‹ Sur la genèse des ferments figurésChapitre 8 sur 18 · SANS QU’IL Y AIT PRODUCTION NÉCESSAIRE DE FERMENTS INDÉPENDANTS · texte numérisé non relu

SANS QU’IL Y AIT PRODUCTION NÉCESSAIRE DE FERMENTS INDÉPENDANTS

Depuis les faits consignés dans ma thèse de 1869 sur le rôle des algues unicellulaires agissant commeferments alcooliques, divers mémoires ont été publiés, tant en France qu’à l’étranger, qui attestent, de plus en plus, la mobilité fonctionnelle révolue aux cellules végétales.

La même année que celle où parut mon travail,

MM. Lechartier et Bellamy (1), étudiant la respiration des fruits dans des conditions différentes de leur respiration normale, constataient, en effet, la formation non équivoque d’une certaine quantité d’acool dans leur parenchyme. Ces expérimentateurs, ayant observé, dans certains cas, la présence de cellules de levûre dans les fruits mis en expérience, et, dans d’autres, n’ayant pu en découvrir, furent tout d’abord assez embarrassés pour donner une interprétation rigoureuse aux phénomènes nouveaux qu’ils venaient d’observer. S’étant mis, néanmoins, à l’abri des causes d’erreur qui auraient pu venir de la mise en œuvre des germes extérieurs de proto-organismes pouvant évoluer comme ferments normaux, ils constatèrent que, si des fruits entiers et parfaitement sains, plongés dans l’acide carbonique, donnaient de l’acool, c’était bien les cellules propres aux fruits qui fournissaient ce corps, et non pas d’autres corpuscules à fonction zymique amenés du dehors.

Après avoir fait leurs essais sur les fruits les plus variés, pommes, poires, prunes, cerises, groseilles, figues, citrons, châtaignes, etc., MM. Lechartier et Bellamy les ont répétés avec le môme succès sur divers organes de plantes susceptibles de donner de l’alcool par voie de fermentation, et ils se sont convaincus que les feuilles et les semences des phanérogames les plus diverses, alors qu’on les mettait à l’abri de l’oxygène atmosphérique,

(1) G. Lechartier et F. Bellamy. — De la fermentation des fruits. — C.-R. de l'Ac. d. Sc., t. lxix, 1869, et mêmes auteurs, même recueil, années 1872 à 1876, consécutivement.

étaient aptes à produire, elles aussi, de l’alcool et de l’acide carbonique, en quantité plus ou moins appréciable, suivant la température ambiante comme suivant le volume et la composition chimique des sujets mis en (expérience.

Ils ont fait, en outre, la remarque importante que, du moment où le dégagement gazeux annonçant le mouvement fermentescible commençait à se faire sentir, il continuait avec la même intensité pendant une période de temps variant de quelques semaines à plusieurs mois, puis s’arrêtait brusquement pour ne plus recommencer ; ce moment d’arrêt .correspondait à l’inertie ou plus exactement à la cessation de la vitalité propre aux cellules des fruits ou des autres organes des plantes soumis à l'expérimentation.

A la suite du travail chimique opéré dans la masse cellulaire des fruits qui ont ainsi fermenté spontanément, ces derniers, quoiqu’ils renferment encore le plus souyent beaucoup de sucre, ont perdu désormais toute activité fonctionnelle, et si on les remet à l’air, ils brunissent et se désagrègent comme tout organisme frappé de mort. Les graines que renferment ces fruits participent naturellement à l’altération générale, et elles ont perdu la faculté de germer.

Dans le cas où les fruits qui sont soustraits yjinfluence de l’air, après avoir éprouvé l’arrêt de la fermentation marqué par la brusque cessation du dégagement gazeux, redonnent au bout d’un certain temps de nouvelles quantités de gaz, c’est qu’il s’est développé un ferment organisé dans leur intérieur, mais la présence de ce ferment

est tout accidentelle. MM. I.echartier et Bellamy s’en sont assurés par maintes expériences, et lorsque cet accident n’a pas lieu, les fruits épuisés par l’action fermentative qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes peuvent rester dans leur atmosphère d’acide carbonique pendant plus d’une année sans donner une seule bulle gazeuse ; l’inactivité est alors aussi complète que possible.

