CHAPITRE PREMIER
Observation
J. V..., étudiant, vingt-six ans.
Père vivant, âgé de soixante quatorze ans, a toujours joui d’une excellente santé, sauf quelques rares atteintes de rhumatisme. Mère morte à soixante ans d’une pleurésie, Trois frères et une sœur en excellente santé. Une autre sœur rhumatisante.
Antécédents personnels : rougeole dans le jeune âge, fièvre typhoïde sans complications à quatorze ans. Pas d’accidents syphilitiques.
Jetiens à faire ressortir afin qu’il n’y ait pas d’hésitation pour le diagnostic que je n’ai jamais eu de chancre, pas d’accidents secondaires, ni roséole, ni plaques muqueuses, ni céphalées, ni chute des cheveux.
Depuis l’époque de ma dothiénentérie, j'ai toujours eu une bonne santé, troublée seulement par de légères angines à répétitions, survenant pendant l'hiver, toutes les années, quelquefois même à plusieurs reprises dans le cours d’une même saison, Les symptômes se bornaient à ceux d’une angine catarrhale simple : un peu de dysphagie, pendant quelques heures, la déglutition était
assez douloureuse ; la céphalée et l'élévation de la température peu marquées.
L'état du pharynx et la nature de l’affection n’ont pas été soigneusement observés et étudiés ; au bout de deux à trois jours, en effet, tout accident disparaissait, sous la simple influence du repos à la chambre, de boissons chaudes, de gargarismes au chlorate de potasse, et parfois de quelques badigeonnages à la teinture d’iode,
Vers le 10 août 1894, étant interne à l’asile d’aliénés d’Aix-en- Provence, j'éprouvais un malaise général avec sensation de lassitude complète, manque d'énergie total, vive anorexie et légère élévation vespérale de la température.
En même temps survenait dans les deux articulations tibiotarsiennes une légère douleur, exaspérée par les mouvements ; les jours suivants, la douleur s’accentuait, les deux malléoles devenaient le siège d’un œdème très net, surtout le soir; mais disparaissant presque complètement par le repos au lit.
Cet état dura une quinzaine de jours. Le traitement institué consistait en tisanes de queues de cerises, sel de nitre, poudre de Dower, badigeonnages à la teinture d’iode. Tout rentra dans l’ordre jusqu’au mois d'octobre: à cette époque une attaque de même nature se produisit dans l’épaule gauche, mais l’œdème était nul, et en quelques jours, l'affection disparaissait sans laisser de traces,
C’est du 10 novembre que date le début de la maladie dont je veux faire l’histoire. A cette époque, après un refroidissement, je ressentis de nouveau de la dysphagie, avec sensation de corps étranger, un peu de céphalée, un peu de fièvre, tous les symptômes en un mot, de mes angines précédentes, |
Habitué à de tels accidents, je me contentai d’en attendre la disparation que je pensais prochaine ; je ne laissai pas pourtant de prendre quelques précautions hygiéniques contre le froid.
Au bout de trois ou quatre jours, étonné de la longueur inusitée de l'affection je regardai ma gorge; les amygdales hypertrophiées étaient recouvertes de dépôts pultaéces par places, et présentaient une rougeur vernissée dans les points découverts. D'ailleurs, l'anorexie persistait, l'énergie faisait totalement défaut, la dysphagie était assez vive ; mais la légère fièvre du début avait
É. Je
disparu. Sous l'influence du chlorate de potasse pris en quantité assez forte, surtout en gargarismes, il survint au bout de quelques jours, une légère amélioration; l’anorexie diminuait, l’enduit amygdalien tendait à disparaître, se réduisant à une simple pellicule; les symptômes généraux s’atténuaient.
Je profitai de cette amélioration pour me rendre à Lyon où j'arrivai par un temps froid et humide, et où je ne pris pas toutes les précautions qu’aurait nécessité l’état de ma gorge. Aussi dès le lendemain de mon arrivée, une aggravation notable se produisait dans mon état, et il importe ici de tracer jour par jour l’histoire de cette maladie de longue durée.
