‹ Sur la circulation dans les insectesChapitre 3 sur 4 · LE · texte numérisé non relu

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que Sprengel a aussi représentés. Eh quoi ! le même grossissement optique qui me permet de poursuivre jusque dans ses dernières limites , l’admirable texture des branchies rectales d’une larve d’Aeshne et de mettre dans une parfaite évidence le cannevas trachéen primitif et élémentaire de leurs lames les plus exigues, de leurs capillicules les plus déliées, ce même grossissement, ces mêmes yeux, cette même ardeur pour la recherche du vrai, deviendraient impuissants en face de la composition anatomique d’un gros tuyau trachéen comme celui de l’Aeshne ou de la Courtilière ! Je l'avoue, ma défiance de moi-même , ne saurait aller jusqu'à révoquer le témoignage de ma longue pratique des lentilles amplifiantes. Je dirai plus, et mon opinion ne saurait manquer d'être partagée par les physiologistes qui auront bien étudié les trachées et compris leurs fonctions , ce n’est précisément que par l’adhérence du fil spiral aux deux tuniques trachéennes que l’on peut concevoir sa fonction d’élasticité dans l'acte de la respiration.

Voici maintenant une question sur la composition de certaines trachées qui me semble assez embarrassante pour le partisan de la circulation vasculaire intrà-trachéenne. Les trachées se distinguent, comme on sait, en deux ordres : les tubulaires où élastiques pourvues du fil spiral, et les utriculaires où membraneuses privées de ce même fil. Les unes et les autres sont dans la dépendance du même système vasculaire aérifère ; elles font partie des divisions d’un même tronc trachéen , elles communiquent entre elles et se partagent l'air atmosphérique fourni par le même stigmate. Les trachées tubulaires existent dans tous les insectes ; les utriculaires ne se rencontrent que dans les espèces qui volent, mais non pas dans toutes, et leur nombre ou leur volume est en général proportionné à l'énergie, à l’activité du vol. Les larves n’en ont pas, même celles qui appartiennent aux

insectes ailés qui en ont le plus. Ainsi les trachées utriculaires sont, comme je l'ai dit ailleurs, des organes volatoires, de véritables aérostats. Je transcrirai textuellement les seules lignes de M. Blanchard relatives à cette question : « Quand les trachées des insectes deviennent vésiculeuses » leur fil spiral disparait. Les deux tuniques se rapprochent » l’une de l’autre. Alors on distingue entre elles des canaux » extrêmement nombreux et d’une très-grande finesse qui » les parcourent en tous sens; mais ils ne m'ont jamais » offert rien de bien régulier » ( p. 377).

Comme on le voit, l’auteur tourne la difficulté on glisse sur elle. Sa dernière phrase, si vague, si décousue est là comme un remplissage ou comme un symptôme d'embarras. Que devient donc le vaisseau circulatoire de M. Blanchard, dans ces ballons sphéroïdaux dont les deux tuniques rapprochées ont perdu le fil élastique si nécessaire à leur écartement? Hélas qui pourrait le dire ? L'auteur parait peu soucieux de cette solution.

M. Blanchard prétend ( p. 376) que c’est le sang qui donne aux trachées la couleur ou grise ou jaunâtre ou rougeâtre. Erreur ! erreur! Je me contenterai de citer le fait suivant parmi beaucoup d’autres. Dans la larve-nymphe d'Aeshina grandis, sur les trois paires de canaux trachéens latéraux, les supérieurs, dont le calibre est énorme, ont une couleur d’un cuivre pourpré intense, tandis que les intermédiaires et les inférieurs sont d'un blanc nacré pur. Or, ces trois paires de canaux aboutissent toutes aux branchies rectales où s'opère la sécrétion, la fabrication de l'air respirable extrait de l’eau. Il y a plus, c’est que les canaux supérieurs purpurins envoient au rectum des branches excessivement nombreuses lesquelles sont purpurines à leur origine et blanches dans leurs infinies divisions. En supposant, d'après M. Blanchard, que ce riche appareil

(18) trachéen récèle sous sa fine tunique externe , du sang en circulation , celui-ci, il faut bien en convenir, ne saurait changer de couleur dans les divers troncs et les diverses branches, puisqu'ils sont sensés puiser à la même source. Suivant moi, jusqu’à preuve du contraire, c'est exclusivement la tunique trachéenne qui dans notre larve, est le siége de cette couleur. J'ai même trouvé des individus de la même espèce moins adultes où ces troncs purpurins étaient tout aussi nacrés que leurs branches.