Les expériences curieuses de MM. Lecharlier et Bellamy n’auraient peut-être pas obtenu le retentissement scientifique qu’elles ont eu, si ces deux habiles physiologistes n’avaient point été mis en relief par le patronage de M. Pasteur.

Interprétées, en effet, comme elles auraient pu l’être, et comme je l’ai fait moi-même antérieurement fl), leurs épreuves n’étaient ni plus ni moinsque le renversementde la doctrine nouvelle de M. Pasteur sur les fermentations, et ce dernier, en se les assimilant et les acceptant, au contraire, comme une confirmation de ses idées personnelles, a été aussi adroit qu’un homme de génie , seul, pouvait l’être en pareille circonstance. La question des fermentations, reléguée jusqu’alors à l’étroit dans un coin obscur de la biologie, reçut de ce contre-coup une immense impulsion, et elle devint une question pure et simple de physiologie cellulaire, terrain fécond en découvertes de toutes natures, où elle restera désormais.

Parmi les auteurs les plus désintéressés dans le débat, et en même temps les plus sincères, qui se sont servis des expériences de MM. Lecharlier et Bellamy pour com-

(I) J. Duval. — C.-R. (le. l'Ac. d. Se., t. lxxix, p. HGO. —1874.

battre la notion première que M. Pasteur avait assignée dogmatiquement aux fermentations, je citerai seulement MM.Poggiale, Colin (1), Ch. Robin (2) et Ch. Blondeau (3).

Si j’eusse été le seul à indiquer ce revirement subit dans la manière devoir de M. Pasteur, j’aurais eu mauvaise grâce à le faire, et l’on aurait pu supposer dans ma remarque critique un parti pris qui ne saurait exister. Je regretterais amèrement que mes sentiments fussent interprétés d’une manière toute autre, car nul plus que moi ne rend hommage à l’application heureuse des recherches persévérantes de M. Pasteur à la science, ainsi qu'à l’industrie, et si je me suis permis d’entrer dans l’arène paisible où lui-méme a combattu tant de fois, c’est que je suis de ceux qui luttent non pour les hommes, mais pour la vérité, qui est le domaine de tous.

Je ne reviendrai pas sur tout ce qui a été dit à ce sujet ; ce serait entrer ici dans une discussion lout-à-fait oiseuse ; je ne m’étendrai pas davantage sur la polémique ardente soulevée à l’Académie des Sciences, à propos précisément de la découverte de MM. Lechartier et Bellamy, entre M. Pasteur et M. Frémy.

M. Frémy, qui avait admis depuis longtemps la fermentation intracellulaire de l’orge germée, a toujours soutenu et soutient encore contre M. Pasteur, — auquel

(1) Cons. Poggiale et Colin. — Discussion sur les fermentations, dans le Bull, de l'Ac. de Méd., 1 er semest., Paris. — 1875.

(2) Ch. Robin. — Journ. de l'An, et de la Phys. — Sur la nature des fermentations, p. 396. — 1875.

(3) Ch. Blondeau. — De la fermentation et de la putréfaction. — Dans le Moniteur scientifique Que&neville, — p. 449. — 1875.

il reproche de ne pas connaître toutes les formes que peuvent revêtir les ferments,—que, si les fruits entraient d’eux-mêmes en fermentation, c’est qu’il y avait fatalement production spontanée et constante de cellules de levûre dans leur tissu interne. MM. Joubert et Chamberiand ont répété avec les plus grands soins, il n’y a pas longtemps encore, les expériences de MM. Lecharlier et Bellamy, et ils affirment de nouveau que l’examen microscopique de l’intérieur des fruits qui ont fermenté alcooiiquement ne leur a jamais montré de cellules de ferment (j).

