée à ma fantaisie. De mon lit, mes yeux se sont reposés longtemps sur cette table où les romans sont nés, où toutes ces idées, tous ces sentiments, qui devaient me remuer l'âme, ont été développés. J'ai
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prêté l'oreille au tic-tac de la vieille pendule qui a marc[ué tes heures de travail. Et ni cette table, ni cette pendule ne sont même tiennes. Oh I Antone, je ne puis endurer cela ! Je ne sais si ta chambre possède un charme particulier, mais je m'y suis trouvée bien, tellement bien, que j'aurais voulu pouvoir y rester jusqu'à la fin de la semaine. J'ai visité la maison. Je me suis fait indiquer ta table dans la salle à manger. Nous y avons déjeuné, Guy et moi. Oui, Jtout est élégant et confortable, ainsi que tu le disais, mais ce froid de l'hôtel comment t'y es-tu habituée? Comment n'a-t-il pas congelé ton ame? ^
Chère Colette ! Je suis contente qu'elle ait dormi dans ma chambre. Elle lui a semblé petite. Oui, elle l'est. Qu'importe ! Je sais maintenant avec le poète : « ce qu'il faut d'espace ])our aimer, vivre et mourir ». Congelé mon âme, l'hôtel ! Mais non. J'y ai trouvé le repos, les modèles dont j'avais besoin, tout ce qui était nécessaire à l'œuvre que la Providence m'a assignée. Plus loin, madame d'Hauterlve me dit :
« Le docteur a été émerveillé de l'effet des eaux. En le revoyant, j'ai failli lui sauter au cou pour le remercier de m'avoir indiqué Bagnoles ! J'ai encore de ces mouvements de jeunesse... en imagination. Cher homme! Il ne se doutait pas pourtant... cette phrase vient d'arrêter ma plume... Non... il ne se doutait pas! A. son insUj sa prescription était destinée à nous réunir! C'est la meilleure qu'il ail jamais écrite. Et toi? N'est-ce pas le directeur et sa femme qui t'ont amenée au Grand Hôtel ! Voilà les agents secrets et inconscients de notre rencontre. Oh ! Antone, tu as raison, la vie est plus grande, plus magnifique que nous ne le soup-
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çonnons. Tu m'apprendras à la regarder. Tu seras mon professeur de vie... veux-tu? Jeunes, nous avons rêvé ensemble; vieilles, nous philosopherons. Tout le monde dans le pays est content de me voir marcher. L'espérance que je lis sur les visages est entrée en moi. Elle a dissipé mes pressentiments sombres, ma peur même. Il y a des années que je ne me suis sentie si bien portante d'esprit et de corps. Dis-moi, Bagnoles a-t-il quelque saint protecteur à qui je puisse envoyer une offrande? Oncle Georges a été bien heureux de notre réconciliation. Il m'a serré les mains à plusieurs reprises en me regardant tout au fond des yeux d'une manière qui m'a un peu troublée... aurait-il soupçonné? N'importe maintenant... La transformation de madame de Myères en romancier l'a stupéfié. Il est en train de relire tes livres. Il t'écrira pour te féliciter. Nous parlons de toi chaque jour. J'ai un plaisir enfantin à prononcer ton nom à haute voix. Il met de la joie dans l'atmosphère des Rocheilles. Et cela semble bon d'être là à t'écrire... Ne lâche plus ma main, Antbne. Mais je suis tranquille, si tu étais tentée de le faire, Jean Noël saurait t'en empêcher. Jean Noël, c'est le meilleur, c'est l'essence de madame de Myères. Dieu vous bénisse tous deux. >>
Lâcher sa main. Non, assurément. Quand certaines pensées me rendront son contact douloureux, je la serrerai très fort... et ma chair rebelle s'y habituera. Pauvre petite main si pâle! Je n'ai qu'une crainte, maintenant, c'est qu'elle me soit brutalement retirée.
Bagnoles-de-l'Orne .
La vie de Bagnoles me convient et me plaît infiniment. Elle n'est pas aussi amusante que celle d'Aixles-Bains, mais elle a quelque chose de mieux. Je crois bien que je suis la seule à apprécier ce mieux. Je prends mon bain à cinq heures. J'ai encore le réveil facile et gai. Cela m'amuse de descendre à travers l'hôtel endormi. Un omnibus nous conduit à l'établissement. Il contient six personnes qui arrivent toutes plus ou moins grincheuses. Ah I nous ne sommes pas jolis, jolis, vus ainsi au saut du lit et dans la clarté fraîche du point du jour. Le trajet est trop court, quelques minutes à peine. La beauté du matin, que je vois rarement, me cause une jouissance physique. J ai besoin de l'aspirer, d'en remplir mes poumons et mes yeux ; celle du soir, au contraire, touche mon âme. Ici, l'aube est extraordinairement lumineuse. Danj son atmosphère distillée, la forêt, dont le soleil éclaire à peine les cimes, paraît plus sombre et plus mystérieuse; le petit lac immobile, avec ses ombres portées si profondes et si nettes, ressemble à un miroir d'abîme. Les maisons et la route sont d'un blanc rose. Le paysage dormant donne une impression d'irréel. Et cette fleur du matin, chaque jour différente, me ravit. Elle a la durée brève de toutes les choses exquises. Quand je repasse une heure plus tard, elle a disparu. Après le bain et la douche, l'omnibus me ramène à l'hôtel, où je trouve ma chambre pleine de soleil. On m'apporte le thé que je
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prends avec ma gourmandise habituelle, puis je m'étends sur la chaise longue, et au cours du mystérieux procédé de la réaction, je m'endors d'un bon sommeil. A huit heures et demie, je suis à ma table de travail, et j'y passe le reste de la matinée. Après le déjeuner, je m'accorde une petite causerie ou une partie de bridge. Je remonte ensuite chez moi pour lire les journaux et faire ma correspondance. Vers quatre heures, je vais boire mon verre d'eau, et je pars dans une direction ou dans une autre, d'un pied, pas léger du tout, hélas ! A Paris, je n'exerce guère mes muscles locomoteurs. Dès que j'arrive à la campagne ou dans une ville d'eaux, je suis obligée de m'entraîner à la marche. Il est si vrai que nous pouvons obtenir beaucoup de notre corps, même lorsqu'il est vieux, qu'au bout de quelques jours je puis faire de jolies promenades. Peu de personnes vont au Casino. Nous avons d'assez bonne musique à l'hôtel. Nous passons la soirée éparpillés dans les salons, dans le hall, sur la terrasse. Le cadre est agréable, bien éclairé ; cette série de baigneurs est plutôt élégante, on se croirait en visite dans un château dont les maîtres seraient absents.
Pour la première fois depuis que j'ai été mise « sur la branche », je me trouve dans un milieu entièrement français, et à mon horreur, à nom chagrin, je reconnais que j'y suis dépaysée. Quand je cause avec ces gens de ma race, je me heurte à des préjugés que j'avais oubliés, je froisse des idées anciennes, et, dans le recul que j'ai acquis, je vois clairement leurs défauts et leurs qualités, je sens le mur tout de suite. Sentir le mur chez ceux qu'on aime, chez les siens, est affreusement douloureux. Les étrangers que j'ai ren-
contrés au cours de mes pérégrinations, des personnes, très haut placées souvent, m'ont accueillie, reçue, invitée sans arrière-pensée. Mes compatriotes, eux, m'ont au contraire, traitée avec une certaine réserve. La femme nomade et cosmopolite que je suis ne leur inspire qu'une médiocre confiance. Ils désapprouvent surtout ma manière de vivre. L'autre jour, au milieu d'une conversation dont les domestiques étaient le thème, ma voisine s'est tournée vers moi :
— Vous qui n'avez pas de ménage, cela ne doit pas vous intéresser, m'a-t-elle dit avec un sourire de dédain.
Puis une provinciale a ajouté avec un cliquetis expressif de ses aiguilles à tricoter :
■ — Il faut avoir sa maison, sa paroisse, ses œuvres de charité.
Du coup, je me suis sentie annihilée, car je ne possède aucune de ces choses qui font la respectahilité sociale. Je ne paie même plus d'impôts ! Je me suis bien gardée de l'avouer. Je dois convenir que cela m'humilie un peu. Par acquit de conscience, -ps^r fierté civique, je donne chaque année indirectement la somme que je crois devoir à la communauté... Est-ce que je voudrais être de nouveau reliée au monde.^... Eh bien, franchement, non ! La voilà, la grâce d'état ! J'espère qu'elle est donnée à toutes les créatures aussi bien qu'à moi.
Bagnolcs-de-l"Orne.
Le Grand Hôtel est archi plein... J'ai sous les yeux, réunis comme pour une étude psychologique, des spéci-
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mens d'aristocratie et de bourgeoisie haute et moyenne, des trois couches supérieures de la société. On dirait vraiment que les individus ont été arrangés par couches comme les terrains géologiques. De fait, ils ont tous une part d'éléments communs ; mais ces éléments, travaillés et mélangés différemment, les rendent incroyablement divers. La nature n'est pas encore arrivée à l'amalgame qui donnera la fraternité, tant sans faut! Ces Français que des maux semblables ont réunis sous le même toit, qui demandent la santé à la même source, qui se rencontrent vingt fois par jour, ne se connaissent pas, ne se mêlent pas. Bien qu'ils ne portent point sur la poitrine, comme les Hindous, la cordelette sacrée de leur caste, elle est visible dans leur éducation, dans leurs personnes, dans leur allure, et elle les sépare implacablement. Entre eux, il y a encore l'envie, les rancunes héréditaires, la haine des partis, les questions religieuses ; tout cela crée quelque chose dont l'intuition est plutôt pénible. J'observe av^c curiosité ces groupes si profondément distincts, le clan aristocratique mange au restaurant, passe les so rées dans les corridors ou dans le hall. Si quelquf suns de ses membres entrent au salon pour jeter un coup d'œil sur les journaux, ils n'y restent jariais longtemps, ils sont chassés par l'agacement ner reux que cause toujours un milieu hostile. Dans ce clan-là, on est mieux élevé. Malgré les béquilles et les cannes, les hommes ôtent leurs chapeaux pour traverser la salle de lecture ; les « fils à papa » auraient quatre mains libres, qu'ils ne songeraient pas à se découvrir. Le clan bourgeois est assurément moins affiné, mais il a une vitalité et une force supérieure. Grâce aux
automobiles, nous avons un grand nombre de visiteurs masculins, des journalistes, des députés, des industriels. Les élections prochaines meltent leurs cerveaux en ébullition. J'entends chaque jour des discussions politiques. Comme celles de la Chambre, elles me donnent l'impression pénible, humiliante, que la France est devenue une sorte de cofTre-fort où chacun vient puiser, mais que personne ne songe à remplir. Et ce n'est pas pour elle qu'on travaille, c'est pour la Répubhque, pour la Monarchie, pour l'Empire. Sous l'influence de ces ambitions mesquines, elle ne peut que perdre sa granao allure et devenir bourgeoise. Les étrangers me demandent souvent la signification de ce mot « bourgeois » que nous lançons généralement avec une accentuation de dédain. Je suis toujours embarrassée pour la leur donner. Le dictionnaire met en regard : « commun, sans distinction ». Ce n'est pas tout à fait cela. Le bourgeoisisme comme le provincialisme, est une mentalité. Il me représente un noyau sans pulpe, et il sort évidemment de la cellule pot-au-feu. C'est un des étais de la société, les étais ne sont jamais ni beaux, ni gracieux. Sans lui, je ne sais comment le monde garderait son équilibre, avec lui seul, je ne sais pas, non plus, comment il progresserait. Il donne aux individus une impénétrabilité de coquillage. On en retrouve des caractéristiques chez des personnes qui ont reçu une bonne éducation, qui possèdent une culture supérieure, chez lesquelles se sont développés le goût et le sens de la beauté. Il se trahit par des idées mesquines, une intolérance irréductible, des eutclements aveugles, par une incapacité surtout à comprendre la liberté et à la
donner généreusement. Cette mentalité crée une atmosphère particulière que l'on sent tout de suite. Le paysan, l'ouvrier, l'artiste, ne sont pas bourgeois. Je pourrais nommer un roi qui l'est davantage que bien des gens nés rue du Sentier. Napoléon P"" était bourgeois ; Napoléon III ne l'était pas. Balzac, Guy de Maupassant n'étaient pas bourgeois; Zola l'était. Deux de nos grands journaux, une de nos meilleures revues le sont. L'église de Saint- Augustin est bourgeoise; Saint-Roch ne l'est pas. La Comédie-Française, rOpéra-Comique, le Palais-Royal sont bourgeois ; le Vaudeville, les Variétés, le théâtre Antoine, les cafésconcerts de Montmartre ne le sont pas. Parmi les maisons de thé, toutes le sont, une excepté. L'Angleterre, l'Italie, l'Espagne ne sont pas bourgeoises; l'Allemagne l'est et son empereur ne l'est pas. La France est menacée de le devenir, voilà ce qui me désole... Elle! bourgeoise! Dieu garde!
Par ce que je vois et ce que j'entends ici, je me rends compte de la difficulté que les étrangers ont à nous comprendre. Ils ne peuvent pas faire la différence du caractère, qui est la nature individuelle, et de l'âme, qui est l'essence de la race. Les Français eux-mêmes ne se font pas faute de dire : « Nous avons un sale caractère ». C'est vrai, mais nous possédons une âme merveilleuse et noble. Je la sens autour de moi. A certains moments, elle brille sur les physionomies, elle se répand en paroles généreuses, elle éclaircit cette atmosphère chargée de rancunes, de passions politiques. C'est en elle que réside mon espoir de bien et de meilleur.
L'élément féminin est bien représenté dans le
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Grand Hôtel de Bagnoles. Je l'étudié curieusement et je suis étonnée de constater qu'il est resté presque stalionnaire. Comme de mon temps, je vois des jeunes fîlJes qui rêvent, des grand'mères qui disent leur chapelet ou qui grognent. Du sentiment, de la sentimentalité, de la féminité, de la charité routinière, rien d'autre encore. Pas une aspiration vers une vie plus large^ pas un signe d'individualité. Dans ce milieu, j'ai presque honte de mon modernisme. Habituée à l'allure franche de l'Anglaise, à l'esprit ouvert de l'Américaine, la jeune fille française me fait l'effet d'un véritable anachronisme. Elle me donne l'impression d'une plante qui n'a jamais eu ni assez d'air ni assez d'eau, qui respire mal. Lente, dolente, elle ne ressent pas la simple joie de vivre, le besoin d'agir. Elle s'essaye au sport, pour sacrifier à la mode, mais son corps mal entraîné proteste. Les connaissances dont on a bourré son cerveau n'y font point germer d'idées, ne lui donnent pas le désir de savoir davantage. Elle me paraît fatiguée, rassasiée, artificielle déjà. Je voudrais l'emmener en foret, sur la montagne, au bord de la mer, pour la mettre en contact direct avec toutes les forces divines de la nature. Je voudrais encore la conduire en pèlerinage, eu Italie, en Espagne, à travers la France, afin de lui faire connaître ce trésor de beauté qui est notre héritage. Quand je la regarde passer et repasser son aiguille dans un morceau de soie ou de canevas, l'envie me prend de la secouer. Je sais à quoi elle rêve. A son insu, elle subit déjà la possession de l'homme. Sa pensée se tend vers le mystère qu'elle soupçonne, des images troublantes se forment derrière son front, et le souffle
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chaud de l'instinct flétrit la prime fleur de son être. Les mères devraient se souvenir. Les mères ! Elles ne songent qu'à bien garder leurs filles, à les doter généreusement, à leur faire faire un riche mariage. Elles gâtent leurs fils avec l'espoir de se les attacher et de les disputer efficacement à leur future rivale la bellefille. Voilà la maternité comme elle se pratique encore chez nous au xx® siècle.
L'autre jour, j'ai eu l'imprudence d'exprimer le désir de voir la jeune fille française sortir de la coulisse, prendre part à la vie et y apporter les forces fraîches de son cœur et de son esprit.
— C'est son émancipation que vous voulez alors, fit une maman d'un air scandalisé.
— Oui, mais pas avant qu'elle y ait été préparée par l'éducation. Pas avant, surtout, que les mères aient élevé leurs fils dans le respect absolu de la femme et changé les loups en bergers.
— Les loups en bergers ! s'écria une jolie Parisienne, et l'instinct... et la nature?
— Les Américaines ont trouvé le secret de les discipliner. Elles sont les seules femmes qui aiment leur sexe.
— Alors elles ne sont pas des femmes, répondit lestement mon interlocutrice.
— Et puis la France n'est pas l'Amérique, déclara une vieille dame, d'un ton tranchant.
Cette vérité me cloua. Je sentis de nouveau le mur et je me tus.
La Japonaise aura fait son évolution avant la Latine, je gage.
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Bagnoles-de-l'Orne.
Bagnoles n'est pas bourgeois. Au point de vue du pittoresque, je ne saurais regretter qu'il soit entre les mains peu pratiques de mes compatriotes, et je me réjouis de voir ses hauteurs couronnées de châteaux au lieu de vulgaires auberges. La nature emploie des Anglais, des Suisses, des Allemands à ses œuvres d'utilité publique, mais elle confie aux Latins ses chasses réservées, les endroits de beauté qu'elle veut conserver ici-bas. A l'exception de trois excursions un peu longues que je garde pour octobre, j'ai parcouru les environs à pied et en voiture, et dans ce petit pays situé aux confins du Maine, de la Normandie et de la Bretagne, j'ai senti distinctement la force blonde du nord, la pensée religieuse et obscure de l'ouest, la douceur riante du centre. Sa forêt, ses rochers bizarres, ses pierres druidiques, sa bonne fée Andaine, sa mauvaise fée Gione, ses saints, ses légendes héroïques, ses châteaux massifs, lui prêtent une noblesse indéniable, un charme profond. Par moments on dirait qu'il y a une âme dans le vent qui vous frôle. Il m'est arrivé plusieurs fois de tressaillir à son contact. La contrée donne en outre une impression de richesse, de fécondité. Je ne suis plus étonnée que les paysans puissent se payer des déjeuners à la Grande Hôtel.
Aujourd'hui, j'ai pris pour la première fois une route parallèle au chemin de fer, que j'avais dédaignée à cause de sa proximité et qui m'a donné un très intéressant après-midi. Elle longe la forêt, passe
derrière le champ de courses, et par une montée insensible, s'élève au-dessus de la vallée. Au bout d'un quart d'heure de marche, je rencontrai des arbres dont les branches portaient des cailloux. Je crus à un jeu d'enfants, mais ils devinrent de plus en plus nombreux, et je m'arrêtai stupéfiée devant un endroit où tous s'en trouvaient chargés. L'effet de ces pierres en l'air au milieu du feuillage était fantastique. Je compris qu'il y avait là autre chose qu'une amusette ! J'interrogeai une vieille paysanne.
— Ce sont les pierres de saint Ortaire, me répondit-elle, un bien bon saint qui guérit les rhumalisses. Il a sa chapelle, à cinq minutes d'ici. On y va en pèlerinage, et en redescendant, chacun place une pierre à la hauteur où est son mal. J'en ai mis une pour mes genoux. Madame veut-elle la voir?
— Certainement, répondis-je très intéressée.
Je suivis la brave femme et elle me désigna un gros caillou dans la première fourche d'un hêtre.
— Voilà, fit-elle avec un air de complaisance. Les hommes disent que c'est des bêtises. Au jour d'aujourd'hui, ils n'ont pas plus de foi que les bêtes. En attendant, mes rhiimadsses ont disparu, et je marche sans bâton.
Je promenai les yeux autour de moi. Je vis qu'il y avait des pierres au ras du sol — la marque des pieds douloureux sans doute — d'autres étaient placées à la hauteur des genoux, des épaules, du front. Je m'étonnai qu'elles restassent en place et que personne n'eut été tenté de les faire dégringoler.
La paysanne remua la tête de bas en haut :
— Y a pas de danger! celui qui y toucherait attra-
perait le mal des gens. Ils savent ça, les mauvais gars, heureusement I
La vue de ces étranges ex-voto m'hypnotisa pendant quelques instants. Chacun représentait une douleur, une espérance humaine ! Et il y en avait des centaines I Pour rien au monde, je n'y aurais porté la main, non pas dans la crainte du châtiment, mais par simple respect. J'étais curieuse maintenant de faire la connaissance de saint Or[aire ; je continuai mon chemin et j'arrivai au petit hameau qui porte son nom. Il est tout à fait sur la hauteur, admirablement situé. A l'entrée, je remarquai deux habitations bourgeoises. Au rez-de-chaussée de la première, une pancarte attira mon attention, et à ma grande surprise, j'y vis inscrite une liste d'ouvrages de philosophie transcendante, avec aubas:« S'adresser à l'auteur, villa en face » . L'idée de cette réclame, placée derrière la vitre d'une chambre pleine de pommes de terre, me parut délicieusement naïve. Je m'informai et j'appris que l'auteur était un prêtre. Sa demeure, chaudement ensoleillée à l'orée de la forêt, me fit songer à Jocelyn. J'allai y sonner avec l'intention de me procurer ses ouvrages. Il était absent. Je me promis de revenir. Saint Ortaire n'est qu'un groupe d'une demi-douzaine de maisons, au milieu desquelles le fumier fermente et le purin coule. Pas une plante grimpante, pas un effort d'embellissement. En Angleterre, toutes ces chaumières eussent été fleuries. Je ne pus m'empêcher de regretter que le bon prêtre qui réside là ne s'occupât d'hygiène plutôt que de philosophie. J'ai demandé une tasse de lait à une femme qui venait de traire et je suis entrée dans sa cuisine,
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une vaste pièce qui servait aussi de chambre à coucher, car j'y ai remarqué un ht. La table était encombrée d'éphichures, la vaisselle non lavée traînait dans l'évier, et le carrelage n'avait point été balayé. Le bol à fleurs, dans lequel elle me servit, semblait propre, cependant, et lorsqu'elle ouvrit sa grande armoire normande pour me rendre la monnaie de deux francs, je vis des piles de linge bien blanc et bien arrangé. Là, sans doute, était son orgueil de ménagère. Deux petits garçons entrèrent en courant, une tartine à la main. L'un s'empara d'un pichet de cidre, but à même et le tendit à son frère.
— Vous laissez boire ainsi du cidre à ces petits? dis-je horrifiée. Pourquoi ne leur donnez-vous pas du lait^
— Parce que le lait se vend mieux ; nous n'en avons jamais assez.
Je lui parlai du danger d'habituer les enfants aux boissons fermentées. Elle haussa les épaules.
— Ce sont des histoires de médecins, fit-elle avec un accent de dédain. Ils ne savent rien de rien.
Je jugeai inutile d'ajouter un mot sur le sujet. Je lui demandai si l'hiver les gens du village se réunissaient pour la veillée.
— Ma foi non, me répondit-elle; chacun reste chez soi. comme ça on ne se dispute pas, et puis, il n'y a que trois familles du pays, les autres sont des ouvriers et des Italiens, alors on n'a rien à faire avec eux I
Le voilà, « le sale caractère ».
En quittant ma typique Normande, je me dirigeai vers la petite chapelle. Avec sa façade tapissée d'un énorme rosier, son clocher rustique, elle relève d'un
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peu de poésie la laideur environnante. Toute petite et sombre, elle est habitée, habitée je dis bien, par sainte Radegonde et saint Ortaire, dont les statues polychromes font, comme toujours, peu d'honneur à l'art religieux. Je m'assis devant l'autel et je me laissai pénétrer par cette atmosphère, particulière aux églises catholiques, qui avive si curieusement les images, les impressions et les sentiments. Mon angoisse au sujet de madame d'Hauterive s'intensifia douloureusement. L'heure de la terrible épreuve approche. A chacune de ses lettres pleines d'espoir, mon cœur s'est serré davantage. « Ma petite Colette ! » cette expression d'autrefois s'échappa de mes lèvres, elle eut comme un écho répété dans le silence du sanctuaire. « Ma petite Colette ! » et. par une vieille habitude atavique, mes yeux se levèrent en une inconsciente prière vers la placide figure du saint guérisseur. Si j'étais redescendue à Bagnoles par la route, je lui aurais peut-être mis une pierre, mais je pris un sentier qui zigzague travers la forêt. Le soleil, déjà bas, touchait obliquemenl le pied des arbres et jetait des ronds d'or dans la feuillée. Les hautes fougères que le vent ne remuait pas, m'impressionnèrent par leur immobilité. Malgré moi, je pressai le pas... et je fus franchement contente de me retrouver sur la route ouverte en face de la gare et du Grand Hôtel.
Bagnoles-de-l'Orne.
« Opération admirablement réussie. Mère aussi bien que possible. Content à embrasser le monde entier »,
Voilà la dépêche que je viens de recevoir de Guy. Elle m'a causé une joie sans mélange — sans mélange, je me plais à le répéter, parce que c'est la vérité. Dieu en soit loué !
Bagnoles-de-l'Orne.
Je le savais... Oh ! je le savais ! Elle ne devait pas, elle ne pouvait pas survivre. Il fallait qu'elle disparût, je le sentais obscurément. Deux télégrammes d'oncle Georges me sont arrivés quarante-huit heures après celui de Guy. Le premier me disait : « Péritonite déclarée, Colette très mal.» La seconde: « Enlevée en quelques heures .» Cette nouvelle m'a causé la douleur d'un coup violent, d'une brisure. Oui, il s'était vraiment renoué, le lien entre nos deux êtres, et plus fortement que je ne le croyais. J'ai éprouvé l'irrésistible besoin delà revoir, de l'eccompagnerdans ce dernier bout de son chemin d'ici-bas. J'ai aussitôt commencé ma malle. Il me semblait que je faisais quelque chose pour elle. Tout est prêt... Je pars pour les Rocheilles demain, par le premier train. J'ai songé immédiatement à cette lettre qu'elle m'avait remise en partant. Je l'ai sortie de mon portefeuille avec une émotion profonde. Je ne sais rien de saisissant comme l'écriture d'un mort. L'écriture!... la forme de sa pensée intangible, mais vivante toujours... immortelle aussi. Je n'osais pas ouvrir cette enveloppe qui portait le nom de Jean Noël... je devinais la prière qu'elle renfermait. C'était bien cela... Elle me demande de veiller sur Guy, de devenir son amie, sa conseillère,
de l'arracher aux mains de cette femme qui le tient, de le marier ! . . .
Après avoir lu, je me suis écriée tout haut : « Non, non ! Je ne peux pas 1 Impossible ! » Avec madame de Myères et Jean Noël, il n'y a pas de quoi faire un être vraiment supérieur, un être capable de ce suprême effort Pauvre Colette ! Elle ne se doutait pas combien je l'aime et combien je le hais ce fils de mon mari ; elle ne se doutait pas de tout ce que peut produire un sentiment aussi complexe. Elle termine en me disant qu'elle partira avec la consolation d'avoir placé Guy sous une bonne influence et de lui savoir une amie meilleure que sa propre mère : Seigneur 1 Seigneur 1 Où prendrai-je la force de ne pas tromper cet espoir de mourante.
vu
PARIS
Paris, hôtel de Castiglione.
Ah 1 elle a tourné vite pour moi « la Roue des Choses », depuis mon départ de Paris, fin juillet! Cette accélération de mouvement m'a secouée jusqu'au tréfonds de mon être. Voici plus de quinze jours que j'ai quitté les Rocheilles et mon âme est encore toute vibrante de chagrin et d'émotion.' Les Rocheilles ! La demeure si chère autrefois, si hospitalière et si animée I J'y suis rentrée après quinze ans d'éloignement, dans le double silence de la mort et de la nuit. Oncle Georges était venu me chercher à la station. La manière dont il m'a accueillie, l'accent avec lequel il m'a dit : « Je suis content que vous soyez venue, elle vous attend », m'ont donné à supposer qu'il avait soupçonné la cause de notre brouille. Pendant le trajet, j'ai appris les péripéties de la catastrophe. L'opé-
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ration avait été très heureuse, puis, comme cela arrive souvent... un rieu, l'impossible à prévoir, ont amené une péritonite. Elle ne s'est pas sentie mourir. Elle a été emportée dans un spasme de douleur... et elle m'attendait... selon l'expression de M. d'Hauterive. Guy n'avait pas voulu qu'on la mît dans le cercueil avant mon arrivée. Je l'ai trouvée encore sur son lit, et lui, veillant à côté d'elle. La souffrance avait vieilli le visage du jeune homme, accentué de telle manière la fatidique ressemblance, que j'eus un involontaire mouvement de recul. En me revoyant, il ne put prononcer un mot, ses yeux humides et tendres allèrent de sa mère à moi, avec une expression si pathétique, que mon cœur eut un élan de pitié. Je m'étais arrêtée à Paris pour me procurer des œillets blancs et des roses, les Heurs préférées de Colette. Je les plaçai tendrement sur sa poitrine et sur ses pieds, puis me tournant vers Guy :
— Laissez-moi finir la nuit avec elle, lui demaudai-je, nous avons encore beaucoup de choses à nous dire.
Il inclina la tête, porta ma main à ses lèvres et se relira.
Nous demeurâmes seules en présence, la morte et moi. Avec sa robe de salin d'un blanc d'ivoire, le capuchon de fine dentelle ramené sur ses cheveux, elle semblait prête pour quelque fête. L'ovale fin du visage, les longs cils noirs abaissés, l'arc de la bouche, lui donnaient une expression d'inéluctable fragihté féminine. Ce fut une révélation, une excuse suprême. Saisie de remords au souvenir de ma dureté, je me penchai sur elle, je baisai son front, sa jolie main, et
je m'agenouillai en répétant tout haut : « Ma chère petite Colette! Ma chère petite Colette !» A ce momem, il me sembla que quelque chose déplaçait l'atmosphère autour de moi, qu'une onde circulaire m'enveloppait. Etait-ce le vent qui entrait par la fenêtre ouverte? Je l'ignore, mais pour la seconde fois dans, mon existence, j'eus la sensation distincte d'une présence immatérielle. Je frissonnai. Mes regards s'attachèrent avidement à la figure immobile de madame d'Hauterive... immobile... oui, mais non rigide. 11 y avait là une douceur vivante, une expression de paix qui était sûrement le dernier rayon de son âme. Et c'était bon de se dire qu'elle était là encore peut-être. La mort!... Une fin de chapitre seulement. Le roman, je n'en doute pas, continuera à travers l'éternité et il s'emplira toujours de plus d'amour, de beauté et de lumière.
A l'aube, on la mit dans le cercueil, « ma petite Colette», et, vers onze heures, nous la conduisîmes au cimetière, où les morts de ce pays ont un idéal lieu de repos. Les funérailles de province, dont j'avais oublié les rites, ont, dans leur simplicité une grandeur véritable. Châtelains, bourgeois, paysans, pauvres gens, étaient venus de vingt lieues à la ronde pour accompagner la baronne d'Hauterive à sa dernière demeure. De ma fenêtre, j'avais pu voir arriver, par toutes les routes, des voitures, des chars, des figures en deuil, des coiffes blanches. L'église du village était trop petite pour contenir tout le monde, les portes furent ouvertes et la foule massée sur la place put suivre le service. Le cimetière domine toute la vallée, son mur blanc, ses ifs noirs se dressent sur le haut d'une col-
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line plaatée de vigaes. On y monte par un chemin assez raide, coupé de marches, de distance en distance et les corps y sont portés sur les épaules. Derrière la famille, représentée par les deux fils de ma cousine, par oncle Georges, sa sœur et moi, le long cortège suivit dans un recueillement absolu. Il remplit presque entièrement l'immense champ des morts. Pas un mot, pas un chuchotement, des têtes découvertes, ou inclinées, des larmes, des oraisons, une extériorisation de sympathie et de regrets. C'était doux à voir et à sentir. La bénédiction dernière tomba dans un silence si profond que du buisson voisin un petit oiseau se hasarda à donner les répons, et son chaut pur et clair s'éleva comme une prière. Dans cette épreuve delà séparation qui nous est imposée, il y a un moment d'infmie douleur, c'est celui où 11 faut abandonner son mort dans la fosse sombre, dans la solitude du cimetière. Gomme si les liens de la chair n'étaient point tout à fait rompus, il vous retient, il vous rappelle, et à rentrer sans lui dans la maison chaude et vivante, vous ne pouvez vous défendre d'une sorte de remords. J'ai senti tout cela pour Golette.