En avançant qu’à l’origine des troncs trachéens, c'est-àdire , près des stigmates, le vaisseau sanguin inter-membranulaire est béant pour donner entrée au sang , M. Blanchard à omis de nous dire comment il a constaté cette bouche béante , et s’il existe là une disposition particulière , une structure spéciale qui, en permettant au liquide d'y pénétrer , lui défende aussi d’en ressortir. En un mot, y aurait-il là une soupape, une valvule ? Et quand même il aurait accordé cette valvule, ne serions-nous pas en droit de lui demander un tissu à faculté impulsive pour concevoir la progression du sang ? Or, les partisans de la circulation ne nous ont-ils pas constamment répété que dans la tête de l'insecte le sang s'échappe du cœur , lequel cœur n’a aucune continuité avec les vaisseaux cireulatoires intrà-trachéens ? Ce sang s’épancherait dans les lacunes interviscérales pour être repris par les bouches béantes des susdits vaisseaux. La faculté impulsive du cœur ne saurait donc venir en aide à ces derniers qui sont sans connexions avec lui !

M. Blanchard cherchant à compléter son système de cir. culation sanguine a imaginé et dit (p. 377), que le sang des vaisseaux intrà-trachéens «est ramené dans le vaisseau » dorsal par des canaux efférents qui s'étendent sous la » paroi supérieure de l'abdomen depuis la base des vais- » seaux trachéens jusqu'aux orifices auriculo-ventriculaires

(19) » du vaisseau dorsal. Ces canaux déjà aperçus par M. New- » por sont formés presque exclusivement de tissu cellulaire » aggloméré; ils ne sont par conséquent que peu ou point » isolables par la dissection ». Pénétrons-nous bien du sens de ces paroles.

Cette base des faisceaux trachéens dont l'interprétation m'avait d’abord jeté dans de grandes incertitudes n’est pas autre que la bouche béante des vaisseaux intermembranulaires (p. 382); ce qui est loin de dilucider la question physiologique. Ces canaux efférents (ou afférents) qui rapporteraient du sang veineux au cœur , auraient donc la même origine que les vaisseaux inter-membranulaires auxquels M. Blanchard donne un sang artérialisé (1. c.) : pesez bien, je vous prie, la valeur de ces mots. Mais outre que cet auteur ne nous fait pas connaître les dispositions anatomiques de cette double origine, il témoigne assez de son hésitation à l'encontre du tribut circulatoire respectif de ces canaux et de ces vaisseaux (1. c.), pour que nous n'insistions plus sur cette sorte d'incompatibilité organique.

Les embarras physiologiques se pressent de toutes parts lorsque le scalpel n’a pas nettement établi les faits matériels , lorsqu'on se laisse aller à l'entrainement, à la séduction de l'anatomie par transparence ! Quoi, ces canaux eftérents peu ou point isolables et formés, dites-vous, d'un tissu cellulaire aggloméré, s'étendraient néanmoins jusqu'aux orifices auriculo-ventriculaires du cœur! Et quel serait donc , je vous le demande , leur mode de connexion avec ces orifices ? Comment leur transmettent-ils le sang ? Si cette transmission est réelle, il doit y avoir continuité de tissu de ces canaux efférens avec ces orifices! Or, vous avez dit et vous êtes d'accord sur ce point avec tous les entomotomistes tant anciens que modernes, sans m'en exclure, que « le » vaisseau dorsal ne présente point de branches dans son

» trajet » (p. 374 ). Vous tomhez donc dans une contradiction flagrante avec vous-même , puisque vos canaux efférents s’abouchent au vaisseau dorsal par les orifices latéraux de celui-ci et doivent être, par conséquent, en nombre égal à ces derniers ! Faut-il dire toute ma pensée sur ce point litigieux ? Je ne sais, mais il me semble que la conviction de M. Blanchard sur l'existence de ces canaux efférents, lui a été plutôt inspirée par sa foi dans l'autorité du savant anatomiste anglais M. Newport dont il s’étaie, que démontrée par son propre scalpel.

Que M. Blanchard veuille bien nous apprendre encore par quelles voies, dans les insectes privés de stigmates, le sang s'introduit dans le vaisseau intermembranulaire, puisque d’après lui les bouches béantes de celui-ci sont placées à la partie interne de ces orifices respiratoires ? Or, il sait, aussi bien que moi, que ces insectes sans stigmates sont les larves aquotiques à branchies. Celles des. Aeshnes et des Libellules ont ces branchies dans les parois internes du rectum où elles offrent la plus élégante symétrie. Celles des Agrions, des Éphémères, des Phryganes, du Sialis, des Stratiomes . des Éphydres sont externes , tantôt sous la forme de lames assez larges , tantôt sous celle de pinceaux , de houppes , de scies ou de lamelles. Et quelle bonne fortune vient encore tout récemment s'offrir à mes regards surpris ! Depuis le célèbre De Géer personne, que je sache, n'avait observé directement cette singulière chenille aquatique de l’Æydrocampa stratiotella, qui lui a inspiré un si intéressant, mé= moire. Et bien, cette chenille en apparence velue quoique constamment immergée, a en même temps des branchies piliformes et des stigmates ! Je ne cite là que les larves dans lesquelles j'ai moi-même porté le scalpel et qui seront sous peu le sujet d'une publication spéciale. Toutes ces larves ont une richesse prodigieuse de trachées et de tuyaux aéri-

