CHAPITRE II
Sur la formation de l'Hydrogène sulfuré à la suite de l’ingestion du soufre.
Le soufre,qui est peu usité de nos jours pour l'usage interne, était très employé autrefois, Les anciens médecins en font mention depuis Dioscoride etPline, et constatent les services considérables qu’il peut rendre dans le traitement d’affections redoutables.
Cet agent produit deux effets différents suivant la manière et la quantité dont on l’administre.
Pris à la dose de 4 à 8 gram. par jour par un homme adulte, mais en fractionnant les prises, le soufre produit des phénomènes d’excitation générale.
Quand on l’administre à la dose de 8 à 10 gram. en une seule fois, le soufre agit comme purgatif mécanique, comme laxatif doux, sans provoquer de coliques.
On l’a utilisé contre la phtisie, sous forme de tablettes à base de soufre, dont la composition se trouve indiquée dans le Codex; ces tablettes, qui renferment chacune 10 centigr. de soufre, se prennent à la dose de 8 à 10 par jour. On l’emploie surtout dans la phtisie torpide avec expectoration abondante chez les sujets atteints de scrofulose.
Ce médicament paraît produire les mêmes effets que les inhalations d'acide sulfhydrique faites, soit dans les salles des établissements d’eaux sulfurées, soit dans les salles où l’on mélange de l’air et de l'hydrogène sulfuré, comme le fait Cantani à Vienne.
Oa s’est servi du soufre avec succès contre les bronchites chroniques.
Smitjan l’a préconisé contre la dysenterie; son action est comparable à celle des eaux sulfurées.
Le soufre a été considéré comme un des meilleurs médicaments contre la scrofulose jusqu’au moment de la découverte des propriétés de l’iode. Sous son influence, les dermatoses strumeuses, ainsi que la scrofule ganglionnaire et pulmonaire, sont avantageusement modifiées.
Wan Swieten, Barthez, etc., l’ont préconisé contre les rhumatismes articulaire, subaigu et chronique, à cause de ses propriétés sudorifiques assez puissantes.
Le soufre est un des meilleurs agents à employer pour la cure des dermatoses d’origine scrofuleuse et parasitaire.
Pour les manifestations scrofuleuses à l’état chronique, il faut l’'employer à l’intérieur; il est au contraire appliqué à l'extérieur pour les maladies parasitaires. On l’emploie de nos jours sous forme de mellite dans le traitement des coliques saturnines.
Son action contre l’intoxication mercurielle paraît douteuse.
On distingue, en thérapeutique, trois états principaux du soufre :
1° Le soufre sublimé, qui jouit de propriétés irritantes et qui convient aux usages externes.
2° La fleur de soufre lavée, qui s'emploie surtout pour l’usage interne.
3° Le soufre précipité ou magister de soufre, qui se trouve dans un très grand état de division. Gubler recommande tout spécialement cette variété pour l'usage interne.
Nous allons maintenant étudier les modifications chimiques que subit ce métalloïde pris à l’intérieur.
On sait depuis longtemps que le soufre ingéré par les voies digestives pénètre dans l’organisme.
Il y à un siècle, Desbois de Rochefort, dans son Cours de Matière médicale, affirme qu'après l’usage du soufre, les urines, la transpiration, l’haleine, ont une odeur sulfureuse. « Ainsi, il est prouvé, dit-il, que le soufre en substance passe dans les
Aires
secondes voies, non seulement par sa volatilité, mais encore parce que la bile,qui est une humeur aqueuse en partie huileuse, a la puissance de le dissoudre.»
Ce passage est remarquable par la précision avec laquelle Desbois indique l’action de la bile sur le soufre en nature.
En 1808, Alibert,qui a beaucoup employé le soufre, le considère comme un stimulant du système exhalant, mais il n’explique pas par quel mécanisme il pénètre dans l’organisme. Le passage suivant indique cependant qu’il pensait que le soufre agit comme l'hydrogène sulfuré.
« L’excellence de ce remède (le soufre) est attestée même par l'antiquité, et l'ange de l'Écriture qui agite les eaux de la piscine aussitôt que le lépreux y est entré, ne rappelle-t-il pas au chimiste éclairé le mécanisme auquel on a souvent recours pour favoriser l’ascension du gaz hydrogène sulfuré ?»