Selon l'usage, après la cérémonie funèbre, on servit aux gens venus de loin, riches et pauvres, un repas de deuil composé de mets très simples. Ces agapes sont comme un symbole de fraternité dans la douleur. La province a du bon. Dans les grandes circonstances de la vie, elle se montre supérieure à Paris. On devine qu'il y a plus de solidité et de profondeur dans ses sentiments. Plusieurs personnes m'ont reconnue et ont paru surprises de ma présence. J'en ai éprouvé de la peine et quelque confusion,
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Quand tout fut terminé aux Rocheilles, Guy m'accompagna à mon appartement. Pendant cette cruelle journée, il avait fait brave contenance. Sa douleur ne s'était trahie que par la rigidité extrême de sa physionomie et le son rauque de sa voix. Selon l'expression de ma petite amie Lily, « il avait ravalé ses larmes » , et beaucoup de larmes. Aussitôt que nous nous trouvâmes seuls, son héroïsme sembla l'abandonner. Il jeta ses bras autour de mon cou, je brûlais de le consoler, j'avais le cœur plein de tendresse, de bonnes paroles, et pourtant, je demeurai inerte, muette, je me raidis de toutes les forces mauvaises de mon être.
— Marraine ! oh ! marraine ! répéta-t-il, en se pressant contre moi comme un bébé.
— Poor boy, murmurai-je, touchée enfin par cette plainte d'enfant, par son accent de détresse.
Il me tenait embrassée ; je me dégageai doucement, puis, mettant ma main sur son épaule :
— Si jamais vous avez besoin d'une amie, dis-je, venez à moi tout droit, n'est-ce pas?
Guy me regarda avec une expression où il y avait de l'étonnement et des reproches.
— J'en ai besoin maintenant, marraine, répondit-il. J'en aurai toujours besoin. Les hommes qui ont eu une mère comme la mienne connaissent la valeur du cœur féminin ; ils ne peuvent plus s'en passer.
Puis, se redressant par un nouvel effort de courage, il essaya de sourire.
— Je suis un égoïste, fit-il. Vous devez être brisée de fatigue. Je vais vous laisser reposer.
Et, promenant ses yeux autour de la chambre afin de s'assurer que rien ne manquait à mon confort, ii
approcha la chaise longue de la cheminée où l'on avait allumé une flambée, et en arrangea les coussins.
— Etendez-vous là. Je vais vous envoyer le thé. Merci d'être venue, ajouta-t-il, je suis heureux que vous soyez avec nous.
Sur ces mots, il se retira d'un pas instinctivement assourdi.
Je demeurai debout au milieu du salon, honteuse de ma froideur. Poor boy ! Ce mot était sorti de mes lèvres en anglais et c'était tout ce que j'avais trouvé à dire comme consolation au fils de Colette I . . . au fils de Colette, oui... mais de M. de Myères aussi!...
J'ai passé trois jours aux Rocheilles. Il m'a semblé que je devais à ma cousine de ne pas quitter tout de suite cette demeure où elle est vivante encore. J'ai refait la connaissance de Robert, son fils aîné. Je l'avais quitté à quinze ans. je l'ai retrouvé un homme de trente ans. De taille moyenne, très brun, fin et musclé, il possède toutes les caractéristiques d'une de nos meilleures races, et j'ai éprouvé un curieux plaisir à constater qu'il était bien un d'Hauterive, lui! Il est fiancé à une très riche et très jolie héritière du voisinage. Son intention est de quitter l'armée et de prendre sa place dans le pays. Oncle Georges sent très vivement la perte de sa belle-sœur. Il a vécu sous le charme de son caractère aimable et de sa bonté. Il la comprenait au point de tout excuser chez elle. Sansfaire aucune allusion à mon éloignement, il m'a témoigné, à plusieurs reprises, sa joie de me revoir. La causerie s'est renouée entre nous comme si nous nous étions quittés la veille. Je n'ai jamais manqué de lire la délicieuse
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chronique intitulée : Vie à la campagne, qu'il écrit chaque semaine dans un grand journal du soir. C'est par lui que j'ai toujours connu le retour des hirondelles et des oiseaux migrateurs. Son appréciation de mes romans m'a causé une satisfaction réelle. Mademoiselle Marthe d'Hauterive, sa sœur, une vieille fille originale que nous appelions « la Ghanoinesse », n'a pas manqué de s'étonner de ma réapparition. Elle a même essayé de me confesser au sujet de ma rupture avec ma cousine. Puis, comme elle est de ces personnes qui ont besoin de vous faire connaître leur manière de voir, elle m'a dit qu'elle désapprouvait les brouilles de famille. De plus, elle m'a avoué qu'elle n'avait jamais compris ma manière de vivre après la mort de mon mari. Heureuse chanoinesse I II y a bien des choses qu'elle n'aura pas comprises en ce monde. Elle est, du reste, une excellente créature, très dévouée aux siens. J'imagine qu'elle demeurera aux Rocheilles jusqu'à ce que son neveu y amène la nouvelle châtelaine.
J'ai voulu connaître l'œuvre de Colette — cette œuvre commencée une année après la naissance de Guy — il y a vingt-quatre ans. J'ai été émerveillée de ce qu'une seule femme a pu faire. Le village de G..., un village qui compte trois cents habitants, a été entièrement reconstruit. On y a introduit tout ce qui est nécessaire pour faciliter la propreté et une bonne hygiène. La race dont nous avions maintes fois déploré la laideur maladive s'est améliorée d'une manière incroyable. Les teints sont clairs, les yeux nets, les membres droits, la tuberculose est devenue rare. Une vingtaine d'enfants abandonnés, placés par madame
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d'Hauterive dans les familles les plus honnêtes, ont grandi sous son patronage. Oncle Georges a fait bàlir à ses frais une salle de réunions dont les attractions luttent victorieusement avec le cabaret. Par des conférences, des causeries, il a réussi à faire entrer la masse dans la voie du progrès. Lui et madame d'Hauterive ont éveillé, chez les paysans d'alentour, l'amour de leur propre espèce, l'orgueil de leur propre race. Jusqu'à présent, ils avaient été fiers de leurs animaux seulement, ils commencent à le devenir de leurs enfants. Une femme m'a dit, en redressant la tête : « Oh ! nous avons de beaux gars à la revision, maintenant 1 » Ce sentiment nouveau m'a ravie. Je le considère comme un immense pas en avant. Et tout cela représente « l'expiation de Colette ».
Et, à mon insu, j'ai participé à cette œuvre de civilisation. Il est entré un peu de ma douleur dans ce bien-être, dans cette moralité supérieure que j'ai constatés ici. Est-ce que j'ai le droit de ie regretter ? Est-ce que je voudrais revoir de misérables figures de bébés malsains, comme celles dont je me souviens ? A cett-e question que je me suis posée, j'ai pu répondre . « Non, mille fois non », et avant de partir, je suis montée au cimetière avec ce « non » dans l'esprit et dans le cœur. Je l'ai répété tout bas à Colette, et j'ai emporté des Rocheilles la conviction que, comme le dit Maeterlinck : « Le mal est le bien que nous ne pouvons pas comprendre ».
Paris.
J'aurais pu n'arrêter en Touraine et y passer le mois d'octobre, mais j'ai senli le besoin d'être seule et je suis rentrée à Paris.
Cela m'a été une douceur de penser que Colette a habité ma chambre pendant quelques heures. La femme qui l'a servie s'est souvenue de. la dame aux beaux yeux noirs et, quand je lui ai appris sa mort, elle a eu une expression de regret qui m'a touchée. Guy m'a donné une photographie de sa mère, faite l'année dernière. Il y a dans toute sa personne une noblesse indéniable, qui m'a révélé, mieux que des paroles, l'oeuvre de la douleur. J'ai placé ce portrait en face de mon lit. Aurais-je jamais imaginé qu'il serait là I A chaque instant, il attire mon regard. Entre lui et moi je sens comme un courant de chaleur et de vie et je me prends à répéter tout haut : « Ma petite Colette ! » Je crois que, pour être juste, je devrais dire : « Ma grande Colette ».
Aussitôt de retour, j'ai écrit à sir William Randolph. ïl m'a exprimé sa sympathie avec ces phrases viriles et simples qui le caractérisent et qui donnent une note de si profonde sincérité. Il me parle ensuite des de Lusson. « Je n'ai eu, me dit-il, aucune peine à leur inspirer le désir de faire votre connaissance, car ils <:)nt lu vos romans et sont du nombre de vos admirateurs. Ils se déclarent ravis d'être autorisés à vous iaire visite. » Puis, avec sa verve taquine, il ajoute : « Je ne leur ai pas garanti la parfaite ressemblance
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de madame de Myères avec Jean Noël, mais je leur ai dit qu'elle avait du bon, beaucoup de bon. De leur côté, aussi bien que du vôtre, je m'attends à des remerciements. » Sir William veut absolument me donner des amis. Ma solitude relative le chagrine. Il croit que ces gens, mes compatriotes, seront plus près de moi que des étrangers. Quelle bonté il y a dans cette pensée ! Je me prête à sa fantaisie avec un mélange de crainte et de curiosité. Je me demande ce que produira cette relation dont l'idée lui tient si fort au cœur.
Paris.
Je n'avais jamais vu Paris au mois d'octobre. Je n'aurais pas cru qu'il pût prendre un air aussi province. Il n'y a pas là à dire, les oisifs, les mondains, les beaux équipages sont décoratifs et ils créent une atmosphère agréable. On s'en aperçoit quand ils manquent. Les Américaines que l'on rencontre dans ce moment ne sont occupées que d'essayages et d'emplettes. Elles se préparent au départ et leurs belles plumes sont dans leurs malles. La série élégante arrivera au mois de novembre. Les rues sont sillonnées par des tapissières pleines de ces humbles touristes que l'on appelle « Cooks », du nom de cette agence qui semble avoir été chargée de mobiliser des millions d'individus et dont la création a été un premier signe des temps. On se moque volontiers de ces braves gens. Ils m'inspirent à moi une affectueuse sympathie. Je crois qu'ils sont des collaborateurs de la Provi-
dence et des collaborateurs précieux. Aussitôt qu'ils ont gagné quelque argent, le désir irrésistible leur vient de voyager, de voir de belles choses, de connaître les lieux consacrés de la terre. A leur insu, ils emmagasinent des impressions qui développeront leur mentalité, qu'ils répandront autour d'eux et transmettront à leurs enfants. Le passé n'est-il pas destiué à activer îe présent et à alimenter l'avenir? L'autre jour, sur la place Vendôme, je voyais une tapissière pleine de « Cooks » arrêtée en face de la colonne. Le cicérone en donnait à haute voix, un bref, mais clair historique. Tous ces yeux, qui venaient de si loin, étaient rivés sur le fût de bronze avec une expression d'ardente curiosité, et le souvenir de Napoléon, évoqué là, amenait sur ces visages communs un rayonnement visible, des refiels d'émotion. Limage tragique du héros se photographiait probablement dans quelque cellule de leurs cerveaux. Pour produire quoi ? Ah ! il ne faut pas m'en demander aussi long. J'ai seulement saisi le beau travail occulte. Il m'a émue d'admiration et j'ai éprouvé un sentiment de respect pour ceux en qui il s'accomplissait. En vérité, les dieux semblent préparer ici-bas une œuvre formidable. Ils nous livrent un à un leurs secrets, nous donnent des forces nouvelles, nous mettent en communion plus étroiie. Ils emploient des moyens grands et petits pour accélérer notre activité cérébrale. Par exemple, l'invention des cartes postales n'a pas d'autre but, je gage, que de multiplier les images. Ce mois, me sont arrivées des vues étrangement diverses : Darjeeling, dans l'Inde, avec une chaîne de cimes neigeuses, le palais de marbre de M, Belmont, à Newport, un coin de NeAV-
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York avec des maisons de vingL-deux étages, les rochers de l'Hudson, une rue paisible d'un bourg de Touraine, terminée par une vieille église. Chacun de ces cartons a provoqué des sensations différentes, a fait naître en moi une foule de pensées et de réflexions et rien de tout cela n'est perdu. Vraie ou fausse, je suis contente d'avoir cette intuition des choses.
Paris.
Comme villégiature d'automne, je n'ai eu cette année que les Tuileries. C'est pauvre. J'aime cependant beaucoup « mon jardin ». Hiver et printemps, lorsque je prends le thé à l'hôtel, j'y vais faire ma promenade. Je ne sais pas par qui il a été dessiné, mais ses lignes ont une harmonie dont on ne se lasse pas. Chaque jour il a un aspect nouveau. Ma terrasse favorite est celle qui donne sur la place de la Concorde, du côté droit. Elle est presque toujours déserte. De temps à autre, quelque couple d'amoureux vient s'y réfugier, des gens de la classe moyenne, professeurs, employés, petites bourgeoises en rupture de pot-au-feu. Ils n'ont pas l'adultère dégagé, ceux-là ! Par pitié et discrétion, je passe au large. La vue de la place de la Concorde me fascine. Elle n'a pas sa pareille au monde. Il s'en dégage une activité joyeuse. On dirait le carrefour d'une grande fourmilière. A côté des automobiles rapides, les fiacres commencent à avoir un air falot. Dans vingt ans, probablement, ils auront disparu. J'ai regretté plus d'une fois de ne pouvoir faire là les cent pas avec quelqu'un s'intéres-
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sant à la vie et sachant la regarder en spectateur. Quand je me promène dans l'allée qui longe la rue. de Rivoli, je m'accoude souvent sur la balustrade pour observer les enfants qui jouent en contre-bas. La sfénération qui a maintenant dix ou douze ans me paraît décidément plus belle et plus saine que les précédentes. J'ai constaté, non sans plaisir, que dans les sports, même violents, notre race latine a une grâce, une souplesse qui est étrangère à la race saxonne. Et l'avenir, tel qu'il m'apparaît dans ces physionomies d'enfants, douces et brillantes, me semble plein de bonnes promesses.
Une des magnificences de Paris sont ses couchers de soleil. Ils mettent dans le ciel des .mauves rosés, des jaunes verts, des dégradations de lumière que je n'ai rencontrées nulle part ailleurs. La foule affairée ne les voit même pas. Certains soirs, ils donnent aux plébéiennes Tuileries une royale et impériale splendeur, sous laquelle disparaissent toutes les vulgarités qui les déshonorent. Hier, assise près de la Femme au masque de Christophe, j'ai saisi, je crois, l'automne à son apogée de beauté. Le ciel entier semblait d'or lumineux, les ramures des arbres fraîchement dépouillées avaient encore les tons fauves de la vie, les chrysanthèmes des parterres, les jonchées de feuilles complétaient une harmonie de couleurs qui faisait comme une symphonie en jaune. L'eau du bassin s'endormait, l'air était immobile. Un seul cri d'oiseau, aigu et triste, traversa l'espace, puis le silence se fît, comme pour permettre aux créatures d'entendre cette note suprême que la nature met une année à produire et qui ne se répétera plus. Je l'ai entendue, et je
considère que mon mois d'octobre n'a pas élé perdu.
Paris.
Mou troisième roman va paraître dans une grande revue, le i5 décembre. Depuis mon retour, je suis occupée à le repolir. Ce repolissage y met plus de lumière, je le vois, je le sens et cela me cause un fin plaisir. Peu de lecteurs probablement apprécieront cette clarté. N'importe. Il y a en moi un besoin de perfection que je dois satisfaire entièrement. Ma conscience littéraire ne sera en repos qu'à ce prix. Je n'ai nulle hâte, nulle joie de le voir paraître. Tel qu'il est là, dans mes petits cahiers d'un sou, écrit de ma main, il m'est très cher, il me lient encore de près, j'ai même à le toucher une certaine jouissance physique, comme s'il était quelque chose de vivant. Quand je le regarde copié à la machine, il me paraît déjà étranger, lorsqu'il sera imprimé et circulera, j'aurai quelque peine à croire qu'il est de moi. Un phénomène semblable se produit chez les mères, paraît-il. A mesure que leurs enfants grandissent, elles se rendent de moins en moins compte qu'ils sont sortis d'elles. Tout en relisant mon roman, je me suis rappelé distinctement son origine et son développement. Il y a deux ans et demi, un vieil ami avait eu la gentillesse de me faire faire une promenade au Bois dans sa voiture. Comme nous redescendions les. Champs-Elysées, il se mit à me parler avec admiration du livre de Zola, Rome, qu'il venait d'achever.
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— Pourquoi n'écririez-vous pas un roman italoaméricain? me dit-il tout à coup. Vous connaissez le caractère des deux races, vous pourriez faire quelque chose de très bon.
— Rien d'aussi puissant que l'œuvre de Zola, répondis-je. Gela me découragerait.
— Ce serait dilîérent. Ne soyez pas trop ambitieuse. Essayez.
Ce dernier mot fut prononcé au tournant de l'Hôtel Continental et de la rue de Castiglione. C'est là que mon roman est né. Une femme et un auteur peuvent toujours, j'en suis sûre, préciser la seconde créatrice.
Assez curieusement, cette idée fut jetée dans mon cerveau par un Italien marié à une Américaine. Elle lui avait, peut-être, été inspirée par les contrastes, les incompatibilités, les incompréhensions dont il avait souffert. Chi lo sa? En tout cas, elle ne devait pas être perdue. Elle germa, mais lentement et contre ma volonté. Chaque fois qu'elle pointait, je la renfonçais. Trois mois plus tard, à l'hôtel Beau-Rivage d'Ouchy, je remarquai un jeune Romain avec sa mère. Sa table se trouvait à quelques pas de la mienne. Je le regardai avec plaisir, sans intention de me documenter, simplement parce qu'il avait de beaux traits classiques et le charme latin. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était amoureux d'une très jolie x\méricaine de ma connaissance. Je voyais dans ses yeux, dans sa physionomie mobile, les reflets du désir, de la passion, de la jalousie. Je sentais d'un autre côté la résistance de la jeune femme très honnête, mais coquette et heureuse de plaire. Cela m'intéressait comme toutes les manifestations de la vie. Sous
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celte jolie suggestion, l'idée du roman italo-américain grandit rapidement et triompha de tout ce que je lui opposais. J'y suis demeurée attelée pendant deux années entières. Le résultat que j'ai sous les yeux me paraît plutôt satisfaisant. Reste à savoir si le public sera de mon avis. J'ai essayé d'étudier en moi la gestation de la production d'un roman. 11 est presque impossible de se rendre compte du phénomène et il doit être différent chez chaque auteur. Je ne crois pas que le cerveau soit un générateur. Il me semble qu'il est tout simplement un appareil récepteur et transmetteur. Nous disons intuitivement peut-être : a Une idée me vient, une idée m'est venue ». Oui, l'idée tombe, vient du dehors. C'est bien là mon impression. Les éléments nécessaires à la procréation d'une œuvre vous sont envoyés de la manière la plus imprévue, la plus saisissante quelquefois. Les modèles apparaissent, reparaissent dans votre orbite comme pour vous permettre de les mieux rendre. Les hommes d'art, de science et de lettres sont tous aidés de cette manière. Le cerveau est préalablement impressionné à notre insu Selon moi, le romancier travaille absolument comme le peintre. Il me semble que j'ai derrière mon front trois facultés qui font l'office de pinceaux. L'une ébauche, l'autre prend au dedans et au dehors des parcelles de vie, l'autre les assemble, développe les images, les scènes, les touche, les ^elouche, jusqu'à ce qu'elles aient atteint la perfection rêvée. Je désire tout le temps arriver au mot de la fin et je ne l'écris jamais sans un serrement de coeur. Je sens distinctement que c'est quelque chose de moi qui me quitte. Je m'étais demandé souvent à quoi
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servaient ces monuments que les hommes élèvent au prix de tant d'etïorts, les tableaux qu'ils peignent, les objets d'art qu'ils façonnent, les œuvres musicales, littéraires qu'ils produisent. Maintes fois, chez mon éditeur, en regardant les rayons chargés de bouquins jaunes ou verts, je m'étais dit : « A quoi bon? à quoi bon ? » Les romans surtout me paraissaient choses enfantines. J'étais même un peu humiliée d'en avoir produit. Ce matin, pendant que, le regard fixe, je buvais lentement mon thé, la question s'est formulée dans mon esprit pour la millionnième fois. Tout à coup l'idée m'est venue, oh! elle m'est bien venue celle-là, que monuments, œuvres d'art, livres, romans étaient des accumulateurs, dans le sens le plus concret du mot, de véritables piles d'électricité psychique ! Une onde d'émotion joyeuse s'est produite en moi, j'ai posé ma tasse, je me suis levée en m'écriant : « C'est cela! oui, c'est cela!... » Des accumulateurs destinés à entretenir la vie, à la renouveler, autant de flambeaux qui allument d'autres flambeaux, qui propagent et conservent le feu sacré ! Plus l'œuvre est parfaite, plus l'accumulateur doit avoir de force et de durée. Quelle puissance radiante dans le tableau d'un Michel-Ange ou d'un Raphaël ! Notre Louvre et tous les Louvres ne sont-ils pas pleins d'accumulateurs ? Beaucoup nous sont venus de bien loin et ils n'ont pas été rassemblés au hasard. Chacun est destiné à toucher certains cerveaux, à produire certains effets. Cette conception m'a semblé vraie, vraisemblable, merveilleuse. Je suis retombée toute vibrante dans mon fauteuil avec une sensation de vision élargie.
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Une conversation, que j'avais eue la veille, m'est revenue à la mémoire. A mon insu, peut-être, elle a dirigé ma pensée de ce matin. Un grand avocat américain, qui vit depuis des années à Paris, un esprit cultivé, une nature affinée, me disait le plaisir qu'il éprouvait lorsqu'il voyait quelques-uns de ses compatriotes sensibles aux choses d'art, aux souvenirs du vieux monde. Il me raconta qu'un jour en Angleterre, dans la cathédrale de Winchester, un de ses compagnons de voyage, un Yankee mal dégrossi, qui, pendant la traversée entière, n'avait fait que boire et jouer et qu'il fuyait comme la peste, s'était tout à coup approché de lui et d'une voix basse et émue : « C'est trop beau ! lui avait-il dit, j'ai besoin de serrer la main à quelqu'un », I miist shake hands with somehody. Et les deux hommes avaient échangé là une forte et inoubliable poignée de main. Une autre fois, sur le chemin de l'Acropole, un Américain très gai, très vulgaire, n'avait cessé de raconter de grossières petites histoires. Il avait écœuré M. K... qui voyait déjà son pèlerinage gâté. Arrivé au sommet de la colline sacrée, en face de la glorieuse ruine, il parut saisi. Sa physionomie changea d'expression et, après un moment, il balbutia tout honteux :
— Je suis fâché d'avoir parlé comme je l'ai fait, en venant voir ceci.
— La Victoire de Samothrace a plus de pouvoir qu'aucune autre statue, ajouta M. K... Je me souviens d'avoir fait visiter le Louvre à un de mes confrères de New- York, l'homme le plus occupé, le plus prosaïque qu'il y ait. Il avait tout regardé sans comprendre, sans sentir ; j'étais furieux. Lorsque nous sommes arrivés
devant la triomphante messagère, il a ouvert les bras instinctivement et après un profond soupir de délassement il s'est écrié : u Ah ! voilà qui repose ! »
Oui, oui, un accumulateur d'harmonie, la cathédrale de Winchester ! un accumulateur de beauté, l'Acropole! un accumulateur d'espérance, la grande mutilée I... un accumulateur aussi... tout petit... bien faible... ce pauvre roman que j'ai là sur ma table... mais un accumulateur tout de même !
Et j'y songe !... Est-ce que les créatures, toutes les créatures, hommes et animaux, ne sont pas des accumulateurs de puissances diverses, de vie supérieure ou inférieure? Est-ce que les morts mêmes, saints, héros, poètes, artistes, ne fournissent pas à l'humanité ses grandes prises d'énergie? Il me semble que chaque jour quelques écailles tombent de mes yeux. Je suis comme un aveugle qui recouvre lentement la vue, mais dont les paupières se ferment encore sous un rayon de lumière trop vive.
Guy est rentré à Paris. Il est venu me faire visite le jour même de son arrivée et s'est annoncé par l'envoi d'une superbe gerbe de chrysanthèmes. Je l'ai reçu, non pas dans le salon de l'hôtel, mais chez moi. Sa haute taille m'a fait sentir les proportions exiguës de ma chambre. J'en ai éprouvé de la gêne et assez gauchement, je lui ai indiqué un fauteuil. Il y a eu entre nous un moment d'inévitable émotion. Après l'avoir remercié de son envoi de fleurs, j'ai demandé des nou-
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velles d'oncle Georges, de son frère et de la chanoiiiesse.
— Quel vide aux Rocheilles, marraine 1 fit-il en serrant nerveusement le bras de son siège. J'ai été plusieurs fois tenté de m'enfuir pour y échapper, mais je suis resté parce que je ne veux pas que mère soit jamais morte. Elle aurait eu horreur que nous fissions le silence autour de son souvenir. Nous avons pris l'habitude de nous réunir dans le salon de l'aile gauche où elle recevait ses intimes. J'ai placé moi-même son portrait à côté de celui de mon père.
Ce nom de père, donné à M. d'Hauterive, amena assez curieusement sur mes joues une fugitive rougeur.
— Vous avez bien fait, balbutiai-je.
— Nous causerons là, nous jouerons aux cartes, nous ferons de la musique. Elle sera au moins avec nous... si nous ne pouvons plus être avec elle.
— C'est un bonheur, savez-vous, d'avoir des morts bons et chers.
— N'est-ce pas?
Et la voix émue, le jeune homme me parla longtemps de sa mère sans sentimentalité, mais avec une aiïection pro fondé. Il me mit ensuite au courant des affaires de la famille, comme s'il voulait me faire sentir que j'en faisais partie. Je l'écoutais vaguement. Il se trouvait assis en face de moi, mais placé de trois quarts. La lumière, le prenait de côté et la joue ambrée et la moustache fauve donnaient le chaud coloris, un peu roux, qui appartenait au visage de M. de Myères. J'étais plutôt fascinée qu'irritée, tellement fascinée, que j'eus un petit sursaut lorqu'il me tendit une lettre.
— Voici ce que j'ai trouvé après votre départ, me dit-il. Lisez.
De Colette! Je lus. Elle prévenait son fils qu'elle m'a\ait chargée de la remplacer dans le cas où elle serait rappelée. Elle lui enjoignait de me consulter dans toutes les circonstances graves, et elle ajoutait à peu près ceci : u Sois un fils pour elle. Arrache la discrètement à son isolement. Elle ne peut pas être satisfaite sur la branche. A son âge, on a besoin de sécurité et de repos. Donne-les-lui. Il faut qu'elle ait toujours ton cœur et ton bras à son service. Je compte sur toi pour lui faire une vieillesse heureuse ! »
Pauvre Colette ! Elle voulait me rendre ce fils qui aurait dû être mien ! Quel ardent désir de réparation il y avait dans ces lignes !
— Vous voyez, marraine, elle nous a laissés l'un à l'autre, fit le jeune homme en reprenant la lettre de sa mère. Quant à moi, je vous adopte, ajoula-t-il en souriant, et j'obéirai aux instructions qui me sont données.
— Heureusement pour vous, dis-je, m'efTorçant de dissimuler mon émotion, que je suis une vieille femme très occupée et très indépendante.
Il se leva.
— Je sais, je sais. Il faudra cependant que vous me fassiez une petite place dans votre vie. Je vous promets de respecter votre travail, mais non votre indépendance. Tenez, je vais commencer par vous demander la permission de venir dîner demain avec vous. Le puis-je?
Quelle bizarre chose que la nature humaine ! Je m'étais proposé d'inviter Guy et voilà qu'à sa demande je me suis raidie involontairement.
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— Demain. . . demain. . . ai-je répété, faisant semblant de chercher dans ma mémoire si je n'avais pas d'engagement. Oui, je suis libre, dis-je enfin, honteuse de ce sentiment mesquin. Venez, vous me ferez plaisir. Le dîner est à sept heures et demie.
Il mit son bras autour de mon cou.
— Merci... et aimez moi un peu, marraine, dit-il doucement. Je vous aime beaucoup, moi, mais là, beaucoup.
Je demeurai glacée par la bizarre sensation que ces paroles sortaient des lèvres de M. de Myères, et voilà... je ne voulais pas qu'il m'aimât I...
Guy a dîné aTec moi ! Son entrée a fait sensation dans la salle à manger. Quatre jolies Américaines de ma connaissance m'ont regardée avec de gros points d'interrogation dans les yeux. Le plus incroyable, le plus ridicule de l'affaire est que la belle mine de Guy flattait ma vanité. Dieu sait cependant que je n'y suis pour rien I
Le garçon, ayant placé deux assiettes devant moi, j'ai dû servir mon hôte. Je le fis et j'y trouvai un plaisir curieux et profond ! Par moments, l'étrangeté de la situation se présentait à mon esprit, et aussitôt ma gorge se séchait. Le jeune homme me parla longuement de ses projets, il m'initia aux détails de sa vie. Il habite le rez-de-chaussée d'une maison de la rue d'Aguesseau qui faisait partie de l'héritage de sa marraine. Il compte suivre pendant tout l'hiver les cours de l'école de Grignon et il s'y rendra chaque jour avec l'automobile que Panhard va lui livrer, une machine pratique et sûre, paraît-il, avec laquelle il se propose même de me faire faire mon tour de France.
Le regard distrait, que mon convive avait pour les femmes très séduisantes qui se trouvaient là, m'aurait prouvé qu'il était amoureux, si je ne l'avais su.
— Voyez donc comme la beauté américaine éclaire, lui dis-je en souriant.
— Oui, mais elle ne réchauffe pas... brr ! fit-il plaisamment; c'est l'illustration du principe : plus de lumière, moins de chaleur ; plus de chaleur, moins de lumière.
— Et vous préférez la chaleur?
— J'aime un habile mélange des deux.
— L'impossible.
— Non, non, cela se trouve, répondit-il, avec une lueur soudaine dans les yeux et un petit sourire d'orgueil.
J'étais fixée. Ce dîner que j'avais redouté fut plutôt agréable. Cependant, vers la fin, je me sentis devenir nerveuse. Tous les sentiments que Guy provoque en moi sont étrangement nuancés de tendresse, de haine, d'attraction et de répulsion. Sa présence me devient vite pénible. Puis, lorsqu'il s'éloigne, mon cœur court littéralement après lui. Je voudrais pouvoir le haïr carrément ou l'aimer généreusement.