fères qui, dans les Aeshnes surtout, l'emportent en calibre sur ceux de tous les autres insectes. En un mot, ces larves ont une somme considérable de respiration. Leurs branchies , qui offrent avec celles des poissons une si admirable, si piquante analogie , extraient l'air de l'eau au moyen de lamelles et de capillicules d’une finesse qui surpasse tout ce que l'on peut imaginer et dont cependant mes lentilles microscopiques m'ont démontré la si merveilleuse disposition. Comment donc, je le répète, les vaisseaux sanguins de M. Blanchard puisent-ils , dans ces larves sans stigmates ou à stigmates coexistants avec des branches, le liquide nourricier si abondamment épanché dans les cavités splanchniques pour le livrer à la circulation? L’objection me semble des plus graves. En présence des grands lacs nourriciers , en présence d’une façon de cœur dont les connexions avec le système vasculaire sanguin sont si mal établies, je ne vois, en admettant la doctrine de l’auteur précité, aucun moyen d'échapper à l'impossibilité d’une solution physiologique rationnelle.

M. Blanchard a directement injecté le vaisseau dorsal d’un insecte vivant en pratiquant une ouverture dans l’une de ses chambres postérieures (p. 573). J'admets et j'admire le fait. L’habile expérimentateur ne nous dit point si cette plaie au cœur, si cette transfusion d’une solution délétère de bleu de Prusse ont entraîné la mort soudaine de l’animal. Si celle -ci n'avait pas lieu, ce que je ne présume pourtant pas, quelle importance physiologique pourrrait-on accorder à cet agent central de la circulation ?

Et puisque j'ai abordé là question de la valeur vitale de ce cœur , je rappellerai qe dans mon mémoire académique, dont l'extrait seul a subi la critique de M. Blanchard , j'ai rapporté les expériences de M. Marcel de Serres qui prouvent que l’on peut déchirer, extirper le vaisseau dorsal sans

entrainer la mort. Récemment, J'ai pris une larve-nymphe d’Aeshne d'environ 6 cent. de longueur, et dont le vaisseau dorsal offrait distinctement à l'œil nu ces alternatives subisochrones de contraction et de dilatation si hasardeusement décorées des noms de systole et de diastole. J'ai fait à ce cœur palpitant trois sections transversales, complètes en trois endroits différents et dans le même instant. Eh bien cette même larve a continué de vivre sous mes yeux dans l'eau et avec son agilité des semaines entières. de livre au lecteur physiologiste ce fait, afin qu'il en déduise l'appréciation vitale de cet organe.

En poussant une injection bleue par une lacune abdominale, M. Blanchard a rempli le cœur, demeuré intact, par la voie des canaux efférents dorsaux (p. 377 et suiv. ). Qu'on y réfléchisse un peu sérieusement et l’on se convaincra de quelles difficultés s'accompagne la constatation de ce double fait. Je suis loin de le nier quoique de nombreuses injections ne n'aient jamais rendu témoin d'un semblable résultat. Mais j'ai le droit d'exiger qu’il soit rationnellement possible , et pour le revêtir de ce caractère, la tâche est plus que difficile. M. Blanchard adopte, et célèbre le vais seau dorsal de M. Straus avec sa portion cardiaque et sa portion aortique, avec ses ouvertures , ses chambres et toute sa structure. Mais quand il s’agit de faire fonctionner ce cœur adoptif, il le complique de canaux eftérents dont M. Straus n’a pas dit un mot, en sorte que la physiologie de ces deux partisans de la circulation est totalement dissemblable.

Je me suis déjà expliqué sur les connexions anatomiques de ces canaux avec les orifices cardiaques : je n’y reviendrai pas. Comment ceux-ci, que M. Straus dit munis de valvules propres à permettre l'entrée du sang et à empêcher sa sortie, peuvent-ils fonctionner à l'abord du liquide injecté, si

celui-ci n’a pas éteint le principe vital ? Comment la sensibilité de ces ouvertures si adaptée, dans l’état normal, à l'impression du sang vivant et circulant, s’accommoderait-elle du contact brusque d’un liquide inerte , irritant et délétère ? Et si l’animal a été mortellement asphixié , comment ces soupapes qui ne peuvent plus jouer à cause de la perte de leur ressort vital, se prêtent-elles à l'introduction du liquide injecté et s’opposent-elles à sa rétrocession ?