j’ajouterai moi-même, pour mémoire, qu’ayant eu l’occasion, en 1875, d’examiner le parenchyme de pommes qui avaient été conservées en tas pendant l’hiver, comme cela se fait dans les pays à cidre pour les pommes dites tardives, il m’est arrivé de ne pouvoir rencontrer aucune cellule de levûre alcoolique dans ces fruits, quoique leur suc brut m’eût donné à la distillation des traces appréciables d’alcool. Je ferai remarquer que les pommes ainsi entassées les unes sur les autres se trouvent, celles du milieu de la masse principalement*, dans une atmosphère entièrement privée d’oxygène, et qu’il n ! est pas étonnant d’y observer les mêmes réactions chimiques que dans les fruits qu’on plonge isolément dans l’acide carbonique. Ï1 se fait, dans les mêmes circonstances, des éthers particuliers, éthers malique et

(1) Joubert et Chamberlanu-. — Ü.-ft. dè ïAc. à. Si:. — /#&.

butyrique probablement, qui donnent aux fruits entassés une odeur enivrante particulière (1).

Les feuilles du mûrier qu’on rassemble en masses plus ou moins volumineuses avant de les donner en pâture aux vers à soie, dans les contrées séricicoles, subissent très-probablement.une fermentation partielle analogue à celle des pommes mises dans les mêmes conditions, et les faits de cette nature ne sont certainement pas les seuls que l’on pourrait ajouter à l’avoir des fermentations provoquées par les seules forces de la nature, sans le concours des ferments figurés

§ II. FERMENTATION INTRA-CELLULAIRE DES PLANTES ENTIÈRES PLONGÉES TEMPORAIREMENT DANS UNE ATMOSPHÈRE PRIVÉE D’OXYGÈNE.

1° Fermentation dans les plantes cryptogames.

Les faits physiologiques démontrés par MM. Lecharlier et Bellamy ne pouvaient rester isolés. M. A. Müntz (2), après s’être assuré que les champignons supérieurs et les espèces microscopiques de la même famille, connues vulgairement sous le nom de moisissures, renfermaient les uns et les autres dans leurs tissus diverses matières sucrées analogues, et entr’autres de la marmite, eut l’idée d’étudier la respiration du champignon de couche [agaricus carnpeslris) dans l’air auquel il avait préala-

(1) J'ai consigné ces faits dans mes Fantaisies scientifiques, insérées dans le Libéral de Seine-et-Oise, à propos d’un article sur le Cidre.

(2) A Müntz. — C.-R. de l'Ac. d. Sc., t. lxxvi et lxxix.

blement enlevé son oxygène. Or, dans ces circonstances, le champignon de couche qui, lui, ne renferme que de la mannite, h l’exclusion de tout autre sucre, forme dans ses tissus de l’alcool, sans qu’on puisse y constater la présence simultanée d'aucun ferment, et, dans les produits gazeux de sa respiration, on retrouve alors un mélange d’acide carbonique et d’hydrogène (!).

Pour se convaincre que le gaz combustible fourni dans cette occasion provenait bien de la mannite renfermée normalementdanslaplantemiseen expérience,M.Müntz