Je suis tentée de remercier tout de suite sir William Randolph. Je viens d'avoir la visite de madame et de mademoiselle de Lusson. et il y a longtemps que je n'avais été aussi agréablement impressionnée. Les Français, en général, n'aiment pas à être reçus dans
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un salon d'hôtel. Ils y sont mal à l'aise. Je le sens et cela me paralyse. Mes visiteuses d'aujourd'hui n'ont pas eu l'air d'être affectées par ce décor banal et froid. Un courant de sympathie s'est aussitôt développé entre nous. Du reste, il n'y a pas même eu de glace à briser, tant notre ami commun avait bien préparé nos esprits.
Madame de Lusson est une femme d'une cinquantaine d'années, une blonde grisonnante avec des traits agréables, une physionomie heureuse et attirante. La jeune fdie, de taille moyenne, très élégante dans sa robe tailleur, un boléro d'astrakan et un tour de cou d'hermine, a tout de- suite captivé mon regard. Elle m'a assez curieusement fait souvenir du désir de Guy : « un habile mélange de lumière et de chaleur ». Il m'a semblé voir rayonner ces deux belles forces sur son visage. Il y a de la lumière dans ses cheveux blond foncé, épais et onduleux, dans ses yeux gris bleuté, dans son teint claii-, de la chaleur de bonté dans les lèvres bien dessinées et en plus, si je ne me trompe, il y a de la force dans le front large, les sourcils -droits, le nez ferme et joli.
Aussitôt que nous eûmes échangé notre première poignée de main, elle me regarda avec une petite émotion bien juvénile.
— Et c'est vous, madame, qui êtes Jean Noël ! fit-elle.
— Une vieille femme, vous voyez. Ne soyez pas trop désappointée.
— Eh bien, vous ne me croirez peut-être pas, mais j'en suis ravie. Nous pourrons au moins causer et discuter ensemble. On ne me permet pas les romanciers masculins, cela va sans dire, ajouta-t-elle en souriant.
Sur cela, la conversation s'engagea. Nous parlâmes de Simley Hall, de l'Angleterre, de la Touraine. Je fis apporter le thé. Je constatai, non sans plaisir, que mes visiteuses savaient le boire. Et tout le temps, du reste, je sentis chez la mère et chez la fille une veine légère de cosmopolitisme qui contribua sans doute à nous mettre en communion. M. de Lusson est encore à la campagne. J'ai accepté un dîner pour la semaine prochaine, à la condition qu'il serait tout à fait intime, et nous nous sommes quittées, avec un désir très sincère, je crois, de nous revoir.
Paris.
Mon troisième roman a paru aujourd'hui dans la Revue de France. J'ai reçu un télégramme de félicitations des Randolph, un autre, d'oncle Georges. Deux amis, qui sont en ce moment à l'hôtel, m'ont envoyé des chrysanthèmes, les de Lusson des orchidées et Guy..., ah! lui, des roses rouges, naturellement ! Qui est-ce qui a guidé son choix? Je voudrais bien le savoir ? Les roses rouges ! Elles n'étaient pas seulement ma fleur favorite, mais encore celle de M. de Myères, nous les aimions dune manière superstitieuse. Il y en avait toujours quelques-unes dans le petit salon qui séparait... qui unissait nos chambres à coucher. Je les avais bannies pendant quinze ans. Lorqu'il m'arrivait d'en recevoir, je les jetais sans remords. Leur vue m'a été longtemps douloureuse. Ce matin, quand après avoir déchiré le cachet du fleuriste, j'en ai vu apparaître une gerbe éclatante, mes
mains ont été prises d'un tremblement nerveux, elles m'ont comme hypnotisée, la pensée ne m'est pas venue de m'en débarrasser ; je les ai contemplées avec une émotion croissante, délicieuse, puis, timidement, honteuse presque, j'ai respiré leur parfum frais et pénétrant. Il est arrivé jusqu'à mon cœur, il m'a ramenée au seuil de ce passé qui a été mon paradis perdu et il a mis une flamme sur mon vieux visage. Une fleur peut autant! Elles sont là, tout près de moi, je les regarde avec une sorte de terreur religieuse. Il me semble qu'elles sont l'olTrande de M. de Myères. Et ne le sont-elles pas? Pour apprécier la vie telle qu'elle le mérite, il faudrait avoir le courage de la regarder en face, s'oublier soi-même, c'est bien difficile. Ainsi, Jean Noël ne peut s'empêcher d'admirer la manière dont ces fleurs d'amour et de souvenir ont forcé ia porte et le cœur de la femme trahie, mais madame de Myères en souffre bêtement.
Malgré ma rancœur, il m'est arrivé plus d'une fois de regretter que mon mari ne pût pas lire mes romans. J'aurais donné beaucoup pour que certaines pages passassent sous ses yeux. Aujourd'hui, j'ai tâché de me peindre l'expression de sa physionomie, si, revenant en ce monde, je lui présentais cet autre moi qu'il n'a pas connu et qu'il a pourtant aidé à créer. J'ai vu dans son regard une immense surprise, sous sa moustache fauve un frémissement d'émotion. Je l'ai entendu murmurer, presque incrédule : « Antone... Jean Noël I » Puis j'ai imaginé qu'il prenait ma main, qu'il la portait à ses lèvi'es, comme autrefois, en signe d'approbation, et j'ai rougi de plaisir. Sûrement, ce sont ces fleurs qui m'ont hallucinée ainsi. J'ai
228 SUR LA BRANCnE
toujours dit qu'elles étaient de dangereuses petites choses.
Lors de la publication de mes deux derniers romans, j'étais tellement perdue au milieu de la foule, qu'un insuccès ne m'eût pas été très pénible. Il le serait maintenant à cause de ces amis entrés tout dernièrement dans ma vie, à cause de Guy surtout. Oui, un insuccès devant le fils de M. de Myères m'humilierait terriblement. Il faut qu'il me voie triomphante! C'est plein de vanité mesquine, ce désir, je le sais, mais je ne suis point au-dessus des faiblesses féminines. Je les revendique toutes. La nature saura bien
I s transmuer en forces.
J'ai fait envoyer la Revue de France à sir William.
II lit le français mieux qu'il ne le parle. Je suis heureuse de savoir qu'il me comprendra entièrement. J'ai parcouru à nouveau cette première partie de mon roman afin de deviner s'il avait quelque chance de l'intéresser. Je crois que oui. Je sais exactement les passages qui provoqueront sa veine satirique, qui lui donneront l'envie de discuter avec moi, et ceux qui dilateront d'émotion ses narines mobiles... El ces petits caractères noirs vont produire tout cela! Ces petits caractères noirs ! mais ils me continuent m plus ni moins, ils me donnent une puissance infinie, ils sont la forme de mon propre rayonnement, c'est par eux que ma pensée va toucher cette pensée lointaine et la faire vibrer. Depuis que je suis capable de comprendre, ce qu'est en réalité l'écriture humaine, je ne la regarde jamais sans respect et sans émerveillement. Il n'est pas jusqu'aux braves typographes qui n'aient pris à mes yeux une importance énorme.
Je suis contente d'avoir vu la grandeur de ma petitesse.
Ce soir, j'ai dîné avec deux jeunes amis, qui passent quelques mois de l'année à l'hôtel de Castiglione. Le mari est né aux Antilles. La femme est anglaise. Nous sommes liés depuis longtemps déjà, Je leur ai fait deux visites en Angleterre. J'ai même commencé chez eux un de mes romans. J'ai toujours fini avant eux mon dîner, mon déjeuner, et je vais m'asseoir à leur table. Nous discutons les événements du jour. Tous deux s'intéressent à la vie, nous suivons ensemble son mouvement. C'est un très grand plaisir. Il y a si peu de gens capables de sortir du cercle de leur propre existence. Le soir nous faisons un bridge. Je ne serais pas éloignée de croire que la Providence me les a envoyés pour me maintenir « en loge ». Si je ne les avais pas eus, j'aurais probablement cherché des distractions mondaines qui m'eussent détournée de mon travail. Ils se sont intéressés à ce dernier roman, comme aux autres, et il avait été convenu que nous célébrerions son apparition avec le meilleur Champagne de l'hôtel. Cet arrangement m'a empêchée d'inviter Guy. Il a été visiblement désappointé.
— Marraine, m'a-t-il dit avec un accent de reproche, dans certaines circonstances la famille devrait passer avant les étrangers.
— Les étrangers ont été ma seule famille pendant quinze ans, ai-je répondu avec une certaine méchanceté, je ne saurais les lâcher aujourd'hui.
— Je le comprends, mais donnez-moi au moins le pas sur eux.
23o SUR I,A BRANCHE
Puis, s'emparant de ma maia :
— Dites, voulez-vous promettre.
— Non, noa, ai-je répondu brusquement. A mon âge, je ne prends plus d'engagements nouveaux.
Je l'ai peiné, je l'ai vu, et j'en ai éprouvé une secrète satisfaction. J'ai obéi à un obscur, à un instinctif besoin de vengeance. C'est le père que j'ai voulu blesser dans le fds. Je rougis en constatant cela. Mais quand on se met à faire de l'autopsychologie, il faut être sincère. Tout à l'heure, je disais que j'étais contente d'avoir vu la grandeur de ma petitesse, eh bien, maintenant, je puis ajouter que j'ai vu la petitesse de ma grandeur.
Paris.
Guy a repris sa revanche. Il est venu me chercher aujourd'hui de bonne heure, avec un joli coupé de cercle et, d'autorité, il ma emmenée au Bois. C'était un merveilleux dimanche de décembre. L'air était froid, très pur, mais sans dureté. Sur ma demande, nous suivîmes les allées les plus désertes. La brume bleuâtre, les ramures noires des arbres, le vert foncé de la mousse qui revêtait leurs troncs se fondaient avec un art dont la nature seule est capable. Par la glace baissée, un peu du silence et du repos de l'hiver arrivait jusqu'à moi. Je cessai de parler et d'entendre, une sensation de bien-être, de rêve, m'envahit. Je ne savais pas où nous filions si doucement, d'où nous venions. Ce fut exquis d'oubli complet. Cela dura combien de temps? Je ne m'en rendis pas compte. Nous débouchâmes près du lac et je revins à moi.
SUR LA BRANCHE 23l
— Quelle délicieuse promenade 1 dis-je alors à mon compagnon.
Et avec cette belle facilité que j*ai de passer d'un mode à l'autre, je me mis à causer gaiement et à regarder la foule endimanchée.
Il était trois heures et demie lorsque nous quittâmes le Bois. Le coupé redescendit les Champs-Elysées et enfila l'avenue d'Antin.
— Où allons-nous donc? demandai-je surprise.
— Rue d'Aguesseau, 60, répondit Guy avec un visage illuminé de malice juvénile.
— Chez vous?
— Chez moi. Je vous offre le thé.
— Non, non, m'écriai-je impulsivement. Nous le prendrons chez Ritz.
— Du tout. Vous êtes mon hôte, ma prisonnière, le cocher a ses ordres. Je parie que vous n'avez jamais pris le thé dans une garçonnière?
— Pas que je me rappelle, dis-je moitié riant, moitié fâchée.
— Eh bien, cela manque à vos souvenirs. Un romancier aime les expériences nouvelles ; je vous en ai ménagé une. Toutes les femmes ont la curiosité de respirer, ne fût-ce qu'une fois, l'atmosphère d'une garçonnière. Les mères mêmes ont du plaisir à visiter l'antre où leur fils vit sa vie d'homme.
— Qu'est-ce qui vous a appris cela?
— Personne.
— Tous mes compliments sur votre intuition,
— Quand mère venait à Paris, elle logeait à l'hôtel, mais je l'invitais à déjeuner et au thé. Elle adorait ces petites fêtes. Elle arrivait toujours un peu émue,
les mains pleines de fleurs. Avant de repartir elle faisait l'inspection de mon ménage, ouvrait les armoires, les commodes, pour voit si je ne manquais de rien ; elle allait tapoter mes oreillers sous le prétexte de s'assurer qu'ils étaient bons, pour les caresser en réalité. Je regardai le précoce psychologue avec une stupéfaction croissante.
— Notre cœur n'a plus de secrets pour vous, dis-je ironiquement.
— Mère était tellement femme! et j'étais son Benjamin , entre nous soit dit, elle m'a toujours préféré à mon frère.
— Ah! fis-je la gorge soudainement serrée.
Le jeune homme mit sa main sur la mienne. i|
— Et comme elle vous a chargée de la remplacer, il faut que vous voyiez mon installation. Du reste, je gage que vous en mourez d'envie.
Une rougeur de colère me monta au visage.
— Je suis fixé, dit Guy avec un sourire. Vous aussi, vous êtes femme, Dieu merci! ajouta-t-il en portant ma main à ses lèvres.
A ce moment, la voiture s'arrêta et nous mîmes pied à terre. Une curieuse émotion me saisit. Je reconnus, non sans plaisir, le domestique qui nous ouvrit la porte. C'était Louis, le frère de la cuisinière des Rocheilles. La figure du brave garçon s'éclaira de joie en me voyant. Evidemment son maître l'avait prévenu de ma visite.
Guy m'introduisit dans un grand cabinet de travail que Colette, peinte par C..., semblait remplir entièrement.
J'allai à elle tout de suite.
— Quel portrait préférez-vous ? me demanda le jeune homme. Celui qui est aux Rocheilles ou celui-ci ?
Cette question ne laissa pas que de me troubler.
Le portrait des Rocheilles représentait une femme heureuse, brillante, l'irrésistible « linotte » que nous aimions tant. Ce dernier, qui datait de cinq ans, donnait une impression bien différente. Le sourire aguichant des yeux était remplacé par une mélancolie pathétique, la bouche rieuse était devenue sévère. Dans l'attitude de la tête et du corps, il y avait une fermeté absolument étrangère à madame d'Hauterive première manière,
— Je préfère ce porlrait-ci, dis-je enfin, avec le désir méritoire d'être juste pour l'œuvre perfectionnée de la Providence.
— Moi aussi. Dans l'autre elle est plus jeune, je retrouve ses traits, mais son expression m'est inconnue et me la fait paraître étrangère.
Il ne croyait pas dire si vrai. C'était de cette femme-là qu'il était le fils et non de l'autre.
Après avoir envoyé de mes deux doigts un baiser à Colette, je m'approchai d'une des portes-fenêtres.
A la lueur du jour tombant, je vis un perron élevé de quelques marches, des arbres et des massifs.
— Comment! vous possédez un jardin! m'écriai-je, et vous ne me l'aviez pas dit ! Voilà ce que je vous envie.
— Il est charmant au printemps, vous verrez. J'ai deux vieux sycomores pleins de nids, des lilas, des violettes et des primevères.
Guy me débarrassa gentiment de mon manteau,
de ma fourrure, puis prenant la Revue de France qui était sur son bureau :
— Vous voyez, dit-il, hier, en revenant de Grignon, j'ai dîné seul ici et j'ai passé toute la soirée avec vous. Et quelle délicieuse soirée ! Je suis content que mère ait lu aussi, ajouta-t-il avec émotion. Un autre succès pour Jean Noël !
— Nous verrons si vous êtes bon prophète, répondis-je, toute réjouie, au fond, par celte assurance.
En dépit de ma secrète résistance, cette pièce où j'avais été si bizarrement amenée me charma au premier coup d'oeil. Deux corps de bibliothèque, grillagés, montaient jusqu'à demi-hauteur. Aux murs, il y avait de vieilles estampes, des dessins, des eaux-fortes, des armes. Sur la cheminée, un buste de femme ancien, des gerbes de chrysanthèmes jaunes. La lumière électrique, la flamme du foyer faisaient briller les cuivres du meuble Empire et en même temps adoucissaient ses lignes. Dans un coin, l'appareil du thé, des tasses de fine porcelaine, des friandises s'étalaient sur une table ronde recouverte d'un napperon garni de guipure et, à cette table, trois splendides roses rouges marquaient ma place. Leur vue me causa un léger sursaut. C'était comme une persécution. Elles semblaient jeter là une note violente, douloureuse presque.
Guy avait surpris mon regard.
— J'espère, marraine, fit-il, que vous aimez les roses rouges ; moi je les adore.
— Naturellement, répondis-je avec amertume.
— Mère les aimait, parce qu'elles sont le symbole du sacrifice.
— Et VOUS, parce qu'elles sont aussi le symbole de l'amour.
Une belle rougeur passa sur le visage du jeune homme. Il eut un rire heureux.
— Oui, je l'avoue, l'amour me dit davantage que le renoncement. Je ne leur reproche qu'une chose ; elles meurent mal. Avez-vous remarqué qu'elles deviennent toutes noires ?
— En effet, elles semblent brûlées, la vraie image de la passion morte.
— C'est vrai, et cela m'attriste d'une manière ridicule.
Le domestique entra avec le samovar. Il ferma les persiennes, tira les rideaux et arrangea le feu. Mon hôte m'installa confortablement et prépara le thé avec une aisance qui trahissait une jolie pratique des Jive o'clock.
En regardant autour de moi j'eus un sourire.
— Qu'est-ce qui vous amuse P me demanda Guy.
— La vue de votre bibliothèque m'a rappelé une délicieuse réponse qu'une Américaine m'a faite il y a quelques jours. Je la grondais d'avoir été prendre le thé, même avec une amie, chez le comte de M... Oh ! there were lots of hooks ahout, that made it ail right. « Oh ! il y avait des livres partout, cela le rendait convenable », me dit-elle.
— Elle est bien bonne, celle-là ! s'exclama mon hôte en riant.
— .Oui, mais j'ai été charmée de cet instinct | subtil, par lequel la jeune femme avait senti que les ' livres étaient comme des témoins muets, une sorte de protection. A ce compte, ajoutai-je en manière de
taquinerie, ceci doit être la pièce respectable de votre demeure.
— Et respectée toujours, vous n'en doutez pas^ fit le jeune homme avec un regard au portrait de sa mère.
Pas un bruit du dehors n'arrivait jusqu'à nous. Ce silence de province ajoutait au confort et à l'intimité de notre five o'clock. De plus, j'étais sous le charme cruel de la ressemblance de Guy avec son père. Jamais elle ne s'était dénoncée aussi fréquemment que dans le laisser-aller du chez-soi, où je le voyais pour la première fois. Comme elle était profonde, grand Dieu! J'avais exigé qu'il fumât une cigarette après son thé et ses gestes de fumeur étaient les mêmes. A un moment, j'eus l'impression que M. de Myères se trouvait réellement en face de moi et que nous étions seuls en ce monde.
— C'est fantastique ! m'écriai-je inconsciemment, au sortir de ma brève hallucination.
— Quoi .•• demanda mon compagnon, étonné de celte exclamation qui ne répondait à rien.
— Ce thé avec vous, répliquai-je en riant nerveusement.
— Je vous ai capturée habilement, hein? Je me suis réjoui toute la semaine du bon tour que j'allais vous jouer. Vous ne m'en voulez pas, dites, marraine? C'est un si grand plaisir de vous avoir là ! On est bien, avec vous 1
— Pourquoi n'y serait-on pas bien ? Je ne suis point grincheuse, que je sache?
— Ce n'est pas une question de caractère, je crois, ' mais de secrètes affinités. Il y a dans votre composi-
lion des éléments qui me rendent heureux probablement. Je n'ai jamais éprouvé cela que près de mère et près de vous.
— Oh ! près d'une autre encore, j'imagine.
Le visage du jeune homme s'éclaira divinement.
— Près d'une autre encore, oui, répéta-t-il en abaissant ses paupières sur son regard d'amour.
— Nul doute, dis-je alors, chaque créature a une atmosphère spéciale. On rencontre des femmes jeunes, jolies, intelligentes, qui ne possèdent aucun magnétisme. Malgré leurs ctTorts, elles font le vide. Celles, par exemple, qui, bien qu'inférieures, sont aimantes attirent invinciblement. Mon médecin me disait qu'étant donné la diversité de nos fluides respectifs et le combat qui se poursuit entre eux, il était surpris qu'il n'y eût pas davantage de mauvais ménages.
— Votre médecin pourrait bien avoir deviné la cause de ces incompatibilités d'humeur qui créent tant de désastres conjugaux. Selon vous, quel est l'amour le plus vrai, le plus durable, celui qui naît à première rencontre ou celui qui germe lentement?
— Vous m'embarrassez beaucoup. Il me semble cependant que pour que le coup de foudre, autrement dit le court-circuit, se produise, il faut de plus fortes affinités. Je crois même que les créatures attirées ainsi l'une vers l'autre ont dû être liées déjà antérieurement, ailleurs.
— Oui,., oui, murmura Guy, et dans cette reprise de possession, dans cette union instantanée, il y a quelque chose de tellement invincible, de tellement inéluctable 1 C'est beau l'amour, n'est-ce pas, mar-
raine? fit-il en relevant la tête avec un mouvement d'orgueil viril.
— La merveille des merveilles, répondis-je grave- ^ment.
Je me levai et je m'approchai de la cheminée.
— C'est beau aussi le feu et la flamme, dis-je, pour rompre le silence qui était tombé entre nous.
1 — Et cette sensation de chez-soi n'est-elle pas ■'agréable.** Vous ne pouvez jamais l'avoir à l'hôtel.
— Je m'en suis déshabituée.
— Vous ne seriez pas fâchée de la retrouver, j'en suis sûr. Savez-vous. qu'il m'est venu une jolie idée.
— Laquelle?
— Le bail de mon locataire du second finit l'année prochaine. Vous devriez reprendre son appartement.
— Non, non, tenez, ce rez-de-chaussée avec jardin, pourrait seul me tenter. Quand vous vous marierez, vous me le céderez, dis-je avec l'intention de tâter le terrain.
— Me marier, moi ! Ah ! chère marraine, si vous comptez là - dessus 1... Jamais! jamais!
— Le mariage vous fait peur?
— Non, la jeune fille.
— C'est moins grave.
— Le Latin court plus de risques d'être déçu que l'Oriental.
— Vous exagérez.
— Pas du tout. Sa fiancée lui est aussi étrangère, moralement, et s'il tombe sur une créature perverse, il n'a pas le harem pour l'enfermer ou se dédommager. Je connais nombre de jeunes mariées, elles sont
SUR LA lîRANCIIE 2^Çf
pour moi de salutaires épouvantails. Elles ont de la vie une conception mcs(|iiiue ou mauvaise. La maternité leur répugne. Elles détestent la campagne, le grand air, il leur faut l'atmosphère des bouis-bouis, et elle n'est jamais assez saturée de fumée et de grossièretés. Elles ne liseni pas, elles vivent littéralement de ces petite? histoires « rosses » qui alimentent la conversation aux déjeuners et aux dîners d'aujourd'hui. Quand elles soot blasées sur le spectacle des vilaines choses, elles en commettent elles-mêmes et prennent un amant pour se créer un intérêt.
— Gela se passe ainsi dans l'aristocratie composite, dans le monde que vous fréquentez ; mais dans la vieille bourgeoisie, dans la vraie aristocratie, nous avons des femmes d'un caractère très élevé.
— Je le sais ; malheureusement, elles ignorent le mouvement de la vie moderne. Elles n'y préparent pas leurs enfants. Cet été, à Bagnoles, aux bals pique-niques que nous avons donnés au Grand Hôtel, j'ai dansé et causé avec la sœur de mon ami d'Urville, une jolie jeune fille, élevée dans les meilleurs principes, je n'en doute pas. Les parents ont un château dans les environs. La chasse les y retient jusqu'en décembre. Elle m'a dit son ennui de devoir rester si tard à la campagne et m'a avoué qu'elle et sa sœur étaient réduites à faire des crêpes •en manière de distraction.
— Des crêpes ! C'est délicieux d'archaïsme ! Au xviii^ siècle c'était le grand amusement dans les couvents. Vous souvenez- vous ? mademoiselle de Charolais était en train de faire des crêpes au châlcau de Madrid, quand on lui a apporté son amant qui venait
d'être décousu par un cerf. Il y a encore des jeunes filles en France qui font des crêpes!
— Et soyez sûre qu'elles ne les réussissent même pas.
— Avec vos idées, l'Anglo-Saxonne vous conviendrait mieux.
— Non, elle n'est jamais qu'une camarade. Je voudrais une femme qui fût une épouse, une maîtresse, et une amie.
— Rien que ça?
— Et je ne la trouverai pas dans ces poupées tirées en avant par des jarretelles.
— Guy, Guy, soyez convenable, fis-je, riant malgré moi. Qu'est-ce qui vous a si bien renseigné?
— Les vitrines d'abord et puis la démarche des jeunes personnes en question. Dans ce moment, elles sont soumises à un supplice qui leur enlève toute souplesse, toute grâce, qui leur donne une allure de crabe.
— La nature est certainement en train de modifier la structure de la femme.
— En tout cas, elle n'a pas l'air de la préparer à la maternité, fit mon hôte avec humeur.
— Allons, allons, vous n'avez pas un état de cœur qui vous permette de songer au mariage ! Quand vous aurez suffisamment sacrifié aux fausses déesses, vous y penserez, et peut-être avant de mourir aurai-je votre rez-de-chaussée et votre jardin.
— Si la déesse que j'adore est fausse, marraine, il n'y en a point de vraie.
Sur ces paroles qui disaient assez combien profondément le jeune homme était épris, je me disposai à
partir, Guy me fit visiter le reste de son appartement. Les meubles, comme ceux de la bibliothèque, sont du plus pur Empire. Ils lui viennent de sa marraine. Le salon ouvre aussi sur le jardin. Un tableau de Roybet, deux paysages d'Harpignies, des statuettes deTanagra, un piano, de beaux vases lui donnent un aspect chaud et sympathique. La chambre à coucher est d'une élégance très nette, très mâle. La physionomie de cette garçonnière m'a donné une impression de propreté morale, de dignité. Rien n'y trahit la pose. Je ne sais si ce fut l'efTet de mon imagination, mais j'eus la sensation d'une présence. Etait-ce celle de la déesse fausse ou vraie? J'éprouvai un curieux malaise. Mes regards ne purent se poser franchement sur les objets, ni s'y arrêter longtemps. Je ne fis que traverser les pièces et, aussitôt dehors, j'aspirai une grande bouffée d'air froid pour chasser quelque chose qui m'oppressait.
Guy me ramena à l'hôtel. J'aurais dû le retenir à dîner. Je n'ai pas eu le courage de le faire. J'étais troublée, meurtrie intérieurement comme chaque fois que j'ai passé un peu de temps avec lui. Et maintenant, me voilà prise de la curiosité de connaître la femme qu'il aime. Il est d'une discrétion trop chevaleresque pour me faire jamais des confidences. Elle doit être brune avec un teint mat. Il y avait beaucoup de jaune pâle dans le rez-de-chaussée de la rue d'Aguesseau. Si je dois remplir la mission dont Colette m'a chargée, la Providence saura bien m'y aider.
'2l\'2 SUR LA BRANCHE
Paris, Jour de l'an.
Malgré soi, on se retourne à ces points de repère qui marquent notre route ici-bas. Je suis émerveillée d'avoir si bien supporté le choc de tous les événements qui se sont suivis depuis quatre mois. Quand j'ai commencé à écrire ces pages, je croyais seulement noter des impressions de spectatrice. Je m'étais flattée d'avoir vécu toute mon âme, d'être entrée à jamais dans la sérénité et le repos. Eh bien, non, je devais connaître encore d'autres combats. Mon chemin uni et facile a tourné tout à coup. Il est devenu dur, inégal, semé de mauvais pas, et me voici de nouveau secouée sans merci. Je n'affecterai point de regretter ma belle paix. J'ose être tranche maintenant. J'aime à entendre battre mon cœur et mes artères. Dans cette lutte contre le père à travers le fils, je trouve une âpre volupté. Cette odieuse ressemblance de Guy d'Hauterive fait vibrer comme un archet des cordes que je croyais à jamais brisées, et, quoi que j'en aie, je ne les entends pas sans plaisir. Chose curieuse, le romancier qui est en moi suit avec un intérêt passionné les phases de ce drame psychologique. On a blâmé sévèrement certaine actrice d'avoir étudié le rictus de l'agonie sur les lèvres de son amant. Je puis affirmer que, sans que madame de Myères souffre moins, sans qu'elle soit moins sincère, Jean Noël a été capable de saisir ses impressions, d'entendre même les notes altérées de sa voix, et j'ajoute, que plus la situation était poignante, plus le dédoublement était complet.
SUR LA BRANCHE 'jli'ô
Je m étais promis, quel que fût l'accroissement de ma fortune, de ne rien changer à ma vie, et je me suis vue forcée d'en élargir le cadre, je ne pouvais continuer à recevoir Guy dans ma chambre. Quand il y entrait, il semblait la prendre toute et moi avec. Je sentais trop sa présence, celle de M. de Myères plutôt, et cela me donnait à chaque instant l'envie de le pousser dehors. J'ai loué le salon sur lequel ma porte ouvre. J'en ai pris possession le jour de Noël. Il est joliment meublé, très sympathique. J'y ai mis des plantes vertes, des fleurs, des photographies. J'y ai transporté plumes, papier, et encrier. A ma grande surprise, j'ai senti que je ne pourrais pas y travailler et, toute contrite, je suis revenue m'asseoir à ma chère vieille table. De temps à autre, je me lève, et avec un plaisir enfantin je vais arjïenter ces quelques mètres carrés qui m'ont été concédés. Gela semble bon, tout de même, d'avoir un peu plus d'espace. De l'espace! Un espace infini!... voilà mon idée du paradis.
Selon la coutume anglaise, le propriétaire m'a envoyé comme à tous ses hôtes du reste, le gui et le houx de Noël. J'en ai décoré mes deux pièces. J'ai reçu, en outre, un panier de magnifiques raisins noirs, d'oncle Georges, des orchidées, des roses, des lilas de divers amis. Quand je promène les yeux autour de moi, je me dis qu'il y a de par le monde, nombre de vieilles femmes plus oubliées que je ne le suis. Guy m'a fait venir d'Angleterre une table de bridfje pour le voyage, un vrai bijou d'ébénisterie qui tient dans une boîte. A son retour des Rocheilles où il est allé passer les fêtes, il ne manquera pas de vouloir l'étrenner. Je ne
pourrai pas refuser, et madame de ^lyères fera sa partie avec le fils de son mari et de sa cousine. Le tableau, je n'en doute pas, réjouira la vue des dieux humoristes. Quelle curieuse puissance, dans ces ironies, que présente souvent la vie des peuples et des individus I
J'aime comme une enfant, à recevoir des cartes de iSoël et de nouvel An, Il m'en arrive de tous les coins du globe. Ce sont les Anglaises et les Américaines qui ont le souvenir le plus fidèle. Il en est que je n'ai pas revues depuis douze et quatorze ans, et qui n'ont jamais manqué de m'adresser leur Merry Christmas ou leur Happy New Year. et j'y tiens. Lady Randolph m'a envoyé le portrait de sir William fait avec Freddy, son inséparable compagnon. Celte photographie m'a saisie au cœur par l'intensité de souffrance qu'elle trahit. Les yeux pleins de larmes, je l'ai glissée dans mon buvard. Il m'a semblé que ce serait une profanation de la laisser exposée aux regards des étrangers. J'ai reçu de jolies cartes de Francis et de Lily. Chers petits ! J'imagine quel plaisir ils ont eu à les choisir. Elles se sont croisées avec mon envoi de jouets, parmi lesquels se trouvait l'inévitable poupée parisienne. L'achat de cette poupée m'a donné du mal. Les affreuses petites personnes avec des cheveux jaunes ébouriffés, de grands chapeaux à plumes, des dessous fanfreluches, qu'on m'a présentées, m'ont fait l'effet de graines de cocotte. J'ai revu la blanche nursery de Symley Hall, la petite Lily avec ses vêtements si simples, ses jambes nues, ses pieds chaussés de sandales, et j'ai senti que ce n'était point une fille semblable que je devais lui envoyer. Après de vaines recherches pour trouver une poupée élégante et comme il faut, j'ai dû
en faire habiller une. Elle a été accueillie avec àes transports de joie et on l'a nommée Parisette. Nos poupées seules montrent combien peu nous connaissons l'enfant. Ces espèces de dames, que nous mettons entre les mains des petites filles, seront toujours impuissantes à éveiller ou à nourrir chez elles le sentiment de la maternité. Elles en tirent vanité, mais elles ne les aiment guère. Et qui sait si elles n'ont pas sur leurs âmes une action desséchante et mauvaise ?