Et qu'on n’arguë point d’une circulation vasculaire par la présence des globules du sang soit dans le corps même des trachées , soit dans les fibres du vaisseau dorsal, soit dans les appendices les plus déliés ( p. 376 ). L’objection ne saurait être sérieuse. En effet, est-il nécessaire de répéter que tous ces tissus organiques ou plongent dans la grande piscine nourricière, ou sont en contact de toutes parts, avec les éléments nutritifs et réparateurs, avec le sang épanché ou infiltré? N’avez-vous pas toujours dit que dans la tête de l'insecte, le cœur laisse échapper le sang qui s’épanche dans les lacunes splanchniques , que de ces lacunes il se porte aux vaisseaux circulatoires par les bouches péristigmatiques et au vaisseau dorsal par les canaux efférents ? Ce liquide est donc sang partout, et quel miracle qu’il soit partout composé de globules sanguins !

Jusqu'ici, comme on a pu s’en convaincre, j'ai accepté, toutefois à bénéfice d'inventaire , l'appareil circulatoire de M. Blanchard, son cœur et ses vaisseaux tels qu’il nous les a donnés. Ma critique s’est principalement exercée sur le mode des fonctions, sur les résultats des expérimentations, sur la manière de les interpréter ; elle a été presqu’exclusivement physiologique. C’est avec les propres armes de l’auteur que je l’ai combattu.

J'exposerai maintenant des faits qui sont miens et des

(24) raisonnements inspirés par eux, en mettant les uns et les autres en regard de ceux de mon savant adversaire.

Suivant M. Blanchard « on n’a pas eu recours au procédé » des injections colorées, du, sion y à eu recours, on n'à » pas réussi à en tirer parti » (p.372). Et comment en traçant ces mots n'a:t-il pas reculé devant la protestation des grandes ombres de Swammerdam et de Cuvier? Ces deux illustres anatomistes ont mis en usage les injections colorées, et s'ils n’ont pas vu comme M. Blanchard, à qui la faute ?

Sans infirmer les assertions de ce dernier insvestigateur, je puis aussi parler des injections que j'ai pratiquées à l’aide d'instruments semblables aux siens et avec une solution térébenthinée de bleu de Prusse analogue à celle qu'il a employée. Serait-ce donc uniquement parce que j'aurais moins d'habileté que lui dans ces expérimentations, que nous n’aurions pas vu les choses du même œil? Quoi qu'il en puisse être, quand j'ai injecté le liquide coloré dans la grande lacune abdominale d’un insecte vivant, je n'ai pas manqué d'obtenir le plus souvent des arborisations bleues , mais, je l'avoue, toujours partielles. Quelle qu'ait été ma persévérance à multiplier les injections, je n'ai jamais été assez heureux pour voir en même temps le vaisseau dorsal et les grands canaux trachéens latéraux colorés en bleu. ainsi que l'affirme M. Blanchard.

Déjà cent fois dans des préparations entomotomiques demeurées quelque temps en macération dans l’eau, j'avais vu disparaître la couleur nacrée resplendissante des trachées après le départ de l’air contenu, et j'avais positivement constaté que l’eau remplissait ces canaux. Ceux-ci étaient alors pellucides, beaucoup moins élastiques sous la pince. À des yeux peu pratiques ou prévenus ils pouvaient et ils ont pu en imposer pour des vaisseaux sanguins , surtout dans leurs fines ramifications où les fils spiraux sont peu sensibles si

même ils y existent, surtout encore dans ces canaux dor= saux d’une assez grande ténuité qui flanquent à droite et à gauche le vaisseau dorsal dans plusieurs insectes, et que dans cet état d'infiltration, on aura pu prendre pour les çanaux efférents. Quiconque a l'habitude des dissections d’insectes sait qu'il n'est pas d’organe, pas de membrane, pas de tissu que ne pénètrent les ramuscules infinis des tra chées, en sorte qu'il est rare de ne pas blesser une ou plusieurs de ces trachéoles lorsqu'on introduit dans les cavités du corps l'instrument le plus délié, l'injection la plus inoffensive. Or, la conséquence de ces blessures est d’abord l’exhalation par ces dernières de l'air en continuelle cireula= tion, puis l'infiltration du liquide ambiant dans ces ramuscules et de là dans leurs troncs successifs lorsque l'air s’en est dégagé. Y a-t-il là rien qui ne soit conforme aux lois organiques et physiques? Ainsi s'expliquent dans ma manière de voir les arborisations partielles bleues que j'ai si fréquemment obtenues par les injections.