29 novembre. — C’est dans la nuit du 29 novembre qu’éclatèrent brusquement les premiers symptômes ; dès le début l’état général se traduisait comme devant subir le contre-coup d’un état local grave. Une sensation pénible de fièvre ouvre la scène, mais ne s'accompagne pas de frissons, la température d’aillerrs n’est pas prise. En ce moment la dyspnée est alärmante et à plusieursreprises je suis obligé de m’asseoir sur mon lit pour pouvoir respirer plus à mon aise, il me semble que je suis sous la menace d’accès de suffocation. Du côté du pharynx une sensation de corps étranger intolérable en même temps qu'une impossibilité absolue de déglutir la salive s’établissent brusquement. Dès ce moment l’engorgement des ganglions sous-maxillaires est très manifeste,
30 novembre. — Dès le matin, je me présente à la clinique de M. le professeur Bondet ; là, M. le professeur agrégé Courmont veut bien m’examiner et prier M. le professeur Bondet de faire un examen laryngoscopique.
Cet examen est rendu très difficile par la difficulté de tenir la bouche fortement ouverte et par la douleur que provoque le miroir de l'instrument. M. le professeur Bondet songe irsmédiatement à la diphtérie ; c’est aussi l'impression de M. Courmont qui se dispose à faire l’examen bactériologique des fausses membranes. Dans l'après-midi, je me rends à la Faculté au laboratoire de M. le professeur Arloing, où M. Courmont fait une première culture et institue un traitement basé sur les badigeonnages avec le mélange de Loffler etl’absorption d'alcool en assez grande quantité.
En) Le
Kvamen de la fausse membrane. — En même temps, un fragment de fausses membranes recueilli sur les amygdaies est étendu sur une lamelle, desséché, fixé, puis coloré au violet de gentiane en solution hydro-alooolique, Lorsqu'on examine avec un mierosoope À fort grossissement une telle préparation après l'avoir montée dans le baume du Canada, on constate que sur un fond formé par de la fibrine colorée en violet pâle et au milieu de laquelle sont disséminées des cellules de divers ordres, cellules épithéliales desquamées, loucocytes plus où moins polynucléés se détachent aveo uno teinte plus foncée des microorganismes en assos grand nombre: oooci réunis en amas staphylococciens, quelques-uns en streptocoques, ot bacilles à morphologie un peu variable, Parmi ces derniers, les uns sont de dimensions relativement faibles, se rapprochent un peu comme aspect du bacille de Lôffler, comme lui restant colorés par la méthode de Gram, si bien que nous avons pu nous oroire un moment en présence de l’agent pathogène de la diphtérie, Il était cependant beaucoup moins effilé, plus épais, plus trapu que ce dernier, avec des extrémités fortement renflées en sabliers et un examen plus complet ne permit d'ailleurs nullement une pareille assimilation, À côté de ce mierobe très rare dans la préparation on trouve disséminés, surtout abondants dans les fragments de fausses membranes, d’autres éléments baoillaires extrêmement volumineux, véritables géants de la flore mierobienne, les uns très longs, incurvés, sinueux ou reotilighes, les autres assez courts quoiqu'aussi larges que les premiers, en général réunis ainsi par petits amas plus ou moins riehes et ne paraissant être que deux phases successives de la végétation d'une seule espèce,
Ces derniers agents sont remarquables par leur abondance, et nous avons pu les mettre en évidence dans toutes les cultures faites aveo des fausses membranes prises à diverses périodes dans la gorge de notre malade !, Cette constance ne pouvait rester sans
‘ Toutes les recherches et examens bactériologiques ont été faits dans le laboratoire de M, le professeur Arloing, par M. Nicolas, interne des hôpitaux qui nous à communiqué ce résumé.