Cette coutume d'échanger à certaines époques des cadeaux et des souhaits est tellement ancienne, tellement générale, qu'elle semble une loi de nature. Je commence à soupçonner qu'elle est nécessaire pour accélérer le mouvement de la « Roue des Choses ». De fait, les souvenirs se réveillent, les pensées se cherchent, les cœurs s'ouvrent, il se produit comme une détente bienfaisante, un bouillonnement de vie très fécond, probablement. Si les souhaits étaient vains, nous n'aurions pas reçu l'instinct d'en formuler. Ces élans de la volonté pour le bonheur ou le malheur d'autrui peuvent créer certains courauts, dissiper des forces contraires ou les attirer. L'être le moins scrupuleux hésite à faire de mauvais souhaits et la personne la plus sceptique en est affectée. J'ai toujours aimé ce rite qui marque le commencement de nos années, maintenant il m'intéresse profondément.
Le propriétaire de l'hôfel Ritz a l'idée géniale d'offrir un réveillon, non seulement à ses hôtes, mais aux habitués du restaurant et des five o'clock. A ce titre, je suis toujours invitée, et j'y vais. Cela me divertit. La fcte consiste en un concert, un arbre de
Noël, un souper par petites tables, le tout élégant et parfait. Comme tableau vivant, c'est curieux. Il y a le dessus du panier de la colonie étrangère, de jolies Américaines, des grandes dames anglaises qui s'amusent incognito, quelques Français de l'aristocratie composite, tous, des gens qui ont de splendides demeures et pas de foyer, probablement. Beaucoup de femmes arrivent après le théâtre. Les riches manteaux, savamment entr'ouverts, laissent voir le décolleté, des perles, des diamants, des pierreries. On monte, on descend le hall étroit qui fait office de salon, on se presse autour de l'arbre pour recevoir le brimborion que la fortune vous offre. On échange des poignées de main. Chacun est étonné de se voir là, personne plus que moi. Finalement, on se groupe autour des tables, et on s'assied pour le souper. Aucune gaieté sur les visages ; comme partout, on ne s'amuse pas, on joue à s'amuser. Les Anglaises seules ont l'air de se divertir. Le Champagne versé généreusement finit par remonter tous ces pauvres mondains, et la scène devient brillante et animée, assez pour donner l'illusion du plaisir. L'année dernière, j'ai soupe en compagnie d'un gentil ménage francoaméricain. Tout à coup, le souvenir de mes beaux noëls de Chavigny, surgit traîtreusement dans ma mémoire. Je me rappelai le retour de la messe de minuit, aux lanternes, l'impression agréable de l'entrée dans la salle à manger bien éclairée, chauffée par les grosses bûches qui flambaient dans les deux cheminées. Je me revis à la tête de la table décorée de verdure, de fleurs, de fruits, avec le curé à ma droite, des amis tout autour, et M. de Myères en
face de moi. Cette vision, qui se développa comme dans un cinématographe, arrêta net le mouvement par lequel je portais une coupe de Champagne à mes lèvres, je la reposai sans boire... Je promenai les yeux autour de moi et je frissonnai du froid de ma propre solitude. Du chiÀteau de Ghavigny à l'hôtel Ritz... comme c'était loin!
Cette année, j'ai passé l'heure du réveillon au coin de mon feu, en tête à tête avec Jean Noël ; le lendemain, j'ai dîné avec les de Lusson. Ils occupent, rue de Lille, dans leur propre maison, un de ces appartements de la fin du xvill^ siècle qui font sentir la vulgarité du logement moderne où l'architecte emploie tout son talent à tricher pour créer des trompe-l'oeil. Une belle enfilade de pièces avec des plafonds élevés, des dessus de portes peints, des encadrements charmants, donnent sur un vieux jardin. On devine à l'harmonie ambiante, que, meubles, bibelots, tableaux, sont là depuis longtemps. Dans ce que j'appellerai cette bonne demeure, il y a de grandes verdures, des fleurs, des livres, un chien, un chat, et une extériorisation de bienveillance sincère qui communique une sensation d'aise et de confort. Sir William ne s'était point trompé, en disant que M. de Lusson me plairait. Notre première poignée de main nous a faits amis. Il se trouve, j'en suis sûre, en deçà de la soixantaine. Il a le type fin, le nez légèrement busqué du Tourangeau de race. Ses cheveux et ses moustaches sont d'un gris très doux. Par moments, ses yeux ont un pétillement d'esprit qui semble allumer les verres de son lorgnon. Assez curieusement, notre pensée a suivi le même mouvement, et la eau-
série s'est comme continuée entre nous. Je me suis vile aperçue qu'il avait une éducation parfaite. Madame de Lusson, avec sa bonté chaude, sa gaieté naturelle, me rappelle Colette. Elle est l'enfant gâtée de son mari et de sa fille. Quant à mademoiselle Josée, elle m'intéresse, me charme. Sa jeunesse saine, sa belle vitalité physique et morale rayonnent dans toute la maison. Malgré soi, on la suit du regard comme si elle était un rayon de soleil. Elle continue ses études, assiste à des cours, à des conférences, avec le désir de comprendre mieux la vie. Elle en a la bonne curiosité. Quand un sujet l'intéresse, son visage s'immobilise complètement ; on dirait qu'elle écoute avec ses jolis yeux gris bleuté. Je serais surprise si son passage ici-bas n'était marqué par quelque bien. Sa main me plaît particuHèrement. C'est une main adroite, active, intelligente, qui saura panser une blessure, prêter secours, arranger des fleurs, caresser un enfant et un animal. Etudiez la main, elle ne trompe pas. Dans ce milieu, mon dîner de Noël ne pouvait être qu'exquis. Il y avait longtemps que dans mon pays, je n'avais éprouvé une si agréable sensation de confort et d'intimité familiale. Que de gens, que de choses, la Providence a mis en œuvre, pour me donner ce simple Noël-là I
Les de Lusson semblent déterminés, eux aussi, à vouloir m'arracher à ma solitude. Je me défends assez mollement. Par moments, je suis tentée de repousser ces amitiés, de m'enfuir, d'aller me cacher quelque part pour leur échapper... à elles, à Guy, à la destinée dont je sens de nouveau la main, et je n'y échapperai pas 1 J'ai la sensation très nette que je des-
cends uae côte rapide, vertigineuse, que mon âme jette une flamme dernière. N'importe, mieux vaut mourir en donnant de la flamme que de la fumée.
Paris.
Autrefois, les Parisiennes goûtaient avec des gâteaux ou des sandwiches, un verre de vin d'Espagne chez Gagé, chez Guviilier, à la pâtisserie de la Madeleine. La maison de thé fait partie maintenant de nos institutions, le five o'clock est entré dans nos habitudes. Cette petite évolution, qui n'est pas sans efiîets sur nos mœurs, date d'une quinzaine d'années ; elle a eu son origine, rue de Rivoli, dans une boutique connue sous le nom de « Papeterie de la Concorde » , tenue par deux Anglais, les frères Neal. Ont-ils été inspirés par le souvenir de la théière brune, qui, entre quatre heures et demie et cinq heures, apparaît dans tous les oftices de la C//j? Ont-ils pensé faire œuvre pie et profitable, en fournissant à leurs compatriotes le breuvage national? Je n'en sais rien, mais là, au bout de leur comptoir, au milieu des livres et des paperasses, derrière un paravent, sur deux seules tables, ils ont commencé à servir du thé et des biscuits. Paris vit pour la première fois une enseigne portant ce mot : Afternoon tea. Du thé et des biscuits dans une papeterie 1 Il fallait être anglais pour oser cela. N'importe, l'enseigne fit merveille. Plus d'un Britisher en vacances, plus d'un couple amoureux ont connu ce petit coin et s'en souviennent peut-être avec reconnaissance.
Ce fut là le lieu d'éclosion des maisons de thé, qui,
au cours de ces trois dernières années ont poussé comme des champignons. On en trouve partout, rue Gambon, rue de Rivoli, rue Saint-Honoré, sur le chemin du Louvre et du Bon Marché. Paris a dépassé Londres sous ce rapport. Est-ce à dire que la Française soit devenue une buveuse de ihé ? Pas le moins du monde, et ce qui est pire, elle ne le sera jamais. Elle ne sait ni le boire ni le préparer, ni le donner. Elle l'avale distraitement comme une infusion quelconque. Il excite ses nerfs, sans l'égayer. Elle aime trop à causer, à se produire pour prêter l'attention voulue à la théière, au samovar, ou à la bouilloire. Elle est incapable de répéter plusieurs fois de suite les questions rituelles : faible ou fort? un ou deux morceaux de sucre? de la crème ou du citron? Et lorsqu'elle le fait, elle n'attend pas et n'écoute jamais la réponse. La maison de thé, où, si elle ne craint pas de paraître trop bourgeoise, elle prend du chocolat, lui offre une halte agréable entre ses courses et ses essayages, satisfait son besoin de sociabilité et son exclusivisme. Le Jive o'clock de l'hôtel Ritz est assurément le plus élégant de Paris. Le cadre n'est ni grandiose, ni luxueux ; ce n'est qu'un hall étroit sur lequel ouvrent deux salles, mais il y a des valets de pied, des maîtres d'hôtel corrects comme des attachés d'ambassade ; les femmes les mieux habillées de Paris s'y réunissent. Gela crée un ensemble unique. Cet espace vitré de deux côtés prend, à l'heure du thé, l'aspect d'une grande volière pleine d'oiseaux multicolores, et le bruit des conversations est comme une sorte de ramage et, soit dit en passant, le ramage humain n'est guère harmonieux. Quand je vais seule chez Ritz, je m'in-
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stalle dans un coin d'où je puisse embrasser la scène entière. Madame de Mycres aime les jolis froufrous, les robes bien faites, les beaux bijoux ; Jean Noël, lui, se plaît à étudier, à comparer les mines et gestes des spécimens qu'il a sous les yeux, et tous deux hâve a <jood time, selon l'expression américaine.
L'autre jour, comme je regardais défder ces mondaines avec leurs riches étoles de zibeline, de chinchilla, de renard noir ou bleu, l'une d'elles releva la sienne d'un geste qui me causa un sursaut intérieur. Ce geste atavique me donna instantanément la vision rétrospective de l'ancêtre lointaine. Elle m'apparut grande, forte, majestueuse, une toison ou une dépouille de fauve sur sa splendide nudité. Je la vis, debout au seuil de sa caverne, guettant le retour de l'homme. Mes yeux s'arrêtèrent avec une sorte de stupeur sur la descendante. La nature a poursuivi son œuvre de perfectionnement à travers les siècles et elle en est là! Oui, elle a affiné le corps de la femme, nuancé son âme, mais derrière son front plus blanc et plus haut, les instincts primordiaux, la jalousie, l'envie, la ruse, la coquetterie cruelle subsistent. Elle a assoupli sa parure d'hiver, la peau de bête est devenue une fourrure précieuse, mais comme jadis — telle le veut l'ironie des dieux — elle est ornée de queues, de griffes, de petites têtes féroces... Et, malgré moi, dans cette créature élégante qui prenait là son thé, qui passait délicatement des friandises entre ses lèvres rougies, je distinguais encore l'ascendante. De l'antre primitif à l'hôtel Ritz, quel chemin pourtant ! A le refaire, la pensée s'effare. J'adore ces effarements.
Les habituées de ces Jive o docks peuvent se divi-
ser en actrices et en spectatrices. Les actrices sont les Parisiennes, les duchesses, marquises et comtesses américaines, les exotiques. Les spectatrices sont les voyageuses anglaises et américaines.
La Française sail in, l'expression est intraduisible. Elle entre comme un voilier à la fine mâture qui a le vent en poupe, consciente sans en avoir l'air de son élégance ou de sa beauté. Son allure, sa tenue, son geste sont d'une mesure parfaite. La femme franco-américaine est d'une raideur exagérée, maladroite dans son eifort à copier le Vieux-Monde. Elle a beau être correcte , arrondir le bras , le lever à la hauteur de l'épaule pour donner une poignée de main, she is not it, j'emploie à nouveau cette expression d'argot parce que nous n'avons rien de si graphique. « Elle n'est pas la chose » , non, pas encore. On devine le plaisir naïf; le triomphe qu'elle ressent à parader devant ses compatriotes, à se faire voir « en noble compagnie », à entendre répéter son titre sur son passage. Pourquoi pas ? Vous et moi nous éprouverions la même satisfaction. La jolie Hispano-Américaine se contente d'exihiber les dernières créations de la modiste et de la couturière. Elle promène autour d'elle ses beaux yeux noirs pour s'assurer qu'elle est bien la mieux habillée. Ce n'est pas méchant.
L'Anglaise, venue en curieuse, vêtue de sa robe tailleur ou d'une hideuse robe de voyage de noces, boit religieusement son thé, échange quelque remarque entre deux tartines, et demeure un peu ahurie, par cette mimique étrangère qu'elle ne comprend pas, par ce tableau vivant où elle ne connaît personne. La simple Américaine est rafraîchissante à voir dans ce
milieu-là. Elle babille joyeusement, mange sans scrupule une salade de polius, voit tout, critique tout, s'en va sans être plus sage d'une pensée, heureuse d'en avoir eu pour son argent.
Les hommes du monde sont assez rares au five o'clock de l'hôtel Ritz. Ou y voit quelques vieux marcheurs, quelques jeunes gens qui cherchent à prendre pied dans la société; certains curieux, toujours les mêmes, montent et descendent le hall pour voir qui est là ou qui n'est pas là. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la Française a perdu beaucoup de son pouvoir sur l'homme. Elle est plus élégante^, plus instruite et elle ne sait ni l'attirer ni le retenir comme autrefois. Elle ne laisse pas cependant que d'être bien séduisante. Je me rends compte par comparaison de son charme supérieur. Chez ces mondaines parisiennes même, de vrais oiseaux de paradis, dont la vie est si bornée, si pitoyablement stupide, il y a une âme infiniment compliquée, artislement nuancée. Beaucoup piquent ma curiosité, je les observe, je cherche à entrevoir leur « sincère face », «celle qui est à l'abri de la face qui ment», comme dit Baudelaire, et cela n'est pas facile. L'une, entre autres, m'a vivement frappée, ce n'est pas une habituée; elle vient seulement lorsqu'elle est invitée, ou qu'elle invite, et elle arrive toujours tard; son allure, son port de tête la font paraître plus grande qu'elle n'est en réalité. Ses épais cheveux châtains striés de tons fauves naturels ou artificiels, son teint mat, ses lèvres rougies lui donnent un chaud coloris. Le front large barré de sourcils droits, les narines très ouvertes rendraient son visage dur, s'il n'était adouci par des
yeux brun doré tout baignés de lumière. La bouche, au sourire lent et voluptueux, est une des plus belles, des plus irrésistibles que j'aie vues. Et cette femme n'est point heureuse, je le parierais. Par moments, sa physionomie exprime une lassitude profonde, une vraie détresse morale, son regard devient vague, elle ne répond plus que par monosyllabes. Lorsque quelque parole la rappelle à elle-même, elle redresse aussilôt son buste et relève la tête avec un mouvement de défi comme si elle s'apprêtait à lutter contre un invisible ennemi. Je n'ai jamais eu loccasion d'apprendre son nom. Le groupe auquel elle se mêle est le plus aristocratique de la chambrée. Les hommes lui baisent la main avec une dévotion marquée, et elle a toutes les caractéristiques des grandes races. Je ne l'avais pas revue depuis mon retour ; aujourd'hui, elle a fait sa réapparition chez Ritz. On dirait qu'elle est en demi-deuil, son corps était moulé dans une robe de drap gris clair, aux épaules, elle avait une étole de renard noir bleu vraiment royale, son chapeau très seyant, une sorte de toque, était garni de même fourrure. Deux grosses perles aux oreilles, un rang de perles au cou complétaient sa toilette, jamais elle ne m'avait paru aussi fascinante. Malgré moi, maintenant, quand je me trouve chez Ritz, je pense à l'amie de Guy, cet après-midi, à l'entrée de mon inconnue, j'ai éprouvé une petite commotion; si c'était elle? Cette question s'est instantanément formulée dans mon esprit. Alors, God help him, que Dieu l'aide I J'imagine quelle puissance une femme semblable pourrait exercer sur un homme de son tempérament. Comme Colette l'aurait détestée, si c'était elle!
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En voyant ces mondaines qui ont de charmantes demeures, venir s'asseoir, jour après jour, devant ces froides et incommodes petites tables de restaurant, je ne puis m'empêcher de regretter que Jes plus intelligentes, celles qui ont une position sociale, qui sont douées d'un bon magnétisme, ne donnent pas le thé une fois par semaine, le dimanche au moins... mais un joli thé soigné, intime, pour réunir autour du sa- *movar, de la jeunesse, des gens agréables et bien élevés, créer un centre d'où elles rayonneraient. Elles arracheraient quelques homnies à la partie du cercle. Ces victoires leur feraient plus d'honneur que les victoires de sexe qu'elles recherchent et qui sont à la portée de la majorité. Dieu veuille que cette ambition leur soit donnée. Pour le moment, la nature semble vouloir mettre en présence des femmes de nationalités diverses, et elles viennent docilement. Elles ne se parlent pas, elles se regardent beaucoup, se critiquent sans merci. Sous tout cela, il se fait probablement des échanges invisibles, des transmissions indispensables d'images. Les maisons de thé ont leur raison d'être comme tout le reste, seulement nous ne savons pas ! Oh ! nous ne savons pas !
Paris.
J'ai appris le nom de mon inconnue d'une manière curieuse, alors que j'y pensa4s le moins. Hier, la volonté qui dirige mes faits et gestes m'a conduite chez Virot, rue de la Paix, au moment voulu. Je suis une des plus vieilles clientes de la célèbre maison de
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modes. J'ai été coiffée, il y a quelque trente ans, par lu grande artiste qui l'a fondée, par ses deux élèves, iiiadame Marie et mademoiselle Amélie. J'ai connu ioutes les vendeuses. Maintenant j'achète peu pour moi-même, mais de temps en temps, je monte en passant voir ce qu'on fait. Je suis reçue avec autant d'empressement qu'autrefois. On sait que j'apprécie i'art réel qu'il y a dans toutes ces jolies créations. Je m'assieds à côté du comptoir, à une place que les anciennes habituées connaissent bien. On vient voir comment se porte mon chapeau, on me l'enlève pour y donner un tour de doigt. Je cause modes avec autant u'e plaisir que je cause peinture. Je sais que la nature laême inspire son ouvrière, qu'elle dirige sa main à (ious coiffer aussi bien qu'à nous vèlir, et ces combinaisons de fleurs, de rubans et de plumes qui sont les aijents des destinées féminines, m'intéressent extraoruinairement. Avant-hier donc^, j'étais là dans le grand salon de vente, admirant, critiquant ces chapeaux qui attendaient des têtes humaines et qui probablement allaient avoir avec quelques-unes d'étranges aventures, lorsque tout à coup, derrière moi, dans un des hauts miroirs qui se trouvent entre les fenêtres, je vis apparaître mon inconnue de chez Ritz. Les bras levés, elle [jlaçait délicatement une sorte de toque sur ses che- \eux mordorés. Son boléro doublé de fourrure était ouvert et sa blouse de satin blanc mettait en un relief provoquant la beauté de son buste. Nos yeux se rencontrèrent dans la glace, ef pendant quelques secondes nous demeurâmes comme hypnotisées l'une par l'autre. Puis, toutes deux, nous nous retournâmes en même temps, ce fut un mouvement de conversion
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presque comique. Elle me regarda d'un air surpris et hautain, auquel je répondis par un sourire. J'allais enfin savoir son nom! Il me semblait que je la tenais! Sans me hâter, avec une indifférence affeclcc, j'achevai le tour du salon, puis j'allai tout droit au caissier :
— Qui est cette jolie femme brune, qui essaye làbas, au fond.»^ lui demandai-je.
— La marquise de Mauriones... l'ex-duchesse Ce Longwy, ajouta-t-il en baissant la voix.
La marquise de Mauriones! J'avais vu souvent ce nom dans le Figaro, dans le Gaulois. L'exduchesse de Longwy! En creusant ma mémoire, j'y retrouvai, un peu confuse, une histoire de divorce qui, quatre ans auparavant, avait défrayé la chronique mondaine. Je vais demander un supplément d'informations à mon filleul. Si c'était elle! Un bon moyen de l'apprendre !
Paris.
Eh bien, c'est elle, l'amie de Guy! Mon intuition ne m'avait pas trompée. Leurs figures, du reste, se formaient toujours derrière mon front, l'une à côté de l'autre. Explique qui pourra le mystère! Je ne me doutais guère, par exemple, que je ferais cette belle découverte aujourd'hui même, et elle a été si joliment amenée! Jean Noël ne refuse jamais son admiration à la vie. Il est très rare que je sorte le malin, mais depuis quarante-huit heures, je me débattais dans les angoisses de « la panne ». Parmi ce fouillis de mes
impressions, aucune ne voulait ressortir assez nettement pour me donner le Leitmotiv. Exaspérée, j'.ai mis mon chapeau et je suis partie pour une belle flâ- 1 nerie. Je me suis d'abord rendue chez mes éditeurs, rue Auber. Après une visite agréable au cours de laquelle j'ai appris que le succès de mon roman s'affirmait, j'ai fait ce que j'appelle une promenade de curiosité avec des stations aux vitrines qui m'intéressent. Celles de Louchet, d'abord, où s'étaleot les merveilles de l'art nouveau. L'art nouveau, oui, l'art vivant, l'art psychologique! Ces femmes porte-lumière, au visage pervers, amincies par la passion, sont vivantes et mieux que cela, elles souffrent; ces corps qui s'enroulent autour des coupes sont vivants aussi. Ces bijoux de formes tourmentées et bizarres, ces cabochons admirablement sertis ont une physionomie. Il y a des bagues qui ont l'air méchant, des boucles de ceintures qui donnent une impression de coquetterie savante et cruelle. Et l'âme qui se dégage de ces choses est une âme douloureuse, compliquée, tendue extraordinairement. Vers quoi? Les artistes ont été impuissants à incarner dans ces chefs-d'œuvre une flamme de joie saine, un rayon d'espérance. Pourquoi ? Dans cinquante ans peut-être, on écrira des pages et des pages sur ces bibelots, sur ces parures ; je me félicite d'avoir pu les comprendre et les admi- -■ rer. Lorsque j'eus réussi à m'arracher, et cela non sans peine, à l'exhibition de Louchet, je remontai le boulevard, descendis la rue de la Paix, et poussée comme toujours par un instinctif désir de me tenir en communion avec mon époque, je passai en revue, tableaux, objets d'art, bijoux, chiffons. Ma flânerie
se termina par une visite dans une maison de mon voisinage, une maison bien moderne, qui s'est fait un nom à Paris et en Amérique pour sa papeterie de luxe et sa maroquinerie. J'ai vu ses commencements très humbles dans une petite boutique de la rue Saint- Honoré. J'ai suivi, non seulement, son développement et sa transformation, mais encore le travail occulte qui s'est accompli chez la femme qui l'a fondée. Elle ignore elle-même comment elle est arrivée au splendide résultat obtenu. Elle reconnaît cependant qu'elle doit beaucoup aux Américaines. Leur besoin de luxe et d'élégance ont été une révélation pour elle. Afin de les attirer, elle s'est ingéniée, avec la collaboration des meilleurs ouvriers, à créer de jolies choses. Elle s'est mise à incruster de pierreries, porte-cartes, portemonnaie, sacs à mains, garnitures de table à écrire. Elle s'est familiarisée avec les styles Louis XV, Louis XVI, Empire; en a tiré des inspirations. Les idées ont afflué dans son cerveau, son goût s'est formé. Sous l'action de forces dont elle ne soupçonne même pas l'existence, elle a senti la ligne et la couleur. Je remarque qu'elle manie aujourd'hui en artiste, avec un inconscient respect, les bibelots de ses vitrines. Ils sont devenus évidemment pour elle, davantage qu'une marchandise. Elle travaille sa maison comme je travaille mes romans. Selon son expression, elle l'a tout entière dans le cerveau. Elle y pense sans cesse, elle ne peut pas en rester éloignée longtemps. Elle éprouve un légitime orgueil à sentir que tant de gens dépendent d'elle, maintenant. Elle me montre ses nouveautés avec un plaisir visible, et sa figure s'éclaire, lorsque je les admire. C'est pour moi une joie véritable de
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rencontrer ce besoin de perfection, cette intuition du beau, qui sont les caractéristiques de notre race. Elles me rassurent pour l'avenir de la France. Une station dans une maison semblable est plus consolante, plus intéressante qu'une réception mondaine. Je suis toujours émerveillée de ce que quelques alvéoles de nos ruches humaines représentent d'efforts, d'intelligence et de travail.
Ce matin, j'étais là, admirant la monture et le fermoir d'un petit sac qui sortait des mains de l'ouvrier, lorsqu'une automobile s'arrêta devant la porte et, toute saisie, je vis Guy en descendre, Guy accompagné d'une femme enveloppée dans un grand manteau de fourrure, le collet relevé, un voile épais sur le visage. Tous deux entrèrent dans le magasin et se dirigèrent à droite. Mon filleul toucha son chapeau et demanda une cantine d'automobile pareille h celle qu'il avait achetée. Pendant qu'on allait chercher le modèle en question, il dit quelques mots à sa compagne. Je sentis par réfraction la chaleur qui se dégageait de ses yeux et de ses lèvres. Comme s'il eût été à son tour affecté par ma pensée, il tourna brusquement la tête de mon côté, son regard rencontra le mien, et, rougissant violemment il vint à
moi. ^ . . I
— Dehors à cette heure! marraine, fit-il du ton le plus dégagé qu'il put prendre.
— Je fais l'école buissonnière, comme vous, ajoutai-je.
— C'est vrai, répondit-il avec un sourire nerveux. Je suis à pied. J'ai réclamé quelques changements à ma machine et j'en surveille l'exécution. J'avais l'in-
sua LA BRANCHE 26 I
lentioii d'aller dîner avec vous aujourd'hui. Le puis je ?
— Parfaitement.
— A ce soir, alors, dit-il avec une caresse dans la voix.
J'acquiesçai d'un signe et, après na 'avoir baisé la main, il rejoignit l'inconnue. L'inconnue! Non, elle ne l'était plus. Elle s'était retournée pour voir la personne que le baron d'Hauterive était allé saluer, et sa voilette un peu relevée m'avait permis de reconnaître la bouche de la marquise de Mauriones, cette bouche sensuelle et fine dont le dessin m'avait frappée comme une chose rare. Par discrétion, je quittai le magasin la première et je rentrai chez moi, profondément troublée. Le plaisir de ma matinée était tout gâté. Serait-ce vraiment là cette femme que Guy aimait depuis deux ans? Ne pouvait-il pas l'avoir accompagnée par pure complaisance? Non, tous deux m'avaient donné la sensation magnétique de l'amour. Sans que je l'y encourage, mon filleul, puisque filleul il y a, vient souvent maintenant dîner à l'hôtel de Castiglione. Il s'était annoncé, je l'attendis avec une grande trépidation intérieure, résolue à ne pas laisser échapper cette occasion de savoir la vérité. Lorsqu'il arriva, il y eut entre nous un moment d'embarras. Il interrogea ma physionomie avec une anxiété visible. Je m'efforçai de paraître indifférente.
— Vous êtes donc aussi un client de la maison S..., dis-je quand nous fûmes à table.
— Un vieux client même, répondit-il. J'y ai fait nombre d'emplettes. Mère y achetait tout son papier à lettres. Vous auriez pu vous y rencontrer.
Nous rencontrer là, dans ce magasin, Colette et moi! Je frissonnai à cette pensée. La Providence avait arrangé les choses avec plus de miséricorde. Je l'en remerciai mentalement.
— N'était-ce pas la marquise de Mauriones, avec qui vous étiez ce matin? demandai-je de l'air le plus naturel.
— Vous la connaissez? s'écria mon filleul, avec une expression qui trahissait l'étonnement et un soudain émoi,
— Je l'ai vue chez Ritz de temps à autre. A dire vrai, je ne sais son nom que depuis deux jours.
— Et comment la trouvez- vous ?
— Dangereusement belle.
Une flamme jaillit des yeux du jeune homme. Il abaissa aussitôt ses paupières comme pour me dérober son orgueil d'amant heureux.
— Elle est divorcée? repris-je.
— Oui, son mari, le prince de Longwy était un vilain monsieur.
— Comment porte-t-elle le titre et le nom de marquise de Mauriones?
— Ils étaient dans sa famille.
— Est-elle riche ?
— Je le suppose, elle a un grand train de maison.
— Une position bien fausse que la sienne.
— Cruelle même.
— Oh ! elle ne doit pas manquer de consolateurs.
A cette phrase banale, lancée sans intention perfide, la physionomie de Guy s'altéra subitement et de telle manière que j'en demeurai saisie.
— Non, elle n'en manque pas, en effet, dit-il d'une voix rauque.
J'étais fixée. C'est bien elle qu'il aime. Je ne puis que répéter : God help hini ! Que Dieu l'aide! Et Colette m'a demandé de le marier !
Paris.