M. Blanchard dit (p. 375) qu'en examinant les trachées injectées en bleu , il a vu s'échapper de leur intérieur non du liquide mais de l'air, et qu’en tirant le fil spiral, il s’est assuré alors que le liquide coloré s’est écoulé, d’où il conclut que celui-ci était placé dans la périphérie du vaisseau aérifère. Sa conclusion eût été plus probante, s’il avait constaté qu'après le dévidement du fil spiral, la tunique extérieure à laquelle il dit que ce fil n’adhère point, avait survécu , était demeurée saillante et exserte. Son silence donne au contraire plus de valeur à ce que j'ai dit sur ce point à l'occasion de la structure intime des trachées et de l’infiltration aqueuse.

Celle-ci, dans mes innombrables dissections , était devenue pour moi un fait positif qui dès longtemps m'avait tenu en garde contre les assertions des partisans de la cireula=

‘ tion vasculaire. Comme je pensais que cette infiltration cadavérique pouvait s’opérer non-seulement par les branches déchirées ou rompues des trachées, mais aussi par les stigmales eux-mêmes immergés et rendus béants par la mort, j'eus l’idée de l'essayer par ces orifices respiratoires seuls. En conséquence, en Novembre dernier, je pris pour sujet de mes expérimentations l’insecte le plus haut placé peutêtre dans cet ordre des articulés par son organisation viscérale, puisqu'il est le seul qui possède un foie circonscrit muni d’un canal hépatique commun, je veux parler du Taupe grillon ou Courtilière. Je l'asphixiai par l’éthérisation sans le blesser en aucune façon et je le laissai ainsi pendant plusieurs heures afin de donner à l'air des trachées le temps de s’exhaler par les stigmates. Je le plongeai ensuite dans la solution bleue où il demeura quatre heures ; puis je procédai à la nécropsie.

Je trouvai un certain nombre de troncs et de branches des trachées injectés de bleu. Il était clair que cette couleur avait pénétré dans ces trachées par les stigmates restés béants par le fait de la mort et voilà tout. Rien, du reste, dans cette expérimentation fort simple qui püt infirmer la circulation péritrachéenne de M. Blanchard, puisque d’après ce savant , les bouches béantes de ses vaisseaux sanguins sont indépendantes de la membrane intérieure qui constitue le tube aérifère et que cette membrane seule entoure immédiatement le stigmate tégumentaire et fait corps avec lui.

Dans ma pratique des injections bleues j'avais eu bien des occasions d’accuser d’infidélité ce moyen. Je m'étais convaincu que le bleu de Prusse était en simple suspension dans l'essence de térébenthine et quand le mélange restait en repos, on voyait le prussiate gagner le fond du vase et l'essence reprendre sa limpidité. J'ai donc cherché une matière colorante soluble dans l’eau commune , par conséquent

(27) plus facile à injecter et je l'ai trouvée; c'est l'encre de la Chine.

Je continuai à l’aide de cette dernière, mes injections. Il s'agissait de faire pénétrer sans le secours de l'injection lacunaire le liquide dans le vaisseau circulatoire de M. Blanchard. Voici l'expérience que je tentai. Je pris une grande Courtilière éthérisée à mort depuis la veille. J'enlevai tous les stigmates d'un côté de l’abdomen seulement en pratiquant avec de fins ciseaux une incision circulaire au tégument qui est le siége de ces ostioles pneumatiques. J'espérais par cette ablation ou conserver les bouches béantes du vaisseau circulatoire ou, en tranchant le corps même du tronc trachéen qui récèle ce dernier, mettre celui-ci à même de se pénétrer du liquide coloré. Pour objet de comparaison, les stigmates du côté opposé demeurèrent dans leur intégrité : je l'y laissai cinq heures. Voici ce que la dissection m'a démontré.

1.0 Du côté où les stigmates existaient, les troncs naissants de ceux-ci et leurs premières branches étaient parfaitement noirs; mais cette couleur s’arrêtait court à l’endroit où les trachéoles remplies encore d'air conservaient un brillant nacré.

2.0 Du côté de l’ablation des stigmates, les choses se sont passées autrement. Quelques troncs trachéens étaient incolores ou diaphanes, les autres au lieu d’être noirs comme dans l'expérience précédente, avaient une teinte enfumée; mais dans les premiers comme dans les seconds, cette teinte s'arrêtait brusquement , ainsi que du côté opposé , là où les trachéoles argentées témoignaient de la présence intérieure de l'air.

Soumettons maintenant ce double ou ce triple fait à une explication rationnelle.