Dans son Traité élémentaire de Matière médicale, publié en 1819,Barbier dit: « On retrouve les molécules sulfureuses dans les humeurs excrétées du corps, où, par suite sans doute des combinaisons qu'il contracte avec la partie alcaline de nos humeurs, il communique à ces dernières une odeur d'hydrogène sulfuré. L'air qui sort des poumons, la sueur, le lait, etc., deviennent fétides pendant l’usage de cette substance»,
Vingt-cinq ans après, Laveran et Millon, dans un Mémoire sur le passage de quelques médicaments dans l’économie animale et sur les modifications qu'ils y subissent, disent à propos du soufre :
« L'administration du soufre nous a fourni des résultats négatifs. Il ne paraît se brûler ni même pénétrer en aucune façon dans l’économie. En employant les moyens analytiques les plus propres à le déceler, quelle que fût sa combinaison, il a été impossible de le découvrir. A la suite de quatre ingestions faites dans une bonne disposition d'absorption, les urines ne contenaient que la proportion normale d’acide sulfurique. »
Malgré leurhabileté, ces savants expérimentateurs n’avaient pas
fait assez d'expériences pour conclure d’une façon aussi formelle.
En Angleterre, Griffith et Bence Jones s’occupent de nouveau de la question, sans résultats positifs.
Andreas Krause reprend cette étude en 1853 et publie les résultats de ses recherches dans sa Thèse inaugurale « De transitu sulfuris in urinam. Dorpat ». Il montre d’une manière positive que le soufre pris à l’intérieur passe dans l'organisme et est excrété par les reins à l’état d'acide sulfurique combiné.
Enfin en 1876, Regensburger publie son Mémoire sur l’excrétion de l’acide sulfurique parlesurines après l’ingestion du soufre finement divisé. Il émet dans ce travail une idée tout à fait neuve sur le mécanisme de la fluidification de ce métalloide. Le soufre se combinerait avec les produits qui se dégagent des matières albuminoides en voie de décomposition putride.
D'après M. Gübler, le soufre pris à l’intérieur, en nature, à la dose de 8 décigr. à { gramme par jour, ne donne lieu à aucun phénomène bien appréciable ; on le retrouve en partie dans les matières fécales ; les selles et les gaz intestinaux ont seulement une odeur plus fétide, une odeur d'hydrogène sulfuré,.
Suivant certains auteurs, Barbier, Krause, Gübler, etc., l’absorption du soufre par la muqueuse des voies digestives s’explique par sa transformation ensulfure de sodium ou de potassium en présence des liquides alcalins de l’économie.
Gubler dit dans ses Commentaires : «C’est ce qui a lieu dansla cavité buccale au contact de la salive, dans le duodénum en présence de la bile et du suc pancréatique, ainsi que dans les cavités séreuses, sur les plaies exhalant de la sérosité ou du pusalcalin.»
Afin de nous éclairer, nous avons cherché à décomposer les phénomènes qui se passent dans des liquides aussi complexes. Nous avons d’abord examiné les réactions qui se produisent quand on chauffe à 40° du soufre en fleur avec des dissolutions de sels qui se trouvent dans l’organisme ou que l'on emploie en thérapeutique.
RRNTUSE
Nos expériences ont été faites dans des flacons de verre bien bouchés et trempant jusqu’au col dans de l’eau maintenue à la température de 38°-40°. Les essais ont été exécutés avec { gram. de fleur de soufre et 1 gram. de sel dissous dans 125 gram. d’eau, contenance de nos flacons ; le mélange était fréquemment agité.
La solution aqueuse de potasse ou de soude caustique (Na OH) fournit rapidement du sulfure de potassium ou de sodium reconnaissable à la couleur noire que prend un sel de plomb ajouté à la liqueur.
L'eau de chaux médicinale exige près de douze heures pour donner une légère teinte noire avec un sel de plomb.
D'après Brunner, le gaz ammoniac est absorbé par la fleur de soufre lavée et séchée ; on obtient à chaud de l’azote et du sulfure d'ammonium. La solution aqueuse d’ammoniaque ne commence à se combiner au soufre qu'à la température de 75°.
La température relativement basse à laquelle s’effectue cette combinaison nous à fait faire des recherches pour savoir si l’ammoniaque se dégageant d'une combinaison ne s’unirait pas au soufre à la température de 40°.
Les essais ont été faits de la manière suivante :
Dans un verre chauffé au bain-marie, on dissout un gramme de sulfate d’ammonium dans une petite quantité d’eau, dans laquelle on délaye de la fleur de soufre ; un deuxième verre contenant beaucoup d’eau de baryte est chauffé à 40°. Lorsque les deux liquides ont atteint 40°, on verse l’eau de baryte dans le verre de la solution ammoniacale. Il se forme un précipité de sulfate de baryum qui se rassemble petit à petit au fond du vase, en entraînant une partie du soufre; le liquide répand une odeur d’ammoniaque libre. La liqueur filtrée, traitée par un sel de plomb, n’a pris aucune teinte brune.