(( Que pensez-vous de la colonie américaine? Qu'en pense-t-on à Paris ? » Aucune question n'a été posée aussi souvent que celle-là, à Jean Noël, par les interviewers. J'ai toujours refusé d'y répondre dans la crainte que mes paroles ne fussent dénaturées pour servir une foule de petites rancunes. La colonie américaine féminine d'Europe est traitée aux Etats-Unis avec une sévérité qu'elle ne mérite pas et où il entre beaucoup d'envie. Oh ! on le niera ! On me répondra que, quand on possède dans son propre pays fortune et position, on n'a rien à envier à des déracinées. Et bien, ces déracinées, ces nobodies at home, qui, chez elles, ne sont rien, qu'on ne veut pas connaître, acquièrent un certain prestige de leur séjour en Europe, de leur contact avec la haute société du Vieux- Monde, — contact singulièrement exagéré du reste, dans les échos mondains — et on les jalouse. Lorsque des étrangers mettent dans le même tas tous les membres de la colonie américaine, c'est de l'ignorance ; lorsque des compatriotes en usent de même, c'est de l'injustice. A Paris, il y a trois groupes distincts : les Américaines cosmopolites, les vraies Américaines, les Américaines qui y viennent chercher une
plus haute culture artistique ou intellectuelle. Le premier groupe est composé de riches parvenues, parmi lesquelles nombre de déserleuses du mariage, de grass ividows, — de veuves par grâce, — de divorcées, dont l'unique but est d'arriver à faire partie du clan aristocratique, moins par snobisme, que pour avoir leur revanche de l'ostracisme dont elles ont été l'objet de la part de la société de leur pays. Ont-elles réussi à prendre pied dans le faubourg Saint-Germain? Non, mille fois non, pas même par le mariage. Elles ont réussi seulement à croire et à faire croire que « c'était arrivé », comme nous disons en argot parisien. Et elles seules savent ce qu'il leur en a coûté d'intrigues, d'argent, pour produire cette illusion. L'une, par exemple, s'imagine qu'elle a un salon royaliste. Elle fermerait sa porte au Président de la République de peur de se compromettre. Une autre est persuadée qu'elle a un salon mixte, un salon de fusion. Ni les unes ni les autres ne se doutent* que la création d'un de ces centres mondains demande des années, des qualités spéciales, des forces qui ne sauraient s'acheter. Elles ne savent pas, et voilà ce qui me désarme. Elles évoluent au milieu de nous sans nous comprendre, sans s'en rapprocher d'une pensée ou d'un sentiment. Elles naviguent dans nos eaux sans soupçonner leur profondeur, entassent bévues sur bévues, et surnagent où des Françaises périraient. Elles vont de l'avant toujours, conscientes seulement de la puissance que la fortune leur donne, essayant leur clé d'or aux portes les mieux gardées. Beaucoup résistent, elles ne s'en vantent point. Pas plus que des enfants, elles ne font de mal à personne. Quelle mission accomplissent-
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elles ? A quoi sert ce contact superficiel avec le Vieux- Monde ? Mes yeux ne sont pas assez forts pour le voir, mais la nature ne l'a pas ménagé en vain.
Les vraies Américaines appartiennent, en général, à ce que les Yankees appellent oar best people, notre meilleure classe. Leurs maris ont senti le besoin de se retirer de la mêlée des affaires; elles-mêmes préfèrent Paris, où le mouvement de la vie est moins rapide que dans leur pays, et où elles peuvent échapper à cette terrible émulation qui, aux États-Unis, laisse tant de femmes sur le carreau. Elles ne cherchent pas à entrer dans la société française et demeurent strictement entre elles. La plupart ont de très jolies habitations et vivent dans un luxe tranquille et de bon aloi. Presque toutes se sont créé un intérêt quelconque. Celle-ci s'occupe de musique, celle-là de peinture, et, en plus, elles font beaucoup de bien.
A côté de ces deux clans mondains, il y a le groupe des artistes. Elles m'intéressent et m'émerveillent, ces créatures qu'une étincelle d'électricité divine a séparées des leurs. Pendant qu'autour d'elles, on parlait affaires et dollars, elles prêtaient l'oreille pour saisir des accords et des harmonies, leurs yeux demeuraient fascinés par la ligne et la couleur. A travers l'énorme distance, elles ont subi l'attraction de la vieille Europe. Malgré le bruit assourdissant des machines, elles ont entendu son appel, et, au prix de mille sacrifices, elles y ont répondu. Leur nombre croissant a nécessité certaines institutions, entre autres celle d'un cluh home. Il est installé dans l'ancien hôtel de Chevreuse, s'il vous plaît I un hôtel avec une porte cochère, un jardin, une terrasse à balustre en fer forgé, un toit
aux jolies mansardes. La Providence les a gâtées, ces abeilles transatlantiques ! Il y a là, chaque jour, un fîve o'clock où sont invitées les bohèmes américaines. Oh ! les drôles de petites filles au regard sauvage ; elles arrivent, qui avec un violon, qui avec un portefeuille de dessins, qui avec des livres. Elles ont des robes trop courtes, des chapeaux défraîchis, des jaquettes trop minces, des visages étirés par les privations. Elles font disparaître lestement les piles de tartines beurrées que l'on place devant elles. C'est touchant de voir ces cigales venir se réchauffer, s'abriter un instant sous le pavillon étoile de la mère-pairie. Quelques-unes ont été amenées de bien loin, du Far~ West. Pour quoi faire ? Pour prendre contact avec les grands accumulateurs d'art que nous possédons, pour voir de la beauté, entendre de l'harmonie et en produire à leur tour. Bien peu, hélas! y réussiront. Il faut beaucoup de peintres à la nature pour produire un peintre, beaucoup de musiciens pour produire un musicien.
Paris aime l'Américaine, non pas seulement parce qu'elle lui laisse de l'argent — il a conscience de lui donner en échange des choses infiniment plus précieuses— mais parce qu'elle est jolie, bien faite, qu'elle porte à merveille ses créations. Il l'aime, parce que sa beauté brillante éclaire ses rues et ses théâtres. C'est comme une fleur de plus à sa couronne. Les marchands apprécient particulièrement cette femme étonnante qui dispose de sa fortune, qui ne consulte que sa fantaisie et qui, une fois le prix convenu, paie ses notes sans rabattre les centimes. L'action des Américaines sur nos us et coutumes, bien que superficielle.
ne laisse pas que d'être sensible. A leur exemple, nous déjeunons en chapeaux. Sous leur inspiration, la toilette féminine est devenue moins discrète, le goût des bijoux s'est développé, le luxe des mille accessoires de la vie s'est augmenté, le confort aussi. Les salles de bains se sont mullipliées. Les hôtels se sont transformés. Il y a une douzaine d'années seulement, leurs salles à manger étaient nues. Je me souviens d'avoir vu des Américaines apporter des toufTes de violettes et de roses pour égayer leurs repas. Sous cette heureuse suggestion, les hôteliers se sont mis à décorer « la table du voyageur » ; je leur dois donc un peu le joli bouquet qui réjouit mes yeux, à déjeuner et à dîner. Le quartier américain, dans le voisinage de l'Etoile, a un aspect particulier. On y sent l'âme saxonne et protestante. Il est élégant, net et froid. Le faubourg Saint-Germain est infiniment plus chaud et plus sympathique. Quand, de la rue de Varenne, on va à la place des Etats-Unis, on sent que l'on passe du vieux monde dans le monde nouveau.
C'est ma conversation de ce soir avec Guy qui m'a amenée à écrire tout cela. Il était chez moi, lorsqu'on m'a apporté un billet d'une de mes amies américaines qui me priait gentiment à un dîner de femmes to a lien dinner, littéralement à « un dîner de poules ».
— Un dîner de poules ! s'écria-t-il en souriant. Vous n'acceptez pas, j'espère !
— Mais si.
— Vous vous résigneriez à entendre parler scandales et chiffons toute une soirée?
— Mais je ne suis pas sûre que le divertissement se borne à cela; miss X... triera ses compatriotes sur
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le volet, afin de me donner une agréable impression.
— Vous avez une trop bonne opinion des Américaines. Croyez-moi, ce sont des farceuses. La plupart viennent en Europe soi-disant pour leur santé ou pour l'éducation de leurs enfants, en réalité pour s'amuser dans le sens masculin du mot. Chez nous, ce sont les hommes qui s'amusent, aux Etats-Unis ce sont les femmes. Pauvres Yankees !
— Ne les plaignez pas, mon cher. L'un d'eux m'a dit un jour cette chose magnifique : « Dans notre pays, toutes les lois sont en faveur de la femme, et c'est nous, les hommes, qui les avons faites ». En France, ajoutai-je, toutes les lois sont contre la femme, et c'est vous, les hommes, qui les avez faites.
— C'est vrai, je n'en suis pas précisément fier, répondit mon filleul. Mais la magnanimité des Américains n'est pas pour nous encourager. Ils sont assez mal récompensés, convenez-en. Vous avez flatté les « Transatlantiques » dans vos romans, marraine. Je n'ai pas trouvé chez elles ce respect de la vérité que vous leur prêtez. Elles vous racontent des histoires à dormir debout. A les entendre, leurs filles ont refusé les plus grands noms de l'almanach Gotha, le faubourg Saint-Germain n'a point de secrets pour elles. Un de mes amis fréquente chez une Américaine qui pose pour l'éclectisme social et veut amener la fusion des partis au moyen de la musique. Vous voyez ça d'ici ! Elle avait un jour dans son salon, non pas une gerbe, mais un massif de fleurs rares. Georges Scrizay se mit à la taquiner sur leur provenance. Elle lui apprit alors que c'était une offrande du parti républi-
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caîn — from ihe Repiihllcan party — et elle ajouta : « Qiiaud mon ami le comte G... a vu la carte qui l'accompagnait, il l'a déchirée en disant : « Ceci est un salon royaliste 1 » Est-ce assez comique?
— Comique ! m'écriai-je, en riant de tout mon cœur; it iskilling! J'espère que l'anecdote est vraie!
— Vraie I Je vous le garantis.
— Voilà le fait des parvenues. Elles veulent monter quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale et vivre vite, très vite. Elles n'ont pas le temps d'attendre que les événements se produisent, elles les inventent. Vous ne connaissez pas les vraies Américaines.
— Possible.
Puis, reprenant ma lettre d'invitation :
— Un dîner de poules ! répéta Guy, je crois que je ferai bien d'aller vous chercher à dix heures.
— Oh! inutile de venir me chercher, dis-je vivement. Miss X... demeure avenue du Bois-de-Boulogne, et je suis bien habituée à rentrer seule.
— C'était bon quand vous n'aviez personne ; maintenant vous êtes sous ma protection immédiate ; à dix heures j'irai vous délivrer.
— En tout cas, pas à dix heures, s'il vous plaît.
— A onze heures, alors?
— Va pour onze heures, fis-je irritée et contente tout à la fois.
Paris.
Ce fameux dîner de poules a eu lieu hier, et il a été un succès complet à tous les points de vue.
Miss X... occupe avec son père, avenue du Bois-de- Boulogne, un appartement où l'élégance, l'art et le confort ont été heureusement combinés. La salle à manger avait un aspect particulièrement brillant. Nous étions dix, autour de la table recouverte d'une nappe brodée, dont le milieu était une corbeille de fruits superbes, et sur laquelle avaient été jetées, cf)mme nu hasard, des roses de diverses espèces. Nous avions l'air de manger au milieu des fleurs. Chacune des convives était en grande toilette, avait mis her ivar paint « sa peinture de guerre » comme pour les conquêtes masculines. L'Américaine, du reste, s'habille pour la femme plutôt que pour l'homme. Notre amphitryonne portait une robe de dentelle et de mousseline de soie d'un blanc chaud et, autour du cou, elle avait un haut collier de perles. En ma qualité de douairière, elle me plaça en face d'elle. J'étais la seule Française, bien entendu. Miss X... avait réuni là des jeunes filles, des femmes de trente et de quarante ans. Ma voisine était une beauté de Baltimore, mariée à Washington. Très grande, blonde de cheveux et de peau, elle avait des traits menus, des yeux immenses bleu foncé, ombrés par des cils d'enfant. J'éprouvai à la regarder un véritable plaisir. Toutes ces femmes étaient riches, indépendantes absolument, bien qu'en puissance de parents et de maris. Chacune avait un but, une ambition, une occupation. L'une, qui m'a été présentée comme le docteur \..., est chirurgien. Elle a une clinique dans un des grands hôpitaux de Boston. Avoir son visage doux, son expression timide, je n'aurais jamais deviné sa vocation, et je m'en étonnai.
— J'ai hérité ce goût de mon père, qui, lui, n'avait
pas pu étudier, me répondit-elle simplement. J'aime l'art, le monde, mais ma profession au-dessus de tout.
Malgré moi, pendant le dîner, mes yeux ont été attirés par ces mains de femme, fines, longues et nues, qui maniaient le bistouri et le scalpel. Leur vue m'a donné de petits frissons dans le dos.
Paris alimenta copieusement la conversation. Parmi les convives, quelques-unes avaient visité tous les établissements de Montmartre, soupe dans tous les restaurants de nuit ; les autres avaient été fascinées par le quartier Latin, et dîné dans ses tavernes, une indication de mentalité. Les Français n'imaginent pas quel prestige le quartier Latin exerce encore sur les étrangers. Ils ne comprennent ni sa vie inférieure, ni sa vie supérieure, mais ils sont fascinés par son bouillonnement de jeunesse et de forces. A la vitrine de Galignani, le libraire anglais, il y a toujours une rangée de livres où flamboie le nom magique. En entendant les impressions diverses que Paris peut provoquer, je me suis rendue compte que seule, de toutes les capitales de l'Europe, il est un orchestre complet, un orchestre qui a un son pour chaque oreille humaine. Je demandai à ma voisine, la plus belle des poules présentes, si elle s'y amusait.
— Non, je m'y repose, c'est bien meilleur.
— Vous vous reposez à Paris ?
— Assurément. J'y viens avec ma femme de chambre et mon chien. Quand j'arrive, je suis si fatiguée de ma vie de mondaine que j'espère ne jamais revoir ni mon mari, ni ma maison, ni mes tableaux. Après quelque temps, mes nerfs sont réaccordés et je rentre chez moi avec plaisir.
— Et M. H... VOUS accorde ainsi des congés?
— Oh ! nos hommes soûl si bons !
J'aurais voulu que Guy entendît celte réponse.
— De quelle manière vous reposez-vous ? demandai-je curieusement.
— Je prends chaque jour une leçon de chant, je promène Loulou, je vais au théâtre, à tous les concerts, je visite des vieilles dames françaises dont les fils ont été attachés à Washington. Elles sont terriblement choquées de mon indépendance conjugale. Elles ont bien de la peine à me croire ail right, — honnête, — mais elles aiment à me voir. Pour leur plaire, je mets mes plus jolies toilettes. Ce matin, j'ai déjeuné chez l'une d'elles, et nous avons été servies par un domestique en tablier blanc, c'était délicieux.
Un domestique en tablier blanc, délicieux ! Fallait-il éprouver la satiété du luxe pour avoir cette impression!
— Je ne suis pas étonnée que les Français ne puissent vous comprendre, fis-je en souriant.
— Mais ils n'y tâchent même pas, dit alors notre hôtesse, et c'est ce qui m'enrage. Tous ceux que j'ai rencontrés dans le monde, depuis douze ans, m'ont fait les mêmes questions : « Aimez-vous Paris?... Y a-t-il longtemps que vous avez quitté l'Amérique? » Aucun n'est allé au delà. J'ai essayé de parler art littérature ; ils m'ont regardée d'un air étonné et dl m'ont jamais donné la réplique.
— Avez-vous eu la même expérience? demandai-je à une Américaine qui possède un château non loin de Paris.
— Absolument. Il m'a fallu beaucoup de temps pour entrer dans l'intimité de mes voisins. Il y a une
chose qui ne cesse de les étonner, c'est ma liberté individuelle dans la vie conjugale.
— Comme ils doivent vous paraître arriérés !
— Oui et non. Ils ont des nuances, une finesse que nous n'avons pas acquises. Cet automne, j'ai passé trois mois à Boston, et mes compatriotes m'ont fait l'effet d'être terriblement crus.
— Ne dites donc pas cela devant madame de Myèrcs, s'écria miss N.,., c'est une trahison.
— Mais non, fis-je en souriant. Est-ce que je ne sais pas que la nature se refuse to hurry up, à faire vite. Vous manquez d'affinement, mais non de raffinement. Chez nous, les gens crus sont généralement grossiers.
— Comme vous êtes juste I dit « ma beauté », avec une expression de plaisir.
— Je tâche de l'être.
— C'est pour cela que nous n'avons pas peur de vous, ajouta notre amphitryonne.
Sur cette parole aimable, elle me fit le signe conventionnel; nous nous levâmes de table et nous passâmes au salon. Là, nous nous assîmes autour de la cheminée. On apporta le café, quelques cigarettes s'allumèrent. Comme si les dieux et les déesses bouddhiques d'une admirable collection qui se trouvait dans le salon voisin eussent influencé nos cerveaux de quelque manière occulte, la conversation tourna peu à ■peu vers l'Inde, la Chine, le Japon. Les anecdotes, les souvenirs surgirent en foule de ces fraîches mémoires.
— Quel contraste entre une ville comme Bénarès et New-York ! dis-je. Voiià une impression que je vous envie 1
— 11 n'est pas aussi saisissant que vous l'imaginez, répondit madame B... Il est trop adouci par la présence des étrangers. Ce qui est plutôt extraordinaire, c'est la révélation de cette force psychique qui, immatérielle, invisible, soutient des millions d'individus, leur communique une endurance supérieure à la nôtre. Tout le temps, au milieu de ce réel, irréel, j'ai eu la sensation que l'Inde était une âme sur laquelle nous marchions.
— Et sur laquelle les Anglais jouent au tennis et au golf.
— Oui, et c'est abominable ; vous ne sauriez imaginer comme nous avons l'air vulgaire auprès de ces pauvres Hindous qui vivent dans l'au-delà. J'ai été invitée to a tea ceremony, à un Jive o'clock, chez une grande dame indigène. Il y a eu des révérences sans fin, des compliments, des changements de tasses ! On eût dit que les mouvements étaient rythmés par une musique intérieure. Je n'y ai rien compris, mais tout le temps je pensais à nos thés mondains, à notre babillage, à nos gestes heurtés et la comparaison n'était pas à notre avantage. J'aurais voulu retourner aux Indes, cette année, mais je fais partie du comité féminin de l'Exposition de Saint -Louis, je dois rentrer. Il s'agit de travailler. Miss Gould, notre présidente, paye de sa personne aussi.
— Je donnerais beaucoup pour assister aux séances d'un comité de femmes, dis-je eu souriant.
— Oh I je ne vous dirai pas qu'elles sont toujours dignes. On s'y querelle, on s'y donne des coups de bec, mais l'entente finit par se produire et avec de bons résultats. Tenez, autrefois, pour le monde entier.
notre Chicago n'était qu'un marché de porcs. Les femmes se sont mis dans la tête de montrer qu'il était capable d'apprécier les œuvres d'art et d'en produire même. Elles ont saisi l'occasion de son Exposition. Grâce à elles, il y a eu là, à côté du déploiement de sa puissance matérielle, des coins de beauté et de poésie. Le mouvement initial, une fois donné, ne s'est pas ralenti. A Chicago, maintenant, on cultive la musique avec passion, on collectionne des tableaux, le goût s'y affine de plus en plus, et il ne tardera pas à éclipser New- York. Voilà ce que nous avons accompli.
— Il faut en savoir quelque gré aux hommes qui vous ont accordé la liberté nécessaire.
— Oh ! nos Américains sont trop avisés et trop pratiques pour ne pas savoir que their hig paws, que leurs grosses pattes ne conviennent pas pour certaines œuvres. Ils nous les abandonnent volontiers. Au XX® siècle, la femme ne saurait appartenir uniquement au mari et à l'enfant. La civilisation la réclame. Elle a acquis le droit de travailler au progrès de ce monde.
A ce moment, mon regard fut magnétiquement attiré vers le salon contigu. Un rayon d'électricité se trouvait projeté sur une déesse bouddhique et lui donnait un reflet de vie. Un sourire mystérieux glissait entre ses paupières mi-closes, descendait à ses lèvres, et je vis qu'elle avait des bras multiples. Irrésistiblement attirée, je me dirigeai vers elle, je la pris avec révérence et je l'apportai au milieu de notre cercle.
— Voyez, dis-je alors, la puissance future de la
femme semble avoir fait partie du rêve bouddhique. Voici une déesse avec quatre têtes et au moins une douzaine de bras.
— Vingt-quatre, s'il vous plaît, rectifia miss X... C'est Kwan-Gin, son nom signifie a celle qui écoute les bruits de la terre et prête l'oreille aux paroles des hommes ». Elle est adorée, en Chine et au Japon, comme une ^otre-Dame de la Pitié.
Les Américaines se levèrent, entourèrent la statuette de bronze et la caressèrent tour à tour.
— Elle tient la foudre ! s'écria l'une.
Et toutes les autres énumérèrent ses attributs symboliques avec un accent de triomphe croissant.
— La coupe du sacrifice !
— La sébile de l'aumône !
— Le livre de la loi !
— La roue de prières !
— La Roue des Choses !
— Allons, fis-je en souriant, il y a là de quoi satisfaire les plus féministes. « Celle qui écoute les bruits de la terre » doit avoir entendu nos vœux.
Comme je venais de reposer doucement KAvan-Gin sur son socle, onze heures sonnèrent. La soirée avait passé incroyablement vite. Ces Américaines, hors de l'influence magnétique de l'homme, avaient été amusantes, originales, charmantes. Je le dis à notre hôtesse.
— Oui, our cackling, notre bavardage de poules n'a pas été trop ennuyeux.
— Il a été, au contraire, très brillant, félicitonsnous.
— Féhcitons-nous, répéta-t-on gaiement.
On m'annonça la voiture. Dans l'anti chambre, je trouvai Louis, le domestique de Guy. Je ne puis m'empêcher de sourire. Groira-t-on que j'en éprouvai une satisfaction de vanité ! C'est un peu humiliant à avouer. Mon filleul avait bien fait les choses. Il m'attendait avec un coupé de cercle.
— Eh bien, marraine, me demanda-t-il aussitôt, n'avez-vous pas regretté que je ne sois pas venu plus tôt.^
— Du tout, il y a longtemps que je ne m'étais autant amusée. Et je peux vous affirmer que nous n'avons dit du mal de personne, et que nous n'avons pas parlé chiffons.
— Ah bah !
— Plusieurs fois, j'ai désiré que vous fussiez caché derrière un des paravents. Si vous nous aviez entendues, vous auriez pris une meilleure opinion des femmes.
Le jeune homme cul un rire nerveux.
— Une meilleure opinion des femmes ! Voilà justement ce dont j'aurais besoin en ce moment.
— Vous en avez donc une mauvaise?
— Oui, oui, n'importe, fit-il brusquement.
Je me gardai d'insister. Le silence se fit entre nous. L'avenue du Bois-de- Boulogne était déserte, la nuit froide et pluvieuse. J'éprouvai peu à peu, comme autrefois aux côtés de M. de Myères, une sensation délicieuse de sécurité, de chaleur morale et physique. N'était-ce pas lui qui me la donnait de nouveau, ou du moins, ce quelque chose qui était lui encore? Instinctivement, je me tournai vers mon compagnon et, rencontrant ses yeux, j'y vis cette lueur qui vient
toujours au-devant de moi... la lueur allumée à l'âme de son père Elle me toucha plus directement qu'elle n'avait jamais fait, et je me sentis ti-ès heureuse. Je me rappelai nos retours du bal, du théâtre, la joie de regagner notre logis. Je revis notre petit salon égayé par un beau feu de bois, le souper délicat qui nous attendait...
Soudainement oppressée, je baissai la glace, et je demeurai toute saisie. Pour éviter le pavé glissant de l'avenue des Champs-Elysées, le cocher avait bifurqué à droite, nous suivions la rue François-I'^''. La voiture traversa la place, tourna lentement le rond-point. Je ne respirai plus. J'eus la folie de me dire : « Si je sortais d'un mauvais rêve! si elle allait s'arrêter là... devant la maison!... » Non... je n'avais pas rêvé... elle continua de rouler, et me conduisit... à l'hôtel. Oh ! la Providence aussi les nuance, ses romans !
Paris.
C'est très curieux et un peu inquiétant. Depuis quelques jours, je rencontre partout madame de Mauriones. Elle traverse ma route, je traverse la sienne, nous échangeons un regard et nous passons. Je connais assez la vie, maintenant, pour savoir que ces conjonctions d'individus ne sont jamais fortuites, mais que souvent elles préparent les événements. Est-ce que nous devrions entrer en relations? Pourquoi et comment ?
Avant-hier, j'ai été témoin d'une scène qui m'a singulièrement troublée. Des amis américains m'avaient
emmenée dîner chez Ritz. La chambrée était nombreuse et élégante. Dans le cadre blanc du restaurant, les tables décorées de fleurs, occupées par des femmes en grande toilette, étaient du plus joli effet. L'élincellement des yeux, des sourires, des lèvres rougies, le jeu des mains endiamantées, l'éclat des bijoux imprimaient à l'air ambiant comme un mouvement de vie joyeuse. Non loin de moi, j'aperçus tout à coup la marquise de Mauriones.
« Elle encore! » pensai-je. Avec deux jolies femmes accompagnées de leurs maris, elle était l'hôte du prince K..., un prince russe qui mange galamment sa fortune à Paris. De ma place, je voyais bien les lignes de son buste, l'expression ardente et triste de son visage. Tout en noir, elle avait une robe d'étotïe légère, garnie de rubans de velours. Le corsage, très décolleté en dessous, laissait voir, sous la gaze montante, les épaules et la gorge. Le chapeau, noir également, coiffait à ravir et son profil et ses cheveux. Plusieurs rangs de perles parfaites relevaient la simplicité de sa toilette. Mes regards se portèrent sur le prince avec quelque curiosité. C'est un homme jeune encore, avec un corps déformé et alourdi par la bonne chère, des traits réguliers, boursouflés par les excès de toutes sortes. Je ne l'avais vu que de très loin, je fus surprise de l'expression fine et caustique de sa physionomie. Ce pauvre viveur, j'en jurerais, sait à quoi s'en tenir sur la sincérité des adulations qu'on lui prodigue et sur la valeur de ses parasites. J'eus aussitôt l'intuition qu'il se passait quelque chose entre lui et madame de Mauriones. Il l'admirait indiscrètement et cherchait à l'accaparer. Elle se défendait avec hauteur, évitait ses
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regards, tenait sa tête obstinément tournée vers son voisin de droite, pour lui revenir avec ce lent sourire d'irrésistible séduction qui n'appartient qu'à elle. A la fin du dîner, tous deux, d'un geste presque religieux, levèrent en même temps leur coupe de Champagne. Pendant quelques secondes, les yeux dans les yeux, ils la tinrent contre leurs lèvres, comme pour une communion d'amour. Puis, brusquement, sans y avoir bu, avec un petit rire mauvais, la marquise reposa la sienne... Le prince K... pâlit, vida son verre d'un trait et se mit debout. Ses convives, un peu effarés, prenant cela pour le signal du départ, l'imitèrent, et tous quittèrent la salle du restaurant. La scène était jouée, et quelle jolie scène ! Il y avait eu là une lutte physiologique et psychologique intense, poignante, et non pas un simple fleurtage. Guy serait-il trompé? Cette idée m'a causé une joie soudaine dont j'ai honte. Le fils de M. de Myères trompé ! La rétribution satisfaisait probablement la rancœur de ma féminité. Ce beau garçon, aux yeux limpides rayonnant de jeunesse virile et saine, serait trompé pour ce viveur déformé ! Impossible ! Hélas ! est-ce que je ne sais pas que tout est possible !
Paris.
Je viens de rentrer à l'hôtel après six jours d'absence et, pendant ces six jours, il s'est accompli en moi des choses merveilleuses. Jean Noël, qui se croyait grand clerc en psychologie, n'avait pas soupçonné tout ce dont est capable l'âme humaine.
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Lundi dernier, comme j'achevais de déjeuner, on m'appela au téléphone. C'était le domestique de mon filleul. La voix angoissée, il me priait de venir à son aide. M. le baron, me dit- il, avait une fièvre de cheval, ne le reconnaissait même pas et semblait très malade. Le cœur saisi par l'étrange nouvelle, je répondis que j'allais venir tout de suite.
« Madame de Mauriones ! » pensai-je en accrochant le récepteur.
J'arrivai, tout émue, rue d'Aguesseau. La figure de Louis ne me rassura pas. Je lui demandai ce qui était arrivé à son maître.
— Dieu le sait! fit-il en levant les bras. Pour sûr, il y a de l'amour là-dessous. Madame connaît les jeunes gens ! Si les femmes font des misères à un beau garçon comme monsieur Guy, qu'est-ce qui attend les autres ?
Je ne pus m'empêcher de sourire.
— Depuis quelque temps, monsieur était tout chose, continua le brave serviteur ; ces trois derniers jours, il n'est pas allé à Grignon, il n'a fait qu'entrer, sortir, se promener de long en large dans l'appartement. Hier, quand je lui ai demandé s'il voulait manger à la maison, il m'a regardé comme s'il ne comprenait pas et m'a répondu par un signe de tête. Je lui ai servi un bon petit dîner, il a essayé d'y faire honneur, mais j'ai bien vu que les morceaux ne descendaient pas. Il s'est plaint d'un grand m.il de tête. Je lui ai préparé une infusion de tilleul, il m'a renvoyé en disant qu'il n'avait pas besoin de moi et qu'il se coucherait de bonne heure. Ce matin, il ne m'a pas entendu entrer dans sa chambre et, croyant qu'il dormait d'un som-
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meil naturel, je ne l'ai pas réveillé. Pi. midi, je suis retourné auprès de lui je l'ai appelé, appelé, il ne m'a répondu que par des gémissements, on dirait qu'il ne peut pas ouvrir les yeux, madame va voir.
Et je vis... Sur son grand lit Empire, le jeune homme gisait, gisait, c'est bien le mot, comme assommé, inerte; son pouls était lent, irrégulier, dépressible, sa respiration rapide, ses yeux fixes, et il semblait plongé dans un demi-coma. Je fus effrayée.
— Vite, vite, au téléphone, dis-je à Louis, la communication avec le docteur H...
Nous eûmes la chance de le trouver à la maison. Je le priai de venir au galop, puis je retournai auprès de Guy.
Et c'étaient des forces que nous ne voyons pas, la jalousie, la trahison, peut-être, qui avaient terrassé ce corps vigoureux. A regarder ce pauvre vaincu, une émotion croissante m'envahit, les larmes brouillèrent ma vue et, au-dessous du cœur, dans celte région sacrée qui est le tabernacle de la maternité, région jusqu'alors stérile et muette chez moi, je sentis tout à coup naître une tendresse curieuse, nouvelle et infiniment douce.
Guy s'agita et geignit.
— Mère... mère! appela-t-il avec un accent de détresse pitoyable.
Et moi, inconsciemment, je répondis : « Mon enfant, mon cher enfant. » Je posai ma main sur sa tête... pour le bénir, l'adopter, le soulager... je ne sais. L'instinct maternel venait de s'éveiller au fond de mon être. Il avait triomphé des sentiments mesquins, de la rancœur de ma féminité et je répétai encore avec une
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joie délicieuse : « Mon enfant... mon cher enfant I » J'étais prête à seconder la nature et la science de toutes les forces de mon intelligence et de mon cœur. N'était-ce pas là ce que la Providence voulait?
Le docteur arriva au galop, comme je l'en avais prié. En me voyant si inquiète au chevet de ce jeune homme, sa physionomie trahit quelque surprise et je rougis!... A mon âge! c'était trop ridicule.
— Le baron d'Hauterive, un parent, dis-je alors. Pour la première fois, je me rendis compte que le
fds de M. de Myères se trouvait être eu réalité mon propre petit cousin.
Au premier coup d'œil, le docteur jugea le cas grave.
— Une belle fièvre cérébrale, dU-il, et qui nous donnera du mal. Un choc, j'imagine, du surmenage?
— Un choc, plutôt.
Il prit la température du patient.
— Quarante, annonça-t-il, et cela ne s'arrêtera pas là. Qui est-ce qui va le soigner?
— Moi, et puis son domestique, qui lui est très dévoué.
— Ce n'est pas suffisant. 11 vous faut une nurse expérimentée. J'ai une Anglaise qui se trouve libre, Je vais lui téléphoner de venir.
— Faites tout ce que vous jugerez nécessaire, et sauvcz-le-moi ! sauvez-le-moi ! fis-je, inconsciente de l'étrangeté de cette phrase.