Vous le voyez, à la mort de l'insecte les troncs trachéens

(28) s'abouchant aux stigmates expirent l'air qu'ils contenaiént et l'encre remplace celui-ci, ainsi que le prouvent la première expérience avec du bleu et la moitié de la seconde avec l'encre. |

Rappellons qu’en excisant le tégument stigmatifère, j'ai dû inévitablement couper le tronc trachéen primordial ; mais celte excision n’a pas pu s’opérer simultanément ; j'ai dû la répéter autant de fois qu'il y avait de stigmates , par conséquent huit fois : ce qui à exigé quelques minutes. Les premiers troncs coupés se sont complètement imbibés du fluide nourrricier épanché dans l'abdomen et n’ont pu admettre plus tard l'encre soit à cause de la différence de densité des deux liquides , soit parce que la coupure du tronc s’est fermée après la réplétion de celui-ci. Je m'explique ainsi le fait des troncs incolores.

Quant aux troncs enfumés , ils n'ont vraisemblablement cette teinte que par l'infiltration d’un mélange du fluide nourricier avec la solution d'encre. On comprend que dans ce cas, ce mélange est inévitable tandis que du côté des stigmates intacts, il est impossible.

Il y à ici dans les troncs noirs comme dans les troncs enfumés, un fait qui leur est commun et qu’il importe dans la question de la circulation de mettre en relief, c’est l’impénétrabilité ou l’imperméabilité des trachéoles aérifères par le liquide coloré. Ge fait quoique simple et en apparence insignifiant est loin de l'être à mes yeux.

Du côté des stigmates intacts, l'encre pénétrant par ces orifices extérieurs dans des canaux vides, car l'expiration en avait chassé l'air, rien de plus naturel que de voir l’infiltration noire s'arrêter aux trachéoles distendues par l'air; c'est à de l'hydraulique toute pure.

Du côté des stigmates excisés n’y a:t-il pas lieu de croire, en supposant l'existence des vaisseaux sanguins de M. Blan-

chard si facilement pénétrables suivant lui, qu'une partie au moins de l'encre aurait dû s’infiltrer dans ces vaisseaux ? Or, comme ceux-ci occupent, toujours d’après cet auteur, l'intervalle qui sépare le canal aérifère de la tunique extérieure , le liquide, n'ayant aucun obstacle à éprouver de la présence immédiate de l'air, aurait dù pénétrer d'autant mieux dans les fines ramifications vasculaires, qu'il était favorisé par les lois de la capillarité. Qu'on veuille bien se pénétrer de ce raisonnement ! Dans l'idée de cette infiltration inter-membranulaire, je prévoyais bien que la nuance devait être encore plus pâle que la teinte enfumée des troncs. J'ai donc apporté dans cette exploration, le soin le plus scrupuleux et cependant je n’ai pas trouvé la moindre différence entre le nacré des trachéoles du côté des stigmates intacts, et celui des trachéoles du côté des stigmates excisés. Ce fait négatif, minime en apparence, a pourtant sa valeur physiologique. Il témoigne à mes yeux d’abord de la présence de l'encre dans le véritable canal aérifère et puis de la présence de l'air dans les divisions de ce canal d’où l'encre n’a pas pu le déloger.

Il m'est arrivé plusieurs fois d'injecter soit avec le bleu, soit avec l'encre des courtilières de manière à remplir, à distendre l'abdomen et le thorax sans qu'une seule trachée, le moindre rameau aient été pénétrés par le liquide coloré. Or, les individus injectés à l'encre ont, malgré cette hydropisie artificielle, survécu plus d’une heure. Ce défaut de coloration des trachées tient probablement à ce que l’introduction de la canule dans la lacune abdominale a eu lieu sans blesser ni trachées, ni trachéoles de quelqu'importance. Si pourtant les vaisseaux cireulatoires de M. Blanchard existaient, comment leurs bouches béantes respectées dans cette injection, n’auraient-elles pas aspiré le liquide coloré dans un orthoptère si riche en belles trachées ? J'en-

(30 ) tends d'ici M. Blanchard se retrancher derrière le peu de valeur des faits négatifs pour infirmer des faits positifs. Je ne saurais admettre la rigueur de cette sentence.

Et de ce qu'un fait est donné comme positif, s'en suit-il qu'on ne puisse pas lui contester ce caractère ; est-il donc déclaré inébranlable et inattaquable ? Quand l'établissement de ce fait est le résultat de l'expérimentation et du raisonnement, ne peut-on pas le combattre par l'épreuve des mêmes moyens ? Dans le cas actuel, l'absence d'infiltration vasculaire dans des conditions favorables à son effectuation a néanmoins , quoique fait négatif sa portée physiologique ! Ce même fait négatif ne confirme-t-il pas puissamment le fait positif des infiltrations colorées partielles dont j'ai parlé plus haut et qui s'expliquent par la rupture ou le déchirement de trachées ou de trachéoles ?