(1) M. Müntz n’a pas pu trouver dans les ferments proprement dits les matières sucrées caractéristiques des champignons, et la levfire de bière, notamment, ne lui a donné que des résultats négatifs. Cette différence de composition chimique des principes immédiats de la lrvûre avec ceux des champignons inférieurs qu’on en fait se rapprocher le plus, au point de vue de la classification naturelle, peut donner à réfléchir. L’imbibition constante des cellules de levflre par les matières sucrées en dissolution qu’elles trouvent dans les milieux fermentescibles peut suffire probablement, néanmoins, pour leur faire agir sur ces sucres à la manière des champignons qu'on prive brusquement d’oxygène; peut-être même seraitce en agissant ainsi qu’elles garderaient précisément leur caractère ferment. Un des faits observés par M. Müntz lui-même viendrait, au reste, à l’appui de cette manière de voir, je veux parler de l'expérience dans laquelle ce chimiste, après avoir ajouté de la levûrc à une dissolution de glucose qu’il faisait traverser par un courant rapide d'oxygène, a vu celle-ci montrer au bout de quelques jours le caractère de la sporulation interne que MM. Trôcul, Rees et Engel ont observé pour la levûre végétant à l’air libre. — Les algues que j’ai observées faisant fonction de ferments, au point de vue de l’analyse immédiate et du phénomène respiratoire, présenteraient-elles les mêmes analogies ? C’est là ce que j’ignore, et c’est un point qu’il ne serait peut-être pas indifférent de chercher.

a répété ses épreuves avec des champignons dans lesquels il s’était assuré qu’il n’y avait pas de mannile, ce gluooside y étant remplacé par la variété de sucre crislallisable nommée par M. Berthelet tréhalose, et il a pu constater que ces derniers, quoiqu’ils donnassent également de l’alcool dans leurs tissus, ne produisaient pas trace d’hydrogène.

Les champignons, quels qu’ils soient, privés de l’action comburante de i’oxygène, ont donc, à l’instar des fruits placés dans les mêmes conditions, la propriété de transformer en alcool et en acide carbonique les sucres normalement contenus dans leurs cellules, et dans le cas où ce sucre est de la mannile, sa décomposition, analogue à celle que produisent sur lui les membranes animales, engendre en plus de l’hydrogène.

Un fait très-curieux noté par M. Münlz au cours de ses expériences est la propriété que possède la levûre de bière de transformer la mannile en alcool, en acide carbonique et en hydrogène lorsqu’on la fait agir, à son tour, dans une atmosphère dépouillée d’oxygène. Je dis que ce fait est curieux dans ce sens qu’il parait briser l’obstacle que M. Berthelot avait rencontré dans le dédoublement de la mannite en présence de la levùre, et tout fait supposer que ce ferment, dans le cas cité par M. Münlz, ne doit pas agir comme simple matière albuminoïde. J’ajouterai même que celte réaction met en garde contre la supposition que les tissus animaux, et, en particulier, les épithéliums, agiraient purement et simplement comme corps protéiques inertes dans l’acte de la fermentation mannitique indiquée par M. Berthelot.

Dans tous les cas, la réaction ci-dessus ne serait, au fond, qu’une nouvelle preuve de l’équilibre instable de la levûre agissant en présence d’un aliment carboné nouveau, et je ne serais pas éloigné de penser que celte réaction concorderait avec un état morphologique particulier, si tant est que la question de plastique cellulaire puisse y faire quelque chose.

2° Fermentation dans les plantes phanérogames.

Après avoir expérimenté sur des cryptogames pris en pleine végétation, M. Mïintz a porté ses essais sur des plantes phanérogames entières, et, comme on devait s’y attendre, la mutabilité fonctionnelle de la cellule s’est montrée la même ici qu’elle avait été dans le premier cas (1).

Les végétaux les plus variés, cultivés temporairement sous cloche dans de l’air privé au préalable de son oxygène par l’action de l’acide pyrogallique et delà potasse, ont généré dans leurs tissus des traces appréciables d’alcool, sans qu’il y ait eu pour cela production d’aucune cellule zymique, et les mêmes plantes, remises à l’air libre, ont continué à vivre.

§ III, LA MUTABILITÉ FONCTIONNELLE APPARTIENT SURTOUT AUX. INFINIMENT PETITS.