— Nous tâcherons, nous tâcherons, me répondit le docteur, avec un regard dont je sens maintenant la curiosité.
En moins d'une heure, les soins furent organisés
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et le sauvetage du pauvre enfant commença. El quel sauvetage, long et émouvant! Le docteur H..., la nurse, oncle Georges que j'avais appelé, Louis et moi, nous y travaillâmes résolument. Pendant trois jours, Guy fut dans le plus grand danger: glace sur la tête, bains, injections hypodermiques, semblaient impuissants à lui rendre une température normale. Elle arriva même à quarante et un. J'avais l'horrible impression que son cerveau était pris sous quelque chose de très lourd qui allait l'écraser à mort. Le médecin parlait de faire une opération aux méninges. Je le veillais de minuit à six heures, et d'une heure à six. Je connais maintenant celte force qui rend les mères si vaillantes au chevet de leurs enfants. J'éprouvais une joie exquise à procurer un peu de soulagement à mon malade. J'avais la conscience magnétique, qu'à travers sa nuit, il sentait ma présence, et qu'elle lui faisait du bien. Je lâchais avidement de saisir les paroles incohérentes de son délire, afin de deviner ce qui avait pu causer cet horrible déclenchement. Il appelait sa mère souvent, puis « marraine », et cela me rendait très heureuse. Le nom d'Anne revenait sans cesse sur ses lèvres. Il réclamait des millions, de l'argent, beaucoup d'argent ! Il voyait des renards noirs sur les murs de sa chambre, il battait l'air de ses bras pour les chasser. Après ces moments d'excitation, il avait des assoupissements subits qui m'effrayaient bien davantage. Pendant la troisième nuit, je crus qu'il allait tomber dans un coma mortel. Selon l'ordonnance du docteur, je lui fis des injections de caféine. Vers le matin, il souleva ses paupières, une sorte de sourire passa sur ses lèvres, puis il poussa un long soupir et
Sun LA ERANCIIE 285
ses yeux se fermèrent. Je le crus mort. Je me penchai sur lui dans une angoisse épouvantable. Sa respiration ne cessa pas, elle devint régulière et douce. J'eus l'idée qu'un changement venait de se produire, j'allai chercher la nurse. Elle examina le patient. Son visage s'écfaira d'un reflet qui me parut divin, elle mit sa main sur la mienne, la serra fortement.
— / think he is ail right now. Il est sauvé, je crois, me dit-elle tout bas...
Et il était sauvé !
Lorsqu'il reprit conscience, il n'eut pas l'air étonné de me voir près de lui.
— Vous m'avez soigné, marraine ? me dit-il doucement.
Je fis signe que oui.
— Ai-je été bien malade ?
— Assez pour que j'appelle oncle Georges, et pour nous effrayer terriblement.
La mémoire lui revint sans doute, une rougeur pénible passa sur son visage, et il ne prononça plus une parole.
Après la scène dont j'avais été témoin chez Ritz, je ne doutai pas que le coup ne vînt de madame de Mauriones. Gomment avait-il appris sa liaison, ou son fleurtage avec le prince K...? Et ces millions qui semblaient le torturer? Et ces renards noirs? Des renards noirs ! Gette vision ne m'aurait pas surprise dans un cerveau d'alcoolique, mais dans un cerveau d'amoureux, je ne me l'expliquais pas. Jean Noël aurait voulu savoir. Je suivis avec admiration le dégagement des facultés de « mon enfant », le travail merveilleux de la gucrison. Je me dis que tout est
beau dans la vie, même la maladie, même ce que nous appelons la mort. Seulement, nous ne savons pas encore les regarder dans leur propre lumière. En attendant, la nature et la jeunesse sont à l'œuvre, pour réparer chez Guy le ravage physique. Quant au ravage moral, je n'ai pas encore pu en juger
Paris.
En rentrant chez moi, j'ai trouvé un magnifique bouquet des de Lusson. Je leur avais appris tout de suite la maladie de mon parent. Guy, mon parent! Est-ce drôle ! Ils ont partagé mes inquiétudes avec le plus affectueux intérêt. Plusieurs fois par jour, ils ont demandé des nouvelles par le téléphone. Le téléphone est un terrible révélateur. Il vous livre le vrai caractère des gens, dans les intonations qu'il vous apporte. Je jugerai, dans le récepteur, un ami ou une femme. La voix de Josée de Lusson m'est arrivée chaude, gaie et bonne. Je n'y ai pas surpris une note aigre ou fausse. Si j'étais homme, je l'épouserais sur la foi de sa voix.
Parmi les lettres qui m'attendaient, il y en avait une de sir William Randolph. Il passe l'hiver à Torquay, qu'il trouve dreadfully English, terriblement anglais. Sa souffrance physique se trahit par un redoublement d' « humour ». Il a écrit en marge de la Revue de France, les critiques et les réflexions que lui a suggérées mon roman. « J'y ai trouvé, me dit-il, nombre de pensées réconfortantes, oxygénées. L'oxygène est devenu mon idée du bien, vous savez
SUR LA BUANCIIE 287
Par moments, j'ai élc tenlé de croire que ces pensées ont été écrites pour ce pauvre BrlUsher, que vous deviez rencontrer à Cannes, et qu'elles sont des messages. Ce serait très beau, mais ne serait-ce pas bien de l'honneur pour Jean i\oël et pour moi? »
Quel plaisir ces paroles m'ont causé! Bien de l'honneur pour Jean Noël? Évidemment, et j'en ai la conscience. Oh 1 il agit, mon accumulateur I
Paris.
Ce sentiment de maternité persiste. Je craignais qu'il ne passât avec le danger qui l'avait fait naître, mais il est toujours là, accroché à mon cœur même. Je le considère comme une récompense, il me semble qu'il a renouvelé mon sang et ma ^ie, qu'il m'a rajeunie,
Guy est loin d'être guéri. Il a des retours de fièvre, suivis d'anéantissement profond. Le médecin dit qu'il ne sera pas lui-même, avant une huitaine de jours. Oncle Georges, la nurse, Louis, le soignent admirablement. Je vais passer tous les après-midi auprès de lui. L'expression de plaisir que ma présence amène sur son visage, le baiser de reconnaissance qu'il met sur ma main me vont au cœur. Je lui apporte des fleurs, je tapote ses oreillers, je les caresse comme faisait Colette, je tente son appétit par une chose ou par une autre, et c'est délicieux. Je trouve, à appeler « mon enfant », ce fds de madame d'Hauterive et de M, de Myères, une jouissance très complexe, sans doute, dont je ne me rassasie pas. Je
m'assieds près de lui et, tout en crochetant mes cache-nez, le seul travail féminin qui ne m'exaspère pas, je lui raconte les nouvelles du jour, je fais de mon mieux pour l'intéresser. Lorsque j'y réussis, je suis contente. Il est écrasé moralement sous l'humiliation que l'infidélité inflige toujours à l'homme et à la femme. On se console de la perte de l'être le plus aimé, on ne se réconcilie pas avec l'idée d'avoir été trompé. C'est une insulte qui vous atteint jusque dans les profondeurs sacrées de votre être. Par moments, le souvenir de cette insulte amène une lourde rougeur sur le visage de Guy. Ah ! je la connais bien... comme elle brûle ! Et il détourne ses yeux des miens, afin que je ne voie pas sa blessure. Je ne peux plus rencontrer son regard. J'ai défendu à Louis de lui donner son courrier. Il ne l'a pas demandé, du reste. Parmi les lettres, il y en a trois qui, j'en suis sûre, viennent de madame de Maurioues. Elles sont de forme élégante, d'un papier légèrement teinté ; l'écriture haute et gothique me semble caractéristique de la femme qu'elle doit être. Pourvu qu'elle ne le reprenne pas ! Les réconciliations sont toujours démoralisantes. Pour ces passions de jeunesse, mieux vaut une mort violente et sans agonie. Il y a chez Guy une dignité innée qui me rassure. Aujourd'hui, je l'observais pendant qu'il dormait. Lorsque les yeux de M. de Myères sont fermés, il a entièrement l'expression énergique du grand-père de Colette, de tous les de Nolay. Cette veine de force, que la nature a voulue, qu'elle a été chercher là, au mépris de mes droits, à moi, l'aidera à reprendre le dessus et, plus tard, que produira-t-elle?
« Beaucoup de bien, j'espère », murmurai-je intérieurement.
Un petit frisson de froid ou de peine m'amena devant la cheminée. Je m'y réchaullai debout, le regard fixé sur la flamme, la tète un peu baissée. En la relevant, je fus saisie, littéralement hypnotisée. Dans la glace, venait de surgir la figure de mon mari; pendant quelques secondes, je ne me rendis pas compte que c'était une photographie; j'eus l'impression d'une vision et je n'osai respirer de peur qu'elle ne s'évanouît. Ce portrait, que j'avais eu la crainte et le désir de rencontrer chez Guy, se trouvait dissimulé par la cantine d'automobile que Louis avait mise devant. Je le pris avec des mains tremblantes. Seize ans, que je n'avais pas vu ce visage, ailleurs que dans mon cerveau ! Je le regardai avidement avec une émotion qui, du cœur, se répandit comme une onde chaude dans tout mon être. Cette photographie, que je ne connaissais pas, avait dû être faite dans les derniers mois de la vie de M. de Myères. La lumière avait saisi et révélé ce que personne ne voyait encore... la mort si proche. Elle était là, dans la minceur et la pâleur de l'oreille, dans le creux des tempes, sur la lèvre inférieure. Entre les deux sourcils il y avait un pli de souffrance. Tout cela m'avait échappé, à moi ! Le flot de tendresse si longtemps contenu déborda enfin et, à travers de bonnes larmes purifiantes, je répétais ; « Mon bien-aimé, mon pauvre bien-aimé ! » Je replaçai tendrement le portrait de mon mari, puis me retournant à demi, mes yeux se reposèrent sur son fils toujours endormi, et je fus contente de l'avoir,
oui contente !... Était-ce donc là ce que me promettait cet énigmatique sourire de pitié et d'amour que j'avais vu sur ses lèvres?... Ne voulait-il pas dire ce sourire : « Une grande joie sortira de ta douleur présente. Laisse faire la Providence. » Son âme savait peut-être I
Paris.
Guy est en pleine convalescence. Il a quitté le lit pour la chaise longue, il a fait quelques tours d'appartement, appuyé sur mon bras. Il essaye de lire. Il s'intéresse aux parties de bridge à deux, que je joue avec oncle Georges, et il marque nos points. Aujourd'hui, je lui ai permis de prendre connaissance de son courrier. C'est moi qui le lui ai apporté. La vérité est que Jean Noël était curieux de voir l'effet de ces trois lettres féminines qui s'y trouvaient. En les apercevant, il est devenu très pâle ; il les attendait, il les désirait sans doute et, aussitôt, par un effet de la perversité humaine, elles ont provoqué son mépris, sa colère. Les narines gonflées, la mâchoire dure, il les a déchirées en deux, en quatre, avec une sorte de plaisir douloureux que j'ai très bien deviné, puis il les a jetées dans le feu. Je les ai regardées brûler. Le papier, les petits caractères noirs flambaient, mais non les pensées ! Ces pensées qui ne devaient pas arriver au but, que devenaient-elles .^> L'idée m'est venue que, comme les résolutions vaines, les élans infructuuex, les projets avortés, elles étaient des étincelles du foyer de vie, qu'elles se décomposeraient, se
recomposeraient peut-être et ne seraient point perdues.
— De Robert, fit Guy, en ouvrant une enveloppe avec des doigts encore tremblants.
Sa physionomie s'adoucit, en lisant les lignes très affectueuses sans doute de son frère. Une autre lettre parut lui faire plaisir.
— De Dawson City, marraine, du pays de l'or 1 dit-il en me la tendant. Voilà qui vous intéressera.
— Vous connaissez donc quelqu'un, là-bas?
— Oui, j'y ai un de mes meilleurs amis, si tant est qu'il y en ait de bons, Max Rennes...
— Max Rennes 1 m'écriai-je, mais c'est le mineur qui a envoyé un « bravo » du Klondike à Jean Noël, après la lecture de son second roman.
— Gela ne m'étonne pas, c'est une âme enthousiaste, très jeune, un tempérament hardi et aventureux, un Français d'autrefois. Il prétend que la richesse aurifère de l'Alaska dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Il est désolé de le voir exploité par des compagnies étrangères, et non par des compagnies françaises. Il m'engage à aller le rejoindre au Klondike, il veut que j'en juge par moi-même, que je fasse de la propagande ! J'irai 1 j'irai ! Ghercheur d'or I Si j'avais mieux connu la vie, j'aurais commencé par là.
Mon cœur se serra aussitôt. Ce n'est pas une maternité pour rire que la mienne, paraît-il.
— Il me semble que vous avez assez de fortune pour être heureux, dis-je.
Le jeune homme eut un éclat de rire pénible à entendre.
— Vous croyez ça ! mais tout est hors de prix, marraine, l'amour, les illusions, le bonheur !
— Guy, Guy, est-ce bien vous qui parlez ainsi? Il se leva, et tout en arpentant la chambre :
— Oui, c'est moi, avec l'expérience, la connaissance des hommes et des femmes. Quelle vérité dans cette fable qui nous enseigne qu'on peut tout avoir « avec un peu de poudre d'or ». Qu'à cela ne tienne ! J'irai en chercher là-bas ! Je creuserai des puits et avec quelle ardeur ! La glace en fondra ! Je ferai un splendide mineur. En route pour l'Alaska !
Avec cette parole folle, mon filleul se jeta sur sa chaise longue, le sang aux pommettes, les yeux brillants. Je vins m'asseoir près de lui.
— Je suis sûre, au moins, que si vous trouvez de l'or, vous en ferez un bon usage, dis-je avec l'intention de le pacifier.
— On ne peut être sûr de rien, ni de personne, répondit-il d'un ton coupant.
— Vous ne pouvez pas être sûr d'oncle Georges et de moi, par exemple?
Sa physionomie s'adoucit instantanément.
— Pardon, pardon, fit-il en se soulevant à demi. Je suis une brute.
Puis, d'une voix basse et oppressée —
— \ous ne savez pas comme cela fait mal, la trahison, comme cela rend sauvage.
— Je le sais, je le sais, dis-je en m'efïorçant de sourire.
— Vous!
Je fis un signe de tête. Il me regarda d'un air étonné et, sous la pitié qui montait dans ses yeux, je
me sentis rougir. Oh 1 cette rougeur d'humiliation qui se reproduit toujours !
— Pauvre marraine I fît-il doucement.
Et, prenant ma main, il la porta à ses lèvres avec un sentiment de tendresse, de respect, qui me rendit très heureuse, un peu fîère même.
— Voyez-vous, dis-je alors, ces sortes d'épreuves ressemblent tout à fait à l'opération de la trempe. L'âme, portée à une température élevée, est refroidie brusquement par la douleur et elle acquiert ainsi une force supérieure. Il y a quelques jours, vous étiez encore un enfant...
— Un enfant 1 dites donc un imbécile, un idiot I
— Non, un enfant... Aujourd'hui vous êtes un homme. Pour moi, l'être qui n'a pas souffert n'a aucune valeur.
Mon filleul eut un rire nerveux.
— Alors, j'aurai beaucoup de valeur, car je souffre beaucoup, marraine, dit-il simplement.
Je commence à croire que l'argent est pour quelque chose dans l'affaire qui a amené Guy à deux doigts de la mort. Avec une femme vénale, cela se comprendrait, mais avec la marquise de Mauriones ! Peut-être a-t-il voulu l'épouser, et lui a-t-elle préféré le prince K...
Paris.
J'attendais beaucoup de la fermeté de mon filleul, je n'attendais pas autant. Aujourd'hui, je l'avais laissé endormi sur la chaise longue de sa chambre, et j'étais
seule au salon, travaillant près de la fenêtre. Louis entra, l'air mystérieux et bouleversé.
— Il y a là une personne qui désire parler h madame, me dit-il.
— Quelle personne?
— Une dame...
Puis, roulant le coin de son tablier, et rougissant, le brave garçon ajouta :
— Ce serait peut-être mieux que monsieur Guy ne la vît pas.
Je devinai aussitôt qui était la visiteuse.
— Assurément, répondis-je. Je vais la recevoir. Où est-elle.^
— Dans la bibliothèque.
— Bien.
Et un peu troublée, je me dirigeai vers la pièce voisine. Une femme m'y attendait debout, un long manteau dissimulait sa taille, une gaze mouchetée, très épaisse, cachait ses traits aussi bien qu'un masque. A mon entrée, elle le releva entièrement. Ce petit acte de confiance ou d'audace me plut.
— Madame de Mauriones, fit-elle simplement. Je m'inclinai, et je lui indiquai un fauteuil.
— Monsieur d'Hauterive. .. est hors de danger... j'espère, fit-elle d'une voix entrecoupée qui trahissait sa grande émotion. On disait hier qu'il avait eu une rechute...
— Non, il va aussi bien que possible, mais le médecin exige qu'il ait une tranquillité parfaite.
Elle devina aussitôt ma pensée.
— Rassurez-vous, je ne la troublerai point. C'est Jean ^Noël que je suis venue voir, comme on va chez
un confesseur, sans introduction.,. Peu de femmes, je crois, ont été touchées plus directement que moi, par votre dernier roman. Vous connaissez non seulement le cœur humain, mais la vie ; vous devez savoir qu'il s'y trouve des engrenages terribles, auxquels il est presque impossible d'échapper, lorsqu'on y a laissé prendre l'ourlet de sa robe, seulement.
— Je le sais.
— Eh bien, je viens vous demander de le faire comprendre à Guy, afin qu'il me haïsse moins... car i} me hait, n'est-ce pas? dit-elle très bas,
— Il ne m'a fait aucune confidence, et il ne m'en fera pas, puisqu'une femme est en cause.
— Vous avez bien compris, cependant, qu'il avait eu une cruelle déception ?
— Oui, car il a failli en mourir.
Une rougeur douloureuse monta aux pommettes de madame de Mauriones ; ses paupières s'abaissèrent ; lorsqu'elle les releva, ses yeux étaient pleins de larmes.
— Cette pensée ajoute à mon chagrin et à mes remords. Je crains surtout que le moral ne soit affecté chez lui. Je voudrais connaître son état d'esprit.. Serait-ce indiscret de vous demander s'il a quelque projet ?
— Il semble pris de la fièvre de l'or, dis-je un peu perfidement.
La marquise pâlit jusqu'aux lèvres.
— Ah!... fit-elle, en pétrissant le petit mouchoir qu'elle tenait dans la paume de sa main, un mouvement nerveux tout à fait moderne, entre parenthèse.
— Il veut aller rejoindre son ami Max Rennes, à Dawson City.
— Oh ! VOUS ne le permettrez pas ! Il faut l'en empêcher à tout prix! ajouta madame de Mauriones avec véhémence.
— Je ferai mon possible; il est entré de force dans ma vie ; maintenant, il me serait pénible de le perdre.
— Vous seule pouvez le retenir, vous avez beaucoup d'influence sur lui. Il m'a souvent parlé de marraine. Il m'a raconté comment vous vous êtes retrouvés à Bagnoles. Vous étiez peut-être destinée à le soigner et à le sauver.
— Tout est providentiel.
— Dans ce cas, la Providence a à répondre de choses bien terribles.
— Qui nous semblent terribles, parce que nous n'en connaissons ni le commencement ni la fin, mais qui ne le sont probablement pas.
— Alors vous croyez, comme vous le dites, que tout sera bien et pour tout le monde.
— Il me semble qu'autrement la justice de Dieu ne saurait être satisfaite.
La jeune femme eut un long soupir.
A ce moment, la porte s'ouvrit, une même intuition nous mit debout. Guy ! Et c'était Guy, réveillé sans doute par la présence de madame de Mauriones, atliré par elle à son insu. L'altération de ses traits, sa pâleur en l'apercevant, me firent faire un mouvement vers lui. Croyant que j'avais l'intention de me retirer, il mit sa main sur mon épaule, pour m'en empêcher, et il s'y appuya de toute sa faiblesse.
— Restez, marraine, dit-il, madame de Mauriones et moi, n'avons rien à nous dire.
— Rien, répéta la marquise, avec une dignité hau-
SUR LA BaANCIlE 20^
taine qui excita mon admiration. Ma visite était à Jean Noël.
— Je le suppose bien, répondit froidement mon filleul. Je regrette de l'avoir interrompue.
Sur ce, il lâcha mon épaule meurtrie, s'inclina et sortit.
La jeune femme le suivit des yeux et de l'âme, au delà de la porte... Elle se laissa tomber sur son fauteuil, comme si elle avait eu les jambes cassées.
— Il est très changé, balbutia-t-clle, j'espère que cette émotion nouvelle ne lui fera pas de mal... Je ne cherchais pas à le rencontrer...
Puis, surprenant sur mon visage une expression d'incrédulité.
— Vous ne me croyez pas?... vous avez bien raison, fit-elle, avec ce sourire blanc qui lui est particulier. Je m'étais persuadée que c'était uniquement Jean Noël que je venais voir... c'était lui aussi... et je l'ai vu...
Il y avait une douleur si réelle dans l'expression de la jeune femme que, mue de pitié, je mis ma main sur la sienne.
— Puisque vous m'attribuez une certaine connaissance de la vie, croyez-en mon expérience, ces affections en dehors du foyer ne sont que de fausses frondaisons qui ne produisent rien et absorbent la meilleure sève de l'individu.
— Je le sais, mais ne suis-je pas condamnée à l'en dehors? N'ai-je pas débuté par le divorce... par un déraillement? fit la marquise avec un petit rire nerveux.
— Quelqu'un, ou quelque chose, vous remettra
2g8 SUR LA BRANCHE
sur la voie. La nature utilisera les grandes forces qu'elle vous a données.
— Elle m'a donné de grandes forces, à moi ? Ah ! cette fois-ci, Jean Noël, votre intuition est en défaut.
— Je ne pense pas. Il y a plus de deux ans que je vous ai remarquée chez Ritz, un peu par prescience de ce qui devait arriver, mais aussi à cause de l'individualité qui se dégageait de votre personne. Quand vous paraissiez, l'intérêt semblait se concentrer sur vous.
— Vraiment! c'est agréable d'entendre dire du bien de soi, dit madame de Mauriones avec une jolie franchise.
— Surtout lorsqu'il est dit sincèrement.
— Merci...
Ma visiteuse se leva. Elle me regarda en silence pendant quelques secondes.
— Nous ne pourrons jamais nous voir... ajoutât-elle les lèvres émues... je le sens et je le regrette... de tout mon cœur. Ecrivez encore beaucoup de romans, afin que je puisse au moins vous lire.
— Non, un seul me tenterait maintenant, c'est le roman de la vie, et le temps ne me sera pas donné pour le faire. Un autre aura cet honneur.
— Le roman de la vie 1 répéta madame de Mauriones.
— Oui, je voudrais montrer sa texture. Tenez, faites abstraction de vous-même, et considérez tout ce qu'il a fallu, pour vous amener à moi, dans ce rez-de-chaussée de la rue d'Aguesseau,
La marquise réfléchit, et des ondes d'émotion colorèrent son visage, l'étonnement, l'admiration élargirent ses yeux.
— C'est vrai, je n'avais jamais songé à regarder ainsi les choses.
— Eh bien, essayez, amusez-vous à suivre les conséquences d'une parole, l'effet d'une rencontre, vous serez émerveillée à en oublier vos chagrins. Vous êtes encore trop jeune, je crains, pour ce travail-là. J'en sème l'idée dans votre esprit aujourd'hui, elle germera peut-être plus tard, portera des fruits, et votre visite à Jean Noël n'aura pas été perdue.
— Non, et je ne l'oublierai jamais, soyez-en sûre. Je tendis la main à la jeune femme, elle la serra
lentement, profondément, jeta un regard autour d'elle, sur le portrait de la mère de Guy, rabattit son voile, et se dirigea vers la porte. Avant d'en franchir le seuil, elle se retourna et, d'une voix émue et ardente, elle ajouta :
— Ne le laissez pas partir !
Je suis demeurée sous le charme de sa beauté chaude, de sa voix, de ses manières parfaites. Je connais maintenant deux marquises de Mauriones, celle qui a dîné chez Ritz, une femme artificielle, une coquette savante, et puis la grande amoureuse qui est venue me voir. Laquelle est la vraie? Cette dernière, je crois. Sa crainte que Guy ne fasse un coup de tête, son désir de l'en empêcher, me le prouveraient. La certitude que cette rupture est déûnitive m'a rendue indulgente ! Avant de quitter la bibliothèque, mes yeux se sont levés instinctivement vers Colette. Il m'a semblé qu'elle souriait, la mère jalouse.
J'ai retrouvé Guy, allonge dans un fauteuil, au coia de la cheminée, les mains croisées derrière la tête I) ne m'a fait aucune question, mais tout l'après-midi,
3oO SUR LA BRANCHE
il m'a regardée avidement pour lire mes impressions, La \isite de madame de Mauriones, quoi qu'il en ait. a mis du baume sur sa vanité d'homme. Il n'a pas cru un instant qu'elle était venue pour Jean Noël. Cette visite l'a relevé à ses propres yeux ; dans ses mouvements, dans le son de sa voix, j'ai deviné une joie inconsciente. Gare à la réaction !
Paris.
J'ai de l'émotion jusqu'au bout des doigts. Je viens d'accompagner Guy à la gare de Lyon. Jl est parti avec oncle Georges pour l'Algérie, la Tunisie, l'Espagne. Un changement d'atmosphère physique et morale pouvait seul achever de le guérir. J'ai suggéré l'Afrique, dont je connais le charme et l'action bienfaisante. Si Colette ne lui avait pas enjoint de veiller sur moi, il serait sûrement parti pour l'Alaska, ïl n'a point osé m'abandonner. Je m'en suis secrètement réjouie. Quand le train s'est ébranlé et a emporté cette figure d'homme encadrée dans la portière, j'ai senti un déchirement profond; puis, quand il eut disparu, un vide plus pénible encore. Voilà la douleur que la mère française redoute. C'est pour se l'épargner qu'elle garde ses fils près d'elle, qu'elle les empêche d'aller chercher au loin des forces précieuses. Si elle s'entraînait à élever ses enfants pour la société, pour eux-mêmes, elle serait mieux préparée au sacrifice. Il me semble que la maternité humaine commence à l'oubli de soi, en deçà, il n'y a que la maternité animale. Du reste, quoi qu'on en dise.
SUR LA BRANCHE 3oi
l'amour maternel est le plus égoïste de tous les sentiments. Est-ce que je n'ai pas regrette de voir que Guy n'avait plus besoin de mes soins? Sa convalescence m'a procuré mille petites joies délicates; j'aurais voulu qu'elle se prolongeât encore. Pendant ces derniers huit jours, j'ai passé l'après-midi rue d'Aguesscau, avec lui et oncle Georges. Nous avons pris le thé, dîné ensemble, lu, causé, discuté, joué au bridge. Madame de Myères était pleinement heureuse. Elle se retrouvait dans son élément ; Jean Noël, lui, n'était pas content. Il la tirait tout le temps par sa robe. Ce soir, il a comme une sensation de délivrance. Il s'est assis avec joie devant sa table de travail, où l'attendaient les premières épreuves du roman qui doit bientôt paraître en librairie; il a feuilleté tendrement le manuscrit de son livre sur l'Angleterre. Il a comme repris possession de la marraine de Guy et il paraît décidé à ne pas la lâcher de sitôt. Il fera bien.
Paris.
Lady Randolph me donne des nouvelle de sir William. Elles ne sont pas bonnes, hélas! « Ses cordes vocales sont tellement affectées, m'écrit-elle, qu'on ne l'entend presque plus. Je n'ai jamais été à la hauteur de son esprit; j'éprouve une joie mélancolique à sentir que, maintenant , je suis seule à le comprendre. » N'est-ce pas de la bonne féminité, ce sentiment-là?
302 SUU LA BRANCHE
Paris.
L'après-midi d'aujourd'hui comptera peut-être. Que s'est-il passé?... Un regard seulement.
Depuis le mois de décembre, ma petite amie Josée prend des leçons de patinage. Elle s'est passionnée pour ce sport. J'avais exprimé le désir de juger de ses progrès; sa mère et elle m'ont emmenée au Palais de Glace. Nous sommes arrivées d'assez bonne heure. Madame de Lusson et moi avons pris place à une des tables du promenoir, et Josée est allée au vestiaire, se faire mettre ses patins. Il y avait peu de monde encore. Je regardai curieusement l'arène éblouissante. Une figure féminine, toute vêtue de noir, riva mon attention. Avec sa toque à aigrette, garnie de fourrure, ses mains ramenées dans un manchon, sa jupe collant sur les hanches, formant dans le bas des godets qui accompagnaient admirablement ses mouvements, elle donnait une saisissante impression d'harmonie. Une voilette épaisse masquait le visage. Son patinage était mieux que du sport, elle semblait mue par un rythme intérieur qui exprimait tour à tour le désir, la passion, un besoin d'ivresse et d'oubli, puis une lassitude extrême. Et cette figure solitaire, glissant comme un grand oiseau de nuit sur ce sol blanc, avait quelque chose de triste, de pathétique presque.
Mademoiselle de Lusson, revenant du vestiaire, bien et dûment chaussée, explora la piste d'un coup d'œil.
— Ah ! c'est vexant ! s'écria-t-elle, elle est là.
SUR LA BRANCHE 3o3
— Qui?
— La marquise de Mauriones, cette dame en noir « qui (ile, file et disparaît », répondit-elle en souriant.
— La marquise de Mauriones ! répétai-je saisie, Etes-vous sûre?
— Parfaitement. C'est une habituée, et elle me désespère. A côté d'elle, je me sens raide comme un tisonnier. Je voudrais bien savoir à quoi elle pense, pour oublier cette peur de la chute qui vous met une barre de fer dans le corps. Elle va me faire manquer mon eiîet.
Gomme la jeune fille disait cela, son professeur arriva vers elle, lui tendit la main et l'emmena.
Son patinage était simple, hardi, un exercice physique bien exécuté. Lorsqu'elle revint près de nous, je la complimentai sincèrement.
— Regardez-la, fit-elle, en me désignant la marquise. Est-ce assez beau, cette souplesse I Ah ! ce que je donnerais pour patiner ainsi !
— Ne le souhaitez pas I fis-je impulsivement.
— Pourquoi ?
— Parce que vous ne seriez plus la jeune fille que vous êtes, et ce serait dommage.
Appuyée au pourtour, mademoiselle de Lusson suivait la marquise du regard.
— Est-ce que vous la connaissez ? me demandât-elle.
— Légèrement.
— Je ne puis m'empêcher de l'admirer. Elle me fascine et m'exaspère. Je crois que si j'étais homme, j'en deviendrais amoureux.
3o4 SUR LA BRANCHE
Le professeur passa et reprit son élève.
— Vous êtes bien tombée, me dit madame de Lusson, les meilleurs patins sont là, le baron B..., M. R..., un patin scientifique. Je ne suis pas assez initiée pour apprécier ce que Josée appelle « leur travail », mais il paraît qu'ils font des merveilles.