Faut-il le dire sans détour? ces arborisations bleues ou noires, tant partielles que plus ou moins générales, ont dans mon esprit peu de signification physiologique quant à la circulation vasculaire. Ce sont des images qui peuvent halluciner des yeux prévenus, complaisants ou peu compétents. Elles justifient l'hémistiche du poète latin que j'ai pris pour épigraphe.

Les orthodoxes de la circulation vasculaire dans les insectes n’ont pas, je crois, convenablement apprécié cette prodigalité de trachées, ce luxe, cette somptuosité de canaux aérifères dont les divisions infinies, semblables à celles des vaisseaux sanguins des animaux supérieurs vont insinuer partout le fluide respiratoire. L'insecte est sous ce rapport un poumon universalisé. C’est là, sans contredit, le trait anatomique le plus caractéristique de ce groupe transitionnel des articulés. Les partisans de la circulation ont tous, sans doute, lu le célèbre mémoire de Cuvier, mais l'ont-ils bien médité? La providence, aussi sublime que

conséquente dans ses œuvres, n’a étalé sur et dans tous les tissus ces resplendissantes broderies trachéennes qu'avec la mission toute vitale de faire jouir du bénéfice de l'air le liquide nourricier partout épanché, partout infiltré. Voilà une vérité qui saute aux yeux de quiconque a l'habitude de porter le scalpel dans les entrailles des insectes ; mais je crois qu'on l’a mal interprétée. Si le génie créateur eût voulu accorder aux insectes un cœur et des vaisseaux sanguins, pourquoi ne les aurait-il pas dotés en même temps d’un organe respiratoire circonscrit destiné à l'oxygénation du sang? Comment n’aurait-il pas été conséquent à luimême lorsqu'il a organisé les choses ainsi dans les arachnides qui ne précèdent que d'un degré les insectes dans l'échelle zoologique ?

Ces mêmes orthodoxes ont trop isolé leur sujet ; ils ont méconnu où mal apprécié la filiation organique qui existe entre les insectes et les animaux qui les dévancent dans la série. S'ils avaient consulté la marche si savamment graduée des créations ; s'ils s'étaient mis sous les yeux cet admirable enchaînement des faits anatomiques, ils seraient arrivés par le plus simple, Le plus naturel des raisonnements, la plus logique des inductions à refuser aux insectes une véritable circulation. Cette opinion négative se serait fondée, indépendamment de l'absence d'organes circulatoires bien conditionnés, soit sur la circulation moitié vasculaire, moitié lacuneuse des mollusques établie d'abord par Cuvier, plus généralisée ensuite par M. Milne Edwards , soit sur celle des crustacés, animaux intéressants dans la question par leur position classique entre les mollusques qu'ils suivent et les insectes dont ils ne sont séparés que par les Arachnides. Ils auraient retrouvé dans ces crustacés, une interruption manifeste dans leur appareil vasculaire, mise en évidence par les helles recherches d’Audouin et de M.

(32) Milne Edwards. Ces faits si éminemment significatifs, les auraient amenés à comprendre toute la portée de ce passage de Cuvier où il disait à l’occasion du liquide nourricier épanché dans l'abdomen de l’Aplisie par le fait de l'interruption vasculaire : « Gette vaste communication est sans » doute un premier acheminement à celle bien plus vaste » encore que la nature a établie dans les insectes où à] n'y » à pas même de vaisseaux particuliers pour le fluide nour- » ricier ». L'Aristote de notre époque s’exprimait ainsi, en 4817 (Ann. du Mus., tom. 2, p 153), tout juste vingt ans après le mémoire où il avait nié la circulation dans les insectes et plusieurs années après la première publication de ses leçons d'anatomie comparée par MM. Duméril et Duvernoy. Treize ans plus tard, en 1830, lorsque j'eus l'honneur de soumettre à Cuvier mes recherches anatomiques sur les hémiptères, son opinion sur cette circulation n'avait pas

été ébranlée par les nouveaux systèmes.

Ces idées d’un si profond anatomiste, d’un si vaste cerveau, ces paroles , ces dates ont à mes yeux une immense valeur d'actualité. Mais qu'on le sache bien, je ne suis point de ceux qui jurent in verbo magistri. Mon scalpel a formé mon opinion, mon scalpel la défend.

Deux faits anatomiques aussi importants que positifs et incontestés, dominent toute la question de circulation dans : les insectes : ce sont le système vasculaire trachéen ou aérifère et l'épanchement dans les cavités et les insterstices du corps du fluide nourricier ou sang ou chyle, comme vous voudrez l'appeler. Les partisans de la circulation en ont-ils tous calculé, pesé la valeur, ont-ils tous bien compris l'origine et la destination de ce fluide nourricier ? C’est de ces faits que doivent découler les conséquences physiologiques , c'est là le nœud du problème que depuis Cuvier on s'efforce

(35) de compliquer. Essayons donc encore une fois d'exposer en termes clairs et concis la nutrition des insectes.