Que les grands végétaux, cryptogames ou phanérogames, se prêtent à une sorte d’obéissance passive en

(1) A. Mûntz. — C.-H. de l'Ac. d. Sc., t. lxxxvi. — Janvier 1878.

lant qu ? actes d’assimilation, ou de désassimilation, il n’en est pas moins vrai qu’ils ne peuvent remplir ce rôle indifférent qu’à titre provisoire. Pas plus les agarics que les autres plantes employées par M. Münlz, dans ses expériences , ne sauraient respirer inpunément dans une atmosphère faite exclusivement d’azote ou d’acide carbonique ; les premiers, en effet, après avoir donné de l’alcool plus ou moins à regret, se peuplent bientôt de vibrions, et ils tombent en décomposition complète; les seconds meurent bientôt par asphyxie.

Les plantes inférieures, celles principalement qui sont formées d’une seule ou de quelques cellules juxtaposées, jouissent, à cet égard, d’une immunité beaucoup plus grande, et c’est sur elles surtout que les physiologistes devraient faire leurs épreuves. En ceci, les organismes microscopiques sont généralement supérieurs aux végétaux les plus parfaits, et leur résistance vitale est d’autant plus grande que leur structure est plus simple, et qu’elles peuvent se perpétuer avec plus ou moins de facilité, dans le temps, par leurs organes végétatifs, à l’exclusion du mode de reproduction par des organes spéciaux. Les ferments, en particulier, jouissent de ces privilèges, et c’est pour cela, sans doute, qu’il leur est loisible de descendre de tel ou tel proto-organisme dont le développement est complet ou purement transitoire. Les limites qu’il faudrait assigner à la source génésique des ferments sont loin de nous être connues, et s'il existe autant de variétés de ferments que celles que i’on découvre tous les jours, ce n’est pas que le moule où chacun se façonne doive être extrêmement varié. Il est

beaucoup plus probable, au conlraire, qu’un même corpuscule générateur , selon le milieu qu’il rencontre, s’adapte physiologiquement aux conditions physico-chimiques qui lui sont offertes par ce milieu lui-même; les faits d’adaptation réciproques signalés par Darwin pour les êtres supérieurs trouvent, à plus forte raison, leur nécessité chez les êtres cellulaires.

La nature exclusivement végétale de tous les ferments figurés connus prête un appui solide à la doctrine de leur genèse par voie de mutabilité, et il y a quelques années seulement, alors que les classificateurs, trompés par les apparences de la motilité animale, distinguaient tout h la fois des ferments animaux et des ferments végétaux, il était plus difficile d’établir une règle générale.

Les plantes simplement cellulaires, lorsqu’elles sont appelées à faire fonction de ferments, présentent sur les végétaux plus élevés en organisation cet.avantage qu’elles peuvent jouer leur nouveau rôle avec plus ou moins de stabilité, et mes expériences antérieurs tendent à prouver que, pour certaines d’enlr’elles, tout au moins, la fonction fermenlalrice une fois commencée, elle revêt désormais tous les caractères de la permanence. L’être qui n’était pas ft rmenl le devient donc par la force des choses, et l’assimilation physiologique de la cellule microphylique avec la cellule ferment est aussi nettement accusée qu’elle peut l’être.

Les progrès de la chimie et de la micrographie aidant, la mission biologique de certaines plantes inférieures est aujourd’hui, du reste, beaucoup mieux connue qu’elle ne l’était autrefois, et l’action, tantôt oxydante, tantôt

réductrice ou même purement catalytique de ces êtres infimes, s’est étendue, dans ces derniers temps, à des réactions où l’on soupçonnait à peine leur concours, si ce n’est même leur présence.

A côté des ferments se placent, en effet, un certain nombre de microphytes, dont le modus vivendi leur est de beaucoup comparable, et, pour ne rappeler que quelques faits de découverte récente, je citerai l’action de ces infiniment petits dans la réduction des nitrates |l), dans la production du gaz des marais (2), et dans celle de la sulfuration des eaux (3). Je pourrais citer d’autres faits de décomposition ou même de synthèses chimiques dont l’interprétation, restée longtemps obscure, pourrait s’expliquer très-simplement aujourd’hui par l’action des microphytes ; néanmoins, la question de la réduction des sulfates dans certaines eaux naturelles étant une de celles qui présentent le plus d’intérêt, je dirai seulement quelques mots de cette dernière.