La piste s'était peu à peu remplie. Il y avait des bébés, des jeunes gens, des jeunes filles, des grosses dames qui patinaient pour maigrir. Je m'amusai à comparer le jeu correct et sec de l'Anglais, au jeu gracieux et fantaisiste du Français. Le premier paraît inarticulé, le second désarticulé. Le premier a l'air de fendre la glace, le second de l'effleurer et de la caresser. Je distinguai vite les originaux qui sont les figures caractéristiques de l'établissement. Chaque sport est voulu par la nature : à quoi sert celui-là ? En suivant les évolutions plus ou moins géométriques de ces êtres humains, je me demandais quelle sorte de plaisir ils éprouvaient. Josée, revenant gracieusement vers nous, répondit sans le savoir à cette question :
— C'est délicieux ! s'écria-t-elle en touchant le pourtour. Les patins sont comme des ailes aux pieds I
Nous prîmes le thé de bonne heure, afin de partir avant l'arrivée de la « cavalerie légère ». Pendant que madame de Lusson réglait la note du garçon, j'accompagnai sa fille au vestiaire et, juste à l'entrée, nous croisâmes madame de Mauriones qui en sortait, la voilette relevée. Son regard alla droit à mademoiselle de Lusson, revint à moi, ses lèvres se contractèrent, elle inclina la tête et passa... l'affaire d'une seconde. Et ce regard jaloux, violent, voulait dire : « Est-ce
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pour Guy, cette jeune fille? » Pour Guy... Josée?... La suggestion est entrée en moi comme une flèche... et elle m'est venue par madame de Mauriones ! Son regard a fait surgir dans mon cerveau une image curieuse, celle d'un long chemin obscur, qui va se rétrécissant, et au bout duquel apparaît un point de lumière intense. Qu'est-ce que cela veut direP En attendant, me voilà de nouveau profondément troublée.
Paris.
Mon roman vient de paraître en librairie. Josée a fait le tour des boulevards et des rues principales, uniquement pour le voir, et toute réjouie, ses jolis yeux gris brillants de sympathie et de plaisir, elle est venue me dire : « Madame de Myères, il est chez Achille, partout! partout! » Oui, pendant quelque temps il sera partout. Son titre et mon nom flamboieront à toutes les vitrines, dans tous les journaux, on en parlera, on le discutera. Deux ou trois fois par jour, je recevrai les enveloppes jaunes du Courrier de la Presse, des lettres d'amis, d'inconnus. Ce sera très « excitant », comme disent les Américaines. Puis, le bouillonnement, arrivé à l'apogée qu'il doit atteindre, ira diminuant. Il durera plus ou moins longtemps, selon le succès que le livre obtiendra. Et le succès de quoi dépend-il ? De la valeur de l'œuvre? Non, pas toujours, mais de ce qu'elle touche les fibres de la majorité ou de la minorité. Un succès indique sûrement l'état d'esprit de la masse. Les précurseurs,
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eux, sont condamnés à ne pas assister à leur propre triomphe. La Providence qui les emploie à préparer ses voies, leur donne, j'en suis sûre, d'intimes satisfactions. Monticelli, le peintre impressionniste, un des maîtres de l'école d'aujourd'hui, avait quitté Paris, hué par les critiques, méconnu comme la nature même, et s'était terré dans quelque coin de Marseille, sa ville natale. Il faisait de petits tableaux pour vivre au jour le jour, les exposait quelquefois en pleine rue, au pied d'un arbre quelconque, les offrait pour quinze francs, et souvent ne les vendait pas. Un jour, mû par la conscience de son génie, il courut après un acheteur qui l'avait imbécilement marchandé.
— Dites, l'ami, fit-il en l'arrêtant par le bras, rappelez-vous que ce n'est pas pour vous que j'ai travaillé, mais pour la France.
Et c'était mieux encore, il avait travaillé pour la vie même, le grand artiste.
Chez nous, la vraie critique n'existe plus. En Amérique, elle n'existe pas encore. Là-bas, les libraires envoient à « revie^ver » les livres nouveaux à des jeunes filles dont l'esprit n'est pas mûr. et qui payent leur lecture en écrivant n'imporle quoi sur n'importe qui. J'avais naïvement cherché des leçons et des conseils dans les articles des littérateurs qui se sont occupés de moi. A l'exception de deux, tous se sont contentés de donner un résumé plus ou moins correct de mes romans, ils ont ensuite déballé leurs propres idées et enfilé, pour terminer, quelques adjectifs élogieux ou autres à mon adresse. En un mot, ils n'ont fait que de la copie. La critique des productions littéraires ou des ouvrages d'art ne devrait pas être per-
mise au premier venu. Un jugement, prononcé par un monsieur incompétent, peut ruiner ou tuer son homme. Pour obtenir le droit de censure, l'écrivain, aussi bien que le magistrat, devrait subir des examens àd hoc, prouver qu'il possède les connaissances nécessaires et qu'il est doué du sens particulier que demande la fonction. De cette manière, nous aurions peut-être aussi « le bon critique ». Le bon critique, selon moi, serait celui qui se contenterait d'étudier la construction, le style, la facture d'un ouvrage et respecterait la conception de l'auteur. Celui qui saurait, que dans la plus imparfaite des productions humaines, il y a quelque chose de bon, et s'appliquerait à le mettre en lumière, celui enfin qui ne servirait pas sa critique toute chaude et se garderait de juger, à vol de pensée, des œuvres qui ont coûté des mois et des mois de travail. Voilà qui serait de la justice. La justice I Hélas I la terre ne la possédera que lorsqu'elle arrivera à son âge d'or, qu'elle aura été mise au point elle-même.
Je regarde avec effroi et émerveillement cette pile de volumes que l'éditeur m'a envoyés. Pauvres bouquins à couvertures jaunes, ils sont destinés à véhiculer ici et là, au loin, des pensées, des images, des sentiments dont l'empreinte se trouve derrière mon front; ils vont les réimprimer dans d'autres cerveaux. Pour quoi faire? Ah! je ne sais pas! Il y a maintenant de par le monde trois petits accumulateurs dont l'énergie a été puisée à mon Ame même. Dieu veuille \ qu'ils produisent beaucoup de vie, beaucoup de bien. '
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Paris.
Guy m'écrit par chaque courrier, ses lettres me font l'effet d'un bon rayon de soleil. Mes doigts les sentent délicieusement, elles sont pleines de jolis mots tendres. Des mots tendres! Je ne me doutais pas qu'il y en eût encore pour moi en ce monde. Si l'on m'avait dit, l'année dernière, à cette époque, que quelqu'un m'appellerait « chère marraine, marraine chérie» et, que ce quelqu'un serait le fils de M. de Myères, quel bond d'indignation j'aurais fait! Et les forces invisibles, la Providence, allaient me préparant cette surprise. Guy affecte une gaieté qui ne me trompe pas. Ah! je le connais bien, son état d'esprit! Il regarde la mer, le ciel, les beaux horizons d'Afrique, mais il ne voit que madame de Mauriones, ses yeux cernés de pigment, ses lèvres d'amoureuse. Le souvenir de sa trahison le mord au cœur, glace ses élans et il se demande sans doute aussi : Où? Quand? Comment? Puis il fait des efforts désespérés d'imagination pour voir, pour entendre, et il voit et il entend... sa gorge se sèche, la colère gronde en lui. Il rentre à l'hôtel, persuadé que la nature est un leurre, que la vie n'a rien qui vaille la peine d'être vécu ! Et c'est très douloureux. Bien que je sache tout cela, l'idée de ce mariage avec Josée s'impose de plus en plus à ma pensée. Quel splendide couple ils feraient! J'aimerais à unir ces forces, à les donner à la vie. Mais est-il en état de s'éprendre de qui que ce soit? Peut-être! La douleur sensiblise extraordinaireraent
l'individu et, à vingt-six ans, on aime l'amour. Une femme est plus susceptible de se remarier au bout d'une année de veuvage qu'après plusieurs années. Chopin ne s'est-il pas épris de George Sand à première vue, six mois après sa séparation avec la jeune fille qu'il avait si longtemps aimée? Ce fait psychologique ou physiologique me donne quelque espoir.
Paris.
Les Randolph ont quitté Torquay et sont rentrés chez eux. A la demande de sir William, je lui avais envoyé le manuscrit de mon livre sur l'Angleterre. Il tenait à le lire « avant de partir ». Il vient de m'en donner son appréciation. Elle m'a causé un très grand plaisir. Il me dit entre autres : « Y'oii hâve been qiiite fair ; « vous avez été parfaitement juste » ; c'est d'autant plus extraordinaire que le sentiment de la justice est très faible chez la femme. Les naturalistes ont omis de consigner cette caractéristique, par galanterie sans doute, je la mentionne, car je ne suis pas galant moi ! Certains chapitres de votre ouvrage n'eussent pas ctéécrits si vous n'étiez pas venue dans le Staffordshire et, selon vous, ils devaient l'être. J'aurais donc été un agent prédestiné, une sorte de coopérateur ? Vous m'en voyez heureux et fier. Vos idées ont du bon quelquefois. » Puis il ajoute, en terminant sa lettre : « Je n'ai plus de voix, vous savez, mon silence inquiète Freddy. Il interroge sans cesse ma physionomie avec un regard anxieux, d'une intensité humaine, pour deviner si je suis mécontent de lui, et
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je suis obligé de le rassurer par des caresses. Un maître aphone, ce doit être triste pour un chien, qu'en pensez-vous? » Pauvre sir WilUaml II a maintenant à Simley Hall son fils, sa fille, ses petits-enfants. Ils y sont venus sur son désir, sentirait-il donc que l'heure de son rappel approche!
Parîs.
On dirait vraiment que la Providence se plaît à étonner Jean Noël, en multipliant les surprises pour lui. Hier, je dînais chez les de Lusson. Après le potage, le père de Josée me demanda tout à coup :
— Les de Myères, qui possédaient autrefois le château de Chavigny, dans le Cher, étaient-ils de vos parents ?
Cette question inattendue me causa un tel choc, que la fourchette me tomba de la main.
— Très proches parents, répondis-je, en m'efForçant de sourire, car c'était nous, mon mari et moi. J'y ai vécu quinze ans.
Mes hôtes poussèrent une exclamation.
— Excusez-moi, fit M. de Lusson d'un air consterné, j'ignorais, j'aurais dû m'informer.
— Il n'y a aucun mal, je vous assure. Pourquoi m'avez-vous demandé cela ?
— Pour rien, pour rien.
— Ah I mais je veux savoir maintenant, vous m'avez mise en curiosité.
— Eh bien, Chavigny se trouve à vendre de nouveau. Les gens qui l'avaient acheté, des gens très
SURLABRANGUE 3ll
communs, paraît-il, n'ayant pu pénétrer dans la société des châtelains du voisinage, veulent s'en défaire et quitter le pays. On me l'a fait offrir cet automne, nous l'avons visité, Josée s'en est éprise et elle me persécute pour que je place là sa dot.
— Oh ! madame da Myères I s'écria la jeune fille, je ne pouvais pas prévoir.
Elle se trouvait à côté de moi, je mis ma main sur la sienne et je la serrai affectueusement.
— Ne craignez pas de me peiner. Il y a bientôt seize ans, que j'ai quitté Ghavigny. J'ai fait âme neuve. Il ne serait plus pour moi qu'un nid vide, et je n'y rentrerais à aucun prix. Rien ne me donnerait autant de joie que de vous en voir la châtelaine. Je vous aurais choisie entre mille.
Le visage de Josée s'illumiua de joie.
— Tu entends, père, dit-elle.
— J'entends, répondit M. de Lusson avec un sourire taquin.
— Ghavigny vous a donc beaucoup plu? demandai-je alors.
— Plu n'est pas le mot, je l'ai aimé à première vue comme une personne. L'avenue de hêtres, la vieille charmille, le bois qui lui sert de fond, lui donnent un aspect si chaud, si familial ! Il a un perron adorable.
Le perron! Ge mot fit flamber derrière mon front le souvenir de la confession de Golette, et je me sentis rougir... oui, rougir encore.
— Je n'ai pas cessé d'en rêver, ajouta ma petite amie.
— Ni d'en parler, fit madame de Lusson.
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— J'ai reçu une lettre de mon notaire, ce matin, continua mon hôte. Il paraît qu'on pourrait acheter trois fermes dans les environs et que ce serait une excellente affaire.
— Faites -la, faites-la, dis-je vivement. Je vous en aurai une reconnaissance toute particulière.
— Le plaisir de vivre à Chavigny déciderait peutêtre mademoiselle Josée à se marier, et nous l'aurions tout près de nous.
La jeune fille mit deux doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à son père.
Après le dîner, nous avons causé encore longuement de cet achat ; j'espère qu'il se conclura, d'autant plus que M. de Lusson a un fils de sa première femme et qu'il compte probablement lui léguer la Commanderie de Rouziers.
Ma rancœur m'avait laissée indilTérente au sort de Chavigny... indifférente? Non, car je m'étais réjouie de savoir qu'il était tombé entre les mains de parvenus ignorants qui le défigureraient et le mutileraient. Il me semblait que M. de Myères en souffrirait. J'ai été abominable, moi aussi. Ce mariage avec Josée replacerait Guy dans le nid famihal. Cette jolie chose s'accomplira-t-elle ? Hélas ! souvent les forces auxquelles nous obéissons semblent pousser nos petites barques vers certains points de la rive, et puis, tout à coup, sans raisons visibles ou connues, elles changent leur direction et les conduisent au point opposé !
SUR LA BRANCHE 3l3
Paris.
Pauvre Guy ! Je connais maintenant la cause de sa rupture avec madame de Mauriones. Le hasard, — non, pas le hasard, — la Providence, toujours elle, m'a mise en possession de ce secret qu'il ne pouvait pas me confier. Cet après-midi, je suis allée seule chez Ritz prendre le thé. Il n'y avait qu'une place lihre dans la première salle, entre la cheminée et la porte. Je la pris, faute de mieux. A la table toute voisine, se trouvaient deux vieux mondains bien connus.
— Les bonnes fortunes ! dit le plus âgé, en allumant une cigarette, quelles blagues 1 Gela n'existe pas, cela n'a jamais existé. Je n'ai pas été plus mal qu'un autre...
— Tu as même été mieux.
— Non, mais enfin, on aurait pu imaginer... eh bien, mon cher, j'ai toujours payé... toujours, même quand les robes ne coûtaient pas deux cents louis. Aujourd'hui, que les femmes se parent de bijoux comme des impératrices byzantines^ le budget de la plupart des mondaines est aussi déséquilibré que celui des demi-mondaines, et toutes comblent leur déficit par les mêmes moyens. Elles n'ont pas le choix.
A ce moment, la marquise de Mauriones traversa le hall. Le duc D... la désigna d'un clignement d'yeux à son compagnon et, baissant la voix :
— Le prince K... doit savoir ce qu'elle lui coûte, cette bonne fortune-là !
— Tu crois vraiment qu'elle marche ?
3l4 SUR LA BRANCHE
Ce mot d'argot, si abominablement expressif, appliqué à la grande dame que je connaissais, me causa un véritable saisissement.
— Elle galope même, répondit mon voisin. Son mari lui fait une rente de soixante mille francs, sa fortune personnelle ne lui en donne pas autant, et elle dépense au moins trois cent mille francs par an. Tiens, elle a, en ce moment, sur les épaules, une étole de renard noir, unique, paraît-il, que toutes les femmes lui envient et qui représente la dot d'une petite bourgeoise, cadeau de prince, sans doute.
— Si d'Hauterive t'entendait ! Elle est sa bonne fortune à lui 1
— Ah bah ! j'ignorais. Notre monde est tellement raviné qu'rn ne sait plus où mettre les pieds pour éviter les fondrières. Ma foi, il a pu m'entendre, moi et les autres. C'est un des potins courants.
— Eh bien, je ne serais pas surpris que ledit potin fût la cause de cette fièvre cérébrale qui a failli l'emmener.
Le duc haussa les épaules.
— Il apprendra la vie comme nous l'avons apprise. Elle a de fichues leçons, quelquefois.
Sur ce, les deux hommes se levèrent et s'éloignèrent.
Ah! oui, pauvre Guy! Quelle tempête une semblable révélation a dû produire en lui! Voilà donc pourquoi, de sa voix délirante, il demandait si pitoyablement des millions, pourquoi sa fièvre multipliait cette image de renards noirs que l'étole révélatrice avait imprimée dans son cerveau ! La marquise était son premier amour, il aimait la femme et la grande dame, il
SUR LA BRANCHE 3l5
croyait plus en elle qu'il ne croyait en Dieu. Ne me disait-il pas: « Si la déesse que j'adore est fausse, il n'y en a point de vraie » Et la déesse vendait ses faveurs ! Quant à madame de Mauriones, je ne puis m'empêcher de la plaindre. Après son divorce, par vanité, par bravade, elle aura continué à vivre sur le même pied que lorsqu'elle était la princesse de Longwy, Toute seule, elle a été obligée de faire tête au monde, aux créanciers; la lutte a épuisé ses forces, elle est tombée dans cet engrenage dont elle parlait, et son honneur, son repos, son bonheur y ont passé. Elle doit souffrir d'elle-même intensément. Et, en la voyant dans sa Victoria bien attelée, quelque femme de misère se dit peut-être, le cœur gonflé d'amertume : « En voici une qui a du bon temps en ce monde »,
Paris.
Après les choses tristes, les choses consolantes, l'éternel jeu de l'ombre et de la lumière. Madame de Lusson avait laissé la voiture à la disposition de sa fille ; elle est venue me chercher et m'a emmenée au Bois. L'inlimité du coupé, avec une personne que l'on aime ou qui vous est sympathique, donne une sensation unique. L'étroit espace s'emplit d'électricité humaine, les regards se touchent comme des antennes, la voix prend une netteté douce, les paroles tombent plus profondément en vous. Nulle part, mieux qu'entre ces parois capitonnées qui font l'oflice d'isolateur, on a l'impression d'un tête-à-tete absolu et.
3l6 SUR LA BRANCHE ^
ce tête-à-tête en pleine rue, au milieu et hors de la foule, me semble toujours délicieux. A mesure que nous montions vers l'Arc de Triomphe, une allégresse entrait en moi comme si ma compagne m'eut transmis un peu de sa belle vitalité.
— J'aime à vous séquestrer ainsi, madame de Myères, me dit-elle gentiment. Au moins, nous pouvons causer.
Et nous causâmes.
Je lui apprends à regarder la vie intrinsèque. Je la fais placer au même point que moi, à ce point d'où l'on voit un peu de sa grandeur et de sa beauté. Ses yeux gris, qui semblent écouter s'illuminent de compréhension et c'est avec joie que je l'entends dire souvent: « Je n'avais pas songé... je vois... je vois. »
Aujourd'hui, le Bois m'a paru divin. Il y avait de la sève dans tous les bourgeons, sous la futaie un silence d'attente, traversé par quelques timides notes d'amour, un air doux, vivant, caressait les ramures, les taillis, l'herbe même, pour hâter la résurrection. Il doit faire bon être arbre au printemps, pensai-je avec envie. La nature aussi a ses moments psychologiques; celui-là en était un. Je me félicitai de l'avoir surpris. Le souvenir de mes promenades d'hiver avec Guy, dans les mêmes allées, me ramena à mademoiselle de Lusson.
— Eh bien, vous ne me parlez plus de Chavigny, lui dis-je, l'affaire serait-elle tombée dans l'eau?
— Non, non, elle est en bon train, me réponditelle, et j'en ai une joie folle.
Puis l'air pénitent :
— Je ne devrais peut-être pas vous le laisser voir.
SUR LA BRANCHE 3l7
— Au contraire, ma petite fille. Si, après tout, il était destiné à une autre qu'à vous, j'en aurais un véritable chagrin. Il s'agira, maintenant, de trouver un châtelain de mon goût. Je suis terriblement difficile.
— Et moi donc ! fit la jeune fille en riant. Son visage devint sérieux.
— Je crains bien de ne pas pouvoir me marier, et mes parents le désirent tellement !
— L'idée du mariage vous répugne?
— Non. Je ne demanderais pas mieux que d'avoir un compagnon de route, mais je veux un compagnon agréable.
— - Je le comprends.
— Eh bien, tous ceux qu'on m'a présentés m'ont été antipathiques à première vue.
— Parce qu'aucun n'était the right man, votre destinée.
— Alors, pourquoi la Providence a-t-elle dérangé tant de vieilles dames inutilement ?
— Pour les mettre en mouvement, j'imagine. Le tissage de la vie est tellement épais, mais tous ses fils servent, soyez-en sûre. Quand elle vous enverra celui qui doit être votre mari, vous l'aimerez, lors même qu'il n'aurait aucune des qualités que vous désirez.
— J'en ai peur. Du reste, je suis peut-être condamnée à coiffer sainte Catherine.
— Vous n'en avez pas l'air.
— Tant mieux, dit la jeune fille, avec cette belle franchise qui en fait une créature si rare. Cependant, cela me semblerait moins dur que de devenir la femme de certains messieurs de ma connaissance.
— Vous n'exigez pas un être parfait, j'espère?
3l8 SUR LA BRANCHE
— ^ Dieu garde ! Les êtres perfectibles sont bien plus intéressants.
— A la bonne heure !
— Je voudrais d'abord que mon mari fût un gentleman, dans toute l'acception du mot, un homme du monde, pas un mondain, qu'il eût l'allure franche et un bel enlevé sur l'obstacle.
— C'est raisonnable, dis-je, en réprimant un sourire.
-r- N'est-ce pas?
— Et qu'il eût un caractère gai, le goût de la vie active et large, qu'il sentît le besoin de se rendre utile à son pays et à ses semblables. Est-ce trop demander ?
— Non... allez toujours.
— Je désirerais qu'il fût doué de beaucoup d'intuition, qu'il possédât la compréhension de la nature, de l'art, et qu'il s'intéressât à tout, à tout.
Je jubilais intérieurement, il me semblait que Guy était l'homme de ce rêve.
— Ce sont là les éléments d'un beau bonheur, d'un bonheur sain, dis-je charmée. Ils peuvent se trouver.
— Pas parmi les jeunes gens de notre monde. Ils sont mal élevés, ineptes, ils vous gâtent même le plaisir de la danse. Quand je reviens du bal, je me dis toujours : « C'était bien la peine ! »
Je me mis à rire.
— Il y a quelque temps, un jeune homme de ma connaissance me parlait des jeunes filles dans les mêmes termes. Il me disait qu'elles ne lui inspiraient aucune confiance.
SUU LA BRANCHE SlQ
— Je ne le blâme pas, elles sont plutôt effrayantes, mais ce n'est pas leur faute. Par l'instruction qu'elles reçoivent, elles sentent davantage la vie et on ne leur permet de s'y mêler en rien. Beaucoup ont des idées généreuses, le désir de faire du bien, et demandent à cor et à cri qu'on les autorise à organiser des œuvres de secours, on leur répond : « Quand vous serez mariées ». Elles sont bien obligées de se rabattre sur les chiffons, sur des riens. L'oisiveté les corrompt ou les atrophie. Et tout cela, voyez-vous, madame de Myères, vient de ce que les parents n'osent pas se soustraire à la routine. Je puis parler ainsi, sans manquer de loyalisme envers les miens, car ils ont été aussi loin dans leurs concessions que nos mœurs le permettent. Pendant mon séjour à Simley Hall, il y a deux ans, j'ai envié aux jeunes filles anglaises leur vie active, leur camaraderie avec de vrais jeunes gens. Toutes ont des écoles, des clubs, un intérêt quelconque. Elles font quelque chose, enfin 1
— Pourquoi ne prendriez-vous pas l'initiative de les imiter?
Josée me regarda, hésita, puis avec un joli sourire ;
— Eh bien, je vais vous confier un secret: nous sommes six maintenant qui faisons quelque chose.
— Ah ! la bonne nouvelle ! m'écriai-je ravie. Et que faites-vous donc ?
— Voilà!... Ma meilleure amie, mon aînée, Jocelyne Monlfort est venue à perdre son père. Aussitôt entrée en possession de sa part d'héritage, elle s'est donné le luxe d'une famille, elle a recueilli douze petites filles, douze pauvres chats abandonnés. Elle
les élève à ses frais, dans une maisonnette entourée d'un jardin, qu'elle a louée à Neuilly. Une dame écossaisse lui a offert sa collaboration. C'est la maman à demeure. Avec une seule bonne pour le ménage, madame Ardoch suffit à tout. Vous ne pouvez rien imaginer de plus joli que ce home-la. Du haut en bas, dans l'atmosphère même, on sent le goût, le raffinement de deux ladies.
— Qui est-ce qui instruit ces enfants?
— Elles vont à l'école communale. A huit heures, quand elles partent, elles ont déjeuné et mis la maison en ordre, sous la direction de la bonne. Mon amie ne néglige rien pour leur faire sentir qu'elles ont un foyer, madame Ardoch est maman Mary, mademoiselle Monlfort maman Jocelyne. Quatre autres jeunes filles, et moi, allons régulièrement à Neuilly le jeudi et le dimanche ; nous donnons des leçons de gymnastique et de chant. Nous visitons le linge, les petits vêtements, afin de voir ce qui manque. Nous allons au Bon Marché acheter des coupons, nous recherchons les occasions comme les petites bourgeoises économes. Rien n'est plus amusant. Ah I elles usent, ces mioches ! mais elles se portent si bien, lit Josée avec une satisfaction maternelle. C'est curieux, nous avons remarqué que lorsque nous travaillons pour elles, il nous vient au bout des doigts une chaleur particulière, délicieuse. C'est peut-être un effet de notre imagination.
— Non, non, je la sens moi-même, en crochetant mes misérables cache-nez. C'est une sorte d'électricité! le fluide de la fraternité, peut-être. Quand les savants étudieront l'extériorisation de l'homme, ils découvri-
ront le phénomène. Mais, comment vos familles onlelles vu cette initiative?
— De très mauvais œil. Mademoiselle Montforl a du lutter beaucoup. Nous avons fini par obtenir gain de cause. On est obligé de reconnaître que nous faisons quelque bien. Nos mères sont plutôt fières de nous, maintenant. Ce qui est comique, c'est qu'elles vont se vantant de leur esprit libéral et se font un mérite de notre émancipation. Mademoiselle Montfort a vraiment été une pionnière. Son exemple sera suivi. J'ai quatre garçons à Rouziers, moi, vous savez, ajouta Josée en rougissant.
— Et vous ne me l'aviez jamais dit, petite cachottière !
— Cela n'en valait pas la peine.
— Qu'est-ce qui en prend soin?
— Ma vieille gouvernante anglaise. Elle m'a lâchée pour eux et elle les élève à merveille. Quand je serai mariée, dit la jeune fille, avec une intonation moqueuse, j'en aurai douze. Jocelyne et moi nous marierons nos enfants. Une autre de nos amies veut essayer de l'éducation mixte — garçons et filles. Oh! nous avons des projets magnifiques!
— J'espère que vous persévérerez, « quand vous serez mariées », répétai-je gaiement.
— Mais nous ne trouverons peut-être pas des messieurs assez courageux pour épouser des jeunes filles philanthropes ! En tout cas, nous avons pris l'engagement de n'accepter que des hommes capables de s'intéresser à notre œuvre. Nous sommes résolues à ne pas nous laisser absorber. Une femme tout entière pour un mari, c'est trop.
Cette délicieuse énormité amena un sourire à travers les bonnes larmes qui mouillaient mes yeux.
Ai-je donc vu aujourd'hui, en même temps que le printemps, le commencement de l'évolution qui nous donnera de vraies mères? Dieu le veuille! Ce n'est pas d'enfants dont la France a besoin, mais de mères.
Paris.
Le retour de Guy, et d'oncle Georges, m'a donné une foule de joies que je ne croyais pas éprouver encore en ce monde. Depuis seize ans je n'attends plus personne, j'avais oublié la douceur et 1 émotion des revoirs. Le matin de leur arrivée, je suis allée rue d'Aguesseau m'assurer que tout était bien, et y porter des fleurs. J'ai eu la surprise de trouver vivant le petit jardin que deux mois auparavant j'avais laissé morne et silencieux. Les sycomores avaient des feuilles et des oiseaux, les lilas étaient en fleurs, les rosiers en boutons et autour des quatre murs, recouverts de lierre, il y avait des violettes et des primevères. Quand je me suis avancée sur le perron, une bouffée d'air parfumé m'a caressé le visage et, par une longue et instinctive aspiration, j'ai absorbé un peu de ce renouveau. C'est curieux combien profondément je jouis du printemps. On dirait que c'est le premier... ou le dernier que je vois. Je me rends compte que cette multitude de sèves diverses est destinée à alimenter la vie de l'homme, et la vie de l'homme à alimenter la vie universelle. J'ai conscience que je suis réellement en pleine éternité.
Louis m'a fait visiter tout l'appartement, je l'ai complimenté de l'ordre parfait dont il témoignait. Une pile de linge de maison que j'avais commandé était arrivé la veille, je l'ai examiné pièce par pièce avec une satisfaction enfantine. Cetle odeur de lin, qui rappelle le ménage, m'a semblé délicieuse. J'ai distribué ici et là les fleurs que j'avais apportées. Ce petit rez-de-chaussée, si gai dans cette saison, si confortable en hiver et auquel arrivent les lueurs du couchant, me fait envie. Je voudrais finir là, tranquillement, Louis m'a mise dans la confidence de la surprise qu'il réservait à son maître. En son absence, il est allé chez Panhard apprendre le métier de chaufïeur. Il ne veut pas, m'at-il dit, se morfondre à Paris pendant que son maître sera sur les grandes routes. Un goût inné pour la mécanique lui a rendu l'apprentissage facile, et il a obtenu son brevet. Je l'ai comblé de joie en lui demandant de me prendre à l'hôtel, en passant, pour me conduire au quai d'Orsay, Dans son impatience, il est venu une demi -heure trop tôt. Tout en faisant les cent pas sur le quai d'arrivée, je me sentais très heureuse et particulièrement fière d'avoir quelqu'un à attendre. Où la vanité ne se niche-t-elle pas? Lorsque le train est entré en gare, j'ai cherché avidement mes voyageurs, puis soudainement j'ai senti un bras autour de mon cou et j'ai entendu la voix inoubliée me dire :
— Merci, marraine. C'est vous que j'avais besoin de voir !
Hélas! non, ce n'était pas moi, pauvre enfant!
Oncle Georges m'a donné une de ces poignées de main où il sait mettre une infinité de choses agréables.
Mon filleul a été coateat de trouver là son automobile, et encore plus content de la voir servie par Louis.
— Tu étais jaloux de mon chauffeur, hé? fit-il en souriant.
— Cela se pourrait bien, monsieur Guy, répondit le brave garçon en rougissaut de se sentir deviné.
— Animal, va !
Le ton dont cette épithète était jetée en faisait une parole d'amitié.
J'ai dîné rue d'Aguesseau, cela va sans dire, et nous avons causé très tard. C'est bon, cette effusion d'esprit et de cœur que les absences préparent.
Guy m'est revenu en parfaite santé, mais il a changé extraordinairement. Cette belle fleur de jeunesse qu'il avait gardée a disparu. Sa physionomie a vieilli de dix ans ; son corps a minci, ce qui me le fait paraître plus grand. Ses traits ont reçu comme un dernier coup de ciseau qui les a affinés et arrêtés. Sa bouche est devenue obstinée et dure. Son sourire s'achève rarement. Sa voix a acquis de belles notes graves. Sa personne a plus de relief et de caractère. Et la nature a accompli tout ce travail au moyen de cet agent invisible qui s'appelle la douleur ! Les retouches qu'elle lui a fait subir ont encore accentué sa ressemblance avec M. de Myères. A chaque instant, il me cause un sursaut intérieur.