J'ai toujours pensé, j'ai toujours dit que par l'acte digestif, le fluide nourricier se formait dans cette portion du canal alimentaire, que ses hautes fonctions m'ont fait désigner, depuis plus de vingt-cinq ans, sous le nom de ventricule chylifique. Ge ventricule physiologiquement comparable à l'intestin grêle des grands animaux est séparé, comme dans ceux-ci, de l'estomac ( jabot ou gésier), par une va/vule pylorique, et de l'intestin stercoral par une autre valvule analogue à l’ileo cœcale. Le chyle, à la formation duquel concourt puissamment la combinaison de la bile, s’élabore par une chimie organique ou vitale; puis il sort à travers les parvis de l'organe, non par une /ranssudation qui exprime mal un acte présidé par la vie, mais par une légitime perspiration. Cette rosée, c’est l’expression de Cuvier, ne s’exhale point par des pores mécaniques et inertes comparables aux trous d’un crible, mais par des ostioles animés, doués de propriétés vitales exquises, d’une sensibilité intelligente et électrice qui les fait s'ouvrir ou se fermer suivant les exigences de l'organisme. Telle est la véritable , la seule source de ce fluide nourricier épanché dans les cavités splanchniques.

Les lois tant physiques qu'organiques concourent , ou ensemble ou séparément, à la fluctuation, aux oscillations, à l'impulsion, à la progression aux courants, si l’on veut,

* du liquide réparateur. Ainsi, la contractilité active des viscères, celle surtout des parois tégumentaires doublées de nombreux muscles peaussiers, les pulsations de l'organe dorsal, le déplacement des grands canaux aérifères durant l’acte respiratoire , les changements de niveau déterminés par l'attitude du corps pendant le repos ou lors de la locomotion , les lois de la capillarité, enfin certaines affinités ou

attractions moléculaires mises en jeu pour l'assimilation: toutes ces conditions, ous ces agents sont propres à déterminer , à entretenir, à activer les mouvements généraux ou partiels du liquide nourricier, Celui-ci oxygéné, complète ment vitalisé par l'air que les brillantes arborisations trachéennes partout épanouies lui distillent, s'incorpore aux organes, aux Lissus, suivant l’expression de Dugès. Voilà ma physiologie sur ce point.

Tous les faits , tous les raisonnements exposés dans cet écrit, me ramènent avec une sincère conviction à cette idée inscrite dans mes précédentes publications que la nature, qu'on ne surprend jamais en défaut, a pu, a voulu maintenir l'existence des insectes sans le secours d'un appareil de vaisseaux sanguins, comme elle a voulu que dans le Puceron, la digestion s’opérât sans vaisseaux hépatiques , comme elle a décidé qu’une seule fécondation suffisait pour plusieurs générations de ce dernier insecte. Je le répète donc, l'organe appelé vaisseau dorsal est le cœur des Arachnides, déchu d’une véritable fonction circulatoire, un vestige de cœur. Est-il besoin de dire que les organes vestigiaires se rencontrent de toutes parts dans la chaîne z00logique ? Leur seule nomenclature remplirait de nombreuses pages. Ils sont les représentants rudimentaires ou fragmentaires plus ou moins infonctionnels d'organes qui , dans les embranchements supérieurs ou simplement dans la différence des sexes ou même dans certaines phases d’un même organisme , jouissent d’attributions physiologiques importantes. La nature semble les avoir conservés, maintenus comme des jallons dans l'immensité des successions organiques pour nous mettre sur la voie des analogies ou des transitions.

Si je ne me nourris pas d’une illusion, et j'ai fait de bonne foi tous mes efforts pour l'éviter, je crois avoir réfuté, le scalpel à la main et le microscope à l'œil, les argu-

ments et les objections relatifs à la circulation vasculaire dans les insectes. Si c’est un parti pris de répéter imperturbablement que cette circulation ne saurait être révoquée en doute et que je suis le seul à la nier, quoique j'aie fait connaitre mes nombreux complices , je ne sais plus à quelles armes recourir, à quels raisonnements me livrer. J'ai confiance dans un avenir moins préoccupé.

Que l'appareil circulatoire proposé par M. Blanchard se prête à l'exercice rationnel de sa fonction, et il pourra ébranler ma foi dans mes propres observations, je cesserai d'être un mécréant, mais jusqu'alors ma conscience me dit de ne pas croire et je proteste.

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