Jusque dans ces derniers temps, la cause de la sulfuration des eaux minérales naturelles était assez diversement interprétée par les auteurs. Quoi qu’il en soit, l’opinion d’Ossian Henry, attribuant la réduction des sulfates en sulfures à la présence de certaines matières

(1) E. Meusel. — Transformation des nitrates en nitrites par les Bactéries. — Berichte der deulschen chemischen Gesellseliaft, t. vm,

(2) Léo Popoff.— Sur la fermentation de la cellulose et la production du gaz des marais. — Archiv fur die gesammte Physiologie, t. x, p. 113.

(3) E. Plauchud. — Sur la formation des eaux minérales sulfureuses. — Journ. de Pharm. et de Chim ., 4° série, t. xxv, p. 180.

organiques dans ses eaux, avait prévalu dans la science, et c’est, sans contredit, celle qui se rapprochait le plus delà vérité. Depuis nombre d’années déjà, les micrographes savaient que la glairine des eaux minérales était un mélange de diverses matières organisées, végétales ou animales (1), mais le fait de la réduction des sulfates à l’aide de ces mêmes matières n’avait point été tenté expérimentalement. C’est à M. Plauchud, pharmacien à Folcalquier, que revient l’honneur de celle découverte, et les épreuves multipliées et suivies qu’il a instituées à cet égard sur la réduction du sulfate de chaux, en particulier, ne laissent aucun doute sur la manière d’agir des microphyles connus sous le nom de sulfuraires.

Envisagée à ce point de vue nouveau , la sulfuration des eaux rentre dans le cadre des actions chimiques provoquées par des êtres vivant à la façon des ferments, et les résultats obtenus par M. Plauchud ont cela de pratique qu’elles arriveront à permettre de faire chez soi, à l’aide de sulfates appropriés, des eaux sulfureuses absolument identiques à celles que l’on va chercher dans diverses stations thermales.

Pour prouver d’une façon péremptoire que c’était bien exclusivement aux sulfuraires vivantes que les eaux chargées de sulfate de chaux devaientleur transformation en sulfure, à l’exclusion des matières amorphes de nature simplement organique, M Plauchud a préparé trois séries de ballons témoins. Dans la première, il a intro-

(1) Cons. E. Littré et Ch. Robin. — Dictionnaire de Médecine, 13® édit., articles glairine et sulfuraire, p. 669 et 1494.

duit une solution de sulfate de chaux qu’il a additionnée de diverses matières organiques hydrocarbonées ; dans la seconde et la troisième série, il a mis la même eau en contact avec des sulfuraires lavées par décantation ; les ballons de la dernière série ont été soumis à l’ébullition pour annihiler la vitalité des organismes qui y avaient été déposés.

L’expérience ayant duré plusieurs mois, M. Plauchud a constaté que l’eau des ballons de la première série s’était corrompue, mais ne s’était pas sulfurée. Tous les liquides de la seconde série se sont sulfurés, au contraire, dans l’espace de quelques jours, ét l’on a pu ensemencer avec une prise minime de ces liquides autant de ballons que l’on a voulu. La série de ballons à sulfuraires bouillies n’a point donné trace de réduction, même au bout de quatre mois.

L’auteur a remarqué que la sulfuration des eaux était d’autant plus rapide que le volume des conferves qu’il ensemençait était plus considérable, ce qui devait être, et j’ajouterai même qu’il eût été curieux de prendre le poids des sulfuraires, supposées sèches, avant comme après l’expérience. Il y aurait probablement un rapporté pouvoir établir, dans l’unité de temps, entre la somme pondérale des sulfuraires employées et celle du sulfate de chaux décomposé simultanément ; on pourrait arriver ainsi à un tirage sulfhydrométrique constant, et dans le cas où les eaux sulfureuses, ainsi faites, viendraient à être employées dans la thérapeutique, cette question de rapport et de dosage aurait bien sa valeur.