Nous avons répété plusieurs fois cette expérience, non seulement avec de la fleur de soufre, mais aussi avec du soufre précipité qui se trouve dans un plus grand état de division. La li-
ES
queur filtrée n’a jamais renfermé du sulfure d’ammonium, ou du moins il était inappréciable.
Les matières protéiques qui se décomposent dégagent de l'ammoniaque libre et combinée aux acides carbonique etsulfhydrique.
Nous examinons plus loin la question de la combinaison du soufre avec l’ammoniaque libre qui se produit pendant la putréfaction des matières albuminoïdes.
Cinq grammes de carbonate de sodium cristallisé et 1 gramme de soufre n’ont pas donné traces de composé sulfuré, après trente-six heures de chauffage à 40°.
Nous avons aussi essayé Paction du soufre sur le carbonate de sodium en présence de la glycérine, qui dissout ces deux corps. Il n’v avait pas de sulfure de sodium après quatre jours de digestion à 40°. La combinaison s’effectue vite vers 75.
Le mélange, axonge, carbonate de potassium et soufre, qui entre dans la composition de la pommade d’Helmerich ne four. nit pas de composé sulfuré à 40°. Il ne dégage pas d'hydrogène sulfuré après une longue exposition à l’air, à la {empérature ordinaire.
La fleur de soufre est sans action sur une solution de phosphate de sodium ordinaire et même sur une solution de phosphate trisodique.
L’urate neutre de potassium dissous dans de l’eau et le soufre ne donnent du sulfure de potassium que vers 80°.
Le sulfocyanate de potassium, dont on admet l’existence dans la salive, n’est pas altaqué par la fleur de soufre, après plusieurs jours de chauffage à 40°. Il se forme un sulfure alcalin à 75°.
Les chlorures alcalins n’éprouvent, bien entendu, aucune modification.
Ces expériences montrent qu’à la température physiologique de 40°, le soufre ne réagit sur aucun des principaux sels alcalins contenus dans l’organisme.
Les résultats ont été les mêmes avec le carbonate d’ammo-
da.
NT rer nium, le carbonate de calcium, les tartrates neutres et le stéarate neutre de sodium (savon).
M. Cloez a prouvé qu’on obtenait de l'hydrogène sulfuré en soumettant du soufre libre tenu en suspension dans l’eau à l’action de l'hydrogène naissant obtenu par la décomposition de l'acide chlorhydrique à l’aide d’un métal, aluminium, zinc ou fer. Le soufre insoluble donne plus d’hydrogènesulfuré que le soufre soluble, et l'aluminium plus que le fer et surtout que le zinc.
Il est aisé de se rendre compte que le zinc, l'acide chlorhydrique et la fleur de soufre des pharmaciens en dégagent d’une façon assez sensible. Comme il est assez difficile d’avoir du zinc parfaitement exempt de soufre, il faut opérer par comparaison, avec deux flacons de même grandeur, en employant les mêmes quantités de matière. En exposant au-dessus de l'ouverture des flacons des papiers imprégnés d’un sel de plomb, on constate que l'hydrogène produit dans le vase contenant du soufre entraîne de petites quantités d'hydrogène sulfuré noircissant le papier, tandis que l'hydrogène produit dans l’autre vase laisse le papier de plomb à peu près blanc.
La production d’acide sulfhydrique est incontestable, mais elle est petite.
Cette importante réaction nous a donné l’idée d’étudier l’action de l'hydrogène naissant produit par les fermentations et décompositions putrides sur le soufre libre.
Les travaux de nombreux expérimentateurs ont en effet prouvé que l'intestin est le siège de diverses fermentations. L'analyse des gaz du gros intestin nous a montré la grande quantité d'hydrogène libre que contient cette partie du tube digestif. Les excréments renferment des butyrates, des acétates et des lactates, qui proviennent de fermentations diverses.
D'ailleurs, Colin et Schiff ont prouvé que le sac intestinal saccharifie l’amidon avec une grande rapidité, et le glucose est eûsuite transformé, d’après Frerichs, en acide butyrique.
MM. Reisenfeld et Hoppe Seyler ont montré par des expériences directes, en injectant du sucre et de l’empois d’amidon dans le rectum, que ces hydrates de carbone donnaient des acides acétique et propionique.