Je m'applique à adoucir l'amertume de sa déception. Je m'efforce de lui faire comprendre, comme me le demandait madame de Mauriones, la force inéluctable de certains courants de la vie. La conversation que j'ai entendue me permet de traiter son âme en
SUR LA BRANCHE SsS
connaissance de cause. J'ai exigé qu'il retournât à Grignoa ; je l'oblige à travailler. Il se cramponne à moi comme un enfant. Il vient dîner presque chaque soir à l'hôtel de Castiglione. Le dimanche, il me fait faire une longue promenade en voiture ou en auto, puis il me ramène prendre le thé chez lui ; hier, à peine étais-je là, qu'il me présenta deux portraits-cartes, encadrés l'un à côté de l'autre... celui de M. de Myères et le mien.
Je me sentis rougir violemment,
— Où avez- vous pris cette photographie ? balbutiai-je.
— Je l'ai obtenue, non sans peine, d'oncle Georges et à condition que je la ferais reproduire.
Moi, à trente-huit ans ! des cheveux bruns très épais ramenés sur le sommet de la tête, comme aujourd'hui, des yeux pleins de bonheur, un sourire triomphant, un visage sans rides, l'ovale pur encore. Cette photographie, que je connaissais bien, ne reproduit que mon buste. Le corsage décolleté et drapé par Worth, a les belles lignes classiques dont il possédait l'art et qui sont à l'abri des caprices de la mode. Grâce à cela, je n'avais pas l'air d'une antiquaille. Le croirait-on .^ malgré le tumulte des souvenirs réveillés, je le constatai et je m'en réjouis.
— Quelle fantaisie vous a prise ? dis-je à Guy, en surmontant mon émotion,
— Parrain me semblait tellement seul ! Je vous ai réunis là, comme vous l'êtes dans mon affection, N'ai-jc pas bien fait? demanda le jeune homme en me regardant fixement,
— Très bien fait, répondis-je d'une voix ferme.
Il reprit les photographies que je lui tendais et me baisa la main.
Il nous a réunis, lui ! Oh ! la grande, la douce, la cruelle ironie I
Paris.
Le château de Ghavigny est depuis hier la propriété de ma petite amie Josée 1 Jean Noël serait tenté de mettre là un immense point d'admiration. Quand, ce soir, après le dîner, j'ai appris la nouvelle à Guy, il a bondi hors de son fauteuil et changé de couleur.
— Ghavigny était à vendre et vous ne me l'aviez pas dit, marraine 1 s'est-il écrié avec un accent de peine et de reproche.
Je racontai alors la manière bizarre dont le fait était venu à ma connaissance.
Il arpentait le salon avec une agitation croissante.
— Ghavigny à vendre I si j'avais su!... mais je l'aurais acheté !
— Pour quoi faire?... demandai-je, obéissant à une obscure perversité.
Le jeune homme s'arrêta devant moi et me regarda avec une expression qui me troubla.
— Gomment, pour quoi faire, marraine.^ dit-il; pour qu'il ne retombe pas entre les mains des étrangers.
— Est-ce que vous vous en souvenez ?
— Si je m'en souviens ! Mais j'avais neuf ans lorsqu'on m'y a conduit pour la dernière fois, et parrain m'a fait tirer mon premier coup de fusil dans le bois qui longe la rivière.
Inslanlanément, ces paroles créèrent derrière mon front l'image de M. de Mycres avec ce beau bambin qui était son fils. L'émotion me sécha la gorge.
— Ah!... vous ne me l'aviez jamais dit.
— Non... ce devait être un grand secret entre nous deux, répondit le jeune homme avec un sourire. Il y a quatre ans, pendant une visite dans le Cher, j'ai voulu revoir le château. Je me suis promené tout autour comme un voleur. Il avait l'air désolé, mal soigné, on devinait que ceux qui l'habitaient n'étaient que des intrus... et je m'étais promis de le racheter s'il revenait jamais sur le marché.
— Mais, je ne vous vois pas là, tout seul ; à moins que vous ne songiez à vous marier ?
Guy, qui fumait rageusement, retira sa cigarette et se mit à rire.
— Me marier ! Dieu garde ! je renoncerais à ma part de paradis, si je devais l'acquérir en courant ce risque-là. Vous seriez venue habiter Ghavigny avec moi. Gela vous aurait arrachée à votre vie d'hôtel. Dans les environs, il y a des hectares et des hectares à mettre en valeur. J'aurais réussi à créer un splendide domaine. Quel beau rêve, hein !
— Un rêve enfantin, mon pauvre ami. Rien n'aurait pu m'amener à recevoir l'hospitalité dans une maison où je l'ai si longtemps donnée. Et puis, à quoi bon discuter ? La Providence en a disposé autrement.
— La Providence ! la Providence ! eh bien, je ne la remercie pas. Elle aurait pu se rappeler mon existence et mes droits.
— Vos droits? répétai-je en tressaillant. Guy rougit.
328 SUU LA BRANCHE
— Oui, enfin, c'est une manière de parler. Puisque votre belle-sœur est morte sans enfants, qu'il n'y a plus personne de la famille, Ghavigny aurait dû me revenir en ma qualité de filleul et de petit cousin par alliance. Je suis sûr que parrain l'eût désiré. Il m'aimait beaucoup... beaucoup, vous savez.
— Je sais... je sais, répondis-je brusquement.
— Dites, marraine, recommença le jeune homme après un moment de silence, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de monsieur de Lusson qu'il me cède son achat ? Si vous le lui demandiez ?
— Impossible, d'autant plus que l'affaire est très avantageuse. Lors même qu'il serait disposé à y consentir, sa fille s'y opposerait. Elle est éprise de Ghavigny, et n'a laisse ni paix ni trêve à ses parents, qu'ils n'eussent mis là l'argent de sa dot. Pour ma part, je suis heureuse qu'il soit tombé entre des mains comme les siennes. Elle le comprendra et saura lui rendre sa beauté d'autrefois.
— Elle peut épouser quelque crétin qui ne s'en occupera pas.
— Je suis bien tranquille, elle n'épousera pas un crétin.
— Elle aime la campagne P
— Beaucoup.
— Un phénomène alors, fit Guy d'un ton ironique.
— Non, mais mademoiselle de Lusson a du sang irlandais et anglais dans les veines, de là lui vient son besoin d'activité physique et de plein air. jN 'est-ce pas merveilleux, que sir William Randolph, un étranger, m'ait mise en relation avec la future maîtresse de Ghavigny ?
— Ce serait moins merveilleux, mais plus juste. si j'en étais devenu le maître, moi, fit le jeune homme avec une irritation que je sentais douloureuse. Une jeune fille qui se fait acheter un château ! A-t-on idée de celai ajouta-t-il entre ses dents.
La race I Cette chose profonde et sacrée, cette âme de l'ame, je l'ai vue. C'était elle qui, tout à l'heure, souffrait chez le fils de M. de Myères, c'était elle qui protestait, qui revendiquait le berceau familial ! Le chagrin que Guy vient d'éprouver pourrait bien le mettre sur le chemin du bonheur. Malgré lui, il pensera à la châtelaine de Chavigny, avec irritation peut-être, mais il y pensera. Il est impossible qu'elle ne lui inspire pas quelque curiosité. Avant son départ, il a laissé une carte chez les de Lusson pour les remercier d'avoir pris de ses nouvelles. Je suis trop intime avec ces derniers pour tarder plus longtemps à le leur présenter. Quand il m'arrive de parler de « mon filleul », et je le fais souvent sans intention, je sens que Josée écoute et j'ai l'intuition que mes paroles font mouche. Est-ce une illusion? Beaucoup dépend d'une première rencontre. Si les dieux m'ont destinée à faire ce mariage, ils sauront bien me suggérer l'heure et la minute propices.
Paris.
Une autre tombe sur ma route I II y en avait déjà tant ! Sir William Randolph n'est plus. Je sens d'ici la douleur des siens, de Freddy même, le vide de son absence dans cette demeure qu'il remplissait
33o SUR LÀ BRANCHE
entièrement. Je sens surtout que j'ai perdu quelqu'un. Deux brèves rencontres ont-elles pu nous lier aussi profondément ? Est-ce que nous ne nous connaissions déjà pas, quand l'année dernière, il est venu à moi sous la véranda de l'hôtel Riche, avec un regard ami, une taquinerie sur les lèvres ? Sait-on ? Ah ! sait-on ? La veille de sa mort, il s'est promené dans- le parc, il a passé la soirée à l'observatoire en compagnie de son fils. Sa nuit a été pénible et sans sommeil. Il ne s'est pas levé à l'heure habituelle, il se sentait fatigué ! Fatigué! Ah! Dieu ce qu'il devait l'être! Aussitôt le déjeuner achevé, lady Randolph est remontée auprès de lui. Son corps était là, les yeux clos, immobile, tiède encore... mais l'âme était partie, partie sans bruit, sans adieu, comme un être qui s'évade. Et ce matin, le courrier d'Angleterre m'a apporté une lettre de ce mort, sa pensée vivante et cette pensée, je la transcris ici.
« Un petit mot pour prendre congé pendant que la mèche fume encore. » Oh ! elle fume vraiment I Quand il vous arrivera, le maître de Freddy ne sera plus de ce monde. Ce monde ne s'en apercevra pas; cependant, sur deux points imperceptibles du globe, à Simley et dans un appartement d'hôtel parisien, on le regrettera quelque peu, on pensera à lui avec affection. Cette certitude n'est pas désagréable. Mes souffrances sont devenues telles que j'ai hâte de quitter ce corps brisé qui ne respire plus, qui ne parle plus. Il me fait l'effet d'une loque honteuse et parfois, je suis tenté to kick it away, de « m'en débarrasser », La mort est beaucoup plus terrible de loin que de près. Nul doute, la nature nous y prépare
SUR LA BRANCHE 33l
toujours. J'ai aouIu vous assurer de cela en échange de ce que vous m'avez apporté. Votre foi raisonnée, éclairée par le peu de science que nous possédons, a raffermi ma foi aveugle et chancelante souvent. Je n'ai aucune difficulté à le confesser. Et ce secours devait me venir d'une Française... d'une joueuse de bridge... Il y a bien de quoi exciter la verve humoristique d'un Britisher, même mourant... ma dernière taquinerie. Acceptez-la avec bonne grâce, comme toutes les autres. Je désire que vous reveniez chaque année vous reposer à Simley. Je vous y invite formellement. Tous les miens, grands et petits, seront heureux de vous avoir. Claude me remplacera à l'observatoire. Lorsque vous serez là, demandez donc à Freddy où est son maître, je parie qu'il lèvera la tête vers ce ciel qu'il m'a vu explorer si longtemps. Ce n'est pas obscur autant qu'on croit, l'âme d'un chien.
» La fable de Pandore, qui nous montre l'espérance au fond de la fameuse boîte, — le cerveau humain sans doute, — était bien d'inspiration divine. L'espérance de l'immortalité et du revoir a remplacé chez moi l'espérance de la guérison, elle grandit à mesure que j'approche de la barre et grâce à elle, je la traverserai sans peur, sinon sans regret.
» J'envoie, par vous, un souvenir affectueux aux de Lusson, et de bons souhaits à notre amie Josée. Ce que vous venez de m'apprendre, concernant l'achat de votre ancienne demeure, m'a émerveillé. Evidemment, un petit bout de rôle m'avait été destiné dans votre vie, ici-bas. J'espère en avoir un plus grand, ailleurs.
» Maintenant, j'attends mon rappel... il ne saurait larder. Qu'il vienne avec l'étoile du matin, avec l'étoile du soir, à midi, à minuit, je suis prêt!
» God btess you !. . . »
Que de choses j'ai senties et devinées, entre ces lignes si fermes !
Les de Lusson ont éprouvé un vif regret de la mort de sir William. Nous parlerons souvent de lui. Je leur ai communiqué sa lettre. Josée l'a lue les yeux pleins de larmes.
— Après tout, père, a-t-elle dit en la repliant avec respect, c'est très grand, un homme qui a la foi.
M. de Lusson a rougi légèrement, et détourné la lête.
Paris.
Eh bien, la présentation de Guy à mademoiselle de Lusson est un fait accompli, et je n'y ai été pour rien. Jean Noël n'aurait jamais imaginé une aussi jolie scène de première rencontre. Il doit se contenter de la reproduire. Hier, après déjeuner, je fus appelée au téléphone par Josée. Elle me demanda si j'étais curieuse d'assister à une conférence de l'Université populaire du faubourg Saint-Antoine. Sur ma réponse affirmative, elle me dit que son père et elle viendraient me chercher le soir même, à huit heures. Et ils vinrent.
En route, M. de Lusson m'apprit qu'il allait là, donner deux fois par semaine, des leçons d'échecs. C'était sa part de coopération. Nous descendîmes de
voiture devant une maison très sombre et, après avoir traversé une allée, une cour, nous pénétrâmes dans une sorte de hall à l'entrée duquel se trouvait une statue de plâtre, la reproduction d'un antique. Quelques messieurs causaient avec des hommes du peuple. M, de Lusson passa dans la salle réservée au noble jeu. Josée m'introduisit dans la bibliothèque, La longue table était occupée par des liseurs et des liseuses, tellement absorbés dans leur lecture, qu'ils ne nous donnèrent pas un regard. Parmi eux, je remarquai une jeune fille, simplement vêtue, mais d'une classe supérieure, accompagnée d'une femme de chambre d'un certain âge. A notre entrée, elle se leva et viut à nous en souriant. Je devinai Jocelyne Montfort. Aussitôt dehors, mademoiselle de Lusson me la présenta. Son joli visage de brunette au teint mat, ses yeux intelligents, sa bouche de bonté me charmèrent, je lui tendis la main et je serrai la sienne affectueusement. Nous entrâmes ensemble dans la salle de réunion. Elle était presque pleine. Le public se composait d'ouvriers, d'ouvrières, de femmes en cheveux, qui avaient l'air d'être venues en voisines, de vieux artistes pauvres. Nous nous glissâmes au dernier ang. Tout autour, sur les murs, je vis avec plaisir des tableaux, de belles photographies, des cartes. Le conférencier, un jeune étudiant très sympathique, prit place sur la plate-forme. A sa droite, au bas de l'eslrade, j'aperçus tout à coup et à ma profonde surprise, Guy en personne: Guy chargé des projections ! Sa présence, là, était bien pour moi la chose la plus inattendue. Jamais il ne m'avait parlé de l'Université populaire ou d'aucune œuvre. Plus
334 SUn LA BRANCHE
d'une fois, je lui avais démontré la nécessité d'aider les faibles, d'entrer dans la lutte pour l'amélioration et le progrès de l'humanité. Il s'était contenté de répondre : « Vous avez raison ». Est-ce que mes paroles avaient porté? Cherchait-il à oublier sa déception en s'occupant des autres!^ Dans ce cas, l.i trahison de madame de Mauriones aurait produit quelque bien. Je me tournai vers Josée.
— Monsieur d'Hauterive, là-bas, au tableau ! lui dis-je.
L'obscurité de la salle ne me permit pas de voir l'expression de sa physionomie, mais je sentis magnétiquement le choc que mes paroles lui causèrent. Je suis persuadée qu'hier mon filleul n'a pas laissé que de faire tort au conférencier. Quant à moi, je fus vite captivée par le sujet qu'il traitait : « L'art et le peuple égyptiens ». Je me demandai d'abord comment cela pouvait intéresser des gens qui n'avaient qu'une instruction des plus élémentaires. Eh bien, oui, l'art et le peuple égyptiens intéressaient ces petits. Ils écoutaient comme je n'ai jamais vu écouter, l'esprit à fleur d'yeux et d'oreilles! Des conférences précédentes avaient dû les mettre à même de comprendre, car ils avaient l'air de suivre parfaitement le jeune maître. A mesure que, sur la toile blanche, je voyais paraître des projections de temples gigantesques, des morceaux de fresques, des dieux, des symboles anciens, je me rendais bien compte que c'étaient là des fragments des grands accumulateurs laissés par les Egyptiens. Au moyen de la photographie, qui est devenue un des véhicules et des agents de la nature, ces images, ces formes, ces lignes arrivaient à travers des siècles.
des bords du Nil, aux bords de la Seine, se réimprimaient dans ces cerveaux d'ouvriers parisiens pour y jeter les germes d'autres œuvres d'art, sans doute. Est-ce assez divin, ce travail? Cette leçon d'histoire très claire, très bien faite, me causa un réel plaisir. Je fus ravie de voir le conférencier éveiller notre intérêt et notre reconnaissance pour ces prédécesseurs, en nous montrant les liens intimes qui nous unissent, en nous énumérant l'héritage de forces et de lumière qui nous vient d'eux. La fraternité rétrospective est un pas vers la fraternité future.
La conférence achevée, nous allâmes attendre M. de Lusson dans le hall. Je regardai anxieusement du côté de la porte, désirant et craignant de voir paraître Guy, me demandant si l'heure de la rencontre était venue? Gomme je me posais cette question, il arriva en compagnie du conférencier, s'arrêta pour échanger quelques mots avec un groupe d'ouvriers. Au moment où le père de ma petite amie nous rejoignait, il se retourna, m'aperçut, et vint à moi aussitôt.
— Marraine ! fît-il.
Il s'arrêta, confus de son indiscrétion. Dans sa surprise, il n'avait pas remarqué que je n'étais point seule.
Il n'y avait plus à hésiter. Je présentai mon filleul. M. de Lusson lui tendit la main et le mit à l'aise avec des paroles aimables. Dans cette bonne atmosphère de la coopération des idées, nous causâmes très agréablement pendant quelques instants. Ge que j'avais prévu arriva. Guy regarda la châtelaine de Ghavigny, et Josée regarda le filleul de madame de Myères. Ges deux curiosités s'accrochèrent instantanément, à ma grande satisfaction. La lumière tombait en plein sur
336 SUR LA BRAÎJCHE
leurs visages et, bonne ou mauvaise, l'impression première dut être très nette.
Je suis rentrée chez moi un peu déconcertée ; comme un chauffeur qui se serait vu enlever la direction qu'il tenait. Aujourd'hui, j'ai été angoissée, nerveuse. J'étais sûre que Guy aurait besoin de causer de la soirée de la veille. De fait, il s'est amené, comme on dit maintenant. Le plus drôle est qu'il crut devoir s'en excuser.
— L'attrait de votre société, marraine, et la cuisine de l'hôtel de Gastiglione, dit-il, me rendent indiscret, vous allez me prier un de ces jours de prendre plus souvent mes repas ailleurs.
— Gela se peut bien. Aujourd'hui, en plus du bon dîner, vous êtes venu chercher des compliments, n'estce pas ?
Guy rougit.
— Jean Noël, vous êtes terrible, fit-il avec bonne humeur.
— Et je ne vous les marchanderai point. Votre présence à l'Université populaire m'a causé un très grand plaisir. S'occuper des autres ! \oilà une manière virile de se distraire d'un chagrin. J'espère qu'à votre tour, vous donnerez quelques conférences.
— L'hiver prochain, oui.
— J'ai été charmée d'avoir l'occasion de vous présenter à monsieur de Lusson. Gomment le trouvez-vous?
— Très sympathique.
— Maintenant, vous devez une visite à sa femme. Je vous conduirai rue de Lille, un de ces jours.
— Bien, quand vous voudrez, acquiesça docilement mon fdleul. A propos, qu'est-ce que ces jeunes filles
faisaient là? continua-t-il, comme si la question n'eût pas été tout le temps sur ses lèvres.
— Mais elles sont membres de l'œuvre, elles s'intéressent à son développement, s'occupent de la bibliothèque ; tout l'hiver, elles ont suivi les conférences.
— Des petits manteaux bleus, alors?
— Pourquoi pas ? Savez-vous que mademoiselle Montfort a une famille de douze enfants qu'elle élève à ses frais?
— Ah bah ! Et la châtelaine de Ghavigny, combien en a-t-elle? demanda Guy, d'un ton de plus en plus moqueur.
— Quatre, répondis-je tranquillement.
— ■■ G'est donc une mode nouvelle? Un « truc » pour s'émanciper, peut-être ?
— Voilà comment vous êtes, vous autres hommes, fis-je indignée. Vous vous plaignez de la frivolité des jeunes fdles, et puis, lorsque l'une d'elles cherche à -occuper dignement son esprit et son cœur, vous vous
en méfiez aussitôt. Vous voulez qu'on continue à vous élever des vierges à la brochette. Ce n'est pas la pureté, l'honnêteté que vous demandez, c'est l'ignorance d'une seule chose dont vous vous êtes réservé la révélation. Et dans la crainte de vous priver de cette jouissance douteuse, pour satisfaire à cette exigence de barbare, on tient la jeune fdle de court, on ne lui permet pas de s'immiscer dans la vie sociale, on immobilise des forces fraîches dont l'humanité a besoin. Plus tard, si son mari cesse de lui plaire, elle demandera à des amants le seul bonheur qu'on lui ait appris à connaître. Vous avez absolument les femmes que vous méritez.
— Marraine, est-ce que vous donneriez dans le fénoiinisme, par hasard? dit Guy en souriant.
— Non pas dans le féminisme qui prêche la haine du sexe fort, mais dans celui qui réclame pour la femme la participation aux affaires de ce monde. Personne n'a plus que moi l'admiration de l'homme, en tant que cerveau. Quand je le vois, jetant les piles d'un pont, perçant les montag^nes, arrachant ses secrets à la nature un à un, je me sens bien petite. La lourdeur de son fardeau m'inspire même une pitié maternelle. Mais je vois aussi qu'il ne peut suffire à tout. Si la femme est nécessaire à compléter sa \'ie, elle est nécessaire aussi à compléter son œuvre. Elle est capable de l'aider à combattre la tuberculose, lalcoolisme, de l'aider à créer des demeures salubres où les petits puissent croître à l'aise. Sous le gouvernement de l'homme seul, il y a trop de gens qui ont froid, qui ont faim, trop de vice aussi, trop de saleté morale. Dans notre pays, l'Assistance publique est organisée de telle manière que, sur cinq francs, deux seulement arrivent aux nécessiteux... deux, vous entendez. Ses hôpitaux sont une honte pour la France. Il serait temps, grand temps, que la femme intervînt dans ces choses qui sont de sa compétence, car elle est la mère, après tout. Elle seule doit être chargée de relever les blessés sur le champ de bataille de la vie. Elle seule doit tenir les cordons de la bourse des pauvres. Suis-je déraisonnable .î^ m
— Non. '
— Eh bien, mon cher enfant, continuai-je, tout cela demande un apprentissage. Cet apprentissage devrait être le complément de l'éducation de la jeune
SUU LA DHANCIIE 33q
fille. Nous y arriverons. La nature s'est servie de la femme saxonne jiour ouvrir la voie, déblayer le terrain ; elle a besoin maintenant de la chaleur d'ame, de l'idéalisme, de la féminité même de la Latine et de la Slave ; elle ne tardera pas à mettre ces belles forces en action ; si je ne me trompe, le mouvement initial est donné. A Paris, on commence à rencontrer des jeunes filles dans les dispensaires, dans les crèches.
— Et dans les Universités populaires, ajouta Guy railleur.
— Et dans les Universités populaires, comme a'ous avez vu, répondis-je froidement.
— C'est plutôt inquiétant.
— Réservez vos inquiétudes pour d'autres que pour mademoiselle Montfort et mademoiselle de Lusson. La première a vingt-cinq ans passés ; elle n'a jamais fait mauvais usage de la liberté qu'elle a conquise. La seconde est honnête comme le jour,
— Marraine, je vais devenir sérieusement jaloux de cette jeune personne. Vous en êtes coiffée. Elle m'a déjà supplanté h Chavigny, je n'entends pas qu'elle me supplante près de vous.
Ceci, dit d'un ton badin, termina notre discussion. Je m'abstins de lui demander comment il trouvait Josée. Si elle lui avait été antipathique, il n'aurait pas manqué de me le dire. Son silence me rassure sur ce point.
Paris.
Les de Lusson ont donné le signal de la débandade. Tls ont quitté Paris les premiers. Notre amitié s'est telle-
34o SUR LA BRANCHE
ment resserrée ces derniers mois, que leur absence me fait
un très grand vide. iNous devons nous retrouver à Aix-
les-Bains. Après notre cure, nous prendrons ensemble
le chemin de la Touraine. J'irai d'abord à Vouvray,
chez des amis, puis à Rouziers. Voilà le programme
de nos vacances. Guy, lui, passera quelque temps aux
Rocheilles et me rejoindra avec sa machine. Nous
avons de grands projets d'excursions en Savoie et
en Suisse. Je suis maintenant faite à la locomotion
moderne. Dans les commencements, j'avais des peurs
folles, peur des tournants, peur d'écraser des enfants
ou des animaux. Je n'en laissais rien voir pour ne
pas gâter le plaisir de mon compagnon, et surtout par
vanité de vieille femme. Maintenant, je comprends
l'automobile, et je l'aime comme quelque chose de
vivant. Cette force aveugle, dont le chauffeur devient
l'âme, ne cesse de m'émerveiller. Je sais quand je
puis causer à mon timonier, ou quand je dois me
taire. Ceci m'a valu souvent des compliments. Nous
explorons maintenant les environs de Paris. Il y a une
foule d'endroits que j'ai désiré revoir: Chantilly,
Enghien, la Malmaison, Fontainebleau. La forêt m'esl
très chère. Il y a quelque dix ans, pendant un assez long
séjour à l'hôtel de la Ville-de-Lyon, je l'ai parcourue à
pied dans tous les sens. Elle m'a mystérieusement
consolée. J'en suis toujours sortie mieux portante.
Le souvenir de mon isolement d'alors rend plus
intense le plaisir que j'éprouve à être de nouveau
aimée et protégée. Est-ce le père, est-ce le filj
qui m'emporte avec lui? par moments, je ne sais
plus, et je suis profondément heureuse; j'ai peur d(
me réveiller tout à coup et de me retrouver seule
SUR LA BRANCHE 34l
comme autrefois, au beau milieu de l'un de- ses carrefours.
Malgré cela, je presse Guy de quitter Paris. Le séjour ne lui en vaut rien. Trop de choses doivent lui rappeler ce qu'il aurait besoin d'oublier. Sa physionomie reste tendue et grave. Elle ne s'éclaire vraiment que pour moi. Quand nous traversons le Bois, je m'attends toujours à ce qu'au tournant d'une allée nous nous trouvions face à face avec madame de Mauriones, et je ne puis m'empêcher de le désirer. L'aimet-il encore, ou souffre-t-il seulement de l'injure qu'elle lui a faite? Voilà ce qui intéresse Jean Noël. Il ne serait pas fâché de les revoir en présence. Est-ce asse^ impitoyable, cette curiosité du romancier ?
Jean Noël a été servi à souhait et, comme toujours, d'une manière inattendue.
Guy est venu me chercher cet après-midi à quatre heures et demie, pour notre dernière promenade. Il part demain.
— Il fait encore un peu chaud, lui dis-je, allons prendre le thé chez Ritz.
— AU right, marraine, me répondit-il, je n'y ai pas mis les pieds cette année.
Sur ce, il tourna son automobile vers la place Vendôme.
Le jardin de l'hôtel Ritz a un petit air x\iii* siècle, qui s'harmonise bien avec les toilettes claires des femmes. Ce coin de verdure, outre la rue de la Paix et la rue de
Castiglione, est absolument délicieux. Quand je suis seule, j'y vais de très bonne heure. Je le trouve tout à fait silencieux et plein d'oiseaux. Peu à peu les goûteuses arrivent, se groupent et voilà que ce curieux caquetage humain commence et s'élève. J'ai appris à l'écouter. Il est très laid, et je suis émerveillée de penser qu'il peut exprimer tant de choses. La réunion était déjà nombreuse lorsque nous arrivâmes. Ma table habituelle se trouvait libre. Nous nous y assîmes, et je commandai le thé. Le garçon, en s'éloignant, me démasqua tout à coup madame de Manriones, assise presque en face de nous, sous un des grands parasols du jardin, en compagnie de trois autres jeunes femmes, du marquis d'A..., et du comte G... Au même instant, je vis son regard et celui de Guy se rencontrer comme deux épées. Une pâleur légère passa sur le front de mon filleul, ses narines se gonflèrent et sa bouche devint rigide. La marquise, elle, eut le tressaillement, le recul d'une créature frappée ; ses paupières s'abaissèrent sous une invisible pression. Il se produisit un de ces chocs d'âmes, qui révèlent les vrais sentiments des individus. Je compris que, chez Guy, il n'y avait plus que la colère du mâle trompé, tandis que, chez madame de Mauriones, l'amour était là encore. a
On apporta le thé, je le serA^s à mon compagnon; tout en le remuant, sa main tremblait légèrement, mais son visage était impassible.
— Un joli spectacle! fit-il en promenant les yeu autour de lui.
— Un goûterai! xx^ siècle, dis-je. Cela n'a pas grand air, mais c'est brillant, et ça ne manque pas de beautés.
— Des trompe-l'œil ! Des cheveux colorés ou décolorés, des lèvres rougies ! Et tenez, vous qui êtes physionomiste, dites-moi si vous découvrez une seule femme, une seule, souligna-t-il méchamment, qui ait l'air capable d'un sentiment un peu profond.
— Je ne vois pas que la présence de quelques grandes amoureuses soit nécessaire à ce tableau de five o'clock. La Providence ne prodigue pas ainsi ses trésors !
Guy se mit à rire.
— Oh 1 marraine 1 quelle manière de regarder la vie !
— La bonne, mon cher enfant, répondis-je sérieusement. Et c'est un crime, de chercher querelle à la nature et à l'humanité, par un temps aussi parfait.
— yVlors, disons avec Candide, « que tout est bien dans le meilleur des mondes », fit le jeune homme avec ironie.
Je mis la conversation sur les Rocheilles, sur son frère ; son irritation se calma. Je ne pouvais m'empêcher de glisser un regard vers madame de Mauriones. Elle était adorable dans une délicate robe mauve pale, et sous un chapeau garni de grosses anémones du même ton. Elle causait gaiement, mais deux taches roses brûlaient ses pommettes. Nos yeux se rencontrèrent plusieurs fois ; je mis dans les miens toute la pitié maternelle qu'elle m'inspirait. Elle comprit, et me remercia de son lent sourire. J'avais hàfe de m'éloigner.
— Vous avez fini votre thé, dis-je à Guy, partons, voulez-vous ?
— Rien ne nous presse, marraine, répondit-il. Il fait bon ici... un vrai paradis!
Il alluma une cigarette, et je compris qu'il ne démarrerait pas le premier. Il se trouvait en pleine lumière; son visage bronzé par le grand air était très mâle. Le contraste des cheveux bruns, des yeux bleu foncé, de la moustache fauve, ce contraste que j'avais tant aimé jadis, le rendait cruellement séduisant. Je ne serais pas étonnée qu'il eût eu conscience de son pouvoir, aussi bien qu'aucune femme. J'étais horriblement mal à l'aise. Il me semblait que je me rendais complice de sa vengeance masculine. Le thé de madame de Mauriones prit fm. Elle passa non loin d< nous, avec le marquis de A..., provocante de fierté Guy la suivit d'un regard où il y avait une sort( d'étonnement. Lorsqu'elle eut disparu, il se leva, jetc sa cigarette.
A vos ordres maintenant, marraine, dit-il.
C'est cruel, l'homme blessé.