M. Plauchud n’ayant expérimenté que sur la variété

des eaux sulfureuses dont la base minéralisalrice est un sulfure alcalin, il resterait à savoir quel peut être le rôle des microphytes dans celles de ces eaux qui renferment également le soufre à l’état d’acide sulfhydrique libre. Des végétaux inférieurs, des algues d’une nature particulière ne seraient-ils pas alors chargés d’émettre une sécrétion acide dont le résultat serait de décomposer plus ou moins partiellement le sulfure primitivement formé? C’est ce qu’il resterait à savoir. Je ne pense pas, dans tous les cas, que les sulfuraires puissent remplir un rôle prolixe dans le dernier cas que |e viens de citer, et je suis d’autant plus autorisé à le croire que M. Plauchud, en examinant, dans un autre ordre d’idées, l’ac lion de végétaux en tout semblables aux sulfuraires , morphologiquement parlant, sur des solutions aqueuses de tournesol, ne parait pas avoir constaté que ce réactif virât au rouge avant de disparaître des solutions qu’il avait primitivement teintées par la teinture bleue mise en expérience. La dernière communication de mon honorable collègue à la Société de Pharmacie de Paris (1) ne mentionne, d’ailleurs, absolument rien à cet égard, et je ne saurais accorder à celle idée tout incidente plus d’importance qu’elle n’en saurait avoir.

Les résultats obtenus par M. Plauchud sur la cause de la sulfuration des eaux sont très-intéressants au point de vue de la physiologie des êtres inférieurs, et quoique

(1) Plauchud. — Sur la décoloration de la teinture de tournesol par les germes organisés et vivants. — Journ. de Pliarm. et de Chim., 4° série, t. xxvi, p. 188.

je n’aie point fait l’expérience (1), il serait possible que les sulfuraires ou , plus généralement, les végétaux constitutifs delà glairineou barégine, pris en pleine activité de développement, et ensemencés dans des milieux propres à donner certaines fermentations, se ploieraient volontiers à celte nouvelle fonction.

Le rôle des algues dans la minéralisation des eaux ne doit pas être exclusif aux eaux sulfureuses , et il est à peu près certain que les eaux ferrugineuses, celles principalement dans lesquelles le fer est à l’état de crénate ou d’apocrénate (Forges-les-Eaux), reconnaissent également comme facteurs des êtres microscopiques d’une nature à peu près identique. Cette étude comparative appliquée à d’autres eaux donnerait sans doute aussi la clef de réactions qui n’ont reçu jusqu’ici qu’une explication loul-à-fait insuffisante, et il n’en faudrait peut-être pas davantage pour trouver la raison de la sulfuration spontanée qu’on remarque chez un grand nombre d’eaux minérales conservées depuis longtemps en bouteilles.

(1) J’ai reçu de M. Plauchud des échantillons de sulfuraires au moment où mon travail était sur le point d’être terminé, et il m’a été impossible, jusqu’ici, de les expérimenter ; j’ai pu simplement constater la sulluration facile des eaux séléniteuses de Paris à l’aide des microphytes que je dois ù son obligeance, et ce phénomène de sulfuration qui n’a aucun rapport avec les phénomènes de putridité est on ne peut plus curieux. — L’absence de chromule dans les ramifications arborescentes du Leptomitus niueus (Agardh), qui domine, principalement dans les échantillons que j’ai examinés, serait probablement un obstacle à la transformation de leur tissu tubuleux en levûres ; je suis donc obligé de faire des réserves sur ce que je puis avoir conjecturé fout d’abord. —

MUTAB. FONCT. DE LA CELL. VÉGÉT.

Quoi qu’il puisse en advenir, les expériences précitées marquent une étape nouvelle dans le champ de la biologie cellulaire, et, loin d’avoir à les redouter, la mutabilité, telle que je l’ai définie pour les êtres inférieurs, ne peut y trouver qu’un nouvel argument en sa faveur.

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