Quant à la cause de ces fermentations, on est disposé à admettre qu’elle réside dans l'introduction, par l’air et les aliments, des ferments extérieurs. Les fermentations intestinales et les fermertations in vitro auraient donc les mêmes causes et par suite les mêmes résultats.
Nous avions commencé les expériences que nous décrivons plus loin, lorsqu’en parcourant l’article Soufre de l'E ncyclopédie des Sciences médicales de M. Dechambre, nous trouvâmes que M. Regensburger avait émis l’idée que le soufre ingéré se transformait en hydrogène sulfuré au contact des matières albuminoïdes en voie de décomposition. Ce gaz, agissant ensuite sur les carbonates et phosphates bariques alcalins de l'intestin — produirait des sulfures alcalins. — C’est une théorie différente de celle de Barbier, Krause, Gübler, qui veut que le soufre ingéré donne directement des sulfures solubles au contact des sels alcalins des sucs intestinaux.
L'analyse succincte du Mémoire de Regensburger, qui se trouve dans la Revue des Sciences médicales de M. Hayern, ne mentionne que les expériences physiologiques de cet auteur; elle ne cite pas les autres faits sur lesquels M. Regensburger s'appuie pour établir sa théorie.
Get auteur prouve d’abord par des analyses d’urines de chiens à qui il faisait ingérer du soufre précipité, que ce métalloïde s'élimine par les reins, en partie à l’état de sulfate, en partie à l’état de sel sulfoconjugué et autres composés sulfurés inconnus. Il a vu qu’en moyenne 1/10 du soufre ingéré passait par le torrent circulatoire. Ces faits ressortent d’un grand nombre d'expériences faites avec beaucoup de précision, Le passage du sou-
fre avait lieu quand on donnait aux chiens des aliments exempts de graisse.
D'après Krause, il ne passe pas plus de soufre dans l’organisme des chiens qui prennent le soufre avec de l'huile, que dans ceux qui le prennent sans huile. L'influence des matières graisseuses susceptibles de dissou dre le soufre paraît donc nulle sur l’absorption de ce métalloïde.
La fin du Mémoire est consacrée à la description d’une série d'expériences in vitro faites par lui et divers expérimentateurs.
M. Erwin Voit a trouvé qu'un mélange d’acide chlorhydrique, de fibrine de sang, de pepsine et de soufre, maintenu deux jours à 409, ne renferme ui acide sulfurique ni sulfure alcalin.
Une dissolution concentrée de bile cristallisée ne dissout pas le soufre.
Un mélange légèrement alcalin de blanc d'œuf et de soufre répand l’odeur d'hydrogène sulfuré au bout de deux jours ; le liquide additionné d’alcali pread une forte coloration bleue sous l'influence du nitroprussiate de sodium. Le blanc d'œuf sans soufre ne répand aucune odeur et ne se colore pas avec le nitroprussiate.
Du sérum de sang de chien, mêlé d’un lait de soufre avec un peu de soude étendue, donne au quatrième jour une coloration intense avec le nitroprussiate. Une expérience sans soufre ne produit rien.
Le lait alcalin chauffé à 40° avec du soufre donne de l’acide sulfhydrique dès le premier jour ; le lait acide exige quatre jours pour répandre l’odeur d'hydrogène sulfuré. Quand on n’ajoute pas de soufre, on ne perçoit rien pendant ce temps.
Pollaci a fait voir que la vigne et bien d’autres plantes saupoudrées de soufre dégagent beaucoup d'hydrogène sulfuré.
M. Regensburger conclut de ces divers essais qualificatifs, que le soufre en contact avec des substances albuminoïdes en voie
de décomposition se transforme d’abord en hydrogène sulfuré,
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qui, au contact des sels alcalins basiques de l'intestin, donne ensuite des sulfures alcalins solubles. Mais cet auteur n’a pas recherché le mécanisme intime de la transformation du soufre en hydrogène sulfuré,
Voulant constater si l'hydrogène naissant produit par la décomposition d’un corps organique s’unissait au soufre libre, nous avons cherché à nous placer dans les conditions les plus simples etles plus précises. Nous nous sommes adressé pour ces raisons à l’empois d’amidon, qui au contact de matières azotées subit facilement la fermentation butyrique avec dégagement d'hydrogène.
L’empois d’amidon forme une masse gélatineuse, un peu visqueuse, tenant facilementen suspension les matières que l’on y ajoute pour produire les réactions. Cette circonstance, qui distribue les nouveaux corps engendrés dans toute la masse liquide, est très favorable à l’optimum d’activité des agents de la fermentation.
L’amidon joue enfin un grand rôle dans l'alimentation de Phomme.